Saint François d’Assise face à l’Église conciliaire
On sait que le pape a organisé la première grande réunion interreligieuse à Assise en 1986. Les conciliaires veulent récupérer saint François, prétendant que par son amour de la paix il était un précurseur des idées nouvelles du concile : l’œcuménisme et la liberté religieuse. Voici quelques documents qui montrent que le Poverello d’Assise n’était pas si favorable à ces idées.
Sur la question de la liberté religieuse, le concile prétend que l’État doit respecter l’égalité de toutes les religions dans le domaine public, en veillant à ne pas en favoriser l’une au détriment des autres. Telle n’est pas l’opinion de saint François qui rappelle aux chefs des peuples leur devoir de faire prier par leurs peuples le Seigneur tout-puissant, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Sur la question de l’œcuménisme, saint François ne partageait pas la théorie selon laquelle nous aurions le même Dieu que les musulmans et que l’on pourrait se sauver dans l’Islam. Il est allé, au péril de sa vie, demander au sultan de se convertir pour pouvoir se sauver. Et devant une remarque du sultan, il a défendu le principe de la croisade, même si, en tant que religieux, il a choisi de combattre par la parole et non par les armes.
Le Sel de la terre.
Lettre aux chefs des peuples *
A TOUS les podestats et consuls, juges et gouverneurs en tout lieu de l’univers, et à tous ceux auxquels cette lettre parviendra, le frère François, votre petit et méprisable serviteur dans le Seigneur Dieu, vous souhaite à tous salut et paix.
Réfléchissez, et voyez le jour de la mort est proche. Je vous en supplie donc, avec tout le respect dont je suis capable : que les affaires et les soucis de ce monde ne vous fassent pas oublier le Seigneur ni vous détourner de ses commandements ; car tous ceux qui l’oublient et se détournent de ses commandements sont maudits, et lui-même à son tour les oubliera. Et quand viendra le jour de leur mort, tout ce qu’ils pensaient posséder leur sera enlevé. Plus ils furent savants et puissants en ce monde, plus ils auront de tourments à subir dans l’enfer.
Aussi je vous conseille avec insistance, à vous mes seigneurs, de rejeter au second plan toute préoccupation et tout souci, et de recevoir volontiers le très saint corps et très saint sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en souvenir de lui. A l’intention du peuple qui vous est confié, rendez au Seigneur ce témoignage de vénération : chaque soir faites proclamer par un crieur public, ou avertissez par quelque autre signal que tout le peuple ait à rendre louange et grâces au Seigneur Dieu tout-puissant. Si vous ne faites pas tout cela, sachez que vous devrez rendre compte au jour du jugement devant le Seigneur votre Dieu Jésus-Christ.
Ceux qui conserveront cet écrit et le mettront en pratique, qu’ils sachent qu’ils sont bénis du Seigneur.
Saint François face au sultan
• Récit de Thomas Celano [1] :
C’est pourquoi, la treizième année qui suivit sa conversion, il fit voile vers la Syrie où les chrétiens soutenaient chaque jour contre les païens de durs et d’héroïques combats. Il prit un compagnon et sans crainte partit affronter le sultan des Sarrasins [2].
Qui pourrait nous le décrire tenant tête avec intrépidité, parlant avec courage, répondant avec assurance et chaleur à ceux qui insultaient la religion du Christ ? Car il fut arrêté par les gardes avant même d’arriver au sultan, accablé d’injures et de coups, mais il ne frémit pas ; on le menace de mort, il ne se trouble pas ; on lui promet le supplice, il ne s’émeut pas. Après avoir été le jouet de tant de haine, il fut enfin reçu avec beaucoup de courtoisie par le sultan qui lui donna tous les signes de faveur et lui offrit de nombreux cadeaux pour essayer de fléchir ainsi son âme vers les richesses du monde. Mais à constater que François repoussait énergiquement tous ces biens, il demeura stupéfait, le regardant comme un homme extraordinaire ; il l’écoutait volontiers [3] et se sentait pénétré par sa parole… Mais ici encore le Seigneur refusa d’exaucer les désirs du saint : il se réservait de lui accorder la faveur toute particulière d’une autre grâce [4].
• Récit de saint Bonaventure [5] :
Mais la ferveur de son amour ne put laisser son âme en repos ; une troisième fois il tenta de passer chez les infidèles pour favoriser, en y répandant son sang, l’expansion de la foi en la Sainte Trinité, et, la treizième année qui suivit sa conversion, partit pour la Syrie, s’exposant avec courage aux dangers de tous les instants, pour arriver chez le sultan de Babylone en personne. La guerre sévissait alors, implacable [6] entre chrétiens et Sarrasins, et les deux armées ayant pris position face à face dans la plaine, on ne pouvait sans risquer sa vie passer de l’une à l’autre. Le sultan d’ailleurs avait publié un édit cruel promettant un besant d’or [7] en récompense à quiconque apporterait la tête d’un chrétien. François, le vaillant chevalier du Christ, résolut de s’y rendre [8] : loin de craindre la mort, il se sentait attiré par elle. Après avoir prié, il obtint la force du Seigneur et, plein de confiance, chanta ce verset du Prophète : Si j’ai à marcher au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi.
S’étant adjoint pour compagnon frère Illuminé, homme d’intelligence et de courage [9], il s’était à peine mis en route qu’il rencontrait deux brebis ; à leur vue il se sentit tout réjoui et dit à son compagnon : « Aie confiance dans le Seigneur, frère, car voici accompli pour nous cet avertissement de l’Évangile : Je vous envoie comme des brebis parmi les loups… » Quelques pas plus loin ils tombaient dans les avant-postes des sarrasins, et ceux-ci, plus rapides que les loups se jetant sur les brebis, se précipitèrent brutalement sur eux et s’en saisirent avec haine et cruauté, les accablant d’injures, les chargeant de chaînes et les rouant de coups. A la fin, après les avoir maltraités et meurtris de toutes manières, ils les amenèrent, conformément aux décrets de la divine Providence, en présence du sultan : c’était ce qu’avait désiré l’homme de Dieu.
Le prince leur demanda qui les envoyait, pourquoi et à quel titre, et comment ils avaient fait pour venir ; avec sa belle assurance, le serviteur du Christ, François, répondit qu’il avait été envoyé d’au-delà des mers non par un homme mais par le Dieu très-haut pour lui indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer l’Évangile qui est la vérité. Puis il prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus Sauveur du monde, avec une telle vigueur de pensée, une telle force d’âme et une telle ferveur d’esprit qu’en lui vraiment se réalisait de façon éclatante ce verset de l’Évangile : Je mettrai dans votre bouche une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront ni résister ni contredire.
Témoin en effet de cette ardeur et de ce courage, le sultan l’écoutait avec plaisir et le pressait de prolonger son séjour près de lui [10] ; mais le serviteur du Christ, instruit par une indication du ciel, lui dit : « Si tu veux te convertir au Christ, et ton peuple avec toi, c’est très volontiers que, pour son amour, je resterai parmi vous. Si tu hésites à quitter pour la foi du Christ la loi de Mahomet, ordonne qu’on allume un immense brasier où j’entrerai avec tes prêtres, et tu sauras alors quelle est la plus certaine et la plus sainte des deux croyances, celle que tu dois tenir. » – « Je doute, remarqua le sultan, qu’un de mes prêtres veuille pour sa foi s’exposer au feu ou subir quelque tourment. » Il venait en effet d’apercevoir l’un de ses prêtres, pontife éminent et avancé en âge pourtant, s’éclipser en entendant la proposition de François.
Le saint lui dit alors : « Si tu veux me promettre, en ton nom et au nom de ton peuple, que vous passez tous au culte du Christ pourvu que je sorte des flammes sans mal, j’affronterai seul le feu. Si je suis brûlé, ne l’attribuez qu’à mes péchés ; mais si la puissance de Dieu me protège, reconnaissez pour vrai Dieu, Seigneur et Sauveur de tous les hommes, le Christ, puissance et sagesse de Dieu ! » Le sultan n’osa point accepter ce contrat aléatoire par crainte d’un soulèvement populaire ; mais il lui offrit de nombreux et riches cadeaux que l’homme de Dieu méprisa comme de la boue : ce n’était pas des richesses du monde qu’il était avide, mais du salut des âmes. Le sultan n’en conçut que plus de dévotion encore pour lui, à constater chez le saint un si parfait mépris des biens d’ici-bas ; malgré son refus ou peut-être sa peur de passer à la foi chrétienne, il pria cependant le serviteur de Dieu, afin d’être plus certainement sauvé, d’emmener tous ces présents et de les distribuer aux chrétiens pauvres ou aux églises. Mais le saint qui avait horreur de porter de l’argent, et qui ne découvrait pas dans l’âme du sultan les racines profondes de la foi vraie, s’y refusa inexorablement.
Observant que, sans voir exaucé pour autant son désir du martyre, il n’avançait à rien pour la conversion de ce peuple, averti d’ailleurs par Dieu en une révélation, il revint en pays chrétien [11]. Voilà donc ce que Dieu, dans sa bonté, avait décrété, et ce que le saint avait mérité par sa générosité : en ami du Christ, il poursuivit pour lui, de toutes ses forces, sa recherche de la mort sans jamais cependant la trouver ; il avait acquis cependant le mérite du martyre de désir, et s’il restait en vie, c’est que, par un privilège unique, il devait recevoir plus tard, de ce martyre, le sceau et le symbole [12] : un feu divin si dévorant brûla son cœur qu’il finit par marquer visiblement sa chair.
Ô vraiment heureux toi dont la chair, sans passer par le fer d’un tyran, n’en fut pas pour autant privée de la ressemblance avec l’Agneau immolé ! Ô vraiment et pleinement heureux, « toi dont le glaive du persécuteur n’a pas ôté la vie, mais qui n’as pas été frustré pourtant de la palme du martyre ! »
• Récit du frère Illuminé [13] :
Le ministre général (saint Bonaventure) nous a dit : Voici des anecdotes que racontait volontiers frère Illuminé qui accompagna saint François chez le sultan d’Égypte :
Le sultan voulut un jour mettre à l’épreuve la foi et la ferveur que manifestait le bienheureux François envers Notre-Seigneur crucifié. Il fit étendre par terre devant lui un beau tapis multicolore presque entièrement décoré de motifs en forme de croix ; et il dit aux assistants : « Faisons venir cet homme qui a l’air d’un vrai chrétien. Si, pour avancer jusqu’à moi, il marche sur les croix du tapis, nous lui dirons qu’il insulte son Seigneur. Et s’il refuse de passer sur le tapis, je lui demanderai pourquoi il dédaigne d’avancer jusqu’à moi ». On appela l’homme plein de Dieu. Celui-ci de cette plénitude même de Dieu, recevait ses instructions tant pour agir que pour parler : il traverse le tapis d’un bout à l’autre et s’approche du sultan. Alors le sultan croyant avoir trouvé une bonne occasion de reprocher à l’homme de Dieu une insulte faite au Christ, lui dit :
« Vous les chrétiens, vous adorez la croix en tant que signe particulier de votre Dieu : pourquoi donc n’as-tu pas craint de fouler aux pieds ses croix dessinées ? » Le bienheureux François lui répondit : « Sachez qu’avec Notre-Seigneur on a aussi crucifié des larrons. Nous possédons la vraie croix de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous l’adorons et lui témoignons grande dévotion ; mais si la sainte croix du Seigneur nous a été donnée, à vous fut laissée en partage celle des larrons. Voilà pourquoi je n’ai pas eu de scrupule à marcher sur des symboles de brigands… »
Le même sultan lui soumit ce problème : « Votre Seigneur a enseigné dans ses Évangiles qu’il ne fallait pas rendre le mal pour le mal, ni refuser son manteau à qui voudrait prendre la tunique, etc. (Mt 5 40) ; alors, les chrétiens ne devraient pas envahir nos terres ? » — « Il semble, répondit le bienheureux François, que vous n’ayez pas lu intégralement l’Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voici ce qu’on y lit à un autre endroit : “Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi” (Mt 5 29). Il a voulu nous enseigner par là que tout homme, si cher, si proche soit-il, et même aussi précieux pour nous que la prunelle de nos yeux, doit être repoussé, arraché, expulsé, s’il cherche à nous détourner de la foi et de l’amour de notre Dieu. Voilà pourquoi il est juste que les chrétiens envahissent la terre que vous habitez, car vous blasphémez le nom du Christ et vous détournez de son culte tous ceux que vous pouvez. Mais si vous vouliez reconnaître, confesser et adorer le Créateur et Rédempteur, les chrétiens vous aimeraient comme eux-mêmes… »
Tous les assistants étaient dans l’admiration de ces réponses.
* — Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies, rassemblés et présentés par les Pères Desbonnets Théophile et Damien Vorreux O.F.M., 2e éd., Paris, Éd. Franciscaines, 1968, p. 131-132.
[1] — Celano Thomas, Vita Prima, nº 56, tiré de Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies, rassemblés et présentés par les Pères Desbonnets Théophile et Vorreux Damien O.F.M., 2e éd., Paris, Éd. Franciscaines, 1968, p. 241.
[2] — Melek-el-Kamel (1218-1238) qui signera en 1229 le traité de Jaffa avec Frédéric II. Le premier siège de Damiette se termina le 20 août 1219, et l’on tenta de négocier la paix, mais il fallut reprendre les armes le 26 septembre : c’est au cours de cette trêve d’un mois que se passa notre épisode.
[3] — Le texte latin fait allusion à Mc 6, 20, où Hérode ne semble pas tenir grand compte des leçons de Jean qu’il écoutait pourtant volontiers.
[4] — La grâce des stigmates.
[5] — Bonaventure saint, Legenda Major, nº 7-9, tiré de Saint François d’Assise. Documents, p. 648-652.
[6] — C’était durant le siège de Damiette. « Babylone » est donc à situer en Égypte.
[7] — Joinville nous rapporte lui aussi cet édit. – Le besant, talent d’or ou d’argent frappé à Byzance (d’où son nom), fut assez répandu et coté pour passer dans le langage populaire : valoir son besant d’or. L’expression subit à partir du XVIe siècle l’altération que nous lui connaissons : valoir son pesant d’or.
[8] — Divers récits de Moyen Age mentionnent des rencontres (antérieures à celle-ci) entre Saladin (1137-1193) et des chrétiens qui auraient essayé de le convertir à la chevalerie : Broutière-Schutz, Biographies des Troubadours, Paris, 1964, p. 590, n. 1.
[9] — Dans son Paradis (12, 126-32) Dante a placé frère Illuminé auprès de saint Bonaventure. Nous avons la chance de posséder les Souvenirs du frère Illuminé, que recueillit saint Bonaventure ; nous les citons juste après.
[10] — Ce séjour en Égypte a beau ressembler à de la légende, il n’en est pas moins attesté par bon nombre de documents historiques de première valeur, et ne saurait prudemment être mis en doute. Voir en particulier les témoignages de Vitry Jacques. Voir Saint François d’Assise. Documents, p. 1326.
[11] — On retrouve chez Dante l’écho de cette aventure et de son échec :
« Il était allé, par soif du martyre, prêcher le Christ et ses apôtres en présence du Sultan orgueilleux ;
« Mais, trouvant ce peuple trop dur à convertir et ne voulant pas rester inactif, il vint en Italie récolter d’autres fruits » (Paradis, XI, 100-105).
[12] — Les stigmates.
[13] — Récit du frère Illuminé tiré de Saint François d’Assise. Documents, p. 1331.

