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Témoignage

 

 

 

par Julio Fleichman

 

 

 

Comme Gustavo Corção, Julio Fleichman est un converti : il fait allusion, dans le témoignage qu’on va lire, au « pauvre juif tâtonnant au milieu de ses troubles » qu’il était encore au début des années 1950, peu avant sa rencontre avec Gustavo Corção. Il mentionne aussi le Centro Dom Vital, qui regroupait alors les principaux intellectuels catholiques du Brésil, et où il fit connaissance de l’auteur de La Découverte de l’Autre. Ce fut le début d’une longue amitié. Quand le Centro Dom Vital fut atteint par le virus progressiste et qu’il fallut s’en séparer, Julio Fleichman seconda Corção dans la fondation du mouvement Permanência, dont il devint président en 1969.

Le témoignage que voici est paru dans Permanência en juillet 1978, juste après la mort de Corção. Aux lecteurs de la revue brésilienne, qui connais­saient surtout l’auteur Corção, Julio Fleichmann présentait non seulement l’homme (il transparaissait déjà bien dans l’auteur), mais l’ami. Et c’est ce qui fait encore, vingt ans après, l’intérêt de ce texte (inédit en France) que nous avons traduit pour les lecteurs du Sel de la terre

Dom Lourenço O.S.B.

 

 

*

  

 

 

J’AI eu l’honneur et la grâce de vivre une bonne partie de ma vie dans l’intimité et l’amitié de Gustavo Corção. Les lignes qui suivent me permettront de donner mon témoignage sur ce grand combattant de l’Église, qui fut un instrument de Dieu, un ami et un père.

Plusieurs personnes ont écrit sur l’écrivain, sur le styliste, ou encore sur le polémiste, aussi bien parmi ses amis que parmi ses ennemis – certains ennemis même ont cherché à masquer l’essentiel des valeurs qui les séparaient.

Rares sont ceux qui ont dit quelque chose de Gustavo Corção sans faire une allusion à saint Paul, notamment à ces mots : Bonum certamen certavi. Tous ont comparé la noblesse classique de son style à Machado de Assis. Les uns ont rappelé, avec raison, l’étonnante convergence, dans une même personne, d’un esprit scientifique rare et pénétrant et d’un véritable don de poète, encore plus rare. Quant aux amis, eux seuls peuvent comprendre combien la fine sensibilité de Corção lui permettait de saisir les nuances délicates qui forment la trame complexe des rapports avec le prochain. J’en parlerai plus loin. D’autres, enfin, ont tâté de la pointe de son épée et certains d’entre eux en ont conclu : « C’est un homme méchant ».

Ce qui m’a toujours le plus impressionné en Gustavo Corção, c’est qu’il appartenait à une lignée spirituelle. Cet héritage atteste la présence de Dieu tout au long de l’histoire spirituelle du Brésil, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce pauvre et grand peuple garde encore de la fidélité dans sa simplicité ; il garde, à sa façon, une attitude fondamentale de piété religieuse que les organismes épiscopaux s’efforcent de transformer en revendication syndicale. Jamais ne nous a manqué un représentant de cette race de soldat catholique dont la caractéristique principale est d’être un serviteur de la vérité, et à qui Dieu donne, comme qualité essentielle, la force, pour pouvoir combattre efficacement au nom de cette dame.

Bien que l’on trouve, dans l’histoire du Brésil, plusieurs noms liés à l’Église – des évêques, des prédicateurs, des écrivains, des musiciens – Gustavo Corção appartient à la lignée des combattants catholiques, ces seigneurs doués d’une profonde pénétration d’esprit qui ont exercé une influence sur leur époque, semblable à celle de Corção : le Vicomte de Cairú, encore député sous l’empire ; Carlos de Laet, écrivain et polémiste ; Jackson de Figueiredo, fondateur du haut lieu de la pensée catholique que fut le Centre Dom Vital, où Corção a donné des cours et des conférences jusqu’à l’époque du Concile.

 

*

 

De tous les témoignages donnés aux jours de la mort de Gustavo Corção, il y en a deux que j’aimerais inclure en ces lignes, de peur qu’ils ne se perdent pour toujours :

Plusieurs amis de Corção ont entendu un prêtre raconter que, la première fois où il reçut Gustavo Corção au confessional, il s’assit à sa place, impressionné par ce « géant » qui venait s’agenouiller à son côté. « J’ai entendu, alors, a-t-il dit, la confession d’un petit enfant. »

L’autre témoignage vient également d’un prêtre qui déclara en chaire, au cours d’une messe pour le repos de son âme, qu’entendre Gustavo Corção en confession lui donnait la ferme volonté d’être meilleur, d’être plus prêtre.

 

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Vers 1949-1950, il advint un curieux événement à Rio de Janeiro. Environ une vingtaine de personnes se réunirent pour suivre les cours de Gustavo Corção, au Centre Dom Vital. Leurs origines étaient des plus variées : les unes étaient riches, les autres pauvres ; certaines catholiques depuis toujours, d’autres récemment converties, comme un pauvre juif qui tâtonnait encore au milieu de ses troubles ; quelques-unes encore jeunes, d’autres déjà d’âge mûr ; il y avait des gens mariés et des célibataires. Plus tard, arrivèrent de nouveaux participants, tandis que certains anciens quittèrent à cause des circonstances ou pour suivre d’autres chemins.

Parfois, nous parlions entre nous de la grâce que nous avions de nous retrouver ainsi, comme les pèlerins d’Emmaüs, cheminant par un itinéraire qui nous dévoilait la beauté de l’œuvre de Dieu et de sa doctrine. D’autres fois nous nous demandions, un peu inquiets, ce que Dieu attendait de nous, tant il était évident que c’était sa main qui nous avait regroupés et sa voix qui nous formait par l’intermédiaire de Gustavo Corção. Nous étions conscients qu’aucun d’entre nous ne semblait avoir les qualités nécessaires pour continuer l’œuvre au niveau où la maintenait Corção.

Aujourd’hui nous savons, je crois, pourquoi le Seigneur nous a appelés et préparés pendant trente ans sous un tel maître. Il nous a préparés comme lui-même s’est préparé au jardin des Oliviers, pour son heure. Toute proportion gardée, mutatis mutandis, Notre-Seigneur nous a préparés pour la passion de son Église, et il l’a fait de la même façon qu’il s’est préparé lui-même pour la sienne. De même qu’il a voulu augmenter la sensibilité de sa peau par une sueur de sang, pour ensuite être flagellé, ainsi nous a-t-il mis en présence de ce maître exceptionnel qui, avec beaucoup de discernement et d’enthousiasme, a su transmettre à ses élèves la grandeur, la beauté, la majesté, la bonté et toutes les exigences de la vérité subsistante. Je me rappelle certains cours où l’on voyait l’orateur, oubliant ses élèves, les yeux brillants, montrer sur son visage le ravissement et l’amour que les choses de Dieu réveillaient en lui. Voilà ce que fut notre préparation.

Son enseignement, son exemple et ses conseils, tout en rectifiant les déformations que le siècle, l’école ou les journaux avaient introduites dans nos intelligences et dans notre sensibilité, versaient dans nos âmes disposées les dons que lui-même avait reçus de l’Église, des grands et saints docteurs, des prêcheurs, des confesseurs et des martyrs. De la sorte, la passion de l’Église, en cette heure de ténèbres, n’a pas été accueillie par des gens indifférents ou endormis, des gens qui s’efforceraient de diminuer la gravité immense de la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Pour un spectacle aussi terrible, pour un fléau aussi dramatique, dans lequel nous voyons, non seulement des évêques et des prêtres – presque tous et partout – mais aussi les autorités du Vatican et le pape lui-même parler un langage différent de celui que l’Église a tenu pendant vingt siècles – ce qui occasionne la perte de tant d’âmes – ; pour cela donc, nous avions besoin, de nécessité absolue, qu’une nouvelle sorte de martyr enflammât nos âmes appelées à suivre Notre-Seigneur dans cette suite extraordinaire de souffrances, à porter cette nouvelle forme de croix. Et nous avons été spécialement préparés, longuement enseignés, pour porter intensément la souffrance de l’Église, sans que nous le sachions alors.

Aujourd’hui nous savons, et ceux qui nous ont montré cette dimension nouvelle et inattendue de la grâce imméritée que nous avons reçue sont les auteurs mêmes de ce fléau. Nous avons été instruits au milieu de la grandeur et de la beauté des choses de Dieu, de sorte que ce qui arrive est pour nous une blessure profonde, nos coeurs sont percés par les épines douloureuses de cette couronne placée une nouvelle fois sur la tête de Notre-Seigneur. Ils nous giflent, les cardinaux et les évêques qui ont l’audace de dire ce que nous entendons, de le crier sur les toits. Nous sommes trahis et abandonnés par tout ce qui nous vient de Rome.

Mais nous avons été préparés aussi par la voix de notre mère et maîtresse, par sa prédication, par ce qu’elle nous donne depuis vingt siècles pour qu’en cette heure, nous puissions résister et chercher à secourir nos frères. Nous avons été formés pour le combat que Gustavo Corção a mené.

Aujourd’hui nous savons – oui, nous le sentons bien ! – nous sommes prêts. Surtout, nous savons que notre heure est venue puisque Gustavo Corção n’est plus. Il nous a laissés sur la ligne du front, sans les ressources dont il disposait. Mais l’heure est arrivée et il ne nous reste qu’à demander le secours de Dieu, l’intercession de la sainte Vierge, de saint Michel, de saint Joseph et de tous les saints, les prières de Gustavo Corção et de tous nos compagnons de combat qui sont partis avant lui, pour que cette formation catholique puisse se poursuivre et, surtout, pour que l’œuvre que la grâce de Dieu veut réaliser en nous soit féconde, faute du soutien direct, ici, sur la terre, de ceux qui nous ont précédés. Supplions pour que nos cœurs ne défaillent point et que l’évidente inutilité des serviteurs qui sont restés, l’inévitable obscurité de notre travail, ne nous découragent pas, que notre zèle ne soit pas éteint et que la routine des jours n’atténue point notre douleur.

 

*

 

Ce grand écrivain, polémiste féroce et prédicateur ardent, savait se montrer sensible, comme je le disais au début, animé de sentiments plus personnels dans ses rapports avec les autres. Il pouvait percevoir, chez quelque obscur auditeur de l’un de ses cours – complètement étranger au cercle de ses relations – quelque aspect qui lui inspirait un mouvement d’affection. Souvent il téléphonait à ses amis pour leur manifester son amitié et son intérêt avec une chaleur étonnante. Il arrivait que Corção allât chercher en voiture, chez eux, certains de ses amis plus pauvres, et qu’il les emmenât dans sa maison satisfaire leur goût commun pour la musique en écoutant Bach ou Mozart, grâce aux magnifiques installations que le technicien et l’inventeur avait soigneusement montées.

Une fois, il vint nous chercher, ma femme et moi, pour une de ces visites. En chemin, ma femme lui dit : « — Aujourd’hui, Dr. Corção, je crois que j’entendrai une autre sorte de musique, à la maternité. » Et nous avons rejoint l’hôpital où nous sommes restés, lui et moi, à déambuler dans les couloirs, de nuit, jusqu’à la naissance de mon fils, Gustavo, son filleul, pour qui son parrain écrivit une belle lettre en forme d’article – « Les six Gustavo » – qui commençait par l’explication du choix de son nom :

 

Ma mère voulait que son deuxième enfant s’appelât Fernand, mais au moment d’enregistrer le nom du bébé, mon père s’est trompé et a écrit Gustavo. Maman a mis du temps à s’habituer à ce nom bizarre qu’elle associait à un roman français drôle et piquant.

 

Lui-même était donc le premier Gustavo. Et après avoir parlé des quatre suivants, il en arrivait au sixième :

 

Le sixième, Gustavo VI, le petit prince de cette Suède spirituelle et affectueuse, c’est toi, mon cher filleul.

Oscar Wilde a écrit une pièce qui avait pour titre : The importance of being Earnest. Je ne sais pas l’importance qu’il y a à s’appeler Gustavo ; mais je crois savoir l’importance d’être amis et d’avoir le nom d’un ami, même si ce nom est Gustavo. Il existe beaucoup de Gustavo dans le monde, sans aucun lien spirituel, sans autre trait d’union que leur nom.

A propos de nos six Gustavo, je pense encore une chose. Le nom n’est pas aussi vain que le disait Juliette à Roméo : « — What is in a name ? » Et elle continuait en des vers que je n’ai point gardés en mémoire, où elle se demande si la rose serait moins parfumée si son nom n’était pas « rose ». Malgré la grande autorité du poète, je pense que le nom choisi en ce bas monde doit avoir une secrète et mystérieuse relation avec le nom apocalyptique et caché que nous aurons dans l’éternité.

 

 

*

 

Ce combattant a toujours étonné ceux qui, ne le connaissant que par ses écrits, s’approchaient de lui pour la première fois et voyaient son beau sourire qui faisait tomber toutes les appréhensions. Son intérêt toujours vivant pour les préoccupations personnelles de chacun, même au milieu des afflictions et des maladies, laissait tous ses interlocuteurs enchantés. Sa valeur, reconnue par ses amis comme par ses ennemis, aurait pu le pousser à la vanité, mais il s’abaissait au contraire, même devant ceux qui ne pouvaient se mesurer avec lui et ne possédaient rien de ses qualités. Je suis certain que, parfois, cet abaissement procédait de la miséricorde que les théologiens définissent comme un acte d’amour incompréhensible, par lequel le supérieur se penche vers l’inférieur, le parfait vers l’imparfait.

Pour moi qui l’ai suivi pendant tant d’années, comme disciple et comme subordonné, je dois dire, même en le jugeant avec une rigoureuse sévérité, que jamais il n’a déçu l’exigence de mon admiration. Je ne veux pas dire qu’il n’avait pas de défauts. Il en avait et j’en connaissais certains pour les avoir expérimentés par moi-même ou par d’autres. Mais j’ai vu Gustavo Corção faire face à des situations difficiles, comme des menaces de mort qu’il a subies plus d’une fois, ou encore dans ces moments de la vie d’un homme mûr où il sait qu’il doit, par devoir d’état, contrister certaines personnes. J’ai été témoin d’une conversation difficile de Corção avec le cardinal Jaime Câmara, alors archevêque de Rio, à qui nous manifestions respect et soumission, comme il convenait aux laïcs que nous étions. Le cardinal nous disait, à Gustavo Corção, un ami commun et moi-même : « Je sais que vous avez des motifs de plainte à cause du projet que je vous avais assuré vouloir promouvoir et que je n’ai pas réalisé. » N’importe qui, à la place de Corção, avec un nom et une responsabilité comme les siens, aurait répondu par une de ces phrases de convenance à laquelle l’occasion se prêtait, surtout à l’époque. Mais Corção a répondu : « Éminence, je ne crois pas que vous voudriez nous voir mentir. Je dois vous confesser qu’effectivement, en cela, vous nous avez déçus. »

Comment, devant une telle attitude, mon admiration n’aurait-elle pas grandi ?

 

Revista Permanência, juillet 1978

 


 

G. Corção en compagnie de J. Fleichman


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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 27

p. 128-133

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