Les signes de l’éternité
par Gustavo Corção
Cet article a été écrit en 1978, dans une période où Corção se sentait abandonné et fatigué par ce combat qu’il était pratiquement seul à mener et qui lui attirait l’hostilité du clergé conciliaire et des esprits mondains. Son âme blessée ne trouvait de véritable réconfort que dans la prière et la sainte liturgie.
Le Sel de la terre.
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AU fil des heures et des jours, il est bon de considérer, une fois ou l’autre, les marques immobiles, les signes de l’éternité. Il nous est profitable d’arrêter le cours de nos affaires et, par la voix de la poésie, de demander aux arbres étonnés, aux pierres amoncelées, aux maisons, derrière leurs portails vieillis par la rouille et leurs fenêtres assoupies, si jamais ils comprennent l’avidité qui nous pousse, qui nous force à poursuivre un bien qui, une fois obtenu, perd sa saveur ; s’ils comprennent cette faim qui se change en fardeau ou en nausée puisque meurt le moment qui passe, toujours insatiable de rêves et de brumes impossibles.
L’arbre demeure, bien qu’il offre sa mobilité au vent qui le fait danser et chanter. La pierre demeure. Le vieux portail et la maison, malgré la rouille, demeurent. Ce sont des essences tranquilles et bien rythmées. A leur humble façon, ils imitent et reflètent l’Immuable. En étant ce qu’ils sont, par leur simplicité rustique, ils portent la marque de « celui qui est ». Nous autres, contrairement à l’arbre et à la pierre, nous vivons en fuyant ce que nous sommes. Nous qui sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous fuyons Dieu et nous-mêmes toutes les fois que nous cherchons l’Absolu dans le changement des êtres. Ainsi, par le souffle de notre esprit et l’élan de notre liberté qui nous rendent semblables à Dieu, nous écartons-nous de lui et, par suite, vivons-nous à courir, à fuir ce que nous avons, à chercher ce que nous n’aurons jamais et à assister à la décomposition de ce que nous avons eu. Marthe, Marthe, tu t’agites pour beaucoup de choses ; une seule est nécessaire !
Il vaut donc la peine de mettre un frein à notre impétuosité et de considérer les marques de l’éternité que l’Église nous offre en ce temps de la passion. Demain ou après-demain les inquiétudes reviendront. Aujourd’hui, arrêtons-nous devant la pierre de Pierre, la maison de Dieu, l’arbre du Crucifié. Demain ou après-demain nos agitations reprendront et, avec elles, les perplexités de la politique nationale ou internationale, les nouvelles de la ville et du monde, toutes ces choses discordantes qui sont « vanité des vanités et poursuite des vents [1] » si nous ne savons pas y apporter le critère fondamental qui les transfigurera en chemins qui mènent à Dieu. Aujourd’hui, nous entrons dans la Semaine Sainte, nous préparons notre regard pour le tableau de la victoire du Christ que l’Église nous offre dans un signe pris parmi les réalités passagères et qui nous laisse entrevoir, de l’autre côté du miroir, le pays merveilleux de la divine espérance. L’œuvre du Christ, sorte d’industrie opérant sur la douleur et la mort, c’est-à-dire sur ce qui étonne le plus le monde, s’ouvre maintenant sur un estuaire de gloire. Nous allons assister, au cours de cette semaine, à la représentation d’un drame où l’on voit passer un Dieu souffrant, l’homme des douleurs, que méconnaissent ceux-là mêmes qui l’ont flagellé et qui l’ont enveloppé dans la déréliction. Pourtant, il est le même que l’Époux au cœur blessé du Cantique des Cantiques. Et, à l’issue de sa traversée de la mer Rouge, le cierge pascal sera pour notre vie un diapason [2] de lumière.
Saint Benoît enseigne que la vie du moine devrait être un carême continuel. La nôtre aussi. Et ce carême devrait être passion, et la passion devrait être mort ; et la mort devrait être Pâques. La traversée, la transmutation que Dieu attend de nous est une conversion, qui délaisse ce qui, en nous, est bas, au profit de ce que nous sommes en vérité par le don de la nature et par les dons de la grâce. De clarté en clarté, si nous sommes dociles, nous marchons par les sentiers de la douleur vers le pays de l’amour parfait dont la bannière est de feu sur un mât de cire [3].
Vous semble-t-il naïf – ô lecteurs tristes – ce tableau de la Sion de gloire que l’Église nous déploie ? Vous semble-t-elle une peinture infantile, notre sainte liturgie ? Ou, peut-être, tout cela vous rappelle-t-il des coutumes désuètes, des cérémonies qu’examinent les ethnologues, des rites que les siècles scientifiques ont évincés ? Pour vous et pour moi, je crains que la simplicité du tableau ne soit déroutante et ne parvienne pas à traverser le mur de nos complexités. Nous sommes compliqués ; Dieu est simple. Nous sommes adultes et blasés ; Dieu est plus jeune que nous. Nous sommes malins, rusés et séditieux ; Dieu a choisi, pour le représenter, les figures de l’agneau et de la colombe. La foi nous dit que, sur l’autre rive de cette mer Rouge où brille le cierge de la victoire, les tromperies et les tribulations finiront par un prodige : nous recevrons, dans une mesure pressée, secouée et débordante, ce que nous n’avons pas eu l’audace de demander ; nos contradictions et nos amours désordonnés seront rectifiés ; nos larmes seront transformées en joyaux, nos plaies changées en fleurs. Oui, la foi nous enseigne que, dans ce pays de merveilles, de l’autre côté du miroir, nous aurons la paix.
Vous semble-t-il triste – ô hommes tristes – le langage de la foi ? Vous semble-t-elle sans saveur, la nourriture de l’espérance ? Et celui qui se pose de telles questions peut-il se glorifier de connaître et de servir mieux la religion ? Ce n’est pas le manque de foi qui m’étonne. Le manque de foi – si les apologistes me permettent – obéit à une certaine logique en reculant, en resserrant ses investigations, en se proposant de ne pas pousser des recherches qui pourraient finir en incendie. Sous cet aspect, le manque de foi est plus raisonnable et plus compréhensible que la foi imparfaite qui s’arrête en chemin, s’accroupit, se dérobe, alors que tout, dans la foi, engage à la dilatation et au déploiement complet.
Il vaudrait mieux, peut-être, adopter un autre ton. Parler de la sécurité de la foi et de la certitude de l’espérance ne serait-il pas plus édifiant que ces accents de perplexité ? Il serait mieux, sans doute, pour cette fête de l’Église, d’aller quérir les flûtes et les cithares pour chanter la joie de l’âme chrétienne au jour de la Pâque du Seigneur, plutôt que de laisser un vieux cœur gémir de lassitude... Que le bon Dieu veuille changer cette tristesse en joie et que soit profitable à autrui ce qui nous pèse à nous. C’est son privilège, c’est l’office de son Fils : transformer la douleur en salut et la mort en vie.
O Globo, 16 mars 1978
[1] — Eccl 1, 14. (NDLR.)
[2] — C’est-à-dire, une référence qui donnera à notre vie le « ton » juste, le degré de lumière divine auquel elle est appelée. (NDLR.)
[3] — Ce mât de cire couronné d’une bannière de feu évoque le cierge pascal, symbole du Christ ressuscité. (NDLR.)

