L’Œuvre pastorale
du père Emmanuel
par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
Le début de ce texte [1] de Dom Maréchaux, fils spirituel et successeur du père Emmanuel, a paru dans notre numéro 26. L’auteur y présentait la paroisse du Mesnil-Saint-Loup, son curé, et les principes directeurs de son ministère. Il aborde maintenant les points sur lesquels s’exerça spécialement la sollicitude du père Emmanuel pour sanctifier les âmes commises à sa charge, du 22 décembre 1849, jour même de son ordination, jusqu’à sa mort, le 31 mars 1903.
Le Sel de la terre.
La formation de la paroisse
L’unité paroissiale
LE PÈRE EMMANUEL avait en vue les âmes et il s’employait à les sauver une à une avec un infatigable zèle ; mais il les envisageait comme renfermées dans une paroisse, organisme vivant, où c’est l’intention de Dieu qu’elles trouvent tous les secours qui doivent les conduire au salut.
Le père Emmanuel avait une très haute idée de la paroisse. Le chrétien est incorporé au Christ par le baptême que le curé lui administre. Désormais il ne doit plus être seul ; il est uni à d’autres âmes, sanctifiées comme lui par le baptême ; et leur accroissement dans le Christ se fait par les mêmes moyens, par les instructions qu’elles reçoivent ensemble et par les sacrements qui leur sont conférés à toutes. Cela se fait collectivement par la paroisse.
Elles doivent être unies, ces âmes, les unes aux autres, par un lien extérieur qui est la profession de la foi chrétienne et la communion des sacrements, et par un lien intérieur, qui fait qu’elles s’aiment dans la charité et s’entr’aident par la charité. Il y a le corps visible de l’Église, qui s’exprime par la soumission aux pasteurs ; et l’âme de l’Église, qui est l’union de charité entre toutes les âmes qui sont en état de grâce sanctifiante. C’est le Saint-Esprit qui fait cette âme collective, qui s’y épanouit, qui en fait un foyer d’apostolat ; elle est la partie invisible de l’Église.
Le but de Notre-Seigneur, c’est que les âmes soient unies, réduites à l’unité, jusqu’à exprimer entre elles la ressemblance de l’union qui existe entre les trois personnes divines. Il met sa gloire à opérer cette union.
Celle-ci se fait en grand dans l’Église ; elle se fait en petit, mais très réellement, dans la paroisse, qui est la cellule vivante dans le grand corps.
Ah ! certes, le père Emmanuel n’omettait pas les objurgations pressantes, pour que ses chrétiens constituassent ensemble le cor unum et l’anima una [2] de l’Église primitive : formule profonde, formule rassurante, qui fait voir les chrétiens gravitant tous ensemble par la force de l’unité vers la vie éternelle, et les faibles soutenus par les forts de telle sorte qu’ils arrivent, eux aussi, grâce à ce soutien, au but bienheureux.
Il appartient au pasteur d’être l’œil de ce corps qu’est la paroisse par la vigilance, d’en être la voix par les admonitions et les directions, d’en être l’âme par une charité qui comprend toutes les âmes et ne fait acception de personne. C’est sur lui que tout le troupeau se modèle : Forma facti gregis ex animo [3] (1 P 5, 3).
Le père Emmanuel fut cet excellent pasteur. Chargé de paître son troupeau, il le conduisit dans les meilleurs pâturages, il le pourvut abondamment de toutes les instructions qui fortifient la foi et de tous les pieux exercices qui nourrissent la piété. Mais surtout il veilla à resserrer toujours de plus en plus la cohésion et l’unité des âmes ; et c’est ce travail que nous allons suivre surtout, parce qu’il nous révélera le secret de la vitalité et de la persistance de son œuvre.
La sanctification du dimanche
La sollicitude du pasteur se porte avant tout sur la sanctification du dimanche.
C’est le jour solennellement réservé au Seigneur, le jour dédié à son culte, le jour dont l’influence sanctifiante se répand sur la semaine entière.
C’est le dimanche que se réalise l’union de la paroisse.
Le dimanche a son élément négatif, l’abstention de toute œuvre servile ; son élément positif, le culte collectif rendu à Dieu.
En entrant dans la paroisse du Mesnil, le père Emmanuel trouva les grandes lignes du dimanche encore reconnaissables, mais ébréchées : on ne travaillait pas scandaleusement aux champs, mais on se permettait bien des travaux à la maison : on assistait aux offices, mais on y manquait à l’occasion sans scrupule. Chacun en somme se faisait son dimanche à sa guise.
Le pasteur fit comprendre à ses paroissiens qu’il fallait, non pas se tailler un dimanche à sa fantaisie, mais recevoir de Dieu le dimanche tel qu’il l’a fait et prescrit.
Point d’œuvre servile, a dit le Seigneur ; donc point d’œuvre servile.
Et le pasteur fut écouté ; le travail dominical fut aboli complètement. Alors même que l’urgence des travaux semblerait justifier une dispense, point de travail, jamais. Et cela fut accepté par l’ensemble de la paroisse, sans récrimination.
Le père Emmanuel arriva à ce résultat, sans doute merveilleux, par la grande autorité que lui donnait sa foi, mais aussi en s’appuyant sur des considérations très fortes.
« Je n’ai pas qualité, disait-il, pour accorder des exemptions au repos dominical : l’un permet une heure de travail, celui-ci deux heures ; c’est du pur arbitraire. Il faut rester dans la règle qui est formelle. »
« Celui, disait-il encore, qui met son petit doigt dans l’engrenage du travail du dimanche, y laissera prendre son corps tout entier. »
Il mit en telle lumière ces vérités pratiques, que la mentalité des gens en fut imprégnée. Ils reconnurent que la nécessité de travailler le dimanche en réalité n’existe pas. Vous les entendez dire qu’ils n’ont jamais eu à se repentir d’avoir chômé le dimanche, qu’ils ont toujours trouvé moyen de rentrer leurs récoltes en de bonnes conditions, que le repos n’est jamais plus nécessaire que dans les grands travaux, etc.
La victoire du père fut complète. Même les non-pratiquants se rangèrent à la règle qu’il avait posée. Et les pratiquants des pays voisins ont tous adopté l’abstention pleine et entière du travail dominical.
Si le père eut la grâce de soustraire le dimanche aux œuvres serviles, c’était pour qu’il fût consacré à Dieu ; il n’entendait nullement qu’il pût être abandonné à des divertissements profanes où le péché prend une trop grande part.
Saint Augustin avait déjà dit, de son temps, à propos du dimanche : « C’est un moindre mal de labourer que de danser. » Le père posa donc résolument son programme : pour ceux qui veulent être chrétiens, point de danses, point de cabaret, le dimanche [4].
Il parla au nom de Dieu, qui veut son dimanche à lui ; au nom des promesses du baptême qui exigent que le chrétien renonce à tout ce qui est occasion de péché. Il fut obéi, et l’obéissance dure toujours. Vous ne verrez pas à Mesnil Saint-Loup un vrai chrétien aller se divertir au cabaret le dimanche [5].
Mais ici une objection se soulève : les chrétiens du Mesnil n’ont donc pas de divertissements le jour du Seigneur. Pardon, ils en ont, et de très joyeux en même temps que très innocents. Ils les prennent sur la place de l’église ; ils s’y réunissent après les offices, ils s’y distribuent, hommes et jeunes gens, femmes et filles, enfants ; ils installent des jeux, boules, croquets ; et ils jouent avec entrain et gaieté, et, peut-on dire, sous les yeux de Notre-Seigneur qui est là tout à côté au Saint-Sacrement.
Ces jeux sont une merveilleuse trouvaille ; ils sont le complément des offices ; non moins que ceux-ci, ils sont le thermomètre de la ferveur de la paroisse. Ils éveillent des réflexions importantes, sur lesquelles nous aurons à revenir. Bien entendu, ces jeux ont eu pour premier instituteur le père Emmanuel.
L’éducation liturgique
Venons-en à la partie positive du dimanche, aux offices de l’Église.
« Vous êtes la race élue, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple des rachetés, pour annoncer les vertus de celui qui des ténèbres vous a appelés en son admirable lumière » (1 P 11, 9).
C’est en ces termes que saint Pierre interpellait les chrétiens, et faisait ressortir leur dignité. La grandeur et la beauté du sacerdoce et de la royauté de Jésus-Christ rejaillissent sur eux ; ils en sont rendus participants. En lui, ils sont prêtres et ils sont rois. Déjà quelque chose de semblable se produisait chez le peuple juif : mais, dans le peuple chrétien c’est une toute autre excellence, il y a une réalité de grâce, là où n’était qu’une ombre lointaine.
Et quelle est la mission du peuple saint, du royal sacerdoce ? C’est d’annoncer, de proclamer les merveilles, et les vertus du grand Dieu qui des ténèbres a appelé ses élus en son admirable lumière ; par conséquent de le louer, de le chanter, de le magnifier.
Saint Paul tient le même langage : « Par lui, dit-il [par le Christ] ne cessons pas d’offrir à Dieu l’hostie de louange, à savoir le fruit des lèvres confessant son saint nom » (He 13, 15).
En ces textes, il s’agit évidemment de l’office liturgique, de cette prière mêlée de louange que l’Église fait monter sans cesse vers Jésus-Christ son époux, et qui est son œuvre primordiale et essentielle et comme sa raison d’être.
Cette prière est la même dans la plus humble paroisse et dans l’Église universelle.
Le père Emmanuel avait l’âme liturgique à une haute puissance. Tout jeune clerc, il eût voulu se faire bénédictin ; des circonstances impérieuses le contraignirent à accepter une cure ; un jour vint où son évêque lui permit d’allier avec la vie curiale la profession monastique. Mais, avant d’être officiellement moine-curé, dès les débuts de son ministère, il n’eut qu’une idée, faire fleurir la vie liturgique.
Il avait une belle voix, vibrante, d’un timbre élevé et clair. En ces temps-là, il y avait encore dans nos campagnes des lutrins organisés. Il tomba à Mesnil Saint-Loup sur un excellent chantre ; il forma le fils de cet homme qui fut émérite ; il fit acheter à ses bons chrétiens des livres de chant. Et on chanta avec entrain. On chanta toutes les pièces du graduel sans en omettre aucune, et tout le vespéral. En un mot, tout le plain-chant et rien que le plain-chant. La musique fut absolument éliminée des offices [6].
Aux fêtes, on donna plus d’ampleur au chant, en ajoutant Tierce à la messe. Aux grandes fêtes, l’élan pour la louange divine fut tel, qu’on attaqua successivement toutes les petites Heures. Sans parler de Noël où l’office est intégralement célébré, des trois jours de la semaine sainte dont les nocturnes se déroulent sans lacune, à Pâques et à la Pentecôte où les matines sont chantées.
Il est merveilleux d’entendre retentir dans ce petit pays la louange divine avec une ferveur si grande, avec une avidité comme insatiable. Car ce chant liturgique intégral n’est pas l’affaire de quelques dévots clairsemés, mais de toute la paroisse groupée. Et cela persiste d’année en année. Venez au Mesnil un jour de Pâques : vous entendrez, à six heures du matin, la paroisse entière jubiler les strophes de l’Invitatoire, s’unir aux psaumes de matines, lancer un vibrant Te Deum, entonner Laudes. S’il n’y avait pas ce déploiement de louanges, Pâques ne serait point Pâques. Où trouver une telle ardeur pour les offices ? C’est un écho des temps primitifs ; cet élan donne une idée de l’entraînement liturgique, qui nous est raconté de saint Ambroise et de saint Grégoire.
Mais il ne suffisait pas au père Emmanuel de faire chanter la liturgie ; il voulait en donner l’intelligence à son peuple, c’est-à-dire lui faire trouver partout dans le cadre liturgique Jésus-Christ qui en est le fond, Jésus-Christ qui en est la plénitude. Il s’appliqua aussi à en faire ressortir le mystère suave et illuminateur de Marie inséparable de son Fils, de Marie Mère de la Sainte Espérance, de Marie dont le cycle s’entrelace si harmonieusement avec celui de Jésus. Les fêtes de la sainte Vierge étaient célébrées avec tous les offices d’un dimanche, et attiraient de nombreuses communions.
Il s’agissait pour le grand pasteur non seulement de faire entrer Jésus et Marie dans le cœur par des pratiques de dévotion ; mais encore d’en graver dans les esprits la connaissance dogmatique, profonde et indélébile. Il estimait que rien de durable n’est fait, tant que l’intelligence n’est pas saisie et conquise ; et que c’est la dignité de l’homme qu’il comprenne ce qu’il profère de bouche, ce qu’il chante des lèvres ; que la gloire de Dieu est intéressée à ce que sa louange soit consciente et spirituelle. Psallam spiritu, psallam et mente, disait l’Apôtre (1 Co 14, 15). Ces deux expressions s’entendent d’un élan de dévotion, spiritu, et d’une connaissance, mente. Je psalmodierai avec dévotion, je psalmodierai avec intelligence.
Le père Emmanuel fit des efforts inouïs pour donner à ses fidèles l’intelligence de la liturgie.
Chaque dimanche, il donnait deux instructions : l’une au prône de la grand’messe, l’autre à la prière du soir. Or, ces deux instructions, ou au moins l’une d’elles, étaient nourries de liturgie, mais le prédicateur prenait ses sujets avec une grande liberté : c’était souvent l’Évangile, mais aussi l’épître, quelquefois une oraison, un morceau chanté, qui en faisait le thème. Voyant s’étaler devant lui le champ liturgique garni de fruits et de fleurs, il cueillait ce qui lui convenait, il butinait comme l’abeille qui prend son miel où il lui plaît.
De plus, chaque dimanche, le père avait, dans l’après-midi, institué des conférences, où étaient convoqués à tour de rôle les hommes et jeunes gens, les filles ou les femmes. Elles roulaient sur des questions qui lui étaient posées : les hommes y apportaient quelquefois les objections qu’ils avaient entendues dans leurs sorties ; la plupart du temps, le conférencier était questionné sur des choses liturgiques, on lui demandait le sens de telle phrase d’Évangile ou d’épître, de tel introït, de telle antienne, de telle oraison ; il faisait à tout des réponses brèves et lumineuses, quelquefois assaisonnées d’un trait d’esprit. On ne s’ennuyait pas à ces conférences ; il arrivait même qu’on y riait à plein cœur. Et, sous cette forme enjouée, elles étaient très sérieuses. Elles établissaient des rapports de respectueuse intimité entre le pasteur et les brebis ; elles mettaient celui-ci à même de parfaire l’éducation liturgique de sa paroisse. Elles lui donnèrent l’idée d’apprendre le latin ecclésiastique à son peuple : non pas jusqu’à une compréhension intégrale, mais suffisamment pour saisir le sens de ce qui se lit ou se chante à l’Église. Cela paraît extraordinaire ; entrons en quelques détails.
Il considérait que le latin ecclésiastique est le père de notre langue française ; que les mêmes mots se reproduisent de l’un à l’autre ; que seule la terminaison diffère. Il pensait qu’une personne même non cultivée, avec un effort moyen d’attention, pouvait se rendre compte des formes déclinées et conjuguées, et ainsi saisir le sens d’une phrase latine avec une précision croissante. Afin de faciliter cette initiation, il publia une Méthode facile pour entendre le latin des offices de l’Église, dans laquelle il établit la comparaison des expressions latines et des expressions françaises, en ce qui regarde les prières les plus usuelles et les psaumes de vêpres. Comme suite à ce petit manuel, il publia quelques notions de grammaire. Puis on se mit à l’œuvre ; et, la bonne volonté aidant, on arriva à des résultats, modestes sans doute, mais qui n’étaient pas à dédaigner. Si les circonstances et surtout l’état de santé du père lui avaient permis de poursuivre son entreprise, il serait arrivé à donner à ses gens une bonne teinture de latin ecclésiastique. Quelques-uns de ses élèves, les femmes surtout, avaient acquis assez d’assurance pour attraper le sens même d’une épître ou d’un Évangile. Le cher père était fier de ce résultat.
Cette tentative d’un curé apprenant le latin à ses paroissiens mérite le respect.
Il résulte de notre exposé que le père Emmanuel a presque dépassé les limites du possible pour faire l’éducation liturgique de la paroisse du Mesnil. De ses efforts sortit un grand résultat. Il fit chanter intégralement la liturgie ; il la fit connaître à fond ; il la fit aimer. Il implanta de fortes habitudes liturgiques qui passèrent des pères aux enfants, et qui constituent un élément très important de stabilité pour la paroisse.
La fréquentation des sacrements
Les sacrements sont les sources vives de la grâce ; le soin le plus pressant d’un bon prêtre est d’y attirer les âmes.
Il y avait, avons nous dit, cinq pieuses âmes qui communiaient tous les dimanches à la grand’messe, quand parut l’abbé André dans la paroisse du Mesnil. Le fait était remarquable, exceptionnel même ; il démontrait que la paroisse n’avait rien subi des désastreuses influences du jansénisme. Le cœur du jeune pasteur en fut singulièrement réjoui et consolé.
Quand le souffle de conversion provenant de Notre-Dame de la Sainte‑Espérance passa sur la paroisse et la transfigura, d’autres âmes se levèrent, toutes prêtes à s’asseoir à la table sainte. Le pasteur les invita avec zèle, les instruisit avec une touchante sollicitude ; et la sainte communion commença à être fréquentée au Mesnil. Nous sommes portés à croire que, parmi elles, il y eut des âmes jeunes en bonne proportion [7].
Ce fut une grande nouveauté que ce mouvement, qui amena des hommes avec des femmes à communier tous les dimanches.
Il faut se reporter au milieu du siècle dernier pour saisir tout ce que le fait avait d’insolite, car alors les communions d’hommes étaient excessivement rares ; elles n’avaient lieu, pour les bons chrétiens, qu’à Pâques et à Noël. L’homme, communiant en dehors de ces dates, était introuvable à la campagne, et difficilement trouvable à la ville. Nous parlons de nos contrées.
Aussi, quand au Mesnil on voyait les hommes se succéder à la table sainte et y apporter tant de piété, on avait l’impression d’être dans un monde nouveau.
En ces premiers temps, l’abbé André goûta une allégresse de cœur indicible à voir ses chrétiens communier.
Mais hélas ! parmi ces communiants, il se trouva de faux frères qui, à un moment donné, jetant le masque, se tournèrent contre lui et le combattirent avec perfidie.
Ce fut là peut-être la plus douloureuse épreuve qu’il ait jamais supportée dans son ministère. Lui si ferme d’esprit, il se vit décontenancé. Il se demanda s’il n’était pas allé trop vite, s’il n’avait pas été trop pressant dans ses appels à la communion. Comme il n’avait pas les décrets de Rome pour y prendre un point d’appui [8], il s’arrêta un moment comme interdit.
Mais, consultant sa foi et son amour des âmes, il continua sa propagande, qu’il rendit seulement plus circonspecte, en faveur de la sainte communion. Il eut des communions quotidiennes ; il fit communier ses bons chrétiens tous les dimanches ; il fixa un jour de communion mensuelle, qui fut le quatrième dimanche du mois [9], pour la généralité de la paroisse. En somme, l’édification de la communion fréquente resta acquise à la paroisse du Mesnil.
Entrons dans un détail. Le père Emmanuel avait institué une fête mensuelle en l’honneur du saint Enfant-Jésus, qui se célébrait le 25 de chaque mois. On s’y préparait par une neuvaine ; on récitait après la messe le petit office de Jésus-Enfant. Les communions étaient assez nombreuses : quelques hommes, convertis de la première heure de la Sainte-Espérance, y prenaient part. Nous dirions difficilement combien ces communions étaient édifiantes, ces hommes nous sont restés dans l’esprit comme de véritables saints.
Depuis la publication des décrets romains, le chiffre des communions a augmenté notablement au Mesnil. Le terrain était si admirablement préparé pour cela ! Il se monte à 90 ou 100 communions par dimanche, sur une paroisse de 275 âmes ; les hommes, jeunes gens, garçons, y entrent pour un bon tiers. C’est là un spectacle qui enthousiasma plusieurs évêques qui daignèrent passer un dimanche avec nous, Mgr Chesnelong, archevêque de Sens et Mgr Penon, évêque de Moulins. L’air pénétré de tous, y compris les jeunes gens, le recueillement et la longueur de l’action de grâces les frappèrent d’admiration.
Le père Emmanuel fut un précurseur de la communion privée. Il demanda à son évêque, Mgr Cortet, de pouvoir renoncer au système de la communion collective pour admettre par petits groupes les enfants qu’il jugerait suffisamment préparés. Il regardait cette méthode comme bien préférable au point de vue de la sécurité de l’admission des enfants. Mgr Cortet ne crut pas devoir accéder à sa requête, et les choses en restèrent là, mais, depuis que l’Église a parlé, la communion privée a pris tout son développement, et les enfants qui la font passent incontinent à la communion hebdomadaire.
Le père Emmanuel inaugura une journée d’adoration le premier dimanche du mois. C’était à un moment où il lui semblait que la cohésion des chrétiens tendait à se relâcher. Sur un conseil qui lui fut donné, il fit venir le célèbre abbé Garnier. Celui-ci se prodigua ; il lui fut facile de constater que la paroisse était encore très consistante ; mais, pour resserrer davantage les liens, il posa les bases d’une société d’adorateurs du Saint-Sacrement. Le premier dimanche, les communions sont plus nombreuses, les groupes des associés se succèdent devant le tabernacle ; et la journée se termine par une exposition suivie d’une procession du Saint-Sacrement [10] à laquelle tous les hommes prennent part, un cierge à la main, et qui est très édifiante.
Tout en fomentant de son mieux l’accès à la table sainte, le père Emmanuel regardait plus à la qualité qu’au nombre des communions. Plus l’acte de communier est élevé et déifique, plus il craignait de le voir matérialisé par le manque de vraie foi, rendu inopérant par la routine. Il disait qu’il y avait plusieurs manières de communier très différentes : les uns ne voient que les espèces sacramentelles, ils n’ont pas la foi ; d’autres reconnaissent, sous les espèces, le corps de Jésus-Christ, mais ils croient que l’acte de la communion étant fait, tout est fini et qu’il n’y a rien à chercher au-delà ; d’autres enfin cherchent dans la participation aux saints mystères l’esprit de Jésus-Christ, et la communion faite, ils s’efforcent de le cultiver, de le faire grandir en eux-mêmes. Ceux-là sont les vrais communiants.
Or, le père Emmanuel voulait de vrais communiants. Nous nous souvenons des instructions très fortes, et même plutôt sévères, qu’il nous faisait de temps à autre, et dont la conclusion était : « Après tant de communions que vous avez faites, êtes-vous meilleurs chrétiens ? Aimez-vous davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Êtes-vous un peu plus décidés à souffrir quelque chose pour lui ? »
Ce sont les communiants à l’esprit de Jésus-Christ qui font la force d’une paroisse, sa cohésion, son homogénéité ; ce sont eux qui lui donnent de résister au dissolvant de l’esprit du monde ; ce sont eux qui assurent sa vitalité avec la perpétuité de ses traditions.
La paroisse du Mesnil n’a pas manqué, par la grâce de Dieu, de tels communiants.
Le rappel aux promesses du baptême
Nous avons parlé de l’esprit de Jésus-Christ. Quel est cet esprit ? Où pouvons-nous le saisir ? Il est humilité, charité, douceur, patience ; mais ces vertus ne sont pas extérieurement saisissables. Il nous faut un signe qui nous permette de dire de tel chrétien : il a l’esprit de Jésus-Christ, il appartient à Jésus-Christ.
Ce signe existe, et c’est la fidélité aux promesses du baptême.
Le père Emmanuel insistait souvent avec une très grande force sur la transformation de l’enfant d’Adam en enfant de Dieu qui se fait par le baptême, sur les richesses de la grâce baptismale, sur l’étendue des promesses du baptême informatrices de toute la vie chrétienne. Lisez les catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, les sermons de saint Augustin aux catéchumènes et aux néophytes, son traité vraiment exquis De catechizandis rudibus, vous retrouverez tous ces trésors de doctrine dans les instructions et les catéchismes du père Emmanuel. Quand il parlait du Credo et du Pater, vous sentiez tressaillir en lui l’esprit de la vénérable antiquité qui exigeait des catéchumènes, préalablement au saint baptême, la reddition du symbole et de l’oraison dominicale. Il voulait qu’on vécût son Credo ; il trouvait, dans une meilleure intelligence du Pater, la marque sûre du progrès d’une âme.
Le père eut profondément raison de remonter ainsi aux principes ; il se montra sensiblement éclairé de Dieu.
La vie chrétienne est fondée sur la grâce du baptême, elle en est le développement ; or, d’après saint Paul, la grâce du baptême est à la ressemblance de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, ressuscité, ne meurt plus. Ainsi le chrétien, mort au péché, ne doit plus y retomber : la grâce dont il est revêtu emporte pour lui, s’il est fidèle, une force victorieuse du mal ; par suite, la vie chrétienne se présente dans ces conditions normales, non pas comme une alternative de chutes et de relèvements, mais comme un affermissement progressif dans la justice.
Le père Emmanuel inculquait avec force cette conception de la vie chrétienne à ses fidèles ; il s’appliquait à développer en eux les vertus de foi, d’espérance et de charité, dont les semences précieuses sont au fond de toute âme baptisée ; il excellait à mettre en relief le caractère surnaturel de ces vertus, montrant comment la foi diffère toto cœlo d’une religiosité superficielle, l’espérance, d’une vague tendance à un bonheur non défini, la charité, d’une sentimentalité inefficace contre le péché.
Il insistait enfin sur la portée des promesses du baptême, qui impliquent un renoncement aux dires et façons de faire du monde, une séparation morale et, en un sens, effective d’avec le monde. Il écrivait à un ami : « Oui, cher Monsieur, Notre‑Seigneur est venu séparer, le mot est très évangélique ; et quand Notre‑Seigneur reviendra, ce sera encore pour séparer. La grâce est une séparation, la gloire en sera une autre. Qui ne comprend cela ne comprend rien au christianisme. »
En conséquence, il n’hésitait pas à prendre le glaive pour séparer : et comment ? Il exigeait de ses chrétiens le renoncement au cabaret ; de ses chrétiennes, celui aux danses et aux païennes vanités de la toilette. Quand les modes voulurent franchir le seuil de sa paroisse, il en arrêta résolument l’invasion ; il maintint la modestie des anciens costumes, et notamment le « petit bonnet blanc », qui devint à vingt lieues à la ronde la caractéristique des « chrétiennes de la Sainte‑Espérance ».
Peut-on dire qu’il ait exagéré sur ce point ? N’est-ce point là l’expresse doctrine apostolique ? Saint Pierre et saint Paul prescrivent aux femmes la modestie dans le vêtement comme une conséquence de leur renoncement aux pompes de Satan.
« Que fit Dieu dans l’œuvre des six jours ? disait le père Emmanuel. Il commença par séparer : la lumière d’avec les ténèbres, le firmament supérieur d’avec l’inférieur, la terre ferme d’avec les eaux. Puis il produisit la vie, suivant tous les degrés qu’elle comporte ; celle-ci eût été impossible sans les séparations préliminaires. »
Constituer un groupe de chrétiens homogènes, de chrétiens d’une seule pièce, en qui l’extérieur répondît à l’intérieur, qui répudiassent les vanités et les maximes du monde, faire que ce groupe devînt la paroisse, ce fut là l’œuvre pastorale du moine-curé ; et c’est par là qu’elle se maintint d’une solidité à toute épreuve. Alors qu’autour de lui des paroisses réputées bonnes se dissolvaient par la mondanité et les compromissions des chrétiens, la sienne demeura compacte et même fervente par la fidélité aux promesses du baptême. Quid tibi cum pompis sæculi quibus renuntiasti [11] ? disait saint Augustin.
Il est facile de comprendre qu’aucune exhortation ne porte coup, comme le rappel aux promesses du baptême. On peut s’illusionner en se faisant croire qu’on aime Dieu, alors qu’on se recherche soi-même et qu’on se nourrit d’une sentimentalité creuse. Mais, quand on envisage les promesses du baptême, on est ramené à la réalité vécue de la vie chrétienne. « Où est ton cœur, ô chrétien ? Là est ton trésor. Qu’amasses-tu ? Des œuvres chrétiennes ou des œuvres mondaines ? Te conduis-tu suivant les maximes de l’Évangile ou suivant celles du monde ? Que fais-tu de la croix de Jésus-Christ ? Est-elle compatible avec le ton licencieux des conversations du monde, avec le scandale de ses mœurs et de ses modes ? Souviens-toi que tu seras jugé d’après les promesses de ton baptême, sache qu’un extérieur modeste, la retenue dans les paroles et les démarches, est pour une bonne partie la confession que le Seigneur attend de toi pour te reconnaître un jour comme sien devant son Père. Omnis ergo qui confitebitur me coram hominibus… [12], etc. »
En résumé, par son baptême, le chrétien n’appartient plus au monde, mais à Jésus-Christ, et il lui appartient corps et âme. Pas de dualisme : le chrétien doit l’être intégralement, son salut est à ce prix [13].
C’est en agissant avec cette vigueur que le père Emmanuel sauva sa paroisse ; c’est en combattant victorieusement les pompes de Satan, qu’il y maintint l’intégrité de la vie chrétienne. Les habitudes liturgiques seules n’auraient pas obtenu ce résultat ; et la sainte communion aurait été compromise dans ses fruits par la mondanité des âmes, si celle-ci n’eût pas été réprimée.
Nous avons dégagé le point vital de la grande œuvre pastorale que nous étudions.
(à suivre)
Jésus travaillant avec saint Joseph
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[1] — Extrait de La Vie spirituelle, t. XII, 1925.
[2] — « Un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32).
[3] — « Paissez le troupeau de Dieu (…) en devenant le modèle du troupeau »
[4] — Au Mesnil, il n’y avait guère de danses, quand y vint le père Emmanuel ; mais le cabaret était très fréquenté, et il arrivait que les hommes y invitaient les femmes.
[5] — Un prêtre breton, de passage au Mesnil, ne se tenait pas d’admiration de ce que les cabarets ne fussent pas fréquentés. « Chez nous, disait-il, le cabaret tue l’Église. »
[6] — Le père maintint les cantiques en langue vulgaire que les filles chantent après le chapelet. Il les voulait simples. Il y tenait. Il en composa lui-même.
[7] — Le père Emmanuel aimait beaucoup ses jeunes gens, et il en était aimé. Il avait pour eux les tendresses et les attentions d’un père. Citons un trait. L’un d’eux faisait son service militaire : or le père s’assujettissait à lui écrire, tous les quinze jours, de son écriture serrée, quatre pages pour le tenir au courant de la menue chronique de la paroisse. Longtemps conservée, cette collection de lettres, d’un prix inestimable, fut perdue.
[8] — Le décret de saint Pie X sur la communion fréquente date du 20 décembre 1905 (Sacra tridentina Synodus, sur la réception quotidienne de la sainte Eucharistie). (NDLR.)
[9] — Chaque quatrième dimanche, le père faisait, et nous faisons encore, une petite fête à Notre-Dame de la Sainte-Espérance. On chante le soir les Vêpres du Cœur Immaculé de Marie.
[10] — Cette procession avait lieu dans l’église. (NDLR.)
[11] — « Qu’y a-t-il entre toi et les séductions du monde auxquelles tu as renoncé ? »
[12] — « Quiconque m’aura confessé devant les hommes… » (Mt 10, 32).
[13] — Un vieillard nous témoignait se rappeler, à plus de cinquante ans de distance, avec quelle énergie le père Emmanuel, alors abbé André, dit à lui-même et à ses camarades, au jour de leur première communion : « Mes enfants, vous n’appartenez plus au monde, mais à Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 100-111
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