Éditorial
Dans la nuit, il faut allumer la lumière,
mais laquelle ?
« Il est minuit Docteur Emmanuelli »
UN ancien Secrétaire d’État à l’action humanitaire, le Docteur Xavier Emmanuelli, s’est confié dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Famille Chrétienne intitulé : « Il est minuit Docteur Emmanuelli » :
Elle [la fin des temps] arrive à pas feutrés, elle vient de l’intérieur. Non pas la fin du monde mais la fin d’une histoire, la fin d’une civilisation. Nous sommes arrivés aux temps de l’Apocalypse. Tout se passe comme si, il y a environ deux siècles, nous avions rompu le contrat implicite avec Dieu, et nous avions accepté le pacte du diable, l’éternel contrat qu’il a déjà présenté avec succès à Adam et Ève.
Satan nous a proposé la puissance, la connaissance du bien et du mal, et le bonheur éternel, à condition que nous renoncions à Dieu. Nous avons renoncé à Dieu, et le diable nous a exaucés : la terre est notre empire, nous la sillonnons à volonté, nous contrôlons la matière et ses secrets ultimes, la vie, la mort, la génération ; nous avons la nourriture assurée, la chaleur, le confort ; nous repoussons l’âge de la mort.
Mais nous arrivons au terme du pacte, et nous sommes en train de comprendre que c’était un contrat de dupes. Nous possédons tout, mais nous n’avons pas Dieu. Nous avons la puissance, mais nous avons perdu le sens.
Notre société est à bout de souffle, et elle suinte d’angoisse. Elle va disparaître. Pour qu’un monde nouveau apparaisse, il faut que le grain meure. Nous sommes au creux d’une vague qui semble absurde et monstrueuse, mais la vague porteuse de sens arrive derrière nous [1].
Une telle analyse de la situation chez un homme politique contemporain n’est pas banale et mérite d’être relevée. Il n’est pas fréquent qu’un ancien Secrétaire d’État reconnaisse publiquement que la source de nos maux est la rupture d’un pacte avec Dieu : « Tout se passe comme si, il y a environ deux siècles, nous avions rompu le contrat implicite avec Dieu, et nous avions accepté le pacte du diable. »
Habituellement les hommes politiques analysent la crise en termes politiques, économiques ou sociaux. La solution serait de passer d’un gouvernement de droite à un gouvernement de gauche, ou l’inverse ; ou encore, de faire de nouvelles lois ou des réformes économiques ; voire de construire l’Europe. Ici le Docteur Emmanuelli reconnaît que la crise est avant tout spirituelle : « Nous avons renoncé à Dieu, et le diable nous a exaucés. (…) Mais nous arrivons au terme du pacte, et nous sommes en train de comprendre que c’était un contrat de dupes. Nous possédons tout, mais nous n’avons pas Dieu. Nous avons la puissance, mais nous avons perdu le sens. »
Il a raison de dire que nous avons perdu Dieu. Mais comment allons-nous le retrouver ? Il dit vrai lorsqu’il constate que nous avons perdu le sens [2]. Mais quel sens va-t-on nous proposer ? Il juge bien qu’il est minuit et que nous ne sommes pas faits pour la nuit, mais pour le jour. Mais la question est de savoir à quel feu nous allons allumer notre lumière, quel soleil va se lever demain sur l’humanité.
« Il était une fois Nadab et Abiu… »
L’histoire est riche d’enseignements, surtout quand il s’agit de l’Histoire sainte.
Or celle-ci nous raconte comment deux des quatre fils d’Aaron (frère de Moïse), Nadab et Abiu, connurent une fin tragique pour s’être trompé de feu.
Après leur sortie d’Egypte, les Hébreux étaient allés au Sinaï où Dieu avait conclu avec eux une alliance solennelle. Ils y étaient depuis un peu plus d’un an lorsque Moïse procéda à la consécration des premiers représentants du sacerdoce lévitique (le sacerdoce de l’ancien Testament) en la personne d’Aaron et de ses quatres fils.
Aaron inaugura solennellement son ministère en immolant des animaux dont il mit les morceaux sur l’autel des holocaustes. Alors, soudain, la gloire de Dieu se manifesta :
Sans aucune intervention humaine, une flamme descendit du ciel avec la rapidité de la foudre, qui consuma en un instant toutes les offrandes étalées sur les autels. Dieu témoignait par là qu’il agréait ce sacrifice, comme il avait agréé jadis celui d’Abel, et sans doute aussi, en différentes circonstances, celui d’autres Patriarches. Tout le peuple alors éclata en louanges et se prosterna le visage contre terre. Les prêtres veillèrent à ne pas laisser s’éteindre ce feu miraculeux ; ils l’entretinrent dès lors avec le plus grand soin. Ce fut lui qui brûla jour et nuit dans le sanctuaire, qui servit durant des siècles à tous les holocaustes, sans s’éteindre jamais, jusqu’au moment où les prêtres, partant avec le peuple pour la captivité de Babylone, en déposèrent les braises au fond d’un puits profond [3].
Pourtant, cette joie fut traversée d’une épreuve douloureuse pour Aaron et le peuple tout entier :
Au cours de l’octave qui suivit la cérémonie d’ordination, il advint un jour que les deux fils aînés [d’Aaron], Nadab et Abiu, au lieu d’allumer leurs encensoirs au feu sacré qui brûlait maintenant nuit et jour sur l’autel des holocaustes, comme il leur était prescrit, allèrent à un foyer quelconque, probablement celui qui servait à faire cuire, pour le repas des prêtres, les parts de viande prélevées sur les victimes. (…) En se voyant investis d’une dignité qui les plaçait d’emblée au-dessus de tout le peuple, ils oublièrent le caractère surnaturel des cérémonies qu’ils avaient à accomplir, pour n’en plus voir que le côté spectaculaire ; et avec la présomption habituelle à ceux que la fortune favorise, ils crurent pouvoir passer outre aux règlements établis. Moïse, en effet, appréciant à sa valeur le feu envoyé du ciel pour consumer les premiers holocaustes, avait enjoint de ne pas le laisser s’éteindre, mais de l’entretenir avec un soin extrême et de n’utiliser plus que celui-là pour tous les actes liturgiques. Par ailleurs, la Loi prescrivait que le feu devait être pris de l’autel même [4]. Il y avait donc, de la part de Nadab et d’Abiu, une désobéissance grave ; si grave que Dieu jugea nécessaire de les punir sur-le-champ, et de faire un exemple qui enlevât à quiconque l’envie de recommencer. Au moment, croit-on, où les deux écervelés s’approchaient avec leur feu profane de l’autel des parfums, une flamme, jaillie on ne sait d’où, s’élança vers eux avec tant de violence, dit Josèphe, « qu’elle leur brûla tout l’estomac ainsi que le visage, et ils moururent, sans qu’il fût possible de les secourir [5]. »
Dom de Monléon fournit l’explication de cet événement selon le sens spirituel donné par les Pères de l’Église et la Tradition :
Il n’est pas douteux que la mort dont ils furent frappés ne soit la figure de la mort éternelle à laquelle s’exposent ceux qui seraient tentés, à leur image, de substituer au feu allumé dans l’Église par le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, celui qu’ils iraient prendre au foyer profane de la fausse science ou de la raison obscurcie par les passions humaines.
Le feu qui descendit sur le collège apostolique, au Cénacle, cinquante jours après la passion du Christ, témoignait avec éclat que Dieu avait eu pour agréable l’Agneau immolé sur la croix, comme celui qui descendit sur les premiers sacrifices offerts par Aaron, manifesta que Dieu les approuvait.
Les langues de feu de la Pentecôte remplirent les Apôtres de la plénitude de la science théologique : et depuis, c’est toujours à cette source unique de lumière, précieusement entretenue par les Pères et Docteurs, que l’Église puise l’enseignement qu’elle distribue au monde. Mais « ceux-là offrent un feu étranger, dit saint Isidore de Séville, qui, méprisant cette divine Tradition, s’en vont chercher des doctrines étrangères et se réclament de magistères d’autorité humaine [6] ». Ainsi faisaient déjà les pharisiens, auxquels Notre-Seigneur reprochait de rejeter le commandement de Dieu pour établir leur propre tradition (Mt 15, 3). Ainsi ont fait tous les hérésiarques, tous les fondateurs de religions nouvelles, tous ceux qui ont prétendu réformer l’Église ou rendre à Dieu un culte authentique, en s’inspirant de principes étrangers à la doctrine traditionnelle. Mais ceux-là aussi peuvent se reconnaître en Nadab et Abiu, qui, pour interpréter la sainte Écriture, laissent là cette source unique de lumière et de chaleur que constituent les commentaires des Pères de l’Église, pour ne faire état que de sources toutes profanes, telles que l’histoire des peuples anciens, la géographie, l’archéologie, la philologie, l’épigraphie, la connaissance des langues orientales, etc. Et il faut en dire autant de ceux qui substituent aux rites minutieusement élaborés par l’Église au cours des âges, sous l’action de l’Esprit-Saint, toutes sortes de cérémonies fantaisistes et d’inventions extravagantes, que ne sanctionne aucune autorité légitime ; et, sur le plan moral, de ceux qui manifestent un grand zèle pour le service divin, la prédication, ou les œuvres d’apostolat, mais qui n’y sont poussés que par l’ambition, le désir des dignités, l’amour de l’argent, ou des visées trop humaines ; et de ceux aussi qui critiquent et reprennent avec feu les défauts qu’ils voient dans l’Église ou chez leurs proches : mais ce feu s’est allumé dans leur bile, dans une disposition toute naturelle à la critique et à l’aigreur, beaucoup plus que sur l’autel de la charité.
Ce commentaire de Dom de Monléon est bien riche d’enseignements. Nous ne retiendrons ici que ce qui se rapporte à notre propos.
Il n’est pas suffisant de se rendre compte que nous sommes dans la nuit et qu’il faut allumer la lumière. Encore faut-il ne pas se tromper de feu. Si la lumière est allumée au feu de la Tradition confié par Notre-Seigneur et le Saint-Esprit à l’Église catholique, alors tout ira bien. Mais si l’on prétend vouloir s’éclairer avec un feu provenant de notre propre raison humaine [7], ou, pire encore, avec un feu que nous propose quelque Prométhée [8], alors nous avons tout à craindre.
[1] — « Il est minuit Docteur Emmanuelli », Entretien avec Luc Adrian, Famille Chrétienne nº 1052 du 12 mars 1998, p. 15.
[2] — Nous avons perdu la réponse à la question « pourquoi ? » : pourquoi le monde, pourquoi l’homme, pourquoi la souffrance ?
[3] — Cette citation et les suivantes sont tirées de l’excellent livre de Dom Jean de Monléon OSB, Moïse, « Histoire sainte II », Paris, Éd. de la Source, 1956, p. 260 sq.
[4] — Lv 6, 9.
[5] — Josèphe Flavius, Antiquités judaïques, trad. d’Arnauld d’Andilly, Paris, 1700, t. 1, l. III, ch. IX.
[6] — PL, t. 33, c. 325.
[7] — Le faux feu que l’on entretient activement un peu partout est la religion mondialiste et œcuméniste à laquelle le Vatican – malheureusement – collabore activement. Cette nouvelle religion, celle de l’homme et des droits de l’homme, est, au fond, un naturalisme.
[8] — Prométhée qui vole le feu à Zeus pour le donner aux hommes est une figure du démon qui prétend donner aux hommes (initiés) la vraie science (la gnose). Voir Jean-Claude Lozac’hmeur, Fils de la veuve, Essai sur le symbolisme maçonnique, Éd. Sainte-Jeanne d’Arc, Villegenon, 1990.
Aujourd’hui on note une recrudescence de la gnose et de sa tentative pour pénétrer dans tous les milieux, y compris chez les catholiques de Tradition.

