Gustavo Corção
par Dom Lourenço O.S.B.
Il y a vingt ans, Gustavo Corção, scientifique brésilien de renommée internationale, écrivain, journaliste et surtout grand catholique et énergique défenseur de la vraie foi, nous quittait, au terme d’une vie passée à enseigner les âmes et à les prémunir contre les erreurs modernes. En France, il était connu des milieux catholiques traditionnels grâce à Permanência, l’œuvre d’intellectuels catholiques qu’il avait fondée au Brésil, et par ses articles parus dans la revue Itinéraires. Nous avons voulu honorer sa mémoire en lui consacrant notre habituelle rubrique : « Civilisation chrétienne ». Puissent ces pages éclairer et affermir ceux qui doivent combattre aujourd’hui, comme eut à combattre Gustavo Corção, pour garder et transmettre le dépôt de la foi catholique.
Nous remercions nos amis du Brésil, héritiers spirituels de la pensée de Gustavo Corção, qui ont bien voulu donner leur témoignage et assurer la traduction des textes qui suivent.
Le Sel de la terre.
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CE n’est pas une chose facile d’écrire un article sur quelqu’un comme Gustavo Corção. Surtout en France, où n’ont jamais manqué les grandes intelligences, les hommes spirituels, les philosophes profonds, les poètes.
Comment vous faire comprendre que cet ingénieur brésilien a réuni en lui une somme de qualités qui lui donne une place tout à fait particulière, même en France ? Que mes amis français me pardonnent : j’ai vécu longtemps en France, j’ai lu beaucoup d’auteurs qui comptent dans notre combat. Mais je n’ai jamais trouvé une personnalité comme Gustavo Corção. D’ailleurs, cet embarras était déjà celui d’un grand critique brésilien ; voici ce qu’écrivait Oswald de Andrade dans un journal brésilien :
Je ne me rappelle pas, dans toute ma vie, avoir connu, parmi les artistes et écrivains, une figure aussi impressionante que celle de Gustavo Corção. Inglês de Souza était mon oncle, j’ai côtoyé João Ribeiro, Alberto de Oliveira et le noble Emílio de Menezes. Je fus intime de Villa-Lobos et de Mário de Andrade. En Europe, j’ai noué des liens avec Picasso et Léger, Cocteau et Cendrars, ainsi qu’avec ce magnifique Valéry Larbaud ; également avec Supervielle et Romains, enfin, avec toute une génération révolutionnaire du début du siècle. Un seul, bien que d’un ton différent, mais avec la même douceur sarcastique, un seul me rappelle l’auteur sublime de Lições de Abismo [1]. C’était un vieux de soixante-dix ans cruellement abandonné par tous ses amis, quand je l’ai rencontré au Quartier Latin. Il s’appelait Éric Satie, et un jour sera considéré comme le plus grand génie musical du XXe siècle [2].
Évidemment mes références sont différentes de celles du critique littéraire. J’ai lu Massis, de Maistre, les Charlier, Madiran, Marcel de Corte, Péguy, Claudel, Bernanos... J’ai entendu des prédicateurs de grande qualité spirituelle. Le seul à qui je puisse comparer Gustavo Corção, le seul en qui j’ai rencontré ce mélange de profondeur mystique, de lucidité pénétrante et surnaturelle sur la crise de l’Église, de cohésion doctrinale, d’amour passionné pour l’Église et pour Notre-Seigneur (faut-il le dire : de sainteté tout court ?) c’est Monseigneur Lefebvre.
Bien sûr, j’entends déjà vos objections : Corção n’était même pas prêtre, n’était pas français, n’était pas connu... Excusez-moi de vous taquiner : je sais bien que vous considérez toujours possible qu’un brésilien inconnu puisse égaler en grandeur tous les défenseurs de la foi que nous trouvons en France – mais je sais aussi que vous trouvez cela peu probable. Or, justement, ce que j’aimerais vous faire croire, c’est que la grandeur de cet homme était française [3], qu’elle lui venait de l’Église, qu’elle était un couronnement surnaturel de ses hautes qualités naturelles.
Combien j’aimerais vous faire lire la façon dont Corção parlait de l’Église, de l’Église flagellée par ceux qui devraient la protéger, et de l’Autre, comme il disait [4], c’est-à-dire cette Contre-Église de Vatican II. Pour cela, il faudrait vous faire découvrir non seulement les quelques articles parus dans Itinéraires, mais ce que nous avions autrefois, avant sa mort : deux articles par semaine, paraissant dans six grands journaux des principales capitales régionales du Brésil. Pour vous faire une idée, imaginez ouvrir Le Monde tous les jeudis et samedis, et y trouver un long article de Mgr Lefebvre. Et cela pendant plus de vingt ans ! Nous étions vraiment gâtés, à l’époque. Cette somme d’articles est bien rangée, année par année, mais il faudrait quelqu’un pour y faire un travail de recherche et de sélection, grouper le tout par thèmes, le mettre sur ordinateur…, enfin, un gros travail. Sans compter les 150 cassettes contenant les enregistrements (d’inégale qualité) de ses cours, de 1968 à 1978. Il est toujours très émouvant de l’entendre et il serait important de pouvoir en éditer quelques-unes. Mais n’attendez pas une conférence très technique, scolaire. Il préparait bien ses conférences, mais, au moment de les prononcer, il s’élevait et menait ses auditeurs dans les hauteurs où le tenait son grand amour pour tout ce qui touche Dieu et son Église. En l’écoutant, on avait l’impression d’entendre un Père du désert, un sage, un homme de Dieu.
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Corção ne parlait pas seulement de l’Église, bien que, depuis la fin du Concile, ce fût son thème principal. Il parlait beaucoup de la politique, brésilienne ou internationale, en bon combattant qui ne se fatiguait jamais de dénoncer les erreurs du communisme et de la démocratie libérale. En présence de chaque événement, il haussait le débat jusqu’à l’analyse des principes philosophiques en jeu :
Dans la turbulence provoquée par les guerres, les révolutions, les réformes de choses irréformables et les remises en question de tous les principes moraux et religieux, le terme « démocratie », malgré sa prétention à être resté immobile dans le marché aux enchères des idées, a subi des changements sémantiques que dénoncent les adjectifs qui lui sont adjoints : démocratie libérale, démocratie chrétienne, démocratie populaire, etc. Mais le terme a subi aussi des changements métaphysiques plus profonds et plus inquiétants. (...) Dans le processus révolutionnaire qui, durant les quatre derniers siècles, parcourt les souterrains de l’histoire, le concept de démocratie s’est transformé pour désigner une philosophie de la vie et non pas seulement une forme spéciale de gouvernement. Pour mieux dire, elle est devenue un humanisme qui prétend marquer les axes essentiels d’une nouvelle civilisation qui n’est plus essentiellement chrétienne, mais qui tolère et respecte le christianisme comme une option individuelle [5].
Souvent ses articles concernaient des sujets philosophiques. Bien que n’étant pas philosophe de métier, il connaissait très bien la philosophie thomiste, ayant au surplus un don particulier pour l’expliquer aux lecteurs (des journaux), de manière accessible, sans rien perdre de sa profondeur.
Je ne me sens pas capable d’écrire une philosophie de l’histoire, pas même de faire un modeste essai sur ce thème ; mais, au risque de passer pour insensé et incohérent, j’ose dire que je veux proposer dans la perspective de la théologie de l’histoire, certaines études qui, avec l’aide de Dieu, aideront peut-être quelques esprits. Psychologiquement, je ne cache pas l’attitude fondamentale de ma vie : je suis né animal-professeur et la vie m’a confirmé dans cette attitude du corps et de l’âme. A certains moments de mes années passées, j’ai oublié cet essentiel devoir d’état et je me suis permis la fantaisie de raconter des histoires ou bien de mettre les idées au service de la poésie, en me voilant parfois derrière le pur plaisir de puiser dans la langue le meilleur d’elle-même et de moi-même [6].
Ne vous y trompez pas, cher lecteur français, Corção a voulu appeler son étude une théologie de l’histoire parce qu’il cherchait, présentes dans notre civilisation, les causes du désordre spirituel qui a envahi l’Église. Mais il a bien écrit une philosophie de l’histoire puisque, souvent, il s’appuie sur les principes de l’ordre naturel pour faire son analyse. Il acheva même sa série d’articles par un vrai cours de métaphysique, où il étudia les couples naturels de la science ontologique (acte – puissance, matière – forme) et les antagonismes de la vie morale de l’homme (amour de soi – amour de Dieu ; esprit – chair). Et tout cela est réparti dans une vingtaine d’articles, entre février et mai 1976. C’était délicieux ! Dans l’impossibilité de tout traduire, voyons quelques titres :
• « Les paradoxes de l’anarchisme », cité plus haut.
• « Le retour au zéro », du 14 février, au sujet de la tabula rasa des révolutionnaires, et qui s’achève ainsi :
C’est dans la « Nouvelle Église » et dans la flagellation de l’Église du Christ qu’on observe aujourd’hui la plus incroyable pénétration de l’esprit du désordre spirituel qui refuse Dieu sous prétexte de mieux servir l’homme.
• « L’Ordre et le Bien », du 26 février :
La société dans laquelle nous vivons, amollie par le libéralisme et pervertie par les socialismes, met la notion de bien dans la perspective de l’homme et, par l’oubli de Dieu, exalte un amour du prochain faux et pervers. Si l’on avait l’idée de poser la question de savoir quel est le plus grand bien que nous pouvons faire au prochain, je ne crois pas que, dans une quelconque assemblée dite catholique, quelqu’un saurait la véritable réponse que Notre-Seigneur Jésus-Christ attend de ceux qui se disent encore chrétiens. (...) Ce plus grand bien est le combat, le travail de notre sanctification.
• « Les contradictions de l’humanisme », du 1er mai 1976.
• « La comédie des erreurs », du 15 mai :
Le centre de gravité du malheur du monde serait situé, ainsi [par la lutte des classes], dans l’axe de la vertu de justice. (...) Or le malheur du monde n’est pas fait surtout d’injustices, mais du manque de tempérance. « Intempérance ? » Le cri d’étonnement et d’irritation qui revient à mes oreilles exprime un fait, une réalité culturelle, une crise spirituelle... : personne ne sait plus ce que veut dire intempérance !
Et Corção développait alors des considérations sur la tempérance et sur l’humilité.
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Attardons-nous un peu, car je dois au lecteur une preuve de ce que j’affirmais plus haut : on ne trouve pas, même en France, un auteur, un maître de la taille de Gustavo Corção. Encore une fois, ne croyez pas que je veux faire une comparaison entre le Brésil et la France. Loin de là. Heureusement, je garde encore quelque sens du ridicule ! Le simple fait de penser à cette hypothèse me donne des vertiges : il suffit de considérer la quantité d’écrivains que vous avez, de penseurs, d’écoles, de vocations… ; enfin, oublions cela, s’il vous plaît.
Jusqu’ici nous avons vu un esprit lucide, bon connaisseur de la philosophie thomiste et de la vraie théologie catholique, un penseur solide qui maîtrise bien l’accord entre la philosophie et la théologie, entre la servante et la maîtresse.
Pour vous convaincre, j’en viens maintenant au principal, à ce qui fait la différence. Non seulement il remplissait des pages de journaux avec cette pensée philosophique très éclairée, par des articles de grande sagesse sur la vie des hommes, non seulement il s’élevait, en parlant des souffrances de l’Église, à des hauteurs dignes d’un grand théologien pénétré d’amour pour sa mère, mais encore il épanchait son cœur dans des considérations sur les âmes, sur l’Évangile, sur Notre-Seigneur ou sur la très sainte Vierge. Voyez l’article que nous avons traduit pour vous, intitulé « Padre Antônio » : il s’agit beaucoup moins du récit de la vie d’un prêtre en crise que de sa propre vie intérieure. Corção n’était pas prêtre, pas même religieux. Il était marié et a eu six enfants. Mais lorsqu’il décrit le drame du Padre Antônio, il se met à la place du prêtre, il vit, il souffre, non pas avec lui, mais en lui et dans l’Église. Et cela vient spontanément, du fond de son cœur. Une telle chose ne peut arriver qu’aux âmes intérieures.
Combien de fois, en ouvrant le journal du matin, nous trouvions ainsi des articles qui élargissaient nos perspectives sur l’Évangile et sur la foi :
Les amateurs de nouveautés superficielles (...) semblent ignorer que le terme « nouveau » a acquis dans notre langue catholique un sens transcendant et saint. Le sage auteur de l’Ecclésiaste, éclairé par le don de science, ne voit dans le monde rien que désolation et vide : « Tout est vanité et poursuite du vent » (Eccl 1, 14) et, dans la vieillesse d’un monde désespéré, il ne voit rien de nouveau sous le soleil : Nihil sub sole novum (Eccl 1, 10). Cependant il sait que : « Fin du discours, le tout entendu : Crains Dieu et observe ses commandements, car c’est là le tout de l’homme » (Eccl 12, 13).
Dans Isaïe, toutefois, nous trouvons plusieurs signes de l’aurore : « Ne vous souvenez plus des événements passés et ne considérez plus les choses d’autrefois ! Voici que je vais faire une merveille nouvelle. Elle est près d’éclore ; ne la reconnaîtrez-vous pas ? » (Is 43, 18). Et plus loin : « Car voici que je crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; on ne se rappellera plus les choses passées et elles ne reviendront plus à l’esprit. Réjouissez-vous plutôt et soyez dans une éternelle allégresse à cause de ce que je vais créer : car voici que je crée Jérusalem pour la joie et son peuple pour l’allégresse » (Is 45, 17). Isaïe semble prévoir, fondues dans un même tableau, l’Église du ciel et celle qui est en pèlerinage sur la terre, « parmi les afflictions des hommes et les consolations de Dieu ». Nous savons que la vie de la grâce en ce monde est le commencement de la vie éternelle ; mais nous savons aussi qu’aujourd’hui, en ce monde, les afflictions sont plus grandes que jamais, pour les pèlerins de l’éternité.
Le Nouveau Testament, qui pour cela s’appelle nouveau, nous apporte ce cri de saint Paul : « Les choses anciennes sont passées, voyez, tout est devenu nouveau... Quiconque est en Jésus-Christ est une nouvelle créature » (2 Co 5, 17).
Et, après d’autres citations, il concluait :
Le terme nouveau, dans tous ces passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, n’a pas le sens chronologique d’une chose qui vient remplacer une autre d’un même usage. Il semble être un terme d’une signification transcendante qui essaie d’exprimer l’admiration diffusive devant la merveilleuse œuvre de Dieu. De là vient que, dans l’Église naissante du premier siècle, on trouve un certain soin à signaler la vieillesse de la nature déchue par le péché, laquelle s’étend à toute la création : « La figure de ce monde passe », disaient les anciens. Plus tard viendra le temps où les hommes appelleront nouveau le ciel astronomique qui se déploie et les terres que les navigateurs découvriront. Et aussi les dernières bêtises qu’ils inventeront. L’Église du Christ voit toujours avec réserve les nouveautés du monde, comme une épouse pleine de zèle, qui dirait à son époux : Tu solus novus ! [7].
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Gustavo Corção vivait profondément l’année liturgique. Rappelons-nous qu’il s’est converti en 1939, au Monastère de São Bento, à Rio de Janeiro, en pleine période du « Mouvement liturgique ». Son amour pour l’Église était trop pénétrant pour qu’il fût contaminé par les excès et les erreurs des pionniers du progressisme. Mais la sainte liturgie, elle, le faisait vivre dans le mystère du Christ :
Le carême est surtout une station de l’année spirituelle propre à la purification, à la pénitence et au renoncement. Pendant toute l’année, l’âme catholique doit se fixer sur son modèle, toujours attentive aux droits de Dieu qui, pour nous, sont toujours, en premier lieu : Dieu premier servi ! [8] Tous les jours, l’œuvre de notre salut doit être l’objet principal de notre attention, mais, en carême, Dieu veut nous parler plus intimement et nous enseigner – par les gémissements de l’Esprit-Saint, avec le Sang de Jésus et la bonté miséricordieuse du Père – que nous devons, avant tout, avant tout autre amour, aimer Dieu en ses dons et travailler dans nos âmes pour bien les recevoir et en profiter. Temps de méditation, de prière, de pénitence, de componction du cœur, chaque carême nous offre une bonne occasion de conversion des mœurs et un apprentissage de la bonne mort.
Tout d’un coup je tombe de haut et je dois reconnaître qu’il me manque des titres pour expliquer aux lecteurs ce qu’attend de nous celui qui a institué son Église pour une telle œuvre. Mes mots ne sont pas à moi. Bien que je sois doté de certains dons qu’on nomme aujourd’hui créativité – j’ai inventé des appareils électroniques, j’ai inventé des phrases et, même, j’ai inventé des vies –, Dieu merci, je n’ai jamais essayé de tirer de mon cerveau, de ma matière grise, les vérités ou les corollaires des vérités de Dieu [9].
Et ailleurs :
La semaine sainte fait revivre en nous ces jours bénis et uniques où Jésus, le fils du charpentier, nous a laissé, bien taillées et sculptées pour toujours, les équerres de la table et les équerres de la croix. (...) Il y a eu, après le Concile, beaucoup d’abus doctrinaux qui tendaient à montrer la messe la tête en bas, qui tendaient à faire dériver la messe directement de la Cène, en oubliant son caractère sacrificiel et, par conséquent, en méprisant le très précieux Sang versé pour nous. Nous pouvons, sans doute, dire que dans la ligne de la causalité formelle, la messe vient directement de la Cène et l’autel dérive de la table ; mais dans la ligne de la causalité efficiente, les deux, la Cène et la messe, dérivent du sacrifice de la croix qui est, pour nous, une usine d’énergies spirituelles dont nous avons besoin pour réaliser la dénaturalisation du nouveau monde commencé, ici et maintenant, par les travaux de Jésus. Que le Jeudi saint nous aide à comprendre cette idée féconde : quand nous mettons les pieds à l’église et approchons de l’autel, nous quittons effectivement, d’une façon très réelle, ce vieux monde pour entrer dans l’atrium de notre véritable patrie, où Jésus, de son tabernacle, nous reçoit avec ces mots d’une infinie tendresse : « Combien j’ai désiré que tu sois venu manger cette Pâques avec moi ! » [10].
Chaque article valait bien un sermon. De temps à autres, l’élévation était plus marquée et nous recevions des cadeaux, comme l’article « Les signes de l’éternité », que nous avons essayé de traduire sans parvenir à rendre toute la beauté de la langue et la haute inspiration. Également, de la même manière, nous avons traduit des extraits d’une conférence publiée dans un de ses ouvrages, Les Frontières de la technique, sur la vocation de la femme, où transparaissent le sage, le philosophe et le théologien, tout à la fois.
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Il est temps de s’arrêter puisque ce qui importe ce n’est pas de lire le disciple mais le maître. Et, si je ne suis pas arrivé à vous convaincre, je garde ma certitude pour moi, sans rancune, je vous en assure, puisque l’Imitation de Jésus-Christ nous enseigne que nous ne devons pas mesurer la grandeur des saints. Et je vous quitte, heureux de toute façon, puique j’ai eu la joie de vous faire lire quelques passages de ce grand homme que fut Gustavo Corção. Il ne me reste qu’à remercier le bon Dieu de m’avoir donné cette joie, ainsi qu’à nos chers dominicains du Sel de la terre. Je dois témoigner qu’ils sont d’anciens admirateurs de Corção, depuis le temps où, de son vivant, il écrivait dans Itinéraires et nous instruisait par la lecture de son Século do Nada [11].
Le 6 juillet 1978, il y a juste vingt ans, un mois avant le pape Paul VI, Corção nous quittait pour entrer dans son éternité. Il est mort en dormant, sans souffrir l’affreuse agonie, la poitrine tachée par le sang, comme le José Maria de son roman :
Mes bras et mes jambes me font terriblement mal. J’ouvre les yeux. Où suis-je ? Il me semble être dans ma chambre, rendu à mon pauvre corps, mais l’impression est celle d’un espace différent, comme sous-marin, non-euclidien. La lumière sous la porte est là, mais tordue comme un fer rouge jeté au coin d’une forge. Je ne vois plus l’ombre de ma mère ; je n’entends plus ses pas... la maison est vide, la maison est morte. Et les roses ? Je les cherche. Les voilà, deux blanches et une dorée. Mais combien différentes ! Elles semblent s’attirer, s’offrir... Je regarde alors dans la direction de la console des roses et je vois devant moi, énorme, à remplir tout le mur, un Rouault d’une infinie majesté. On y voit la couronne tressée, les cheveux, les yeux sans vie, d’un ton sombre aux reflets vert-émeraude et bleu-marine ; et sur la poitrine découverte, on voit de longs sillons rouges. Combien de temps suis-je resté, le souffle suspendu, le cou tendu, en cherchant la lumière de ces yeux cachés dans l’ombre ? Je ne saurais le dire. La figure restait immobile, mais je sentais une vie intense dans cette immobilité ; je sentais une chaleur comme d’un foyer, une douce chaleur venant de sa poitrine sanglante qui me fondait les os. Ce fut alors que j’aperçus ses mains ouvertes vers moi et que j’ai vu sur les paumes ouvertes deux plaies lumineuses... Non ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que je voyais sur les paumes ouvertes ? Deux rubis d’une beauté merveilleuse : mes rubis de Burmah...
Le Docteur Achilles, incliné sur ma poitrine, que le pyjama ouvert laissait voir, fit un signe à l’autre, qui s’est approché. Et le Dr. Achilles, en passant le doigt sur ma poitrine, a dit : – Pétéchies [12]. J’ai regardé aussi. Elle était pointillée de gouttes comme de sang. Les taches étaient rouges sur les bords et violettes vers le centre...
— Voyez, ce sont des rubis, disait mon père, en passant les doigts sur la poitrine du Christ.
— Pétéchies ! [13].
[1] — Lições de Abismo (Leçons sur l’Abîme) : après le grand succès de La Découverte de l’Autre (1944), Corção écrivit son seul roman, journal des trois derniers mois de la vie d’un professeur atteint de leucémie. Par ses réflexions sur la vie et la mort, celui-ci finit par se convertir au moment de mourir. Cet ouvrage, couronné de prix internationaux et traduit en cinq langues, a définitivement consacré l’auteur comme l’un des plus grands écrivains brésiliens de tous les temps.
[2] — Correio da Manha, le 5 avril 1952.
[3] — Voyez le numéro 226 de la revue Itinéraires, dédié à Luce Quenette, où Jean Madiran montre bien cela.
[4] — En portugais, cet adjectif varie en genre. Ainsi, Corção a-t-il employé ce terme au masculin, O Outro, pour désigner l’objet de notre charité, dans son livre A Descoberta do Outro, paru en 1944 (La Découverte de l’Autre, Le Barroux, Éditions Sainte Madeleine, 1987). Il a également employé ce même terme, mais au féminin, A Outra, pour désigner l’Église conciliaire. Voir, dans Itinéraires 207 (novembre 1976) : « L’Église militante et l’Autre », et surtout, dans Itinéraires 223 (mai 1978), l’admirable article : « L’Autre », qu’on devrait relire de temps en temps.
[5] — O Globo, le 29 avril 1976, article « La crise de la démocratie ».
[6] — O Globo, le 12 février 1976, article « Les paradoxes de l’anarchisme ».
[7] — O Globo, le 4 février 1978, article « Tu solus novus ».
[8] — En français dans le texte (note du traducteur).
[9] — O Globo, le 5 mars 1977, article « Les voix d’autrefois pour le saint carême d’aujourd’hui ».
[10] — O Globo, le 23 mars 1978, article « La table et la croix ».
[11] — Le Siècle de l’Enfer, Éditions Sainte Madeleine, 1994.
[12] — Petites taches cutanées (de couleur rouge violacée) dues à une infiltration de sang sous la peau. (NDLR.)
[13] — Lições de Abismo, 13e édition, Agir, 1973.

