top of page

La Nef, nos rois, les papes

 

Le mensuel La Nef (qui est sans doute, en France, le principal organe des catho­liques ralliés à Vatican II en 1988) s’inté­resse à son tour à la question des fautes de nos rois et y consacre un dossier dans son numéro de juin 1998, sous le titre « Les rois de France ont-ils été fidèles à la catho­licité ? » Deux historiens sont invités à dé­battre, l’un comme procureur (Jean Du­mont), l’autre comme avocat de la défense (Yves Chiron), avant que le chroniqueur-maison, Jean-Marie Paupert, ne donne sa conclusion.

Sur le fond, les plaidoyers de Dumont et Chiron n’offrent guère de surprise : les thèmes développés sont bien connus des lecteurs du Sel de la terre [1], même s’ils sont enrichis, de part et d’autre, de détails intéressants. Sur la forme, il est amusant de constater la différence de style entre les deux débatteurs : autant Dumont est pas­sionné, véhément, direct, autant Chiron se montre prudent, souple, nuancé. Emporté par son élan, le premier en vient par exemple à présenter le vœu de Louis XIII comme une manœuvre de diversion mon­tée par Richelieu pour contenter le parti dévot, malgré le soutien apporté aux pro­testants allemands, et il omet de préciser que ce vœu a été demandé par Dieu et vi­siblement béni par lui [2].

En face, Yves Chiron veut construire un plaidoyer équilibré où les arguments de l’accusation et de la défense se contreba­lancent objectivement avant de laisser l’avantage aux seconds. Il ne prétend donc pas justifier absolument la politique de tous nos rois mais renvoie dos à dos :

• ceux qui « justifient les actes les plus contestables de certains rois de France par la raison d’État et la sauvegarde de l’unité de la nation » (allusion, sans doute, à cer­tains historiens d’Action française) ;

• et ceux qui « parlent de “reniements” et voient l’histoire de la monarchie fran­çaise depuis Philippe le Bel comme un dé­clin qui débouche, logiquement, sur la tra­gédie et les persécutions de la Révolution » (allusion plus ou moins exacte au dossier publié sur le sujet dans le n° 17 du Sel de la terre [3]).

 

Argument principal :

 

Il est hasardeux de considérer que, d’un des derniers capétiens directs (Philippe le Bel) aux Bourbons, en passant par les Valois, il y a eu exacte continuité de pensée et d’action dans les rapports avec l’Église et dans l’exercice de la monarchie chrétienne.

 

Argument repris et développé tout au long de l’article :

 

• [L’attentat d’Anagni, contre Boni­face VIII] ne fut pas une sorte d’acte fondateur d’un laïcisme royal et natio­nal qui serait allé, depuis, en s’aggra­vant.

 

• On aurait tort de voir [dans la Pragmatique Sanction de 1438] le dé­but d’une politique envers l’Église qui n’aurait plus varié et aurait abouti, lo­giquement, à la Constitution civile du clergé de 1791.

 

En conclusion, Yves Chiron pose la question :

 

Y a-t-il eu, au fil des siècles, montée progressive du laïcisme et de l’absolu­tisme au détriment de l’Église ?

 

C’est en effet la question essentielle. Mais la suite évite habilement d’y ré­pondre :

 

Je ne crois pas que saint Louis ait été le dernier roi véritablement chré­tien en France, même s’il reste un mo­dèle achevé. Les rois de France sont restés, jusqu’à la Révolution, d’authen­tiques souverains chrétiens. Le sacre n’est pas rien. Certes, certains souve­rains ont été des pécheurs publics à cause de leurs mœurs, d’autres ont mené une politique extérieure qui, dans certains de ses aspects, est contestable. Mais les rois de France ne furent ni pires ni meilleurs que les autres souverains catholiques de l’époque moderne. Et si l’idéal de chrétienté s’est disloqué – ce que l’on doit regretter – la faute n’en revient pas à la France. Dès lors, il a fallu aux rois de France mener une politique ex­térieure marquée par un certain prag­matisme où la défense de l’intérêt na­tional primait.

 

Voilà qui laisse de côté le fond du problème. La France a-t-elle, oui ou non, une mission providentielle (et d’ordre sur­naturel) à remplir ?  Si oui (et les papes l’ont affirmé à plusieurs reprises), ne doit-on pas constater que les gouvernants fran­çais ont peu à peu perdu le sens de cette mission pour ne plus considérer, précisé­ment, que « la défense de l’intérêt natio­nal » (temporel) ?

Il est évident qu’il n’y a pas, de Phi­lippe le Bel à la Révolution, « exacte conti­nuité de pensée et d’action » chez les gou­vernants successifs de la France. Il n’y a jamais, dans l’histoire, de développement parfaitement logique, cohérent, linéaire : la liberté des hommes et la complexité de la psychologie humaine l’interdisent. Mais cela empêche-t-il d’apercevoir, d’un siècle à l’autre, certaines constantes, des traits communs et même la permanence d’un état d’esprit qui évolue, bien sûr, reflue ou progresse selon les périodes, rencontre plus ou moins de résistance selon les personnes, se manifeste dans tel ou tel domaine selon les caractères et les circonstances, mais ne disparaît jamais totalement et, globale­ment, tend plutôt à augmenter au fur et à mesure que l’on approche de la Révolu­tion ? Comment ne pas voir, au cours des siècles, le développement de ce faux natio­nalisme (analogue au faux messianisme qui en est venu à crucifier le Messie) qui, au lieu de faire du roi de France le lieutenant du Christ-Roi, tend à considérer avant tout la grandeur temporelle de la France et donc, insensiblement, à y soumettre l’Église ? (Ce faux nationalisme en viendra d’ailleurs, en 1793, à guillotiner le roi).

On s’étonne également de voir affir­mer comme une évidence, sans preuve ni discussion, que François Ier s’allia avec les protestants et les Turcs « par nécessité géo­politique » parce que notre pays était sou­mis « à une menace sans pareille ». Car la chose est contestée. René Guerdan, par exemple, a montré que François Ier était bien de taille à résister à Charles Quint sans faire appel aux barbaresques, et que s’il s’allia avec les Turcs, ce fut moins pour dé­fendre la France que pour reconquérir le Milanais [4]. Jean Dumont a repris la même démonstration [5]. N’aurait-il pas fallu, au moins, discuter ces vues, si l’on voulait les nier ?

 

Ces remarques faites – et elles étaient nécessaires pour éviter de renvoyer Jean Dumont et Yves Chiron dos à dos comme après un match nul – il faut féliciter les deux avocats d’avoir plaidé chacun la cause qui lui était assignée avec compétence, ta­lent, honnêteté et, surtout, sans renier les principes fondamentaux de la chrétienté. (Même si, par une sorte d’application ré­troactive de la distinction entre thèse et hypothèse – si chère à certains catholiques libéraux du XIXe siècle –, Yves Chiron ab­sout un peu rapidement nos rois, il ne conteste pas la valeur des principes oubliés par ceux-ci.) Cette orthodoxie doctrinale peut sembler aller de soi dans une revue ca­tholique ; la suite, hélas, prouve le contraire.

 

*

  

 

Tout change en effet lorsque, après les invités, intervient le chroniqueur-maison. Il déclare ne pas vouloir départager les deux historiens : « Ce serait de ma part outrecuidant, voire ridicule ». Mais il fait pire encore ; il les contredit tous les deux à la fois, et sur des vérités essentielles : utilité du sacre des rois, nécessité de la chrétienté, nocivité intrinsèque de la Révolution. Li­sons plutôt :

 

La notion même de sacre des rois (et empereurs), qui plus est par le sa­crement des huiles saintes sacramen­telles, introduit au cœur même du dis­positif – qui, dès l’origine, a structuré nos sociétés – la pire des confusions : le roi n’est-il pas sacré, tout comme l’évêque (et le prêtre) et le pape ? Étonnez-vous après cela des folles fan­tasmagories gallicanes (…) !

 

J. M. Paupert ne se contente donc pas d’affirmer que certains gallicans ont faussé le sens du sacre ; c’est le sacre lui-même, le sacre tel que l’a reçu saint Louis, tel que saint Thomas et Léon XIII l’ont expli­qué [6], tel que sainte Jeanne d’Arc l’a voulu pour Charles VII, qui est pernicieux. Pourquoi ? Parce qu’il introduit une confusion entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. D’ailleurs, prétend-il :

 

Il ne saurait y avoir deux sortes de sacré : le sacré religieux et le sacré profane (dont l’expression même ap­paraît clairement comme une contra­diction dans les termes).

 

La contradiction est créée de toutes pièces. Il est évident que sacré implique re­ligieux et s’oppose à profane, mais la ques­tion est ailleurs : n’y a-t-il pas, dans l’ordre temporel lui-même, des réalités qui ont par nature un lien spécial avec Dieu et échap­pent ainsi partiellement au domaine pro­fane pour rejoindre le sacré ? C’est le cas du mariage qui, déjà dans l’ordre naturel, avant même d’être élevé par Notre-Seigneur à la dignité de sacrement, est une réalité sacrée [7]. De même, l’autorité a un caractère sacré en tant qu’elle vient de Dieu [8]. Il est donc parfaitement conve­nable qu’une certaine dignité religieuse soit jointe à l’autorité politique. Le cumul des fonctions religieuses et politiques est d’ail­leurs une constante dans l’antiquité, et l’on se demande vraiment comment Paupert peut invoquer l’autorité de Georges Du­mezil pour laisser entendre le contraire.

Il est donc convenable que, dans l’ordre surnaturel également, l’autorité po­litique soit sacralisée par l’Église. D’ail­leurs, le Christ étant roi non seulement de l’Église mais aussi de la société temporelle, il est normal qu’un roi catholique, se re­connaisse publiquement le lieu-tenant du Christ-Roi. Le sacre royal est d’abord l’af­firmation publique de cette vérité essen­tielle.

Cette signification du sacre a suffi­samment été étudiée dans cette revue pour que nous n’insistions pas davantage [9]. On a compris toutefois que, derrière le sacre, c’est la notion même de chrétienté qui est attaquée par J. M. Paupert qui, logique­ment, en arrive à justifier la Révolution :

 

Voilà pourquoi il a fallu, hélas, la douloureuse, sanglante même, gésine de l’histoire et de ses révolutions pour couper définitivement le cordon ombi­lical qui n’eût jamais dû exister entre le Trône et l’Autel, entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Il n’y aurait jamais dû avoir de pouvoir tem­porel des papes ni des évêques ; ni de pouvoir spirituel des empereurs et rois… ni des présidents de la répu­blique. Ces accouplements contre-na­ture produisirent des monstres qui ne pouvaient périr que dans des flots de sang.

En ce sens-là, le plus précis, il me semble qu’on ne peut faire remonter la naissance de l’esprit laïque qu’aux ré­volutions. – Je parle ici, bien sûr, du véritable « esprit laïque » et de l’au­thentique laïcité que j’aime qualifier de positive (…).

 

C’est la thèse libérale dans toute sa splendeur : les excès de la Révolution sont certes condamnables, mais, dans le fond, elle a accompli une bonne œuvre, qui, de toute manière était nécessaire. Au passage Paupert tombe sous le coup de multiples condamnations pontificales, mais cela l’émeut-il ?

• Se rend-il compte, par exemple, que ses propos contre le pouvoir temporel des papes et des évêques reprennent exacte­ment les erreurs condamnées dans les pro­positions 24, 27, 75 et 76 du Syllabus [10] ?

• Sur les rapports entre l’Église et l’État, ses propos sont trop flous pour pou­voir être rigoureusement analysés (que re­présente le cordon ombilical entre le Trône et l’Autel ?) ; ils semblent néanmoins diffi­cilement conciliables avec l’enseignement de l’Église [11].

• Car sur la laïcité positive, sa thèse est trop claire pour être défendable : il ne peut s’agir de la saine et légitime laïcité de l’État dont parlait Pie XII, car celle-ci, qui im­plique seulement distinction et non sépara­tion des pouvoirs, vient de Notre-Seigneur (Rendez à César…) et, précisait le pape, est une tradition de l’Église [12]. La laïcité « positive » de notre auteur est au contraire d’origine révolutionnaire. Qu’est-elle donc sinon le refus par l’État de se soumettre à la religion catholique ? Qu’elle soit ensuite « positive », c’est-à-dire non hostile (voire favorable) à la religion ne l’empêche pas d’être purement et simplement le laïcisme condamné entre autres par Immortale Dei de Léon XIII (1er novembre 1885) ou Quas Primas de Pie XI (11 décembre 1925).

 

Restons-en là, car nous aurions sans doute tort d’être trop sévère avec un auteur qui a tout de même évolué dans le bon sens depuis une vingtaine d’années : autre­fois à l’avant-garde du progressisme et du modernisme, il a aujourd’hui renié ses er­reurs sur le dogme et la morale. Peut-être retrouvera-t-il également, un jour, la doc­trine catholique sur la royauté sociale du Christ ?

Mais, au-delà de la personne de J. M. Paupert, c’est sa position de chroni­queur attitré du principal organe des ralliés de 1988 qui importe. Les thèses qu’il énonce ainsi, apparemment sans susciter aucune réaction, ne prouvent-elles pas à l’évidence que leur ralliement à Vatican II fut bien un ralliement à la révolution ?

Dans son numéro de juin 1998, dix ans après les sacres, La Nef pouvait sans doute difficilement nous offrir une meil­leure justification de la décision de Mgr Lefebvre.

 

Louis Medler

 

La Nef (B.P. 70 – 78640 Les Essarts-Le-Roi), nº 84 de juin 1998, p. 18-30.


 


[1] — Ce débat sur les fautes de la royauté d’ancien régime a été abondamment documenté dans les numéros 17 (p. 235-288) et 19 (p. 361-381 et 400-407) du Sel de la terre. Voir aussi le courrier des lecteurs du nº 23 (p. 221-232, avec un rectificatif dans le nº 25, p. 206) et la recension de l’ouvrage de Jean Dumont dans le nº 24 (p. 166-170). En sens contraire, Michel Fromentoux a développé ses vues dans l’Action française-hebdo du 11 juillet 1996, puis du 24 avril 1997.

[2] — Voir Le Sel de la terre 19, p. 181-182.

[3] — Yves Chiron ne nomme pas ici Le Sel de la terre, mais l’avait fait dans un article paru dans le quotidien Présent du 29 mars 1997. Il est revenu sur la figure de François Ier dans Présent du 23 mai 1998.

[4] — Voir le passage de René Guerdan cité dans Le Sel de la terre 19, p. 404-405.

[5] — Voir la recension de son ouvrage dans Le Sel de la terre 24, p. 168.

[6] — Voir textes cités par Emmanuel Vicart, « La signification théologique du sacre de nos rois », Le Sel de la terre 17, p. 93 et 110.

[7] — Voir Léon XIII, encyclique Arcanum du 10 février 1880.

[8] — Léon XIII, encyclique Diuturnum, voir particulièrement EPS-PIN 104.

[9] — Voir Vicart Emmanuel, « La signification théologique du sacre de nos rois », Le Sel de la terre 17, et de Cacqueray abbé Régis, « De la nature théologique du sacre », Le Sel de la terre 23.

[10] — DS 2924, 2927, 2975 et 2976. Voir aussi Le Sel de la terre 24, p. 45-48.

[11] — Pour Lamennais ou Maritain le Moyen Age fut l’enfance des nations chrétiennes qui, nées de l’Église, étaient alors dirigées par elle. Aujourd’hui adultes, elles prennent légitimement leur autonomie (voir le magistral ouvrage de l’abbé Meinvielle : De Lamennais à Maritain, Paris, La Cité catholique, 1956, p. 23-32). En parlant de couper le cordon ombilical, Paupert veut-il reprendre la même idée ? Il emploie en tout cas une image encore plus forte. – Pour un exposé de la doctrine catholique sur les rapports entre l’Église et l’État, voir Le Sel de la terre 25, p. 22-27.

[12] — Pie XII, allocution du 23 mars 1958, EPS-PIN 1284.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 27

p. 193-198

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page