A la gloire du Créateur
de la nature (VI)
Fourmis du monde, monde des fourmis
par Olivier Dugon
Nous continuons la publication des articles sur les animaux et les merveilles de la création que nous communique notre ami, M. Olivier Dugon. Cette série a commencé dans le numéro 11 et s’est poursuivie dans les numéros 14, 20, 21 et 24.
Le Sel de la terre.
Presque partout sur la terre
IL EXISTE dans le monde 9 500 espèces connues de fourmis (dont environ 170 en France), qui représentent dix millions de milliards d’individus et pèsent plus que la totalité des humains. Et il resterait encore autant d’espèces à découvrir, principalement dans les zones tropicales.
Pourquoi les fourmis ont-elles si bien conquis notre planète ? Sans doute parce qu’elles vivent en société. Dans une colonie, toutes les fourmis sont programmées pour vivre de concert, ce qui les rend d’une efficacité prodigieuse. Dans une usine, la chaîne d’assemblage peut être victime d’une panne, mais cela ne peut pas arriver chez les fourmis. Leurs chaînes de travail sont tellement nombreuses, adaptées, souples, vivantes en un mot, qu’elles font face à tous les imprévus. De plus, les ouvrières sont spécialisées dans tous les travaux. Par exemple, celles qui apportent habituellement de la nourriture à la fourmilière sont capables d’aider à sa reconstruction, si nécessaire. Les fourmis, contrairement aux humains, sont des « généralistes spécialistes ».
Cycle annuel d’une fourmilière
Prenons l’exemple d’une de ces petites fourmilières que l’on trouve communément dans nos prairies de France. Par temps chaud, souvent avant les orages de la mi-juillet, on voit dans les maisons des invasions subites de fourmis ailées. Les plus grosses sont des reines, les autres sont des mâles. Reines et mâles viennent d’essaimer d’une fourmilière pour s’accoupler : c’est en effet la période annuelle et unique. Les mâles, devenus inutiles, mourront après et les quelques reines qui auront survécu à leurs multiples prédateurs fonderont chacune une colonie.
Observons l’une d’elles. Tout d’abord, elle s’arrache les ailes, dont elle n’aura plus besoin pour sa vie souterraine. Elle creuse une loge dans le sol et s’y installe. Bien gavée avant son essaimage, elle passe à jeun ces huit ou neuf mois qui la séparent du printemps. A cette époque, elle commence à pondre deux sortes d’œufs fécondés. Les plus petits donneront les premières ouvrières de la colonie ; les plus gros serviront de nourriture aux premières ouvrières. Celles-ci, parvenues à l’état adulte, prennent en charge toutes les tâches matérielles de la nouvelle colonie. Le rôle de la reine ne se borne plus alors qu’à pondre, et cela pendant une à quinze années. Une reine en captivité a même vécu vingt-huit ans !
Les premières ouvrières vont donc s’occuper de construire les chambres, de rechercher de la nourriture, de soigner les œufs – les protéger, les nettoyer, les monter ou, au contraire, les descendre, suivant la température externe –, de nourrir non seulement la reine, mais aussi les larves, etc. Les ouvrières vivent de quelques jours à un ou deux ans.
L’année suivante, si elle s’est bien développée, la fourmilière essaime. Quelques mois avant le départ survient un changement. Les larves peu nourries donnent des ouvrières. Les autres donnent des reines. Autre nouveauté : quelques semaines avant l’essaimage, la reine pond des œufs non fécondés qui ne donnent que des mâles (comme chez les abeilles, reproduction par parthénogenèse). Ces mâles et ces reines, ailés, contrairement aux ouvrières, quittent la colonie un beau jour de juillet pour le vol nuptial. La reine, fécondée pour toujours l’année précédente, continue son travail de pondeuse jusqu’à la fin de l’été. Le cycle annuel, commun à la plupart des fourmis, est bouclé.
La communication
Les fourmis communiquent entre elles de trois façons :
• Par l’odorat, avec leurs antennes. Vous savez que certains insectes émettent des bouquets d’odeurs grâce à des glandes spécifiques. Ces odeurs, les phéromones, sont encore plus utiles que le toucher pour communiquer.
Prenons des exemples. Quand une fourmi tisserande africaine tombe sur un ennemi au sein du nid ou sur son territoire, elle émet une phéromone, bouquet de quatre odeurs. Ces quatre odeurs, qui se propagent plus ou moins vite, donnent l’alerte. La première, l’hexanal, éveille l’attention des fourmis qui se mettent à agiter en l’air leurs antennes pour capter d’autres odeurs. La deuxième, l’hexanol, les fait courir en tous sens à la recherche du problème. La troisième, l’undécanone, indique la direction de l’ennemi. Enfin la quatrième, la butylacténal, les pousse à attaquer et à mordre. (Admirons au passage l’habileté des chimistes qui savent identifier ces produits chimiques à si faible dose !) Les fourmis tisserandes utilisent une sorte de syntaxe qui leur permet de combiner leurs « mots » chimiques (suivant les espèces, les fourmis disposent de dix à vingt mots) pour transmettre différentes phrases.
• Le geste est parfois ajouté à la « parole » chimique. Si une ouvrière veut émettre le message : « Suivez-moi, j’ai trouvé à manger », elle mime les gestes d’une ouvrière qui veut en porter une autre vers un lieu précis. Si elle rencontre un ennemi à faible distance de la fourmilière, elle marque autour de l’intrus une piste odorante à partir d’une autre glande d’alerte, sternale cette fois. Une ouvrière peut en inviter une autre à régurgiter de la nourriture liquide en étendant une patte antérieure vers sa compagne.
• Enfin, certains sons, qu’elles émettent en grattant une plaque de leur carapace située sur l’abdomen, leur servent de troisième langage. Ainsi, une fourmi prise sous un éboulement appelle à l’aide en émettant des crissements.
La construction des nids
Rémy Chauvin a spécialement étudié le mode d’entretien des nids de fourmis rousses dont les dômes couverts de brindilles sont spectaculaires dans les forêts de résineux. Le sommet de ces dômes est toujours convexe pour faciliter l’écoulement de l’eau de pluie. Les fourmis rousses y veillent constamment et le moindre trou dans la fourmilière est aussitôt comblé. D’autre part, la courbe de ce dôme est orientée plus ou moins vers le soleil pour capter plus ou moins de chaleur suivant la saison. Les emplacements des différentes chambres sont situés en profondeur ou au contraire plus en surface de façon à obtenir (sauf en hiver) une température de 28 à 32°. Des gaines d’aération sont plus ou moins ouvertes, car l’isolation du dôme est le facteur déterminant pour conserver la chaleur. Si les nids de fourmis rousses sont déjà imposants par leur taille, que dire de ceux de certaines espèces d’Amérique Centrale qui font plusieurs centaines de mètres de diamètre et six mètres de profondeur ?
Toutes les fourmis ne vivent cependant pas à la surface du sol. Les plus petites colonies habitent des nids minuscules dans des glands. D’autres logent sous l’écorce de certains arbres, ou encore dans les énormes épines évidées de certains acacias d’Amérique du Sud. Comme les guêpes, certaines fourmis fabriquent des nids en carton à partir de leur salive et de fibres de bois. Les plus grands nids de carton, en Afrique, peuvent atteindre 1,75 m de haut sur 1,30 m de large.
Les fourmis tisserandes ont des nids très originaux. Elles habitent dans les arbres, dont elles utilisent les feuilles. Partant d’une feuille, elles la tirent pour la rapprocher d’une feuille située plus bas, en faisant une chaîne de plusieurs centaines d’ouvrières. Pour attacher entre elles ces feuilles, elles utilisent des larves. Celles-ci, tandis qu’elles sécrètent de la soie comme pour faire un cocon, sont portées par les ouvrières, comme une navette de métier à tisser, alternativement du bord d’une feuille à l’autre. Ce fait est à signaler car l’emploi d’un outil est assez rare chez les animaux.
D’autres fourmis encore n’ont pas de domicile fixe, telles les « fourmis nomades », qui dévastent tout sur leur passage. A l’arrêt, la boule grouillante abrite en son centre la reine et le couvain.
La nourriture
Toute nourriture liquide ou facile à digérer est transportée par les ouvrières dans ce qu’on appelle le « jabot social ». Une fourmi rassasiée régurgite de la nourriture à une fourmi affamée qui lui en fait la demande avec ses antennes. Le surplus est ramené à la fourmilière.
Chez les fourmis « pots à miel », des ouvrières restent accrochées, immobiles, au plafond de certaines chambres. Nourries par d’autres ouvrières, elles servent de garde-manger, régurgitant leurs réserves au fur et à mesure des besoins. Leur « jabot social » atteint huit fois la taille normale.
Beaucoup de fourmis sont omnivores, comme nos fourmis rousses des bois. Une fourmilière de cette espèce consomme quotidiennement un kilo de viande de vers de terre, chenilles, vers blancs etc. Il existe des élevages artificiels de fourmis rousses destinées à l’implantation de nouvelles colonies dans des forêts, afin de débarrasser les arbres des chenilles nuisibles.
D’autres fourmis sont granivores. Par exemple, les « moissonneuses » d’Afrique du Nord ont d’énormes nids de sept à dix mètres de diamètre sur deux mètres de profondeur. Ce sont de véritables silos à grains. Certaines ouvrières aux puissantes mandibules sont chargées d’écraser les graines pour les rendre consommables.
Étonnantes aussi, les fourmis champignonnistes qui cultivent des champignons, comme des êtres humains, pour produire de la nourriture. Ces colonies très prolifiques, qui comptent plusieurs millions d’individus (chez le genre Atta, qui vit en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, une colonie mange autant qu’une vache adulte), cultivent des meules de champignons filamenteux. Le substrat dans lequel poussent ces champignons est composé de feuilles que les ouvrières récoltent en grand nombre grâce à leurs mandibules en forme de ciseaux. Durant leur travail, les récolteuses de feuilles peuvent être victimes de petites mouches qui viennent pondre dans leur cerveau afin que leur larve s’en nourrisse ! Aussi ont-elles en permanence sur elles une petite fourmi chargée de les protéger. Certaines ouvrières sécrètent des fongicides spécifiques et des antibiotiques pour protéger leurs bons champignons des moisissures et des bactéries. Les reines essaimeuses transportent avec elles des spores de leurs champignons pour les implanter dans leur futur nid.
Non moins curieuses sont les fourmis qui élèvent des pucerons. Les petites fourmis noires des prés en font partie. Peut-être avez-vous déjà vu sur des rosiers des fourmis et des pucerons. En regardant de plus près, vous pourriez voir que certaines fourmis sollicitent de leurs antennes des pucerons. Ceux-ci libèrent alors par leur anus une goutte de liquide sucré appelé miellat. Quand ces fourmis ont leur « jabot social » bien rempli, elles rapportent leur provision à la fourmilière. En échange, les fourmis protègent les pucerons de leurs prédateurs. Elles font fuir les guêpes et les mouches qui voudraient pondre dans le puceron et chassent aussi les coccinelles qui mangent des pucerons. Nos fourmis éleveuses transportent parfois en bloc une colonie de pucerons vers un autre « pâturage » mieux fourni. Les fourmis américaines Lasius neoniger conservent durant l’hiver des œufs de pucerons à l’intérieur de leur nid. Au printemps, elles transportent les larves pour les nourrir sur les racines d’une plante spécifique voisine. Parfois, les pucerons sont même élevés complètement à l’intérieur de la fourmilière, dans des sortes d’étables en carton. Ce n’est plus la traite au pâturage mais à l’étable ! Comme les éleveurs nomades, certaines espèces de fourmis font étape de pâturage en pâturage, portant les pucerons dans leurs mandibules. Ces fourmis ne construisent pas de fourmilière. Leur nid est constitué par l’amas des ouvrières et abrite en son milieu la reine et le couvain. Les fourmis n’élèvent pas seulement des pucerons mais certaines chenilles de papillons et d’autres insectes qui leur fournissent du miellat.
Encore plus belliqueuses
que les hommes
Les fourmis n’ont rien de pacifique. Elles font tout pour attaquer les colonies voisines, qu’elles soient de la même espèce ou « étrangères », les exterminer et leur prendre leur territoire. Chez les fourmis des gazons, la lutte se fait au corps à corps, mandibules contre mandibules. La colonie la plus nombreuse l’emporte généralement. Suivant les espèces, les fourmis peuvent piquer, envoyer du venin, faire une blessure avec leurs mandibules, projeter de l’acide sur les plaies et cela, parfois, jusqu’à vingt centimètres de distance, comme chez les fourmis rousses des bois.
Les fourmis Pheidole ont une caste spécialisée de soldats à la tête démesurément grosse. Leurs armes ? De puissantes mandibules en forme de cisailles qui coupent têtes et membres des insectes ennemis. Souvent, ces soldats accompagnent les ouvrières ravitailleuses.
Certaines espèces de petites fourmis l’emportent sur leurs ennemis, non par la force mais par la ruse. Ainsi les fourmis de l’espèce Forelius prunisorus de l’Arizona envoient-elles des sécrétions toxiques sur les fourmis à miel, dix fois plus grosses qu’elles, pour leur voler leur nourriture. Il s’agit là d’armes chimiques qui neutralisent sans combat l’ennemi ou l’espèce pillée.
Les « fourmis brigandes » européennes creusent un réseau de galeries depuis leur nid jusqu’à la colonie cible. Au signal donné, elles assaillent la colonie à conquérir et volent le couvain pour s’en nourrir ultérieurement. Pour lutter contre des fourmis beaucoup plus grosses qu’elles, les fourmis brigandes projettent avec leur glande à venin un liquide qui désoriente l’adversaire.
Les kamikazes existent aussi chez les fourmis ! Une espèce de Malaisie possède deux énormes glandes bourrées de sécrétions toxiques. Pour faire éclater la bombe, elles tendent leurs muscles abdominaux, ce qui fait sauter leur exosquelette et asperge de venin l’adversaire.
L’esclavagisme
Après l’essaimage annuel commun à toutes les fourmis, une jeune reine esclavagiste pénètre dans une fourmilière de futures esclaves. En diffusant une phéromone spéciale, elle arrive à aller jusque chez la reine des lieux, lui scie le cou et prend sa place. Grâce à une « phéromone de propagande », elle parvient à se faire accepter et servir par les ouvrières : apport de nourriture, élevage des œufs, etc. Dans la fourmilière ainsi squattée, il y a, au bout de quelque temps, deux espèces de fourmis : les esclavagistes et les esclaves. S’il n’y a plus assez d’esclaves, les ouvrières esclavagistes organisent des raids pour voler, grâce à leurs terribles mandibules qui font reculer l’espèce pillée, des œufs ou des larves qui donneront des esclaves !
Le « superorganisme »
Comme nous l’avons vu, la reine d’une fourmilière n’est qu’une grosse pondeuse. Tout au plus peut-elle, en produisant une phéromone, provoquer que telle série d’œufs ou de larves soit mieux nourrie pour donner des reines. Mais en aucun cas, elle ne dirige pour de bon la fourmilière. La bonne marche de la fourmilière ne provient pas de son « intelligence ». Faute de mieux, les scientifiques parlent de « superorganisme » pour expliquer l’unité d’une fourmilière.
« Une reine est son organe de reproduction, les ouvrières son cerveau, son cœur, son intestin et ses autres tissus. Le va-et-vient de nourriture liquide entre ses membres équivaut à la circulation du sang et de la lymphe [1]. »
Évoquer l’évolution comme cause de cette extraordinaire et merveilleuse organisation qui force notre admiration n’explique rien. Alors, rendons à Dieu ce qui vient de Dieu, Dieu des fourmis et des étoiles.
*
Bibliographie
• Wilson et Hölldobler, un Américain et un Allemand de l’Université de Harvard, ont passé, à eux deux, quatre-vingts années à étudier les fourmis. La synthèse de leurs recherches a donné lieu à la parution de The Ants, livre de 732 pages. Ce livre a été résumé en 240 pages et traduit en français sous le titre Voyage chez les fourmis, Paris, Seuil, 1996. C’est la bible des myrmécologues et donc l’ouvrage de référence sur le sujet.
• Chauvin Rémy a passé quarante ans de sa vie à étudier les insectes sociaux. Contrairement à Wilson et à Hölldobler, il n’est pas darwinien, ce qui est malheureusement rare chez les naturalistes. Parlant de la création, il dit que « c’est l’œuvre d’une intelligence qui nous dépasse de toutes parts ». Et d’ajouter : « Pour Darwin, tout est né de mutations au hasard, lesquelles sont conservées lorsqu’elles sont favorables à l’espèce. » Mais le hasard est, pour lui, « une idée naïve que la science a abandonnée… Au fond de tous nos désespoirs contemporains se niche l’idée que ce monde serait né par hasard, qu’il aurait pu être tout autre, et que la vie n’a pas de sens. Tel est le fond de l’attitude nihiliste de Monod et de tant d’autres. (…) Il se pourrait bien, comme le disent les organicistes, qu’il n’y ait pas à proprement parler d’évolution, mais plutôt une sorte de plan gigantesque, avec des thèmes et leurs variations, qui se déploieraient dans l’espace-temps. » (Interview paru dans le nº 589 de Famille Chrétienne.)
Dans son ouvrage Dieu des fourmis, Dieu des étoiles (éditions Le Pré aux Clercs, 1988), Rémy Chauvin montre l’unité qui ressort de toute la création depuis les fourmis jusqu’aux étoiles. Son ouvrage principal sur les fourmis est Le Monde des fourmis (éditions du Rocher, 1994).
Pour vous donner une idée de l’ampleur des travaux qui ont été faits sur les fourmis, signalons qu’un myrmécologue allemand, Gösswald, a écrit un ouvrage de 800 pages en deux gros volumes, uniquement sur la fourmi rousse des bois.
[1] — Voyage chez les fourmis, p. 128.

