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Duns Scot, la rigueur

de la charité

 

La théologie et la philosophie médié­vales post-thomistes suscitent un grand in­térêt depuis quelques années. Cela vaut en particulier pour Duns Scot, déclaré bien­heureux par Jean-Paul II en 1993. Dans un opuscule dense de 16 pages, O. Boulnois résume l’essentiel des thèses du docteur subtil.

 

État de la question

 

L’œuvre de Scot s’inscrit dans le cadre de la critique de l’aristotélisme qui com­mence à la fin du XIIIe siècle. Pour O. Boulnois [1], il ne faut pas voir Thomas et Scot comme deux figures antagonistes : « Ils sont traversés par un même courant de l’histoire » (page 16). Scot remodèle la mé­taphysique en élaborant ses concepts en vue d’une synthèse théologique. « Scot inaugure l’ère de la métaphysique comme ontothéologie [2] » (page 15). Sa métaphy­sique s’appuie sur un concept de l’ens (l’« étant ») « qui transcende la différence entre Dieu et la créature » (page 20). Son protagoniste n’est pas saint Thomas mais Henri de Gand, dont il adopte la formula­tion des problèmes. Tous deux recherchent en effet « une théologie autonome » (page 20) de la philosophie.

L’autre caractéristique de la philoso­phie de Scot est dans le domaine de l’éthique, laquelle est fondée sur la volonté, « puissance indéterminée, qui s’autodé­termine elle-même » sans être « ni arbi­traire ni irrationnelle ». « La liberté s’accomplit dans l’autodétermination de la volonté naturellement et rationnellement orientée vers le bien » (pages 20-21). Ce n’est pas l’objet bon qui détermine, mais la consonantia des règles de l’action avec les premiers principes de l’agir.

« Scot est donc l’inventeur des deux dimensions sous-jacentes de la pensée mo­derne : l’ontologie, avec la science trans­cendantale de l’étant en tant que tel ; la morale, entendue comme loi rationnelle, dans une éthique de la volonté qui s’auto­détermine selon une règle » (page 22).

L’auteur se propose d’examiner, à par­tir du prologue de l’Ordinatio, le rapport de ces deux dimensions de la philosophie avec la théologie de Scot.

 

1. — Philosophes et théologiens

 

Ayant donné l’argument des philo­sophes sur la béatitude naturelle : le désir naturel d’intelliger le premier principe implique la possibilité d’y parvenir, Scot n’y oppose aucun argument de raison. En effet « philosophie et théologie sont deux discours cohérents et exclusifs » (page 40). C’est en s’appuyant sur la Révélation qu’il montre que le principe infini se donne librement et volontairement, et que l’homme ne peut tendre vers sa fin que li­brement. C’est la Révélation qui montre que la béatitude surnaturelle résulte de la rencontre de deux libertés. « Il est impos­sible de prouver qu’il y a un désir naturel du surnaturel, mais cela peut seulement être reconnu a posteriori par le théologien » (page 47). La nature n’est donc pas orien­tée vers la béatitude surnaturelle mais est seulement non contradictoire de celle-ci. C’est la Révélation qui montre que la phi­losophie ne connaît pas la nature humaine dans toute son extension ; elle la connaît en elle-même, alors que la théologie la connaît dans son rapport à l’état de nature déchue et à la nature libre de Dieu. Natu­rel et surnaturel ne se compénètrent pas. Alors que pour saint Thomas, il y a accord harmonique entre philosophie et théologie, pour Scot, elles sont exclusives.

 

2. — Révélation

 

L’acte surnaturel d’enseignement n’est pas essentiellement différent de l’ensei­gnement naturel ; ils suivent tous deux le mode de fonctionnement de l’intellect humain. Les termes de la Révélation sont naturellement évidents ; ce sont les propo­sitions révélées qui ne le sont pas. Ces pro­positions sont admises en la notitia creduli­tatis, sur témoignage humain, par la foi ac­quise naturelle. L’acte de foi infuse ou théologale n’est pas essentiellement diffé­rent de celui de la foi acquise. Il ne s’en distingue que par une perfection extrin­sèque : son origine surnaturelle. La foi in­fuse renforce l’assentiment imparfait de la foi acquise. L’objet formel de la foi n’est donc pas la Révélation, en tant que telle, mais son contenu intelligible.

De même, la charité n’ajoute à l’amour naturel de Dieu qu’une perfection. Elle est cause partielle seconde. « L’habitus surnaturel parachève la puissance naturelle. Mais un habitus acquis pourrait en faire autant, et la puissance naturelle pourrait réaliser le même acte sans cet habitus. Au­cun habitus surnaturel ne nous rend acces­sible ce qui est inaccessible à notre nature » (page 90).

 

3. — Théologies

 

Scot distingue plusieurs « théologies » selon qu’il distingue l’intelligible en soi et pour nous, l’objet premier et les objets vir­tuellement contenus en celui-ci, les vérités nécessaires et les vérités contingentes.

La théologie pour nous est fondée sur la croyance et n’a pas d’« objet premier précontenant toutes les vérités de foi néces­saires et le motif d’y croire. Par défaut, on prendra pour sujet premier celui auquel se rattachent les premières vérités de cet habi­tus (et non toutes). Pour notre théologie, celui-ci est l’étant infini » (page 106) qui tient lieu pour nous de quiddité divine.

Dans la théologie en soi, celle de Dieu lui-même, Scot distingue trois « instants » : connaissance de soi, connaissance des quiddités finies, connaissances des vérités qui en découlent. L’objet n’exerce pas de causalité sur Dieu, mais, au contraire, Dieu « produit à la fois son intelligibilité et toutes les vérités qui en découlent » (page 112).

 

4. — Sciences

 

Scot caractérise la science par son ca­ractère discursif, qui est une marque d’im­perfection par rapport à l’idéal de la connaissance qui est intuitif. L’objet spéci­fiant la science n’est pas la chose elle-même mais l’énoncé propositionnel nécessaire. Ainsi donc, « le point de vue de la cause ou de la chose même est abandonné. La science devient un système formel décollé de son corrélat objectif » (page 120).

Scot refuse à notre théologie d’être su­balternée à celle des bienheureux car elle est d’un ordre différent, sans qu’il y ait in­fluence ni continuité discursive.

 

5. — Éthique

 

La volonté est cause principale de l’ac­tion tandis que l’intellect n’en est que la cause partielle concourante. « Ce n’est pas le désir qui est informé par la raison, mais la volonté qui commande, aidée par le concours dérivé de la raison » (page 133). « La raison pratique est une relation nor­mative de l’intellect à la volonté » (page 134). La connaissance pratique ne se définit donc pas par la considération de la fin mais par le fait que son objet inclut des normes pratiques.

C’est pourquoi « toute la théologie ap­partient à la science pratique » (page 142).

 

Conclusion

 

Théologie et métaphysique sont deux sciences séparées, de même structure, sans subalternation de l’une à l’autre. Cepen­dant, elles ne sont pas sans rapport. La théologie suscite la métaphysique car elle montre la possibilité d’un concept trans­cendantal et exige le concept et l’existence de Dieu. Inversement, la théologie use des concepts de la métaphysique. « C’est para­doxalement en distinguant davantage que ses prédécesseurs la métaphysique et la théologie qu’il leur permet d’être unies plus profondément » (page 150).

L’auteur considère plutôt l’évolution de la scolastique que l’opposition classique Thomas-Scot. Il note certaines faiblesses des études d’É. Gilson en apportant des nuances sur l’interprétation de la pensée de Scot. Son but n’est pas de comparer les deux maîtres. Il n’empêche que son opus­cule met bien en lumière l’incompatibilité et l’opposition entre les doctrines de saint Thomas d’Aquin et de Duns Scot.

Le lecteur auquel est familière la pen­sée du Docteur Angélique, aura noté les différences sur les points essentiels : univo­cité et ontothéologie (au lieu de l’analogie), éthique de la volonté et de la loi (au lieu de l’intelligence et de la finalité), séparation de la métaphysique et de la théologie, du na­turel et du surnaturel (au lieu de l’ordon­nance de l’un à l’autre), la différence ex­trinsèque des vertus théologales et des ver­tus acquises. Il s’agit bien d’une pensée toute autre que celle de saint Thomas, et qui annonce la philosophie moderne.

 

J.-M. R.

 

 

Boulnois Olivier, Duns Scot la ri­gueur de la charité, Initiations au Moyen Age, Paris, Cerf, 1998, 160 p., 140 F.


 


[1] — Sur O. Boulnois, voir Le Sel de la terre 18, p. 221, le compte-rendu du colloque de la revue Communio.

[2] — Métaphysique pour laquelle Dieu et les créatures relèvent du même concept d’ens. La philosophie de saint Thomas est à la fois théologie et métaphysique (voir Commentaire sur la Métaphysique, Prœmium) mais elle n’est pas une ontothéologie car, pour elle, Dieu n’est connaissable que par des jugements analogiques.

Informations

L'auteur

L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 27

p. 198-200

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