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L’Œuvre pastorale

du père Emmanuel

 

 

 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

 

 

Le début de ce texte [1] de Dom Maréchaux, fils spirituel et successeur du père Emmanuel, a paru dans nos numéros 26 et 27. L’auteur y présentait d’abord la paroisse du Mesnil-Saint-Loup, son curé, et les principes directeurs de son ministère. Puis il expliquait comment le père Emmanuel (1826-1903) s’y prit pour former sa paroisse et conduire les âmes à l’esprit de foi et à la sainteté. Dans cette dernière partie, il dresse l’historique de la paroisse du Mesnil-Saint-Loup et nous fait voir les effets concrets de l’action sacerdotale du père Emmanuel et les luttes qu’il dut soutenir pour implanter l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance.

Le Sel de la terre.

 

 

 

Historique de la paroisse

 

 

NOUS avons montré la paroisse de Mesnil-Saint-Loup organisée. Cette organisation ne se fit pas sans difficultés et sans luttes. Sur cette terre, le bien rencontre toujours une opposition ; et, plus il est grand, plus l’opposition est acharnée.

Grâce aux saintes habitudes prises de vie liturgique et de communion fréquente, la paroisse pouvait se comparer à un camp fortement retranché, castrorum acies ordinata. Le diable fit tout au monde pour entamer ce camp et le rompre.

L’historique de la paroisse révélera ces assauts. Elle dira en même temps les épreuves que le père Emmanuel subit dans sa santé, les travaux accablants qu’il assuma.


 

Les premiers temps de la Sainte-Espérance

 

Les premiers temps, marqués de la révélation de la Sainte-Espérance, furent des temps d’insignes bénédictions. La Reine du ciel s’était montrée : tout pliait devant elle ; les âmes nageaient dans l’allégresse, rien ne pouvait entraver leur élan vers Dieu.

Néanmoins le diable sortit devant ses pieds ; il joua son rôle d’éternel adversaire. Il s’agissait d’ériger à la nouvelle Reine un autel à l’entrée du chœur ; il mit tout en œuvre pour empêcher cette érection ; il mobilisa à cet effet le conseil municipal, qui fit entendre au curé qu’avec ses innovations, il bouleversait la paroisse. Le curé répondit aux objections avec une finesse souriante… et il érigea son autel. On remarqua qu’en cette occasion, les enfants prirent parti pour l’autel avec ensemble et même donnèrent de leurs petits sous pour son érection. Ex ore infantium.

Une opposition plus sérieuse surgit dans le clergé contre l’établissement de la confrérie de Notre-Dame de la Sainte-Espérance et, déterminément, contre l’invocation Convertissez-nous qui lui est adressée. Le conseil épiscopal demanda la radiation du Convertissez-nous, sur cette allégation que la puissance de convertir n’appartient pas à Marie. Le curé du Mesnil refusa de sacrifier le Convertissez-nous. Hardiment, il en appela à Rome et demanda que l’invocation fût soumise au Promoteur de la foi ; celui-ci la déclara orthodoxe et irréprochable. Il implora aussi de Rome l’établissement d’une confrérie avec indulgence en l’honneur de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, et la confrérie fut instituée en des termes de particulière bienveillance (27 juillet 1852). Voilà Notre-Dame qui, comme un beau vaisseau, vogue en pleine mer de la catholicité.

Cependant, le bien grandissait dans la paroisse, mais pas aussi vite qu’on aurait pu l’imaginer. Le 30 décembre 1854, l’abbé André écrivait à un ami : « Notre population n’est que de 350 âmes, dont 100 environ s’approchent des sacrements. De ce nombre, une trentaine d’hommes et de jeunes gens, mais moins d’hommes que de jeunes gens. » Le groupe n’était pas très nombreux ; mais il était bien uni, animé d’un excellent esprit et formé d’éléments homogènes.

A cette époque, il y eut, parmi la jeunesse incroyante, une véritable épidémie de rage diabolique et sacrilège : on se réunissait pour parodier les prières et les choses saintes. La sainte Vierge se vengea en convertissant d’un coup d’autorité, comme sur un chemin de Damas, le chef même de la bande impie, qui alla se faire religieux convers à La Pierre-qui-Vire.

Le 5 mai 1859 est une date dans l’histoire de la paroisse. Ce jour-là, elle fut convoquée à la confirmation, qui fut donnée à Pâlis, pays voisin. Personnes de tout âge et enfants, les confirmands furent au nombre de 75. L’allégresse était extraordinaire. Ce fut une véritable petite Pentecôte. Nous ne croyons pas

qu’aucun des confirmands ait failli à la persévérance. Du fait de cette confirmation, le chiffre des pratiquants doubla presque dans l’heureuse paroisse.

On pourra trouver, dans la vie du père Emmanuel, des détails plus circonstanciés sur ces événements paroissiaux. Là où nous croyons devoir insister, c’est sur la nature des relations qui unissaient l’abbé André et ses confrères, les prêtres voisins. Eux et lui faisaient partie du doyenné de Marcilly-le-Hayer, qui se développe au nord du Mesnil et qui contient de sérieux éléments de bien.

Ces rapports étaient empreints de la meilleure cordialité. L’abbé André était le voisin le plus affable et le confrère le plus accueillant et le plus saintement joyeux. Il assistait à toutes les conférences. Il ne pouvait dissimuler complètement la rare pénétration de son esprit et l’étendue de ses connaissances ; mais il s’en faisait si peu accroire que chacun l’aimait et aussi le suivait.

Il exerça donc, comme à son insu, et presque contre sa volonté, une influence réelle et même profonde sur les prêtres qui l’entouraient. Les principes de bonne direction d’une paroisse étaient communs entre eux et lui ; et ils sont encore aujourd’hui reconnaissables : abstention complète du travail dominical, éloignement de tout divertissement suspect, assistance à tous les offices – vous trouvez ces signalements caractéristiques chez tous les vrais pratiquants de ces pays dont nous parlons.

Nous tenons à relever ces faits, parce que l’on est trop porté à représenter le Mesnil comme isolé. « Ilot de sainteté », dit-on. Ce n’est pas exact. Le Mesnil se présente dans un cortège de paroisses qu’il a contribuées à rendre et à maintenir sérieusement chrétiennes. L’honneur de ce bien revient aux excellents prêtres qui ont travaillé dans ces paroisses ; mais l’exemple du père Emmanuel les a entraînés.

Si quelques prêtres lisent ces pages, qu’ils veuillent bien se dire que le Mesnil n’est pas inimitable, et que, sans aller jusqu’à la perfection du modèle, ils peuvent réaliser un grand bien.

 

Construction d’une église

 

On ne peut guère se douter de tout ce qui s’amasse de peines, de transes et aussi de déceptions, pour un curé qui veut bâtir une église.

L’abbé André fut acculé à cette nécessité. La vieille église du Mesnil, remontant aux Templiers, ne tenait plus debout. Et puis, elle ne consistait qu’en une simple nef longue d’environ 30 mètres, très pauvrement bâtie, qui ne pouvait contenir l’affluence des pèlerins au 4e dimanche d’octobre, fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Il fallait à cette glorieuse Patronne une église qui fût sienne, qui, sans répudier le nom du patron saint Loup, portât le sien.

Les dévots de Notre-Dame réclamaient une église ; et nous savons que plusieurs d’entre eux, avantagés des dons de la fortune, offrirent des sommes

importantes pour la bâtir. L’abbé André soumit le projet à l’approbation de l’évêque de Troyes, Mgr Cœur. Ce prélat demanda un rapport sur la question au doyen du canton ; le rapport fut favorable. Mais, néanmoins, l’autorisation fut refusée ; on n’a jamais su pourquoi. C’était le 27 septembre 1859.

Le curé du Mesnil regretta ce refus, car il avait pu compter sur des ressources considérables. Il avait cru pouvoir faire dresser un plan grandiose, deux travées de plus que dans l’église actuelle, des bas-côtés plus élevés, une galerie à jour au-dessus du cordon de la grande nef, une crypte au-dessous du maître-autel. Il fallut renoncer à cette structure presque basilicale.

L’année suivante 1860, il se trouva atterré par une terrible maladie, une anémie cérébrale très grave amenée par un surmenage de tête, provenant de ses travaux sur l’hébreu et de la tenue de ses registres des associés de la Prière Perpétuelle. Il dut remettre le soin de la paroisse à des mains amies. L’année se passa dans cette impuissance. Un ami lui fit entreprendre, pour aider à la détente de la tête, un voyage à la Salette et au Laus.

L’an 1861, l’abbé André se trouva en présence d’un nouvel évêque, Mgr Ravinet. Il sollicita de Sa Grandeur la permission de construire une nouvelle église paroissiale, dont l’urgence se faisait sentir plus que jamais. La permission cette fois fut accordée de bonne grâce. Un comité fut constitué ; un architecte de Troyes dressa le plan de l’édifice, bien réduit de ce qu’il eût été dans sa conception première, mais tout de même beau et harmonieux.

Et voilà le jeune curé, à peine remis de sa maladie, qui s’attelle à la construction de l’église dont il est presque l’architecte et tout à fait l’entrepreneur. Il se dépense sans compter, il est gai avec les ouvriers. Il y a comme des bouffées de joie, mais aussi des heures lourdes ; enfin, la Providence est là, on termine le gros œuvre.

Le 10 juin 1866, la construction est bénite, on y chante la première messe, qui fut du Sacré-Cœur. Que ne restait-il pas à faire ? Tout se fit avec le temps, grâce à la Providence attentive : les voûtes, le carrelage, un magnifique autel, les autels latéraux, la chaire, les vitraux de la nef, le chemin de croix, la cage du clocher, l’horloge, les trois cloches, la flèche.

Quand le père Emmanuel mourut, il put dire à Marie : Ma Mère, je vous ai bâti une église. Mais il y avait autre chose que la construction matérielle ; il y avait la merveilleuse édification spirituelle que nous avons tenté de décrire.

A cette même époque, l’abbé André négociait une affaire qui lui tenait très au cœur. Il avait toujours nourri le désir très intime de la vie religieuse, et même déterminément de la vie bénédictine, mais comment réaliser cette aspiration ? Il était lié, et lié à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, à tout jamais. En union avec un confrère qui fut désormais son inséparable collaborateur, il songea à instituer un tiers-ordre régulier du Carmel. Puis, tout à coup, les portes d’une réalisation plus complète s’ouvrirent pour lui. Il s’aboucha avec le père Prieur de la Pierre-qui-Vire ; et ce père lui offrit de le recevoir. Le plan était celui-ci : « Priez

Monseigneur de Troyes de vous constituer en communauté monastique diocésaine ; quand vous serez cinq religieux, vous vous agrégerez à nous. » Mgr Ravinet entra dans ce plan. Le 30 novembre 1864, il donna l’habit bénédictin aux abbés André et Babeau, qui devinrent les pères Emmanuel et Paul.

La transformation est opérée : l’abbé André est devenu le père Emmanuel ; il reste curé et il est moine ; il continue à régir sa paroisse, et il gouverne sa petite communauté ; il embrasse l’observance austère de la Pierre-qui-Vire et il psalmodie l’office divin. Est-il moins curé pour être moine ? Nullement. La paroisse est édifiée ; elle sent de mieux en mieux qu’elle a un saint à sa tête.

 

Les luttes pour la conservation de la modestie

 

La population du Mesnil était simple et pauvre ; il n’y avait chez elle aucune espèce de luxe. Parfois apparaissait quelque petit colifichet sur les coiffures ; mais cela disparaissait sans prendre racine. La coiffure était le simple petit bonnet blanc. Point de vêtements ajustés : une pèlerine couvrait les épaules des femmes.

En 1867-1868, se produisit un incident qui eût pu avoir les suites les plus fâcheuses.

Deux jeunes personnes du pays furent mises en pension à Troyes. Elles en revinrent porteuses des modes nouvelles, chapeaux inusités au pays, luxe de vêtement qui faisait contraste avec la tenue générale. Le père ne comprit pas d’abord le danger ; il continua à admettre ces personnes à la communion hebdomadaire, sans leur donner aucun avertissement ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que cette mise mondaine constituait une tentation de vanité pour les jeunes filles de la paroisse et une amorce de pensées impures pour les jeunes gens. Le péril était flagrant.

Sa résolution fut bientôt prise, c’était en 1868. Il fit plusieurs sermons énergiques sur le devoir de garder la modestie chrétienne, en écartant de sa mise tout ce qui pouvait entraîner malédification et scandale. Il s’arma des textes des saints apôtres pour établir qu’une femme chrétienne n’est pas libre de s’habiller à sa fantaisie, qu’elle a des règles qui lui dictent la manière de se vêtir. Il allégua les saints Pères de l’Église, dont il lut des passages significatifs ; on le vit monter en chaire, tenant sous son bras un in-folio de saint Cyprien.

Ces remontrances portèrent coup. Le mouvement qui eût pu entraîner la jeunesse féminine hors des sentiers de la modestie traditionnelle fut enrayé. Il y eut bien quelque velléité de résistance ; mais la grâce triompha pleinement.

Nous ne saurions trop le redire, cette protestation énergique et motivée sauva la paroisse du Mesnil. C’est ainsi qu’un saint prêtre, éclairé de Dieu, porte les coups décisifs qui fixent le bien. Si le père Emmanuel avait laissé la marée montante des modes envahir la paroisse, la vanité aurait fait tourner les têtes, l’esprit de piété aurait été en baisse accélérée, la pureté, si remarquable dans la

jeunesse, aurait subi des atteintes ; et la paroisse se serait enfoncée dans le ton grisâtre de ces paroisses où l’on ne sait plus si c’est l’esprit chrétien qui a encore le dessus ou l’esprit mondain qui domine.

Grâce à la barrière posée par le père, le Mesnil garda sa note claire et brillante ; il resta le royaume de Marie dont la modestie est une prédilection.

Toutefois la vanité ne désarme pas ; elle se glisse comme le serpent, elle prend toutes les formes ; elle s’insinue dans un détail, si elle ne peut gâter l’ensemble. Mais le père était là, vigilant, ne négligeant rien du costume, ramenant tout à la modestie exacte.

Il y eut des moments pénibles à passer ; un soir de la neuvaine de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, en 1871, étant en chaire, il ne put parler, les sanglots le suffoquèrent, il tomba à genoux et la prédication s’acheva par la récitation de cinq Pater et cinq Ave, tout le monde pleurant.

Il s’agissait de l’esprit du monde et de la guerre sourde faite à la modestie.

Le père se mit à songer à un moyen de sauvegarder cette chère modestie ; et certes, il fut illuminé d’en haut pour le découvrir. Il institua, pour son maintien, une société de femmes et de filles, qu’il dénomma La Société de Jésus couronné d’épines.

L’inspiration était sainte. Faire de la modestie une pratique d’amour envers Jésus-Christ souffrant et mourant pour nous, mettre sous les yeux des sociétaires sa tête tuméfiée et saignante, les amener ainsi à rougir de se livrer à de folles vanités ; cette conception était de tout point admirable et émotionnante. La Société ouvrit dans la paroisse une source de grâces des plus limpides. Elle recueillit dans son sein la majorité des femmes et des filles ; elle les enthousiasma pour la modestie ; elle amena la suppression de superfluités. Le père n’avait qu’à dire son sentiment ; il était obéi. Cette entente, où la nature n’était pour rien, profita au développement de la charité. On s’aima dans la paroisse beaucoup mieux qu’auparavant. C’était le but que le père s’était proposé dans l’institution de sa Société ; il fut largement atteint.

Le projet de la Société avait été soumis à Mgr Cortet, évêque de Troyes, et béni par lui avec empressement.

La Société de Jésus couronné d’épines fut, peut-on dire, le chef-d’œuvre du père Emmanuel. Elle fixa la pratique de la modestie en deux points principaux : avoir la tête couverte et toujours couverte ; porter une pèlerine ou un pardessus qui cache modestement les formes du corps. Elle suscita bon nombre de zélatrices convaincues qui firent loi dans la paroisse.

Elle ne cessa pas d’être en butte à la contradiction, même parfois violente. Des personnes amenées au Mesnil par le mariage ne l’adoptèrent pas ; mais elle a pour elle une autorité à laquelle les dissidentes n’échappent pas complètement. La sainte Vierge, qu’elle honore, veille et veillera à sa conservation.

Le « petit bonnet blanc » restera, vingt lieues à la ronde, la caractéristique des filles de Notre-Dame de la Sainte-Espérance.

 

Crise paroissiale

 

Nous ne pouvons taire la crise paroissiale qui sévit après la guerre de 1870 jusqu’en 1880 et au-delà.

La paroisse était en bonne majorité pratiquante. Néanmoins une partie restait réfractaire aux sollicitations de la grâce. Cette division n’engendrait pas de lutte ostensible. Toutefois il y avait là des matières inflammables, et il suffisait d’un brandon pour déterminer un incendie.

Ce brandon se rencontra en la personne d’un homme étranger au pays, qui y exerçait un métier. Il réunissait chez lui des jeunes gens indociles à l’action du père, il leur tenait des propos licencieux et impies. Le but de cette conjuration, car il y avait conjuration, était de rendre la situation du père intenable au Mesnil.

Chose curieuse, à côté de cette conjuration satanique et violemment impie, il se forma une autre conjuration qu’on peut appeler dévote, à savoir de gens qui acceptaient le principe d’une religion, mais qui réclamaient l’éloignement du père Emmanuel.

On se démena beaucoup dans le double camp opposant. On mena une odieuse campagne de presse dans un journal de l’arrondissement. On écrivit de divers côtés, notamment, chose bizarre, à Mgr Dupanloup. Parmi les conjurés, on désignait le père Emmanuel par ce mot : l’Homme. Le père connut cette appellation ; il se reporta à Notre-Seigneur en sa passion, dont Pilate avait dit : Voilà l’Homme.

Le pasteur était tenu au courant de tout par des rapports fidèles. Il ne se troubla pas dans sa confiance en Dieu ; mais il dut reconnaître que la situation était grave. Il reçut des lettres horribles, avec menaces de mort ; et celui qui proférait ces menaces était capable de les exécuter.

L’opposition dévote en voulait surtout aux jeux qui, le dimanche, réunissaient la paroisse sur la place de l’église et qui entretenaient une si aimable et si saine gaîté. On fomentait des réunions dans les maisons particulières, avec jeux intéressés et libations. Le père protesta fortement contre ces scissions, dommageables à plus d’un titre.

Mais là où le péril se déclara plus alarmant, c’est que le père sut, à n’en pas douter, qu’il se faisait, de la part de l’opposition impie, un travail pour corrompre et perdre les enfants qui étaient en âge de se préparer à la première communion.

Cette découverte lui perça le cœur. Il ne croyait pas qu’un enfant pût être hypocrite de propos délibéré. Il reconnut que ce triste phénomène était possible, sous l’empire d’une suggestion perfide. On se vanta de l’avoir trompé, lui qui disait qu’il « se ferait couper en morceaux plutôt que d’admettre un enfant à la première communion avec des dispositions visiblement inquiétantes ».

Alors il prit une résolution héroïque : il en appela à la paroisse tout entière. Il demanda que chacun lui désignât en conscience, sur un billet qui resterait

secret, la liste des enfants que l’on croirait en voie de bonne préparation. Les bons chrétiens répondirent à son appel ; et le père se forma la conscience. C’est ainsi qu’en l’an 1878, le père Emmanuel rétablit le mode des scrutins qui avaient cours dans la primitive Église. Disons qu’il ne fit cette consultation en ladite forme que par exception, mais il eut des moyens de se renseigner, et il maintint le principe de la bonne disposition obligatoire.

Nous retrouvons là surtout l’énergie du père, qui empêcha la décadence du bien dans la paroisse et l’établit sur des bases fermes. L’admission indistincte de tous les enfants bien ou mal disposés à la table sainte, la transformation d’un acte initiateur à une vie chrétienne en une pure cérémonie sans résultat pratique et sans lendemain, amènent infailliblement le discrédit des sacrements et la ruine de la foi. Le flot de la coutume amène tous les enfants, un autre flot les emporte tous ; et le pasteur reste seul à pleurer sur la désertion des autels. « C’est une belle cérémonie », dit-on ; oui, malheureusement, ce n’est plus qu’une cérémonie, d’où la vie est totalement absente. « On reçoit Jésus-Christ, disait le père Emmanuel, mais c’est pour se séparer de lui. » Il n’entendait pas les choses ainsi. Il voulait énergiquement la réalisation de cette parole : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en  lui. » Il demeure.

En résumé, la redoutable crise paroissiale se trouva conjurée. Les principaux meneurs firent une fin triste. Le père Emmanuel put dire à Mgr l’Évêque de Troyes dans un rapport : Le bien n’est pas entamé, mot considérable dans sa bouche, car, sans être pessimiste, le père, pour sûr, n’était pas optimiste quand il s’agissait de sa paroisse (qu’il appelait volontiers l’arche de Noé, parce qu’il s’y trouvait, disait-il, un peu de toutes les bêtes de la création).

 

Derniers travaux et mort du père Emmanuel

 

Nous ne pouvons suivre le père Emmanuel dans les travaux de la dernière période de sa vie, qui furent gigantesques (1880-1903).

Il avait, en 1876, fondé le bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, qui sema tant de lumière dans les esprits et qui en est à sa 49e année. En 1885, il fonda la Revue de l’Église Grecque-Unie, qui dura 9 ans et qui provoqua dans toute la sainte Église un mouvement plus effectif en faveur de l’union des Églises d’Orient.

Après des tentatives d’agrégation de son petit monastère soit à la Pierre-qui-Vire, soit à Solesmes, en l’an 1886, il alla en Italie sceller son union à la congrégation olivétaine. Un monastère de sœurs, qu’il avait institué en 1878, embrassa le même institut. En 1892, il fut nommé abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance et chargé de diverses missions : Mgr Cortet lui fit faire des consécrations d’autels.

Ces hautes occupations ne lui firent pas perdre de vue un seul moment sa chère paroisse du Mesnil.

La campagne de haine et de calomnie qui y avait été menée n’avait pas cessé sans laisser de traces : « La calomnie passe, disait le père, mais elle engendre la défiance. »

Ces traces, c’était, chez des chrétiens d’âge mûr, une sorte de libéralisme, un esprit de compromission avec les impies. Le père Emmanuel, au contraire, avait pour principe qu’il ne doit y avoir rien de commun entre la lumière et les ténèbres : charité toujours, mais non assimilation ni confusion.

Ces traces, c’était, pour les jeunes gens, une fluctuation douloureuse au pasteur ; ceux qui étaient de familles non pratiquantes ne persévéraient pas, plusieurs des familles pratiquantes se laissaient entraîner. Le père cherchait par tous les moyens à les rappeler : il leur écrivit [2] des lettres d’un ton affectueux et élevé ; il institua pour eux des œuvres de persévérance ; pendant un temps, quoique son idéal fût les jeux en plein air, il leur procura un billard qui, d’ailleurs, n’eut pas de succès ; il les encadra avec les hommes dans une confrérie du Saint-Sacrement ; il eut le projet de créer pour eux une feuille manuscrite mensuelle [3]. Ah ! ceux qui penseraient que le père s’occupait principalement des filles ne savent pas tout ce que son cœur lui suggéra pour les jeunes gens. Disons d’ailleurs que, même au fort de la crise, la majorité de ceux-ci resta attachée à ses devoirs.

Ces traces, enfin, pour les plus jeunes enfants, c’était un état indéfinissable de stupidité méfiante vis-à-vis du prêtre. Le père avait eu de mauvais instituteurs ; il en avait en ce temps-là un excellent (1889). Même avec son concours, il arrivait difficilement à mettre debout une équipe passable de premières communions. Cela le désolait et lui inspirait des craintes pour l’avenir.

Cependant sa santé fléchissait, il sentait impérieusement le besoin d’un aide. Non sans bien des supplications, il obtint qu’on lui donnât comme vicaire un religieux qui était pour lors prieur à Soulac-sur-Mer (Gironde). C’était en 1899.

Aussitôt ce religieux arrivé, il lui fit reprendre les conférences qui se tenaient le dimanche pour les filles et femmes, pour les hommes et les jeunes gens. Il ne voulut se réserver que deux choses : cette petite feuille manuscrite qu’il destinait aux jeunes gens et un catéchisme pour les tout petits enfants qu’il se reprochait d’avoir négligés. Il entendait par les tout petits ceux qui peuvent à peine marcher tout seuls. Mais la feuille ne parut jamais. Quant au catéchisme des tout petits, ce fut une mise en scène singulièrement touchante, mais qui ne put durer.

Se voyant impuissant à gouverner la paroisse du Mesnil, le saint vieillard demanda une toute petite paroisse où il pût faire un peu de ministère. Il voulait user ses forces jusqu’au bout au service des âmes. Mgr l’Évêque dut le prier de rester au Mesnil pour y rendre son âme à Dieu.

Et il la rendit en paix, muni de tous les sacrements, le 31 mars 1903, pendant qu’un liquidateur cherchait à l’expulser de son monastère.

Il fut exposé en habits pontificaux. Il avait demandé qu’on psalmodiât durant que son corps serait exposé, ainsi fut-il fait. On vint en foule baiser son anneau pastoral. Il repose dans la partie du cimetière qui est la plus proche de sa chère église.

Dans les moments de sa mort et après, un très heureux revirement se manifesta dans la paroisse. On fit par deux fois des premières communions qui furent rassurantes ; et la série continua en ce sens favorable. Il y eut en cela du surnaturel, mais basé sur une constatation naturelle. Le père s’était trouvé dans une veine ingrate, aux prises avec des enfants de familles plutôt hostiles. On entrait dans une bonne veine, formée d’enfants de familles chrétiennes, dont la persévérance offrait la meilleure garantie. C’était le salut qui se levait.

 

 

La paroisse telle qu’elle est aujourd’hui [4]

 

Il nous reste à tracer un tableau véridique de la paroise telle qu’elle est aujourd’hui. Mais auparavant, nous avons à cœur de déblayer le terrain de quelques objections qui pourraient impressionner l’esprit de nos lecteurs. Nous traiterons des émigrations, de la natalité, des écoles, d’une possession démoniaque ; puis nous donnerons un tableau de la paroisse d’une rigoureuse exactitude.

 

Les émigrations

 

Quand on est monté sur la rangée de collines qui domine Estissac au nord, par-delà des bois de sapins qui garnissent une dépression de terrain, on aperçoit Mesnil-Saint-Loup, qui s’étend sur un petit plateau. L’église dresse sa flèche ; la nef se prolonge avec ses fenêtres gothiques, en craie du pays ; elle annonce mieux qu’une simple église de village ; les maisons du pays sont groupées alentour. L’impression est toute de recueillement et de solitude.

Une zone de champs cultivés enferme le pays ; ce sont les bonnes terres, mais elles ne sont pas considérables. Quand on les a dépassées, on retrouve les bois de sapins qui se dispersent de tous les côtés et qui offrent des promenades qui ne sont pas sans charmes. Il y a des vallonnements, des côtes et de grands chemins herbus qui dessinent le finage du pays. L’horizon, d’un côté, est clos par des collines boisées ; de l’autre, il s’étend indéfiniment en larges plaines. C’est la Pouille champenoise : nom provenant d’une plante aromatique qui parfume ces landes d’une odeur subtile.

Ce coup d’œil est impressionnant par sa solitude un peu sauvage. La chronique de saint Bernard raconte qu’il passa par là et fit un miracle dans un petit pays voisin.

Mesnil-Saint-Loup, à l’entrée du futur père Emmanuel, comptait 350 habitants. Il n’en a plus que 275 environ. D’où vient cette différence ? Des émigrations.

Le pays est un pays pauvre, et même le plus pauvre de la contrée. Et nous avons toujours pensé que cette pauvreté l’avait prédestiné à recevoir des grâces de Dieu très particulières. La Sagesse, dit Job, n’habite pas dans la terre de ceux qui vivent dans les délices. La culture des champs ne pourrait pas suffire à nourrir la population : il faut qu’elle recoure à l’industrie, à de petits commerces, qui n’amènent pas beaucoup d’aisance.

En certaines périodes où le profit de l’industrie devenait aléatoire, plusieurs familles jeunes durent quitter le pays ; les jeunes filles s’en allèrent à Troyes pour se faire servantes. Cela explique la diminution de la population. On ne pouvait plus vivre.

Le père Emmanuel nous a dit plusieurs fois ce qu’était la nourriture des gens : un hareng suffisait à toute une famille. Il se préoccupa de la situation ; mais des circonstances défavorables l’empêchèrent d’y remédier.

Que devinrent les familles émigrantes ? Restèrent-elles pratiquement chrétiennes ? Non, pas toutes ; mais plusieurs furent des modèles et, en général, MM. les prêtres se félicitaient de les avoir, car ils en tiraient bien des services.

Les filles placées à Troyes gardèrent une réputation irréprochable.

Aujourd’hui la situation est sensiblement améliorée sous le rapport de l’industrie ; des petits métiers à bas fournissent un travail rémunérateur aux jeunes filles et aux jeunes femmes. Cela peut empêcher l’émigration de se continuer, mais ne suffit pas à faire revenir les émigrés.

Cette question amène celle de la natalité.

 

La natalité

 

Sur ce point, on a répandu des imputations inexactes. On a dit : le Mesnil est un pays religieux, mais sans enfants.

Nous avons tenu à faire la statistique de la natalité. Voici les chiffres.

De 1840 à 1850, avant la venue de l’abbé André, on compte 82 baptêmes ; les registres spéciaux des sépultures manquent en bonne partie, on ne peut en établir le chiffre.

De 1850 à 1860, les registres de l’abbé André marquent 77 baptêmes et 74 sépultures.

De 1860 à 1870, il y a 116 baptêmes contre 70 sépultures, soit un excédent de 46.

De 1870 à 1880, la mortalité est considérable, 94 décès ; néanmoins la natalité l’emporte encore, 97 baptêmes.

De 1880 à 1890, baptêmes 80, sépultures 68, soit un excédent de 14 baptêmes.

De 1890 à 1900, nous trouvons 88 baptêmes et 89 sépultures. Il y a beaucoup de décès d’enfants en bas âge.

Nous croyons qu’en très peu de pays la natalité s’est maintenue à un pareil niveau : 9 naissances en moyenne par an, pour une population de 350 âmes [5]. Signalons la puissante poussée de naissances qui eut lieu de 1870 à 1880 : évidemment le père avait donné les instructions nécessaires, il avait été compris, il avait été obéi.

Si bien des jeunes gens n’avaient pas hésité à contracter mariage en ces temps difficiles, si un certain nombre de jeunes ménages n’avaient pas quitté le pays, contraints de chercher ailleurs leur subsistance, la population aurait sensiblement augmenté.

Sur ces naissances, Dieu préleva sa part. Nous comptons 5 prêtres sortant du Mesnil, dont un séculier et quatre appartenant à la communauté des bénédictins de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, et 11 religieuses, dont 9 entrées dans la communauté des bénédictines, et 2 en d’autres maisons religieuses.

En ce moment, la situation de la paroisse est excellente au point de vue de la natalité. Elle subit un fléchissement dans les premières années du siècle et durant la guerre. Mais après la guerre, une douzaine de mariages furent contractés et elle se releva magnifiquement. Les enfants sont nombreux dans les jeunes familles, toutes animées de sentiments chrétiens et connaissant leurs devoirs.

En cette année 1925, 38 enfants fréquentèrent l’école, et on ne compte pas moins de 30 enfants en bas âge. Or la paroisse n’a que 275 âmes. Où trouverait-on, dans un si petit pays, une population infantile aussi dense ?

Le dimanche, quand les mamans apportent leurs petits enfants sur la place de l’église, c’est un charmant coup d’œil. Ces chers petits se familiarisent avec l’Église, avec le bon Dieu.

 

Les écoles

 

Nous nous sommes contenté d’indiquer la fondation des bénédictines de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Elle se fit en telle sorte qu’il n’y parut que la main de Dieu. La pensée de la vie religieuse fut suggérée à chacune des aspirantes individuellement et sans communication de l’une à l’autre. Elles se

trouvèrent désirer la même chose sans s’être donné le mot. A ce signe, le père Emmanuel reconnut une volonté de Dieu. Il réunit ces filles, il les instruisit et il les présenta à Mgr l’évêque de Troyes, qui, après les avoir examinées, consentit à leur donner l’habit bénédictin.

Tout se fit en très grande simplicité, paix et allégresse spirituelle.

Le père prit alors une de ces bonnes filles, lui fit faire à Troyes les études convenables, la présenta au brevet ; et il ouvrit par elle une école de filles à Mesnil-Saint-Loup.

Ce fut pour lui une des grandes consolations de sa vie. Il en écrivait ainsi à un ami : « En cette fête de sainte Agnès, une grande avocate auprès de Dieu et la protectrice bien-aimée de tout ce qui se fait ici, ce 21 janvier 1876, je vous annonce, mon cher ami, l’ouverture de notre école de petites filles. Ah ! celle-là, je m’en réjouis ! Elle me vaudra au jugement de Dieu le bénéfice des circonstances atténuantes. Mon bon ange dira : Item, Seigneur, faites état que mon client a sué pour l’école libre Notre-Dame de la Sainte-Espérance ; et à ce nom, mon juge sera fléchi. »

La bonne sœur ouvrit l’école ; elle y prodigua son dévouement durant un quart de siècle et même plus longtemps encore ; elle dut prendre sa retraite.

Mais si les petites filles étaient soustraites aux néfastes influences de l’école laïque, les petits garçons y restaient exposés ; et c’est pour ce motif que le père Emmanuel avait tant de difficultés pour la première communion.

A un moment donné, un jeune instituteur d’une notoriété si impie fut envoyé à Mesnil-Saint-Loup, que la résistance s’imposa : les pères de famille proclamèrent la grève scolaire et elle fut à peu près générale ; il y eut là un bel exemple d’esprit de foi et de discipline paroissiale. Par un coup inespéré de la Providence, un excellent instituteur fut nommé.

Quand il prit sa retraite, M. le curé du Mesnil, héritier du zèle du père Emmanuel, ouvrit une école libre pour les garçons, que deux titulaires occupèrent successivement, mais en passant.

Il fit mieux encore : il prépara une jeune fille du pays pour le brevet ; elle l’obtint et elle ouvrit une école qui réunit les deux sexes.

Ce fut le salut du pays. A dater de ce moment, tous les enfants du pays reçurent l’éducation religieuse et furent à la pleine disposition du pasteur pour les catéchismes, les confessions et les communions.

L’an dernier, l’administration nomma un titulaire pour l’école. Il vint, il ouvrit son école ; mais aucun enfant ne se présenta pour y entrer. Il quitta le pays.

Tous les enfants restèrent fidèles à l’école chrétienne. C’est un magnifique exemple.

La situation est excellente. Le père Emmanuel avait cruellement souffert de l’insécurité des premières communions. Aujourd’hui le douloureux problème est résolu par la pratique de la communion privée. Elle prend les enfants à l’aurore

de la raison, innocents et sincères. Elle les conduit, par les étapes d’une communion fréquente, jusqu’à la communion solennelle. Le pasteur doit sans doute veiller sur ces jeunes agneaux ; mais il n’a pas à redouter les douloureuses déceptions d’autrefois.

 

Un cas de possession

 

Un épisode très intéressant de la vie du père Emmanuel est le cas de possession d’une fille nommée Ernestine.

Le 18 mars 1875, au moment où l’on ouvrait les fondements du monastère des Bénédictines, cette fille, brebis très simple et très soumise du père Emmanuel, dépourvue de toute imagination, fut prise d’accidents extraordinaires. Elle se prit à siffler, à danser, à lancer violemment à la figure des gens des objets de literie, à vomir d’un jet les potions qu’on lui donnait pour la calmer. Une goutte d’eau de Lourdes la calma pour un temps.

Puis les phénomènes bizarres se renouvelèrent, mais prirent une direction à l’encontre des choses religieuses. Ainsi elle allait se confesser, mais elle se trouvait impuissante à rien dire : et même sa tête heurtait le bois du confessionnnal de coups retentissants. Elle voulait communier ; mais une main invisible la contraignait de boire de l’eau. Cette même main lui faisait violence pour exercer des sévices sur elle-même ; ainsi elle se raclait les jambes avec un couteau jusqu’à se faire des plaies sanguinolentes. Elle évitait d’ailleurs de se donner publiquement en spectacle par des excentricités.

Tout bien considéré, le père Emmanuel conclut qu’un autre se servait de la langue ou des mains de la pauvre créature. Et cet autre était effrontément impie. Le diable, en un mot, était là. C’était un cas de possession.

Le père soumit une relation des faits à Mgr l’évêque de Troyes ; il demanda à faire les exorcismes, et il les pratiqua avec intrépidité. C’était en juin 1894. Il y avait presque vingt ans que les faits démoniaques duraient.

Ces exorcismes lui causèrent une grande fatigue. « Si vous saviez, dit-il, quelle lutte c’est, lutter contre le diable ! Je suis fatigué comme si vingt-cinq chariots pesants m’avaient passé sur le dos. Il me menace de me faire souffrir dans mon âme. Mais je ne crains pas. »

Le père était convaincu qu’il y avait une possession. Il en eut des preuves au courant des exorcismes. L’ennemi entendait le latin et saisissait la valeur d’un mot hébreu.

Il ne réussit pas à déloger l’hôte sinistre. La joute serrée eut pour conclusion ce mot du diable : « Tu me dis de m’en aller ; va-t’en toi-même, et je m’en irai tout de suite ; mais si tu restes, je resterai. »

Ainsi le diable restait pour faire pièce au père Emmanuel ; mais, en fait, il servait de repoussoir à son œuvre ; il mettait en vive lumière le côté surnaturel.

Ces événements ne purent rester cachés. On parla de la possédée du Mesnil, on vint la voir. A sa manière, elle devint une célébrité.

Elle survécut au père Emmanuel. Elle subit, après la mort de celui-ci, d’effrayants exorcismes conduits par un saint prêtre, M. le chanoine Namur, mais sans résultat. Il y eut aussi un fait caractéristique. Longtemps, le diable empêcha la pauvre patiente de communier en semaine ; il la forçait à boire ; à un moment, il poussa l’audace jusqu’à lui ôter par le même procédé sa communion du dimanche. M. le curé demanda pour elle à Rome la faculté de communier le dimanche sans être à jeun ; mais il n’usa qu’une fois de cette faculté, le diable cessa de troubler le jeûne eucharistique de sa victime, il s’avoua vaincu.

Ernestine C. mourut, sans incident particulier, ayant communié en viatique, en paix, à l’âge de 74 ans, le 22 août 1922. Espérons que Dieu a couronné la patience de la petite brebis du père Emmanuel.

 

Statistique de la paroisse

 

Le père Emmanuel écrivait, dans la dernière époque de son pastorat :« Nous avons 170 pâques : ce chiffre n’a jamais été dépassé. » A ce moment, la population oscillait vers 300 âmes.

Il y avait donc des réfractraires. Oui, et même d’assez nombreux, surtout du côté des hommes et certains aussi du côté des femmes, mais ces réfractaires étaient d’une nature spéciale. Il y avait parmi eux quelques impies déclarés, mais le plus grand nombre n’est pas de cette catégorie. Vous avez au Mesnil de braves gens (on ne peut les nommer autrement) qui assistent respectueusement à tous les offices, qui ne donnent aucune prise à des reproches sérieux sur leur moralité et qui, en dépit de toutes les objurgations, ne font pas leurs pâques. Ils ne donnent aucun motif de leur abstention ; ils s’abstiennent de parti pris, et voilà tout. Nous avouons que nous n’avons découvert aucune explication valable d’un tel phénomène. Cela prouve qu’il faut un coup spécial de la grâce pour se convertir, même dans les conditions qui semblent les plus propices.

Cette abstention dure toujours ; elle semble bien irréductible. Aussi le chiffre des pâques ne monte-t-il que lentement. Il atteint, mais ne dépasse pas 180. Cette augmentation provient du mouvement des communions privées ; et on peut prévoir qu’elles finiront par entraîner l’universalité de la paroisse. C’est là le côté vraiment consolant de la situation actuelle. Le bien gagne par une progression en quelque sorte mathématique ; grâce à l’école chrétienne, l’enfance est conquise, puis la jeunesse.

Depuis la guerre, il s’est conclu une douzaine de mariages ; et ils sont tous composés de pratiquants, sauf l’exception d’un jeune homme. Vous voyez que l’avenir est rassurant, quoiqu’il faille veiller grandement pour que des défections ne se produisent pas et que la discipline paroissiale si ferme se maintienne.

Donnons quelques détails sur le chiffre des communions.

Il se distribue environ 12000 communions par an. Chaque jour, de 15 à 20 personnes s’approchent de la table sainte. Chaque dimanche, il y en a de 90 à 100, dont un bon tiers de communions de garçons, de jeunes gens et d’hommes. C’est vraiment un beau spectacle, dont plusieurs évêques ont voulu être témoins ; car l’action de grâces n’est pas hâtive, elle est profondément recueillie et se prolonge un bon quart d’heure après la messe ; les enfants participent au recueillement général.

La communion des chrétiens le dimanche a pour contrepartie les jeux sur la place. Le père Emmanuel y tenait chèrement comme à une marque de charité mutuelle. Dans sa vue profonde sur l’unité paroissiale, il voulait que les jeux et divertissements fissent partie intégrante de la vie paroissiale ; il demandait qu’il n’y eût pas de fractionnement en des locaux séparés. Il eut parfois de la peine à obtenir cette participation aux mêmes jeux. Aujourd’hui, il n’y a plus de difficulté. Tout le monde accourt avec un merveilleux entrain sur la place de l’église. Chaque série prend son poste, les jeunes filles et les jeunes garçons installent des croquets, les hommes jouent aux boules, les jeunes gens font une partie de quilles mouvementée ; cependant que les mamans sont assises et surveillent les bébés, qui déjà s’évertuent à faire rouler des boules. Ces jeux animés et sans disputes d’aucune sorte émerveillent les étrangers qui font une excursion au Mesnil le dimanche.

 

 

Conclusion

 

Nous avons rendu notre humble témoignage sur l’œuvre pastorale du père Emmanuel à Mesnil-Saint-Loup. Mais ce témoignage s’efface devant celui qui nous est venu de Mgr Monnier, évêque de Troyes, quand, il y a un an, il a publié son mandement de carême sur le culte et la dévotion de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, monument aux lignes pures et fermes qui restera. Le pieux prélat remonte aux origines du culte de Notre-Dame de la Sainte-Espérance ; il fait voir cette touchante dévotion jaillissant d’une source surnaturelle qui est le saint cœur de Marie, se déversant dans les âmes par un saint prêtre et religieux, le père Emmanuel, et y faisant éclore des conversions merveilleuses, véritables résurrections de la grâce du baptême. Mais ce ne sont pas seulement des âmes qui se convertissent individuellement ; c’est toute une paroisse qui revient par cette dévotion à la plénitude de la vie chrétienne. Et voilà trois quarts de siècle qu’on admire en elle une reconstitution de communauté primitive du christianisme, sans fléchissement. Monseigneur adjure les chrétiens du Mesnil de conserver intégralement les traditions du père Emmanuel, et fait appel à ses prêtres pour qu’ils puisent dans le recours à Notre-Dame de la Sainte-Espérance une grâce puissamment convertissante et rénovatrice.

A côté de Mgr Monnier prennent place comme témoins deux évêques : Mgr Chesnelong, notre métropolitain, archevêque de Sens, et Mgr Penon, évêque de Moulins. Ces deux prélats ont tenu à passer successivement un dimanche entier à Mesnil-Saint-Loup ; ils ont assisté au magnifique éveil de la paroisse aux deux messes de communion du matin ; ils ont vu les rangs compacts des fidèles à la grand’messe paroissiale ; ils ont constaté une assistance presque aussi nombreuse à vêpres et au chapelet ; ils ont clôturé la journée par l’exercice du soir, instruction et bénédiction du saint-sacrement, ils ont présidé à des réunions d’hommes et de femmes ; ils ont félicité celles-ci de leur tenue si modeste. Le dimanche ainsi sanctifié leur a paru de tout point admirable. Et nous savons que le clergé de leurs églises a recueilli de leurs bouches le témoignage ému de leur haute satisfaction et approbation sans réserve.

Rendons grâces à Dieu pour ses inénarrables bienfaits.

Le père Emmanuel a semé parfois dans la joie, plus souvent dans les larmes ; il a fait les profonds labours ; la terre porte les moissons. Il a fait pénétrer la foi dans les âmes jusqu’à un point qui emporte tout ; maintenant la foi est héréditaire dans les familles. Il faut trois générations pour que ce phénomène d’une foi héréditaire se produise ; nous l’avons sous les yeux.

Ne croyons pas pourtant être à l’abri des attaques de l’ennemi.

« Les choses se soutiennent par les mêmes principes qui les ont fait naître », nous dit l’axiome antique : le père Emmmanuel a voulu et prêché le christianisme intégral ; il est nécessaire que le christianisme intégral soit constamment rappelé et reste la loi de la paroisse. Il a instruit fortement sur la grâce et la prière, comme étant le tout du chrétien ; ces enseignements doivent être à l’ordre du jour.

La paroisse est bâtie sur la pierre ; mais le mal pourrait s’y introduire par une fissure négligée qui amènerait de graves dégâts. Si par exemple l’assistance à vêpres venait à se relâcher, si la modestie était atteinte en quelqu’une de ses prescriptions : ce pourrait être l’origine d’un grand déchet. Ne laissons pas se produire une brèche dans la discipline paroissiale du père Emmanuel, dont tous les points sont solidaires les uns des autres.

Il disait lui-même : « Je me vois sans cesse occupé à éteindre quelque commencement d’incendie. » Cette parole est toujours d’actualité.

La fidélité des paroissiens du Mesnil réserve au digne successeur du père Emmanuel des joies bien pures ; mais elle exige de lui une vigilance extrême, un grand esprit de foi et aussi une énergie qui ne se démente jamais.

Daigne Notre-Dame de la Sainte-Espérance assister de sa maternelle protection le zélé pasteur et augmenter de plus en plus la religion de son troupeau !

 

 

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[1]— Extrait de La Vie spirituelle, t. XII, 1925.

[2]— Dans son bulletin.

[3]— Elle eût été la réponse à des questions posées par les jeunes gens eux-mêmes. Elle se fût appelée, je crois L’Étoile de la Sainte-Espérance.

[4]* — C’est-à-dire en 1925. (NDLR.)

[5]— Il y eut une famille de 14 enfants, une autre de 11, d’autres de 9, 8 ; cinq ou six enfants étaient un nombre courant.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 28

p. 106-122

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