Mgr Henri Delassus
(1836-1921)
II. Le spécialiste de l’ennemi
par Louis Medler
DANS la bibliothèque de votre père, on trouve Drumont.
— Oui.
— Vous l’avez lu ?
— Oui, bien sûr !
— Avez-vous lu aussi La Conjuration antichrétienne de Mgr Delassus ?
— Oui.
— Votre père lisait l’Action française.
— Oui.
— Vous avez adhéré aux Croix de feu ?
— Oui.
Il est vraiment significatif, cet extrait de l’interrogatoire de Paul Touvier, lors de son procès, à Versailles, en 1995 [1]. Il montre bien, d’abord, le but du procès Touvier : non pas juger un homme en évaluant son éventuelle culpabilité, mais « vouer à l’exécration publique une certaine sorte de Français, une certaine société politiquement et spirituellement identifiable, (…) clouer au pilori tout un courant d’esprit, la lignée d’une certaine famille intellectuelle et spirituelle [2] ». D’où l’« interrogatoire d’identité » que l’on vient de lire, destiné à amalgamer Drumont, Mgr Delassus, Maurras et Paul Touvier, avant de les assimiler tous en bloc au nazisme hitlérien. Paul Touvier a lu Mgr Delassus dans sa jeunesse ; donc la lecture de Mgr Delassus forme des criminels contre l’humanité. De là à condamner les ouvrages de Mgr Delassus à l’autodafé, il n’y a qu’un pas, dont on s’étonne presque qu’il n’ait pas encore été franchi. Il y a une explication : La Conjuration antichrétienne n’a pas été rééditée depuis près de quatre-vingts ans – on en estime donc les lecteurs fort peu nombreux.
Ici, la question rebondit : dans ces conditions, à quoi bon s’employer à discréditer cet ouvrage ? Pourquoi le mentionner dans cet interrogatoire ? Pourquoi, si ce n’est parce que, trois quarts de siècle après sa mort, Mgr Delassus est encore considéré comme un ennemi redoutable par la « police de la pensée » qui a mené et téléguidé le procès Touvier ?
Voilà un aveu : nos ennemis considèrent Mgr Delassus comme dangereux. C’est une puissante incitation à l’étudier.
*
Nous avons, dans notre premier article, vu en Mgr Delassus l’héritier des grands penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle : de Maistre, Veuillot, Le Play, le Cardinal Pie, Blanc de Saint-Bonnet, etc. Si tous ces auteurs ont combattu la révolution et le libéralisme, aucun d’entre eux ne s’est spécialisé dans l’étude des plans et des menées secrètes de l’ennemi.
Comment Mgr Delassus s’est-il, lui, engagé dans cette voie ?
La réponse est double : il y a d’une part l’intervention de Léon XIII qui, en 1884, achevait son encyclique sur la franc-maçonnerie, Humanum Genus, par cette consigne :
Avant tout, il faut la démasquer, la montrer telle qu’elle est, faire connaître aux peuples les artifices par lesquels elle s’efforce de les séduire, la perversité de ses doctrines, l’infamie de ses actes.
Le P. Ayroles (S.J.) commente :
Parmi les écrivains qui ont répondu à cet appel, le savant directeur de la Semaine de Cambray, Mgr Delassus, tient certainement une place éminente. Il a suivi les agissements de la secte, comme jour par jour, dans le périodique diocésain qui restera un monument à consulter pour l’histoire religieuse de notre temps. Il a condensé, unifié, développé ces observations quotidiennes dans de nombreux volumes [3] .
Voilà en effet l’autre voie qui a mené Mgr Delassus à étudier la conjuration anti-chrétienne : le journalisme catholique – qu’il pratique depuis 1870.
Ordonné prêtre le 29 juin 1862, dans la chapelle du petit séminaire de Cambrai (la chapelle du grand séminaire avait été réquisitionnée pour les offices de la paroisse Notre-Dame, à cause de l’incendie de la cathédrale), Henri Delassus est d’abord nommé vicaire à Valenciennes (paroisse Saint-Géry) ; il revient à Lille en février 1869 (vicaire à Sainte-Catherine d’abord, puis à La Madeleine, à partir de juin 1872). C’est là qu’il fait la connaissance, en 1870, de l’abbé Clarisse qui a fondé en 1866 la Semaine religieuse de Cambrai avec le soutien prudent de Mgr Régnier, archevêque du diocèse. Soutien prudent, car Mgr Régnier, tout en encourageant et en surveillant de très près la Semaine religieuse, tient à lui laisser une certaine liberté de manœuvre : le siège de la revue est à Lille, et non à Cambrai, et l’abbé Clarisse est à la fois directeur et propriétaire de la revue – afin qu’il soit évident que l’autorité diocésaine n’a point à répondre de tout ce qui y paraît.
L’abbé Clarisse demande à l’abbé Delassus quelques pages pour son hebdomadaire. Il en est sans doute satisfait, car il renouvelle de plus en plus souvent cette demande et, lorsque la maladie vient l’empêcher de continuer sa tâche, il suggère à Mgr Régnier de nommer l’abbé Delassus à sa place.
Le conseil de l’évêque débat de la question ; deux noms sont mis en balance : le talent littéraire fait pencher d’un côté, la science théologique de l’autre. Mgr Régnier juge cette dernière plus importante et nomme Henri Delassus le 25 septembre 1874. Il le décharge en même temps de son vicariat à La Madeleine et le nomme chapelain de Notre-Dame de la Treille. Il insiste aussi pour que l’abbé Delassus achète en bonne et due forme la propriété de la Semaine. Ce dernier racontera plus tard que la demande lui parut, sur le coup, fort étonnante, mais qu’il en comprit ensuite toute la sagesse.
Comment cette charge de journalisme ecclésiastique transforme-t-elle Henri Delassus en un spécialiste de la conjuration antichrétienne ? Par l’intermédiaire d’Augustin Barruel [4].
Augustin Barruel fut d’abord pour Henri Delassus un modèle de journaliste ecclésiastique. Le chanoine de Lille aimait, pour se donner du courage, se représenter la figure du jésuite du XVIIIe siècle qui, pour combattre les ennemis de la foi, maintint jusqu’en août 1792, à Paris, et presque sans aucune aide, son Journal ecclésiastique [5]. Il aimait relire et s’approprier les lignes qu’Augustin Barruel traça en janvier 1788 lorsqu’il prit la direction du Journal :
Nous ne prévoyons pas sans en être effrayé toute l’assiduité qu’exigera de nous une publication régulière. (…) Nous sentons tout le poids et toute l’étendue des devoirs que nous nous imposons. Mais, voué par état au culte du vrai Dieu, à la défense de ses vérités saintes, que ces devoirs vont nous devenir chers ! Oui, ce jour sous lequel nous aimons à considérer nos fonctions de journaliste ecclésiastique nous les rend précieuses.
Augustin Barruel étant pris comme modèle sur un point, il était inévitable que Mgr Delassus s’intéressât aussi à ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme – « un des ouvrages que j’ai ouverts avec le plus de curiosité lorsqu’il m’a été donné de le rencontrer », témoigne-t-il [6]. Et c’est dans cet ouvrage, incontestablement, que Mgr Delassus a trouvé l’idée-mère de ses trois volumes sur La Conjuration antichrétienne : Augustin Barruel y parle en effet de « conspiration antichrétienne » dès l’introduction, et l’expression « conjuration antichrétienne » figure déjà dans le titre du deuxième chapitre.
Les Mémoires de Barruel étaient d’ailleurs entièrement ordonnés à la dénonciation d’une conspiration que leur auteur considérait comme triple :
— conspiration contre l’Évangile (c’est la 1ère partie des Mémoires) ;
— conspiration contre les trônes (2e partie) ;
— conspiration anarchiste des Illuminés de Bavière (c’est l’objet de la 3e et de la 4e partie) [7].
Mgr Delassus y a donc puisé l’inspiration première de ce qu’il considérait comme son œuvre principale : La Conjuration antichrétienne .
Valeur documentaire
Bien sûr, l’ouvrage de Mgr Delassus a été vivement attaqué. Certains ne craignirent pas de le présenter comme une pure affabulation, née d’un « esprit très malade [8] ». Aussi, avant de montrer tout l’intérêt de cette œuvre, il convient d’examiner un peu sa fiabilité et, principalement, la valeur des documents qu’elle cite et utilise.
Mgr Delassus ne fonde pas ses démonstrations sur des documents inédits qu’il tirerait de l’ombre : il se base sur des textes déjà publiés et particulièrement par l’abbé Barruel (qui fit connaître, entre autres, les plans de Weishaupt et de ses Illuminés, tels qu’ils avaient été saisis par la police bavaroise) et Crétineau-Joly (qui publia, à la demande des papes, les documents secrets de la Haute Vente saisis par la police pontificale). Il est donc indispensable pour prouver la valeur documentaire de l’ouvrage de Mgr Delassus, de commencer par étudier ces deux auteurs.
Les « Mémoires » d’Augustin Barruel
Le nom de Barruel n’a pas bonne presse parmi une certaine catégorie d’historiens ; on ne se donne même pas la peine de le réfuter : on le méprise.
Exemple : le catholique (très progressiste) Pierre Pierrard dans son ouvrage Juifs et catholiques français [9], écrit page 27, dans un paragraphe intitulé « Place à la sottise » :
Ce mythe [judéo-maçonnique], on le trouve à l’état embryonnaire dans les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, publiés en 1797 par l’abbé Augustin de Barruel, un ex-jésuite, alors réfugié à Londres. Mallet du Pan et Joseph de Maistre eurent beau traiter l’ouvrage de « nid à sornettes », les Mémoires de Barruel passèrent, aux yeux des imbéciles, pour un chef-d’œuvre de lucidité historique. La thèse de Barruel – rejetée par tous les historiens sérieux – est que la Révolution française de 1789 fut le point culminant de la conspiration des sociétés secrètes et, particulièrement, des « illuminés » allemands conduits par Adam Weishaupt [10].
« Sottise », « imbéciles » : Pierre Pierrard a l’invective facile. Dans le même ouvrage, il qualifie (entre autres) l’abbé Emmanuel Barbier et Henri Delassus d’« antisémites professionnels [11] ». Cela signifie, si les mots ont un sens, que l’antisémitisme serait le thème principal, le moteur, la raison professionnelle des écrits de ces deux ecclésiastiques. Or cela est faux et les exemples qu’il essaie de donner le prouvent manifestement, tant ils sont faibles et insignifiants [12]. Nous reviendrons plus loin sur l’« antisémitisme » de Mgr Delassus ; pour l’abbé Barbier il suffit de consulter la liste de ses ouvrages et de feuilleter rapidement ses livres pour constater que l’antisémitisme est loin d’être le premier de ses soucis – et les quelques phrases que relève Pierre Pierrard ne sont pas, sur cette question, d’un ton plus virulent que celles des démocrates-chrétiens de l’époque [13]. Alors, pourquoi ne pas qualifier aussi l’abbé Six (fondateur de la Démocratie chrétienne), l’abbé Gayraud, ou Léon Harmel d’« antisémites professionnels » ?
On voit que Pierre Pierrard, malgré quelques efforts d’objectivité, ne parvient guère à se départir d’une certaine passion.
Autre exemple de dénigrement d’Augustin Barruel : Alec Mellor. Catholique lui aussi, mais très proche des milieux maçonniques et partisan résolu d’un rapprochement entre chrétiens et maçons, il écrit :
Barruel peut être considéré comme le père de l’Antimaçonnerie moderne. Celle qui avait existé avant lui fut sans lendemain. La sienne, au contraire, fut une durable semence de haine, et il est, de tous ceux qui écrivirent contre la maçonnerie, celui qui lui fit le plus de mal en accréditant l’idée, démontrée aujourd’hui comme historiquement fausse, que la révolution était la fille de la franc-maçonnerie ; il fut aveuglément cru par les uns comme par les autres. Les adversaires de la maçonnerie firent leur dogme de la fameuse théorie dite du complot et les maçons se firent gloire et honneur d’une révolution que non seulement ils n’avaient ni préparée ni faite, mais qui avait guillotiné les meilleurs d’entre eux et fait fermer les loges [14].
On pourrait multiplier les exemples [15]. Mais il faut surtout noter que – contrairement à ce que prétend René Pierrard – les historiens actuels tendent de plus en plus à réhabiliter le sérieux des Mémoires de Barruel. Citons d’abord Dominique Ancelle qui, sans cacher les défauts de l’œuvre de Barruel (composition maladroite, lourdeur de style, idées politiques sommaires) affirme avec netteté le sérieux de son information :
Il a lu énormément, plume en main, a su faire les rapprochements nécessaires qui ont échappé à tant d’autres, et il s’efforce de ne rien écrire qu’il ne puisse prouver par des textes. Il n’a rien d’un visionnaire ; ceux qui l’ont accusé de romancer ont été profondément injustes à son égard et, s’il est bon parfois de contrôler son interprétation des faits ou des textes, on peut être assuré que la matérialité des faits est rapportée avec certitude et que les textes ne sont pas sollicités [16].
Cependant Dominique Ancelle a beau être une chartiste méthodique et consciencieuse, elle écrit dans l’Ordre français, revue classée à l’extrême droite, et elle est donc discréditée d’avance à certains yeux. Tournons-nous alors vers des historiens « politiquement corrects ».
Dès 1914, le franc-maçon René Le Forestier, étudiant les Illuminés de Bavière, est contraint de reconnaître que, sur ce sujet, les travaux de Barruel, quoique partiaux à son goût, sont consciencieusement menés et solidement établis [17].
Le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine édité par Beauchesne est également révélateur du changement d’attitude qui se dessine. Dans le tome consacré aux Jésuites, Paul Duclos affirme du P. Barruel : « Sa thèse, contestée dans les études maçonniques, comporte certes des confusions et des généralisations abusives », mais il doit préciser ensuite que, cependant, « son information est bien plus sérieuse qu’on ne l’a dit [18] ».
Pierre Vallin, dans le tome consacré aux savants, pose un balancement analogue : la thèse de Barruel a été « critiquée à juste titre », mais elle est cependant fondée sur « une documentation dont on redécouvre qu’elle n’était pas sans valeur [19] ».
Mais le travail le plus révélateur est certainement celui du P. Riquet. Révélateur, parce que ce père jésuite est un grand ami de la franc-maçonnerie, partisan si engagé du dialogue avec les maçons qu’il n’hésita même pas à fréquenter les loges [20].
On se souvient des quatre parties de l’œuvre de Barruel : la conjuration des « philosophes » contre la foi, d’abord ; puis la conspiration politique contre les rois ; ensuite, la conspiration sociale, celle de Weishaupt et des Illuminés de Bavière ; enfin l’action concrète des Illuminés et l’aboutissement des trois conjurations : la Révolution de 1789. Or, tout en s’employant autant qu’il peut à sauvegarder l’innocence de la franc-maçonnerie, Michel Riquet est obligé, sur ces quatre points, d’admettre la plupart des faits rapportés par Barruel. Il s’en tire en dissociant ces faits de l’interprétation que leur donne le jésuite contre-révolutionnaire, qu’il accuse de « généralisations abusives [21] ». Mais précisément, dans cette première partie, ce sont les faits qui nous intéressent. Prenons donc quelques instants pour suivre Michel Riquet dans son étude.
— Sur la conjuration des « philosophes » contre la foi, il note :
Que ce résultat [la destruction de la foi] ait été l’aboutissement d’une conjuration, voire d’une société secrète, c’est Voltaire lui-même, bien avant Barruel, qui le suggère. Le 20 avril 1761, il écrivait à d’Alembert : Que les philosophes fassent une confrérie, comme les francs-maçons ; qu’ils s’assemblent, qu’ils se soutiennent, qu’ils soient fidèles à leur confrérie ; et alors je me fais brûler pour eux. Cette académie secrète vaudra mieux que l’Académie d’Athènes et toutes celles de Paris, mais chacun ne songe qu’à soi et on oublie que le premier devoir est d’anéantir l’infâme.
Comment, après une telle déclaration, reprocher à Barruel d’avoir cherché un lien entre l’académie secrète des philosophes et la franc-maçonnerie ? – D’autant que, lors de son retour triomphal à Paris, en 1778, Voltaire fut solennellement initié à la Loge des Neuf Sœurs dont nous verrons qu’elle rassemblait un bon nombre de ceux qui se réunissaient chez le baron d’Holbach et qui devinrent d’actifs Jacobins. D’autant que le fondateur et animateur de cette Loge était François de Lalande, astronome, philosophe et franc-maçon, auteur de l’article « franc-maçonnerie » dans le supplément de l’Encyclopédie [22].
— Sur la conjuration contre les rois, le point crucial est celui du jugement global à porter sur la franc-maçonnerie : que Barruel prouve que la plupart des jacobins étaient francs-maçons ne gêne personne ; la question est de savoir si toute la maçonnerie est occultement ordonnée à la révolution, ou si certaines branches (et notamment les Loges anglaises) font exception.
La position de Barruel est plutôt nuancée :
• en soi, enseigne-t-il, la maçonnerie est révolutionnaire, même si beaucoup de braves gens y adhèrent sans avoir conscience de la chose : ils sont dirigés et manipulés par les membres des loges supérieures ;
• cependant Barruel semble excepter de ce schéma les loges anglaises : elles ne connaissent que les trois premiers grades, parce que, dit-il, les Anglais ont eu la sagesse de supprimer les grades suivants [23].
Michel Riquet, dont le but est de justifier au moins la maçonnerie « traditionnelle », s’emploie donc à démontrer que les grades supérieurs mis en cause par Barruel n’ont pas été supprimés des loges anglaises, mais n’y ont jamais existé : ils ont été ajoutés par la franc-maçonnerie templière et ésotérique. Par le fait même, la franc-maçonnerie régulière (anglaise) est libérée de toutes les démonstrations de satanisme que Barruel fondait sur l’analyse des rites d’initiation aux hauts grades :
Barruel n’a pas saisi la différence d’origine entre la franc-maçonnerie telle qu’elle a pris naissance à Londres, en 1717, à partir des rituels iniatiques et des traditions des corporations opératives de tailleurs de pierres, bâtisseurs des cathédrales, d’esprit et d’inspiration chrétienne, et cette franc-maçonnerie templière qui est venue s’y ajouter, dans l’esprit d’un discours fameux du chevalier Ramsay, secrétaire de Fénelon [24].
Gardons-nous soigneusement de pénétrer sur le terrain où veut nous entraîner le P. Riquet, car l’histoire des différents grades maçonniques est fort compliquée. Il est possible qu’il ait, sur le fait matériel, raison contre Barruel (que, d’ailleurs, Mgr Delassus ne suit pas ici) mais cela ne saurait de toute manière blanchir la maçonnerie « régulière » ni la soustraire à la condamnation de l’Église ; dès le 26 avril 1738, Clément XII, dans la bulle In Eminenti condamnait toutes les sortes de maçonnerie, dont il donnait déjà comme principales caractéristiques :
• le fait de réunir ensemble des gens de toutes religions ;
• le fait de se lier par un secret.
Il précisait ensuite qu’il condamnait la maçonnerie pour ces raisons « et pour d’autres connues de nous ». Le caractère satanique de ces sectes, figure sans doute parmi les raisons que Clément XII pensait devoir taire à l’époque [25]. Le professeur Lozac’hmeur, dans son livre Fils de la Veuve [26] donne une rigoureuse démonstration du caractère luciférien de l’initiation maçonnique et, pour cela, se base exclusivement sur le rite d’initiation au grade de maître – soit un grade déjà possédé par la franc-maçonnerie « régulière » d’Angleterre.
Il est triste de constater qu’un prêtre (jésuite de surcroît) puisse se laisser prendre au piège, plutôt grossier, de la double maçonnerie (l ’une « bonne » parce que « régulière » et l’autre « mauvaise » parce que « déviée ») – surtout lorsque le Saint-Siège a explicitement refusé cette distinction. Mais la chose est aussi significative : c’est qu’il n’a pas d’autre moyen de contrer les faits rapportés par Barruel.
— Passons sur la troisième partie des Mémoires de Barruel (les Illuminés de Bavière), car c’est la moins contestée de toutes, et venons-en au rôle des francs-maçons dans la Révolution française. Là encore, le P. Riquet reconnaît l’essentiel des faits rapportés par Barruel : Weishaupt s’est appliqué à noyauter les loges maçonniques (notamment au convent de Wilhelmsbad en 1782). – Des hommes comme le duc d’Orléans (Philippe Égalité, grand maître du Grand Orient de Paris), Necker, La Fayette, Barnave, Brissot, Mirabeau, Fauchet, etc. ont été affiliés aux Illuminés [27]. Par ailleurs, dès 1776, le comité central du Grand Orient envoya des députés dans toutes les loges de France pour disposer les frères à l’insurrection. Barruel donne de ce fait tout un ensemble de témoignages que le P. Riquet ne peut guère contester.
Alors faut-il admettre le complot maçonnique ? Comment réagir ? Toujours de la même manière : on admet les faits, mais on nie les conclusions qu’en veut tirer Barruel, et l’on parle de « généralisations abusives [28] » :
Qu’il y ait eu des contacts entre les adeptes allemands de Weishaupt et les futurs jacobins, c’est indéniable ; que les Loges aient été le lieu privilégié de ces rencontres, c’est également certain. Il ne s’ensuit pas que les événements qui ont bouleversé la France de 1789 à 1801 aient été l’exécution d’un plan précis et cohérent conçu et mis en œuvre sous la direction effective des Illuminés de Bavière, allemands ou français, voire du Grand Orient alors présidé par Philippe d’Orléans. (…) Il serait plus exact de reconnaître une influence, une contagion idéologique que les protagonistes de la Révolution et de la Terreur ont mise en œuvre, mais par une suite d’improvisations dont on ne peut dire qu’elles furent cohérentes puisque, finalement, ils s’entretuèrent [29].
Ne discutons pas cette vision des choses : il suffit, pour l’instant, de voir confirmer par un témoin peu suspect d’antimaçonnisme la valeur documentaire des travaux de Barruel. Retenons sur Barruel cette dernière appréciation de Michel Riquet : il a eu tendance à extrapoler et à généraliser indûment, peut-être, mais « les indications et témoignages fournis par Barruel sont historiquement exacts [30] ».
Concluons sur ce sujet par les fines remarques de Dominique Ancelle. « Généralisation abusive » dit le P. Riquet. Au contraire, note-t-elle, la principale lacune dont souffre l’œuvre de Barruel est peut-être un manque de hauteur de vue, une trop stricte limitation aux faits matériellement constatés.
Appréciation intéressante, d’une part en ce qu’elle explique les réticences de certaines intelligences à la lecture de Barruel – mais aussi parce qu’elle fait comprendre l’importance de la synthèse dans laquelle Mgr Delassus, lui, saura intégrer les faits révolutionnaires. Laissons la plume à Dominique Ancelle :
La révolution est satanique ! s’écrie Maistre. Barruel ne sait pas s’élever à cette vue métaphysique, il reste sur le plan strictement historique et humain, et cette limite, qu’elle ait été chez lui inconsciente ou volontaire, est ici plus gênante pour l’esprit que ne le serait une affirmation, parce que tous les faits qu’il accumule, avec preuves à l’appui, sollicitent une conclusion qu’il ne donne pas. On comprend, en un sens, que certains détracteurs de Barruel aient haussé les épaules, qualifié son œuvre de roman : le moyen de croire à une unité d’action, à un « complot » – c’est le mot qu’emploie Barruel – entre tant d’individus épars dans le monde, quand on ne nous désigne nulle part une tête à laquelle aboutisse tous les fils ainsi tendus ! (…)
Cette lacune fondamentale, celle qui peut-être nuit le plus à la crédibilité de son œuvre pour certains esprits, c’est pourtant la preuve la plus éclatante que pouvait donner Barruel de sa bonne foi d’historien et de sa soumission aux textes écrits : car les documents qu’il a rassemblés, qu’il cite abondamment, qu’il traduit, dont il indique les références précises, ces documents n’évoquent jamais le rêve de domination universelle qui inspire pourtant, nous le savons, toute subversion ; leur précision et leurs silences esquissent l’image étrange d’une gigantesque organisation dirigée par ... personne, travaillant cependant avec méthode, dans un ordre impeccable, à construire ... du néant. Vision absurde s’il en est. Mais, puisque aucun document ne l’autorise à dépasser ces apparences, Barruel refuse d’aller au-delà ; mieux, il nie qu’on puisse aller au-delà, qu’il y ait quelque chose de plus à découvrir [31].
Jacques Crétineau-Joly et
les documents de la Haute Vente
Jacques Crétineau-Joly (1803-1875) est à peu près aux documents des conjurés italiens de la Haute Vente ce que Barruel fut à ceux des Illuminés de Bavière. Comme Barruel, il fut journaliste et très attaché à la Compagnie de Jésus (un de ses fils devint jésuite).
Cela mis à part, les deux hommes sont très différents : Jacques Crétineau-Joly, même s’il resta trois ans au séminaire Saint-Sulpice, n’a pas du tout le tempérament ecclésiastique (et encore moins celui que l’on prête aux jésuites). Il faut noter d’emblée – car cela explique sans doute quelque peu le manque de mesure d’une partie de son œuvre – qu’il abandonna après ses vingt ans la pratique religieuse et qu’il ne la retrouva que fort tard [32]. Cela ne l’empêcha pas d’être un catholique convaincu, défendant hardiment le pape et les jésuites, ni, surtout, de combattre avec virulence la révolution. Notons cependant qu’on possède de lui quelques mauvais vers de jeunesse, plutôt irréligieux.
C’est sans doute Barbey d’Aurevilly qui a le mieux peint sa personnalité :
La vie de Crétineau-Joly n’est pas la vie d’un saint. Il aimait les saints, il les honorait, il se serait battu en duel pour eux ; (…) mais ce diable de Crétineau n’en était pas un. Il y a en lui quelque chose de sanguin, de violent, de vibrant, de sans façon, de familier avec la vie et le monde, auxquels il se mêlait impétueusement et gaillardement [33].
Il le décrit également comme un
homme de brusque décision, qui aimait la vérité d’un amour hardi et sans scrupule, qui n’y alla jamais de main morte avec rien ni personne, et qui empoignait quand il ne s’agissait que de toucher [34].
De fait, la plupart de ses ouvrages suscitent de violentes polémiques – qu’il entretient lui-même avec passion. Sa célèbre Histoire de la Vendée militaire, qui paraît entre 1840 et 1842, et qui est fortement appuyée sur les témoignages de témoins oculaires, est contestée par les chefs du parti légitimiste parce qu’elle montre d’une part que l’initiative du soulèvement revient au peuple, et non à la noblesse, et d’autre part que les Bourbons émigrés n’avaient pas soutenu comme ils l’auraient dû cette insurrection. L’Histoire de la Compagnie de Jésus achevée en 1846 (et rédigée à la demande du Général de la Compagnie) est également l’occasion de controverses, qui rebondissent lors de la publication de Clément XIV et les Jésuites (1847). Les controverses entre Crétineau d’une part, Gioberti et le P. Theiner (ennemi déclaré des jésuites) d’autre part, deviennent si violentes que la Compagnie de Jésus se désolidarise de son défenseur. En 1848, pour répondre aux attaques, Crétineau fait exposer dans la librairie de son éditeur, à Paris, les manuscrits et pièces originales qui lui ont servi, afin que tous puissent juger du bien fondé de son œuvre. Il poursuit également la famille d’Orléans de sa vindicte (il appelait l’orléanisme : la révolution batarde et le catholicisme libéral : la révolution sacrilège) et, dans son ardeur, n’épargne même pas le souverain pontife Pie IX, dont le pontificat, à ses débuts, lui semble teinté de libéralisme [35].
Surtout, il regrette d’avoir dû détruire l’Histoire des Sociétés secrètes, qu’il avait composée, en 1846, à la demande du pape (Grégoire XVI). La police du Vatican venait de saisir la correspondance confidentielle échangée entre 1820 et 1846 par les dirigeants de la loge supérieure qui coiffait le carbonarisme et travaillait à l’unification de l’Italie : la Haute Vente. Grégoire XVI confia ces documents à Crétineau, lui donna accès aux archives du Vatican, et intervint même auprès des principales cours catholiques d’Europe pour qu’elles en fassent autant. L’ouvrage promettait d’être d’un intérêt extrême, mais Pie IX succéda à Grégoire XVI et, apprenant l’accession au trône de l’ancien carbonaro Napoléon III, demanda, par prudence, la non-publication.
Crétineau eut un mouvement de dépit et de colère : il brûla son précieux manuscrit.
Plus tard (en 1857, lorsque le fils de Crétineau entra chez les jésuites), il y eut réconciliation. Pie IX pardonna généreusement les excès de langage du polémiste plus ultramontain que le pape, et l’encouragea même dans la rédaction de son ouvrage L’Église romaine en face de la Révolution. Crétineau-Joly y utilisa les brouillons qui lui restaient de son histoire des sectes et publia les fameux documents de la Haute Vente, mais en laissant les noms des conjurés protégés par des pseudonymes : Nubius, Piccolo Tigre, Volpe, etc.
Nous n’entreprendrons pas ici une analyse détaillée de L’Église Romaine en face de la Révolution. Notre seul but est d’examiner la fiabilité documentaire de Crétineau-Joly et, en particulier, l’authenticité de ces documents de la Haute Vente, qui seront largement utilisés par Mgr Delassus [36].
Bien sûr, celle-ci fut contestée (tous les ouvrages de Crétineau, nous l’avons dit, suscitèrent de violentes polémiques). Les libéraux se déchaînèrent dès la publication. Il faut dire que l’auteur semblait leur donner des armes en cachant en partie l’origine de sa documentation.
C’est que Jacques Crétineau, doté, selon l’expression de Barbey d’Aurevilly, d’un amour « sans scrupule » pour la vérité, n’était pas toujours très délicat dans le choix des moyens. En 1852 le cardinal Bernetti, mourant, avait manifesté l’intention de léguer ses papiers à Crétineau. La secrétairerie d’État du Vatican, qui tenait à ce que certains documents restassent secrets, s’y opposa catégoriquement. Qu’à cela ne tienne : Crétineau parvint à subtiliser les dossiers à la barbe de ceux qui devaient l’en empêcher ! (Ce coup d’adresse n’améliora pas les relations, déjà détériorées, entre Crétineau et le Vatican. Mais Pie IX lui manifesta plus tard son pardon en lui confiant des papiers complétant ceux dont il s’était déjà emparé).
L’abbé Boulin notait, en présentant l’œuvre de Crétineau-Joly :
La richesse même et l’anomalie de sa documentation l’accablent. Il a multiplié par des moyens si audacieux les trouvailles, l’on a souvent exigé de lui une telle discrétion, qu’il ne peut pas ou ne doit pas préciser plus qu’il ne le fait. Il a eu entre les mains des pièces qu’il lui est impossible de montrer et dont il ne saurait dire même ce qu’elles sont devenues (…). La calomnie a beau jeu pour contester sa parole, et les adversaires n’y manquent pas [37].
D’autant plus que son caractère impétueux a fourni des armes à ses contradicteurs : le cardinal Consalvi (négociateur du Concordat de 1801) raconte dans ses Mémoires comment il fut une fois publiquement interpellé par le Premier Consul sans savoir répondre. Traduisant le passage, Crétineau-Joly n’y tient pas ; il ressent l’humiliation comme s’il l’avait personnellement subie, et ne peut s’empêcher de riposter – d’une réplique qu’il prête, pour les besoins de la cause, à Consalvi lui-même…
L’abbé Boulin commente :
Assurément, c’est fort joli. Par malheur, des libertés de ce genre à l’égard d’une pièce originale font craindre d’autres mystifications du même goût. L’on nous jure que celle-ci est la seule. Je le souhaite. Mais il faudrait en convaincre les malveillants [38] .
Une certaine prudence est donc de rigueur. Cela dit, les historiens actuels, même libéraux, tendent à réhabiliter la valeur des écrits de Crétineau-Joly.
Yves Krumenacker conclut ainsi la notice qu’il lui consacre dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine :
Si Crétineau-Joly est un auteur passionné, violemment hostile à la révolution, sa grande fréquentation des sources donne de la valeur à ses ouvrages, qui sont de plus en plus historiques au fur et à mesure qu’il s’éloigne du journalisme. Utilisant de nombreux témoignages inédits, quelquefois perdus depuis, ces livres ont souvent valeur de sources, qu’il faut néanmoins soigneusement confronter à d’autres documents [39].
La réserve finale exprime une loi générale du travail de l’historien (confronter les témoignages). Retenons que, sans être parfait ni infaillible, Crétineau-Joly est un auteur généralement sérieux, dont les travaux méritent d’être pris en considération.
Quel crédit doit-on donc accorder aux documents de la Haute Vente qu’il publie ? Leur authenticité n’a, jusqu’ici, jamais été scientifiquement examinée. Émile Poulat note : « Aucun historien n’a encore tenté de repasser sur ses traces [40]. » Cela dit, deux raisons permettent de lui faire confiance :
1. — D’abord, le silence impressionnant qui entoure aujourd’hui ces documents de la Haute Vente. On peut trouver dans le commerce plusieurs livres prétendant fournir un dossier complet sur les rapports entre l’Église et la franc-maçonnerie, et ne disant pas un mot sur Crétineau-Joly, même pour le contredire. Or leurs auteurs insistent au contraire lourdement sur les pseudo-révélations de l’imposteur Léo Taxil, et s’en servent pour discréditer l’opposition catholique à la franc-maçonnerie. Il est évident qu’ils feraient de même avec Crétineau-Joly, s’ils le pouvaient. Pourquoi n’en pas parler s’il est aisément réfutable ?
Pierre Pierrard fait encore plus fort dans son ouvrage Juifs et catholiques français, en ne passant pas la chose entièrement sous silence, mais en la présentant ainsi :
Sous le Second Empire, alors que la « question romaine » s’envenimait, les catholiques français et italiens accréditèrent le bruit selon lequel le complot dirigé contre la papauté était mené secrètement par un certain « Piccolo Tigre » (le petit Tigre), un juif franc-maçon [41].
Et rien de plus sur le sujet.
Voyez comme c’est habile : on dissimule d’abord le nom de Crétineau-Joly et les documents qu’il publie : il ne s’agit plus que d’une rumeur, un « bruit », anonyme et vagabond. On en déforme d’autre part le contenu essentiel, réduit à un nom visiblement inventé (« Piccolo Tigre ») et à une accusation antisémite (le meneur est juif) ; autrement dit : une simple élucubration d’irrécupérables antisémites. Or :
• le nom « Piccolo Tigre » est purement accidentel puisqu’il s’agit d’un pseudonyme que Crétineau-Joly donne pour tel. C’est Pie IX qui avait demandé que les noms véritables soient tenus cachés, craignant que la dénonciation nominale de trop puissants personnages n’envenime une situation déjà difficile pour l’Église ;
• d’autre part « Piccolo Tigre » est bien juif, mais il n’est pas le meneur principal du complot. Le meneur est un seigneur romain : « Nubius ». Il est donc mensonger de réduire les révélations de Crétineau-Joly à une accusation antisémite ;
• car l’essentiel, ce sont, bien sûr, toutes les précisions données sur l’organisation, le fonctionnement, les buts et les moyens de la Haute Vente. Or non seulement Pierre Pierrard ne dit pas un mot de tout cela, mais il en nie même implicitement l’existence, par la façon dont il présente les choses.
Le procédé est-il vraiment honnête ?
Signalons enfin que ni le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique ni le Dictionnaire de théologie catholique ne consacrent de notice à Jacques Crétineau-Joly. Le DTC se contente, dans ses Tables, de renvoyer à la notice de l’encyclopédie Catholicisme [42]. Or, si celle-ci contient, avec quelques commentaires, la liste des principaux ouvrages de Crétineau, on note avec surprise que l’un d’entre eux est entièrement passé sous silence, et c’est précisément : L’Église Romaine en face de la Révolution. Pas un mot sur ce livre, ni sur les documents de la Haute Vente. Curieux oubli.
2. — Toutefois la raison la plus importante, celle qui est pratiquement décisive, c’est l’appui explicite donné par Pie IX au livre de Crétineau-Joly. Comment imaginer (surtout lorsqu’on connaît les relations antécédentes de Crétineau avec Pie IX, qui furent parfois assez tendues) que le Saint-Siège n’ait pas contrôlé ses dires sur un sujet aussi brûlant ? Ou, pire, qu’il ait cautionné la publication d’un faux ?
Il est vrai que certains auteurs du XIXe siècle n’avaient pas autant que les universitaires actuels le culte de l’exactitude matérielle des citations ; qu’ils en prenaient parfois à leur aise avec les virgules, voire avec les points de suspension. Mais il demeure qu’ils étaient capables de distinguer ce qui était dans les textes qu’ils citaient et ce qui n’y était pas. On peut donc penser que Crétineau-Joly était capable d’en faire autant et, a fortiori, les fonctionnaires pontificaux.
Or il est remarquable que Pie IX, dans le bref qu’il a adressé le 25 février 1861 à Crétineau-Joly, le loue spécialement pour les documents qu’il publie :
Cher fils, salut et bénédiction apostolique,
Vous avez acquis des droits particuliers à Notre reconnaissance lorsqu’il y a deux ans vous avez formé le projet de composer un ouvrage naguère achevé et de nouveau livré à l’impression, pour montrer par les documents [43] cette Église Romaine toujours en butte à l’envie et à la haine des méchants. (…) Aussi est-ce avec bonheur que nous avons reçu les exemplaires dont vous Nous avez fait hommage et, de cette très affectueuse attention, Nous vous rendons de justes actions de grâces [44].
On peut donc dire, avec Mgr Lefebvre, que, par ce bref, « Pie IX a consacré l’authenticité de ces documents [45] » cités par Crétineau-Joly. Et conclure :
Ces lettres sont absolument effarantes et, si les papes ont demandé qu’on les publiât, c’est pour que les fidèles sachent la conspiration ourdie contre l’Église par les sociétés secrètes ; qu’ils en connaissent le plan et soient prémunis contre son éventuelle réalisation [46].
Fiabilité documentaire de Mgr Delassus
Nous avons longuement développé l’étude de la fiabilité de Barruel et Crétineau-Joly, car ils sont véritablement à la base de la démonstration de Mgr Delassus. Il faudrait bien sûr, pour être exhaustif, étudier de près la fiabilité de tous les autres auteurs qu’utilise Mgr Delassus, à commencer par les deux plus connus : le P. Nicolas Deschamps [47] et son continuateur Claudio Jannet [48] ; puis Gougenot des Mousseaux [49], etc.
Les limites de cette étude ne nous permettent pas d’entreprendre ce travail. Contentons-nous de noter que la science historique a pu faire des progrès depuis ces écrits du XIXe siècle, particulièrement sur la question compliquée des origines de la franc-maçonnerie. On pourra donc, sur ce point en particulier, consulter utilement des auteurs plus récents [50]. Mais cette réserve n’atteint aucunement l’honnêteté des auteurs susnommés.
Mgr Delassus d’ailleurs – contrairement à ce qu’on a parfois prétendu – sait faire la part des choses et présenter avec prudence les faits dont l’authenticité est contestée. Voici par exemple ce qu’il dit de la Charte de Cologne (1535) :
N. Deschamps donne des preuves de l’authenticité de cette charte. Disons qu’elles ne sont point acceptées par tous. Claudio Jannet les admet. Le document se trouverait en original dans les archives de la mère-loge d’Amsterdam, qui conserve, dit-on, aussi l’acte de sa propre constitution, daté de 1519 [51].
Soulignons également que Mgr Delassus fut un des rares à ne pas se laisser duper par les prétendues révélations maçonniques de Diana Vaughan, dans les années 1890 [52]. Preuve qu’il n’était pas si naïf qu’on veut le faire croire.
Cependant, Mgr Delassus manque parfois matériellement aux règles qui sont, en notre XXe siècle, celles de l’érudition universitaire : il se permet de temps en temps d’abréger, sans prévenir le lecteur, les textes qu’il cite, et il ne donne pas toujours ses références de façon complète. Il n’hésite pas à changer quelques mots de la citation pour qu’elle s’intègre plus facilement dans la construction de sa phrase, etc [53].
C’est chez lui de la rapidité, jamais de la malhonnêteté, et cela n’atteint donc pas la valeur démonstrative de ses travaux. Mais ses adversaires s’en sont servi pour déconsidérer son œuvre.
Eux-mêmes, en l’occurence, faisaient cependant ce dont ils accusaient le chanoine de Lille : affirmant de façon générale et universelle que Mgr Delassus fausse ses citations, ils n’ont cependant jamais pris la peine de présenter, références à l’appui, un passage dans lequel une citation inexacte aurait faussé une démonstration [54].
Sur la valeur documentaire de La Conjuration antichrétienne, notre conclusion sera donc triple :
1) d’abord, cette valeur est certaine. Mgr Delassus s’appuie sur des auteurs qui méritent confiance, et lui-même mérite confiance.
2) Cela ne le rend, bien sûr, ni infaillible ni parfaitement conforme aux règles actuelles de la critique historique. On peut donc espérer que paraîtra un jour une édition critique de La Conjuration antichrétienne où toutes les références auront été vérifiées, complétées et, éventuellement, rectifiées. Ce travail, redisons-le, est souhaitable. Mais est-il pour autant nécessaire ? Non. L’œuvre telle qu’elle est actuellement offre suffisamment de garanties pour être prise en considération. Et il est probable que ceux qui tirent aujourd’hui prétexte de la faiblesse de son appareil critique pour la refuser la refuseraient également avec cet appareil critique. Il y a un exemple analogue dans l’Évangile : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas persuadés [55]. »
3) Au demeurant, cet aspect historique, documentaire, de La Conjuration antichrétienne n’est, à notre avis, pas le principal. Plus importante nous semble être la vision théologique dans laquelle s’inscrivent ses analyses historiques, et la préface nous confirme dans cette vue :
L’auteur ne s’est point arrêté à rechercher les origines de la secte ; il ne s’est point attaché à l’étudier aux points de vue divers où d’autres publicistes se sont placés. Ce qu’il a voulu mettre en lumière, c’est la part d’action que la secte judéo-maçonnique a dans la guerre livrée à l’institution catholique et à l’idée chrétienne, et le but de cette guerre. Ce but est d’arracher l’humanité à l’ordre surnaturel fondé sur la Rédemption du divin Sauveur et de la fixer définitivement dans le naturalisme [56].
La fiabilité documentaire de l’œuvre de Mgr Delassus étant établie, il faut donc se pencher sur cet aspect, pour reconnaître dans La Conjuration antichrétienne une des synthèses les plus détaillées que nous ayons sur l’action et la nature de la Contre-Église.
Théologie de la Contre-Église
« L’histoire des luttes religieuses, sous quelque forme que ces luttes se produisent, ne peut se comprendre qu’à la condition de remonter aux vérités théologiques » écrivait en 1911 l’abbé Albert Michel, dans un article des Questions ecclésiastiques où il présentait l’œuvre de Mgr Delassus [57].
C’est bien ce qu’a fait Mgr Delassus. Son ouvrage est éclairé par la théologie, et c’est précisément ce qui en fait l’intérêt constant, même si, nous l’avons dit, la connaissance de l’ennemi a pu progresser sur nombre de points particuliers depuis le début du vingtième siècle.
Quelles sont les lignes fondamentales de cette théologie de la Contre-Église élaborée par Mgr Delassus ? Sur ce point, partisans et adversaires de Mgr Delassus (si l’on sait faire, chez ces derniers, la part de la caricature) se révèlent à peu près d ’accord. Le premier ouvrage de Mgr Delassus, L’Américanisme et la conjuration antichrétienne, était ainsi caricaturé par un de ses adversaires, lors de sa parution (1899) :
(...) Il y a une conjuration antichrétienne, constituée par les francs-maçons, les juifs, les protestants, les prêtres curieux de la nouvelle exégèse, les prélats libéraux américains et les abbés démocrates [58].
De son côté, dans sa thèse sur l’abbé Lemire, Jean-Marie Mayeur affirme :
Francs-maçons, juifs, démocrates chrétiens sont aux yeux de l’abbé Delassus des expressions maléfiques de l’esprit de la révolution [59].
Si l’on fait la part de la caricature, qui amalgame à plaisir ce que le chanoine de Lille a soigneusement distingué, on retrouve bien dans ces deux phrases les trois thèmes principaux de l’ouvrage de Mgr Delassus :
• 1) il existe une conjuration antichrétienne, animée par l’esprit de la révolution ;
• 2) francs-maçons, juifs, protestants sont, à des degrés divers, agents de cette conjuration ;
• 3) les démocrates-chrétiens, les libéraux et les modernistes en sont les complices à l’intérieur de l’Église.
Si l’on se tourne maintenant vers les amis de Mgr Delassus et que l’on parcourt, par exemple, l’article où l’abbé Albert Michel s’employait à présenter son œuvre, on trouve bel et bien ces trois idées, et dans le même ordre. Citons l’abbé Michel :
• 1) « L’idée d’une conjuration antichrétienne domine toute l’œuvre. (…) »
• 2) « La franc-maçonnerie est l’âme de la conjuration antichrétienne. (…) A la tête de la conjuration, c’est la MMM qui se retrouve. (…) »
• 3) « Sous le couvert de “démocratie”, la secte cherche avant tout à isoler l’homme des conditions normales dans lesquelles, selon l’ordre surnaturel voulu par Dieu, il doit vivre sa vie terrestre. (…) Mgr Delassus expose, avec une netteté et une exactitude dignes d’un grand théologien, pourquoi et comment le Sillon a péché [60]. »
Pour comprendre l’importance et l’actualité de ces trois idées-forces développées par Mgr Delassus, il n’est rien de tel que de voir la façon dont elles sont combattues par ses adversaires. En la matière, le plus significatif n’est pas tant la haine féroce avec laquelle ils mènent la lutte – quoiqu’elle soit nettement révélatrice –, mais bien le mode de combat employé : ils ne s’efforcent guère d’argumenter, de plaider et de débattre victorieusement, mais ils s’emploient au contraire à étouffer le débat lui-même. Aucune réponse détaillée à l’argumentation de Mgr Delassus : il s’agit seulement d’empêcher les gens de l’entendre, en criant plus fort que lui.
Dans ces circonstances, peu importe, évidemment, ce que l’on crie. Toutefois, pour se donner quelque apparence de logique et déguiser autant que possible leurs vociférations en arguments rationnels, nos libéraux s’efforcent de leur donner une sonorité articulée et, même, de les répartir en trois catégories distinctes, qui puissent être opposées en bon ordre aux trois idées-forces de Mgr Delassus :
• quand celui-ci parle de l’existence du complot (première idée-force), on répond en criant : « Au fou ! » ;
• lorsqu’il aborde la question des agents de ce complot (deuxième idée-force), on vocifère : « Au raciste ! » ;
• lorsqu’il se penche enfin sur les complices à l’intérieur de l’Église (troisième idée-force), on hurle : « Au terroriste ! »
En même temps que les trois thèmes développés par Mgr Delassus, ce ne sera donc pas perdre son temps que d’examiner la façon dont ses adversaires y répondent. C’est un véritable aveu.
Première idée-force : l’existence du complot
Première grande vérité théologique rappelée par Mgr Delassus : il existe un complot contre l’Église.
Vérité théologique ? Oui, et Mgr Delassus le prouve abondamment, en citant notamment la sainte Écriture, saint Augustin et l’enseignement des papes.
Dès la Genèse, Dieu dit au serpent : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité » (Gn 3, 15).
Mgr Delassus cite ce passage à la page de dédicace de son livre. Il le commente plus loin :
Par ces mots semen tuum, (…) Dieu n’a pu signifier une génération charnelle. Satan n’en a point et ne peut en avoir. Parmi les êtres immatériels, Dieu seul engendre un Fils. C’est donc d’une autre paternité et d’une autre filiation qu’il est ici question : paternité et filiation morales fondées sur la ressemblance et l’adoption. Il y a des fils du diable qui procèdent de lui en tant qu’il les entraîne dans le péché, et qui sont ses fils par la ressemblance que le péché leur donne avec lui. « Vous avez le diable pour père, a dit Notre-Seigneur aux juifs, et vous accomplissez les désirs de votre père [61]. »
Mgr Delassus passe ensuite du premier livre de la Bible au dernier : celui de l’Apocalypse, où l’on trouve mention détaillée du combat entre les deux cités :
Cette lutte est universelle. Partout on la voit d’individu à individu entre hommes, de chrétiens à démons, entre esprits, et en même temps de cité à cité, de la cité de Dieu à la cité du monde dont Lucifer est le prince. Partout et toujours l’enjeu est le même : le surnaturel [62].
Il cite aussi le psaume 2, le psaume du Christ-Roi, qui expose précisément le complot des grands et la révolte des nations contre le Christ – puis la victoire du Christ sur les révoltés [63].
On a reconnu également le thème des deux cités, développé par saint Augustin, que Mgr Delassus cite aussi : « Deux amours ont bâti deux cités ; l’amour de Dieu poussé jusqu’au mépris de soi a bâti la cité céleste, l’amour de soi poussé jusqu’au mépris de Dieu a bâti la cité du diable [64]. »
On retrouve enfin la dernière proposition condamnée par Pie IX dans le Syllabus, et par laquelle Mgr Delassus inaugure le premier chapitre de son ouvrage :
Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne [65].
Il existe donc une civilisation moderne qui est non seulement distincte de la civilisation chrétienne, mais encore en guerre avec elle – puisqu’il est question de réconciliation. Pie IX condamne cette réconciliation, ce qui nous apprend d’une part qu’il y a malgré tout un risque de transaction, de réconciliation apparente – et cela dévoile la puissance de séduction de la civilisation moderne que Pie IX dénonce aussi comme celle du « progrès » et du libéralisme –, et d’autre part que la réconciliation ne peut en aucun cas être acceptée – ce qui prouve le caractère intrinsèquement pervers de cette nouvelle civilisation.
On aperçoit ici toute la richesse de la dernière proposition du Syllabus, et l’on comprend que Mgr Delassus l’ait choisie comme point de départ de son œuvre. Il peut bâtir dessus son premier chapitre, intitulé « Les deux civilisations » et partir enquêter sur les origines de cette « civilisation moderne » dénoncée par le pape : son histoire, depuis la Renaissance jusqu’à la séparation de l’Église et de l’État, occupe tout le premier volume de son ouvrage.
• Réponse des libéraux : « Au fou ! »
L’existence d’une conjuration menée par des sectes occultes contre l’Église catholique est plusieurs fois affirmée par les papes. L’insistance avec laquelle ils se sont employés, dès 1738, et jusqu’à Vatican II à dénoncer ces ennemis et leurs manœuvres est tout à fait remarquable [66]. Ils n’ont pas plus hésité que Mgr Delassus à employer le mot conjuratio (conjuration) pour désigner ces menées antichrétiennes (voir notamment Ecclesiam a Jesu Christo, de Pie VII, le 13 septembre 1821, et Humanum Genus de Léon XIII, le 20 avril 1884, sans compter tous les endroits où sont employés des mots synonymes).
Satan étant le père du mensonge [67] et le prince des ténèbres [68], son action est nécessairement rampante ou déguisée, souterraine, occulte. L’Évangile nous décrit d’ailleurs l’intervention nocturne du semeur d’ivraie [69] et nous met suffisamment en garde contre les faux christs et les faux prophètes [70], ou les loups rapaces recouverts de peaux de brebis [71], pour qu’il soit bien clair que l’ennemi n’attaque pas toujours drapeau en tête et à visage découvert.
Tout cela devrait être évident, et pourtant l’expérience prouve qu’aujourd’hui beaucoup de catholiques, même pieux et zélés, n’en ont guère conscience. Mieux encore, certains semblent aussi allergiques à l’idée de « complot anti-chrétien » que les rationalistes du XIXe siècle l’étaient à celle de « miracle ». La possibilité même en est a priori exclue : à les entendre, ce n’est pas de la théologie que relève la thèse du complot, mais bien plutôt de la psychiatrie. Alec Mellor, l’avocat “catholique” des francs-maçons l’a d’ailleurs dit clairement :
Je nomme anti-maçonnerie un certain type de gauchissement intellectuel et de paresse, tendant à expliquer systématiquement tout, mais plus spécialement les malheurs d’un pays, par la franc-maçonnerie. C’est un mono-idéisme de type obsessionnel, doublé d’un genre pseudo-littéraire. L’intérêt commercial peut y trouver son compte, mais beaucoup plus souvent ce qui s’y retrouve est un état d’esprit de peur, de haine et de persécution. C’est une psychose. La franc-maçonnerie n’est que son thème. Il ne diffère que par sa coloration d’autres psychoses, dont deux au moins sont bien connues en psychiatrie, la psychose anti-jésuitique et la psychose antisémite [72].
Émile Poulat reprend plus habilement la même idée dans sa contribution à l’ouvrage L’Antimaçonnisme catholique [73] :
L’objectivité et la positivité sont nos frêles esquifs sur un océan agité qui porte à tous les rêves, à tous les phantasmes, à tous les délires. En société, il est toujours difficile de savoir où l’on en est et ce qui se prépare. La catastrophe, c’est ce qui arrive à l’improviste ; le complot, c’est ce qui couve dans l’ombre. C’est pourquoi le complot peut expliquer la catastrophe. (…)
Le complot n’est donc pas une idée neuve, mais, depuis la Révolution française, c’est une idée renouvelée, élevée à la puissance deux. Il visait le pouvoir, l’autorité publique. Désormais, il s’attaque à l’ordre social. (…) De ce fait, tous ceux qui ne sont pas impliqués dans le complot – le plus grand nombre, par définition – peuvent se sentir légitimement inquiets et donner à leur inquiétude les mille et une formes imaginables.
A dire vrai, de façon délibérément ambivalente, la réalité nous terrorise. Avec le complot subversif de l’ordre social au nom de son désordre incurable et intolérable, ou d’un ordre meilleur à instaurer, s’ouvre un chapitre inédit dans cette longue « histoire de la peur », chère à Jean Delumeau. (…)
Le propre des peurs est qu’elles se nourrissent d’elles-mêmes. Tout vient à point pour les justifier, mais rien ne suffit à les éradiquer. (…)
Le grand complot, c’est une gigantomachie, un combat titanesque où la médiocrité des adversaires si souvent dénoncée renvoie toujours à un adversaire suréminent dans son être collectif : juif, maçon, ou protestant quand on est catholique, et plus tard bolchevique, métèque si l’on est maurrassien, intégriste ou fondamentaliste ailleurs. Les exemples ne sont pas exhaustifs : l’essentiel est de voir grand et de ne pas craindre la contradiction. L’imaginaire peut déraisonner, mais il raisonne toujours abondamment, avec un souci inlassable de preuves, de citations et d’arguments [74]. (…)
On voit d’emblée l’intérêt d’une telle explication qui permet de tout écarter en bloc, sans prendre la peine de répondre à rien. Vous fournissez des preuves, des textes, des références ? Au lieu de les examiner, on les brandit comme un nouveau symptôme caractéristique de la psychose dont vous êtes atteint, une nouvelle preuve de votre « mono-idéisme de type obsessionnel ».
Le procédé peut paraître facile. Il fonctionne pourtant, et depuis près d’un siècle. En 1899, déjà, pour réagir à la publication de L’Américanisme et la conjuration antichrétienne, George Fonsegrive ne trouve pas de meilleure réfutation et déclare, avec le sérieux d’un médecin portant son diagnostic :
Il faut véritablement avoir l’esprit très malade pour oser, en quatre cents pages, soutenir qu’il y a une conjuration antichrétienne, constituée par les francs-maçons, les juifs, les protestants, les prêtres curieux de la nouvelle exégèse, les prélats libéraux américains et les abbés démocrates [75].
La même année, l’un des principaux leaders de l’américanisme, Mgr Ireland, traite le chanoine Delassus de cas « pathologique ». Citons son interview par un journaliste du Figaro :
– Quelque évêque, quelque prêtre, ou même quelque laïc américain répondra-t-il aux extravagances du chanoine Delassus ?
– Ah ! Dieu non ! Nous avons autre chose à faire… En Amérique, on ne raisonne pas avec les malades de cette sorte ; on les envoie à l’hôpital [76] !
Suffit-il donc de crier : au fou ! pour disqualifier un auteur ?
Certes il existe réellement des psychoses du complot, et des persécutés imaginaires ; on sait aussi qu’en période de guerre certaines personnes voient des espions partout ; il est également vrai que certains auteurs catholiques ont outré la thèse du complot, l’étendant démesurément sans preuves ni nuances, et voulant tout expliquer par elle. Mais il est un moyen d’éviter cette exagération : c’est de juger sur pièces, de peser les preuves et d’examiner les documents. Or c’est précisément ce que refusent les opposants à la thèse du complot. A les croire, le complot relève par définition de la psychose, et quiconque cherche à argumenter à ce sujet ne fait que manifester davantage la gravité de son état pathologique : cette sorte de fous, c’est bien connu, a « un souci inlassable de preuves, de citations et d’arguments ».
On pourrait, suivant la même logique, déclarer que l’espionnage n’existe pas, puisque certaines personnes ont vu des espions partout ; ou que la maladie n’est qu’une fiction, puisqu’il y a des malades imaginaires, etc. Mais les libéraux ne s’embarrassent guère de logique : le tout est de crier plus fort que l’adversaire.
• Complot ou complots ?
Juger sur pièces, en distinguant soigneusement ce qui est prouvé, ce qui est probable et ce qui est purement hypothétique ou imaginaire : telle doit être la méthode de travail du spécialiste de l’ennemi, et c’est sur la fidélité à cette méthode, non sur des préjugés d’ordre psychologique, que la valeur de ses ouvrages doit être jugée.
Mgr Delassus a-t-il respecté ce critère ? Dans l’ensemble, oui, très certainement. On ne peut en tout cas l’accuser de donner, dans son œuvre, une part trop large à l’imagination : tout y est rationnel, mesuré et, le plus souvent, fondé sur des citations.
Il est pourtant une question précise où ses conclusions peuvent donner matière à discussion : celle de l’unité de gouvernement des groupes maçonniques. Existe-t-il, au-dessus des sociétés secrètes, une autorité unique, encore plus secrète, qui, les manipulant toutes à sa guise malgré leurs divergences apparentes, dirige et organise dans l’ombre l’ensemble du complot ? Mgr Delassus fait partie des auteurs qui affirment que oui.
Pour clarifier les choses, distinguons d’emblée l’appareil occulte et le pouvoir occulte (c’est à dire le gouvernement centralisé dudit appareil).
L’existence d’un appareil occulte est incontestable : on sait, depuis l’expérience des Illuminés de Weishaupt et l’étude qu’en a faite Barruel, combien la franc-maçonnerie est perméable, de par sa nature même de société secrète, à l’action de sociétés encore plus secrètes. Travaillant au noyautage des loges allemandes par ses Illuminés, Weishaupt fait à son adjoint Knigge une confidence qui résume bien la question : « Nous saurons leur secret et ils ne sauront pas le nôtre ».
La maçonnerie n’est pas seulement ouverte aux influences occultes, elle doit, de par son mode même d’organisation, les attirer comme un appel d’air. Et de fait, nous savons que chez elle une organisation occulte double l’organisation administrative apparente [77]. L’existence d’arrière-loges plus secrètes que les loges « de base » n’est plus à prouver. La question est de savoir jusqu’où l’on va comme cela et, en particulier, s’il existe, au sommet, une direction unique coiffant toute la pyramide secrète.
Copin-Albancelli, qui avait été franc-maçon, fut le premier à développer cette idée d’un pouvoir occulte unique dirigeant toutes les Loges, même celles qui, en apparence, s’opposent le plus entre elles. Il n’avait pas de preuve absolue, mais se fondait sur deux faits d’expérience :
— premier constat (et que Copin-Albancelli a pu faire personnellement) : on trouve dans les basses loges le système du cloisonnement et de la direction occulte, de niveau en niveau. Dans ces conditions, pourquoi ce système s’arrêterait-il avant d’atteindre le niveau suprême d’une organisation unique ?
— deuxième constat : il existe une unité d’action entre toutes les organisations maçonniques qui se sont succédé, sans lien apparent, depuis les Rose-Croix, les Illuminés de Bavière, les conjurés de la Haute Vente italienne, etc. Toutes ont travaillé à la destruction du catholicisme et à l’avènement d’un ordre mondialiste. L’inspiration identique qui apparaît clairement dans tous ces groupes apparemment distincts n’est-elle pas la preuve d’une unité cachée ?
Mgr Delassus suit, sur ces points, les raisonnements de Copin-Albancelli [78]. Il affirme que la franc-maçonnerie a été fondée et demeure actuellement dirigée par ce qu’il nomme et définit « le pouvoir occulte, c’est-à-dire le gouvernement secret qui dirige la MMM vers les destinées auxquelles elle se croit appelée depuis tant de siècles et qu’elle compte atteindre de nos jours [79] ».
Opinion extrême et qui prête flanc à la critique. Sans prétendre traiter à fond cette question complexe [80], contentons-nous d’observer qu’il n’est pas nécessaire d’admettre l’existence d’une direction unique humaine pour rendre compte de la continuité d’inspiration et d’action que l’on retrouve dans les différentes sectes. L’action démoniaque suffit à l’expliquer, surtout si l’on admet que l’initiation maçonnique (et même : l’initiation occultiste en général, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des loges) met, dans une certaine mesure, le sujet qui l’accepte sous l’influence du démon. Renvoyons sur ce sujet à l’étude d’Antoine de Motreff : Qui a inspiré René Guénon ? Réflexions, à la lumière de la théologie thomiste, sur l’influence spirituelle reçue lors de l’initiation [81].
Il est donc possible d’estimer que, sur ce point particulier, Mgr Delassus a trop suivi Copin-Albancelli. Quoiqu’il en soit, cela n’ôte rien à la valeur générale de sa démonstration ni surtout à l’éclairage théologique qu’il jette sur la nature et la tactique de l’ennemi.
Deuxième idée-force : les agents de la conjuration
Tant que Mgr Delassus se contente d’affirmer l’existence d’une conjuration antichrétienne, on se contente de le traiter de fou. Dès qu’il se penche sur les agents de cette conjuration, la clameur monte d’un ton : on se met à crier au raciste (ce qui implique une aggravation : le raciste étant, en quelque sorte, un fou dangereux. D’autant plus que, dans le vocabulaire contemporain, le terme d’antisémite est devenu à peu près synonyme de complice du génocide hitlérien, c’est-à-dire, en un mot, d’assassin).
Pierre Pierrard n’hésite pas à écrire :
L’antisémitisme de Mgr Delassus est primaire, direct, comme celui d’un Barbier, d’un Desportes, d’un Drumont ; (…) il est, au fond, foncièrement raciste. Derrière chaque moderniste, chaque franc-maçon, chaque démocrate – celui-ci fût-il prêtre –, Delassus croit reconnaître l’ombre grotesque du juif au nez crochu [82].
C’est totalement faux. Nous avons déjà souligné la malhonnêteté avec laquelle Pierre Pierrard traite l’abbé Barbier d’« antisémite professionnel ». Peut-être, entraîné par son élan, et aveuglé par sa bonne conscience de pourfendeur d’antisémites, ne se rend-il pas bien compte de la portée de ses dires, mais il est indéniable qu’il déforme ici considérablement la réalité.
• D’abord parce qu’il assimile l’antisémitisme de Delassus à celui de Drumont, juste après s’être employé, dans les premiers chapitres de son livre, à présenter Drumont comme un être principalement mû par la haine.
• Ensuite parce que, pour appuyer ses dires, il prête à Mgr Delassus un langage, des images, une façon de présenter les choses très éloignés des habitudes de pensée et de style de ce dernier :
Derrière chaque moderniste, chaque franc-maçon, chaque démocrate – celui-ci fût-il prêtre –, Delassus croit reconnaître l’ombre grotesque du juif au nez crochu [83].
Bien sûr, P. Pierrard ne s’appuie sur aucune citation, ne donne aucune réference précise. Et de fait, il suffit de feuilleter La Conjuration antichrétienne pour voir combien Mgr Delassus est éloigné de ce qu’on lui prête ici. « L’ombre grotesque du juif au nez crochu » que Pierre Pierrard évoque avec tant de complaisance appartient peut-être au vocabulaire courant de Drumont ; pas à celui de Mgr Delassus.
• Enfin, ultime étape de la falsification : Mgr Delassus serait antisémite parce que foncièrement raciste. Pierre Pierrard n’a-t-il donc pas lu les belles pages 1115-1117 de La Conjuration antichrétienne, qui font un magnifique éloge de la race juive (race de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, des douze apôtres, ...) et suffisent à réduire à néant ses misérables calomnies ?
C’est toujours la même méthode de combat. On commence par prêter des motivations et des sentiments inavouables à son adversaire. Puis, par le fait même, on s’estime dispensé de toute réfutation précise. Aucune argumentation, aucune discussion d’idées : on se contente de salir. Exemple-type de cette charité libérale qui, pour fuir la discussion doctrinale ou la simple constatation des faits, répète à tout propos « Pas de polémique ! » et qui, dans le même temps, s’emploie à noyer ses adversaires dans la calomnie.
Pourtant Pierre Pierrard donne lui-même dans son livre les éléments permettant de réfuter ses noires allégations. Il cite par exemple une phrase écrite en 1894 par Mgr Delassus dans La Semaine religieuse de Cambrai :
L’antisémitisme doit être une seule et même chose avec le catholicisme, en ce sens que nous devons combattre les juifs, comme les francs-maçons, comme les socialistes, comme les anarchistes, pour la défense de la société civile, de la patrie et de la croix de Jésus-Christ [84].
Cette citation montre bien quel était en réalité l’« antisémitisme » de Mgr Delassus et, par le fait même, démolit (sans qu’il semble s’en rendre compte) la thèse de Pierre Pierrard.
Si Mgr Delassus s’oppose au judaïsme comme il s’oppose à la franc-maçonnerie, au socialisme et à l’anarchisme, il est en effet évident qu’il entend s’opposer à une doctrine, à un système de pensée et de vie, et non à une race – car on n’a jamais entendu dire jusqu’ici que les socialistes ou les anarchistes constituassent une race à part.
Dans le vocabulaire contemporain (et encore plus depuis Hitler) le terme « antisémitisme » a pris le sens (évidemment non chrétien) de « haine des juifs ». C’est en ce sens que l’antisémitisme a été condamné par le Saint Office (décret du 25 mars 1928). Il est évident que le mot désigne autre chose lorsqu’il est employé par Mgr Delassus. Il s’est d’ailleurs clairement expliqué sur le sujet et a mis en garde contre la haine que certains Français pourraient avoir contre les juifs [85].
Quel est donc précisément le sens que Mgr Delassus donne au terme antisémitisme ? Nous y reviendrons plus loin. Continuons, pour l’instant, à lire les appréciations de Pierre Pierrard sur Mgr Delassus :
Ce docteur en théologie, face à la question juive, révèle une indigence de pensée, une faiblesse d’informations que l’on retrouve chez la plupart des écrivains ecclésiastiques de son temps. Il n’y a pas, dans cet ouvrage, une seule page originale ; tout sort de l’arsenal unique et rarement enrichi de l’antisémitisme traditionnel : Gougenot, Rohling, Lémann… auxquels se joignent des auteurs plus récents tels Anzias Turenne (de la Revue catholique des institutions et du Droit) et Flavien Bernier [86].
La liste est intéressante, parce qu’on n’y trouve pas Drumont. Pourtant, Mgr Delassus cite quelquefois le célèbre antisémite, mais Pierre Pierrard a raison de ne pas le nommer ici : l’« antisémitisme » de Mgr Delassus (et nous employons le mot entre guillemets pour bien manifester que ce n’est pas l’antisémitisme au sens actuel du mot) est distinct de l’antisémitisme de Drumont – et il n’a rien à voir avec la haine. Le seul nom de Lémann en est bien la preuve.
Lémann, en l’occurence, c’est l’abbé Joseph Lémann surtout, et aussi (mais moins souvent) son frère, l’abbé Augustin Lémann. Deux juifs convertis au catholicisme, que Mgr Delassus, effectivement, cite fort fréquemment. C’est certainement d’eux qu’il tient l’essentiel de sa vision d’Israël. Or, loin d’être haineux pour leurs frères de race, les deux frères Lémann manifestent à leur égard une charité, une pitié, une délicatesse que l’on qualifierait presque d’attendrissantes. Non, vraiment, on ne saurait les mettre, comme semble le faire Pierre Pierrard, dans la liste des disciples de Drumont [87], et encore moins, cela va sans dire, dans celle des précurseurs d’Hitler. A moins bien sûr, d’admettre la célèbre thèse de Jules Isaac selon laquelle le catholicisme est coupable d’antisémitisme par le seul fait qu’il se prétend la vraie religion : car ce faisant (explique Jules Isaac) et particulièrement en essayant de convertir les juifs, il manifeste qu’il croit les juifs dans l’erreur, et il dispense donc à leur égard cet « enseignement du mépris » qui a engendré Hitler ; autrement dit : le seul moyen de ne pas être complice d’Hitler, c’est d’admettre la vérité du judaïsme actuel et de renoncer à condamner son refus du Christ. Le chantage est un peu gros, mais le catholique Pierre Pierrard ne semble pas s’en apercevoir. En tout cas, il est toujours très louangeur pour Jules Isaac.
Pierre Pierrard est également injuste lorsqu’il reproche à Mgr Delassus de n’avoir pas écrit « une seule page originale » sur la question juive. D’abord parce que le volume auquel il se réfère se veut essentiellement documentaire (il rassemble des textes publiés en tant que documents en annexe de La Conjuration antichrétienne [88] ) ; il est donc naturel que Mgr Delassus n’y fasse pas preuve d’originalité.
Ensuite, il y a erreur de perspective : contrairement à ce que semble s’imaginer Pierre Pierrard, la « question juive » n’est pas, pour le directeur de la Semaine religieuse de Cambrai, la question principale. C’est à propos d’un autre thème qu’il en traite (celui de la conjuration antichrétienne) et dans la perspective de ce thème [89].
Les textes qu’il reproduit de l’Alliance israélite universelle, par exemple, ont déjà été publiés par Gougenot des Mousseaux dans son ouvrage Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens [90] – mais au milieu de tout un ensemble de documents assez hétéroclites dont Mgr Delassus a le génie de les sortir, pour en faire une des preuves fondamentales de sa démonstration. Il les utilise déjà en 1899 dans son étude sur l’américanisme, où il ne mentionne presque aucun autre document sur le judaïsme. C’est dire que ce n’est pas leur origine juive qui l’intéresse mais bien le contenu de ces textes, et le plan naturaliste qu’ils révèlent.
Car ces textes, authentiques, sont fort clairs : il s’agit, pour l’Alliance israélite universelle, de pénétrer toutes les religions pour les ramener à leur plus petit dénominateur commun, et réunir ainsi le genre humain autour de ce que Mgr Delassus, à la suite de l’Alliance elle-même, nomme « l’israélitisme humanitaire [91] ».
On voit qu’il ne s’agit ni d’une question de race, ni de l’ensemble des juifs (Mgr Delassus souligne explicitement qu’il n’entend pas mettre en cause tous les fils de Juda [92]), mais uniquement de ce noyau qui, au sein du judaïsme, travaille activement à l’unification religieuse et mondiale de la planète sous l’égide d’une nouvelle religion humanitaire. C’est aux idées et à la propagande de ce groupement que Mgr Delassus entend s’opposer, et c’est cette opposition défensive à une idéologie nettement antichrétienne qu’il appelle antisémitisme [93]. Il n’y a aucun racisme là-dedans.
• La preuve par Pierre Pierrard
C’est en bloc, bien sûr, que Pierre Pierrard rejette les divagations “antisémites” de Mgr Delassus. Il ne conteste aucunement l’authenticité des documents de l’Alliance israélite universelle ; il n’examine pas davantage s’ils ont bien la portée que lui donne Mgr Delassus. Tout cela ne l’intéresse nullement ; il a réussi à épingler sur la poitrine du chanoine de Lille l’étiquette jaune : « raciste », il peut donc se permettre de traiter par le mépris toute sa documentation. L’idée d’un plan visant à unir (et dissoudre) toutes les religions dans un « israélitisme humanitaire » n’est, pour lui, pas même digne de considération.
Eh bien, pour une fois, faisons comme lui. Laissons de côté les documents de l’Alliance israélite universelle et les commentaires qu’en fait Mgr Delassus. Contentons-nous de suivre Pierre Pierrard. L’attitude de ce catholique progressiste n’est-elle pas à elle seule éclairante ? On ne s’étonnera pas, bien sûr, qu’il critique les antisémites. Mais il ne s’en tient pas là : l’œuvre des Pères et Sœurs de Notre-Dame de Sion, pourtant fermement hostile à tout antisémitisme, et entièrement orientée à la charité envers les juifs, lui paraît également critiquable. Elle a le tort de chercher la conversion des juifs ; aussi Pierre Pierrard n’hésite pas à parler de son « prosélytisme indiscret et peu œcuménique [94] ».
Même le Nouveau Catéchisme de 1992, pourtant tout imprégné de Vatican II, ne trouve pas grâce à ses yeux. Certes, concède-t-il :
En ce qui concerne le peuple juif et le judaïsme, le ton est nuancé, généralement bienveillant. Il semble qu’il y ait eu volonté de souligner la judéité de Jésus et de Marie... Bref : un climat incontestablement nouveau, rasséréné.
Mais il enchaîne aussitôt :
Il n’en reste pas moins que ledit catéchisme n’est pas encore au clair en ce qui concerne la théologie de la « substitution » : si on n’y trouve plus le fameux verus Israël, l’Église y est tout de même dénommée : « le nouvel Israël ». Il n’est fait aucune allusion à la Shoah, évènement majeur qui interroge fondamentalement la conscience chrétienne ; ni au retour des juifs sur leur terre [95].
Autrement dit, Pierre Pierrard (catholique, rappelons-le) estime que l’Église doit renoncer à se présenter comme la réalisation des promesses de l’ancien Testament, et cesser de reprocher à la Synagogue son refus du Christ.
On se rappelle alors la dédicace de son livre : « A la mémoire vénérée du grand rabbin Jacob Kaplan ». On se rappelle la note de l’avant-propos précisant que l’auteur considère le grand rabbin Kaplan († 1994) comme son père spirituel. On se rappelle également la déclaration dudit rabbin Kaplan :
Selon notre doctrine, la religion juive n’est pas seule à assurer le salut. Sont sauvés tous ceux qui, n’étant pas juifs, croient au Dieu suprême et ont une conduite morale, obéissant ainsi aux lois dites noachides, celles que le Créateur a prescrites à Noé. (…) C’est uniquement pour les juifs qu’en plus des lois noachides il y a les prescriptions de la Thora, la loi de Moïse, lesquelles ont leur raison d’être dans le projet divin de former un peuple destiné à une action religieuse dans le monde.
L’espérance d’Israël, ce n’est donc pas la conversion du genre humain au judaïsme, mais au monothéisme. Quant aux religions bibliques, elles sont, déclarent deux de nos plus grands théologiens, des confessions qui ont pour tâche de préparer avec Israël l’avènement de l’ère messianique annoncée par les Prophètes. Alors nous souhaitons ardemment travailler en commun à la réalisation de cet idéal essentiellement biblique. (…) Par là nous pourrons hâter l’ère messianique qui sera celle de l’amour, de la justice, de la paix parmi les hommes [96].
On pense enfin à la réunion projetée pour l’an 2 000 par le pape Jean-Paul II sur un certain mont Sinaï. Tout cela n’est-il que pure coïncidence ? Et serait-ce vraiment manifester un « mono-idéisme de type obsessionnel » que de rapprocher ces faits de « l’israélitisme humanitaire » dont Mgr Delassus dénonçait, il y a un siècle, l’infiltration parmi les chrétiens ?
• Une échappatoire ?
Il faut, pour conclure sur cette question de l’antisémitisme, citer un autre adversaire de Mgr Delassus, un autre dénonciateur de son « antisémitisme » : Fadley Lovsky. Dans l’ouvrage Antisémitisme et mystère d’Israël, ce professeur s’attache à prouver que l’antisémitisme des catholiques des XIXe et XXe siècles était une échappatoire (plus ou moins inconsciente), permettant de laisser dans l’ombre les vraies causes du mal qui attaquait l’Église. Il a sur le sujet cette phrase étonnante :
Nous n’avons lu dans les ouvrages de Mgr Delassus, de Mgr Jouin, de Drumont, de Gougenot des Mousseaux aucune hypothèse sur le rapport qu’on pourrait établir entre la décadence de la Chrétienté et les insuffisances spirituelles des chrétiens ; pas une seule fois ces auteurs ne se posent l’angoissant problème de la nature de l’apostasie ; jamais ils ne songent à se demander si la vision chrétienne de l’histoire postule nécessairement la perpétuité d’une chrétienté une fois pour toute définie par le XIIe siècle occidental, ou le césarisme byzantin, ou l’organisation de l’électorat saxon. A force de tempêter, les antisémites du ressentiment ne se sont jamais ménagé ces quelques moments de silence où l’on se demande, en présence de « l’offensive » antichrétienne, si « l’étonnante passivité des conquis n’annonçait pas un mal plus grave, plus profond [97] » [98].
Passage révélateur ; et même triplement révélateur.
• Il semble d’abord indiquer que F. Lovsky n’a pas beaucoup fréquenté les auteurs qu’il attaque. Il n’a trouvé, dans les ouvrages de Mgr Delassus, « aucune hypothèse sur le rapport qu’on pourrait établir entre la décadence de la Chrétienté et les insuffisances spirituelles des chrétiens ». Nous voulons bien le croire sur parole, mais qu’a-t-il donc lu, au juste, de Mgr Delassus ?
Sans doute pas Le Problème de l’heure présente, car Mgr Delassus y aborde clairement cette question. Il donne six conditions du redressement, dont la première est de « se réformer soi-même » ; réforme qui commence, précise-t-il par la conversion du cœur [99]. Mgr Delassus y revient encore abondamment dans la conclusion de son ouvrage, s’inspirant de l’Examen de conscience de Mgr Isoard (1886). F. Lovsky n’a vraisemblablement pas lu non plus Vérités sociales et erreurs démocratiques ou L’Esprit familial, car on y retrouve les mêmes idées (et pour cause : ces deux livres sont des reprises à peine développées de passages du Problème de l’heure présente).
A-t-il lu Les pourquoi de la guerre mondiale ? La Mission posthume de la Bienheureuse Jeanne d’Arc ? Pas davantage, il faut bien le croire, puisque Mgr Delassus y développe encore ces idées (et, dans le premier cas, dès le début de son ouvrage).
A-t-il lu La Conjuration antichrétienne ? Pas de façon suivie, en tout cas, car il n’aurait pas manqué de rencontrer des passages analogues. Mais a-t-il au moins ouvert cet ouvrage ? On en vient même à se demander s’il ne cite pas continuellement Mgr Delassus de seconde main, car il se réfère sans cesse, à son sujet, à un auteur américain : R. F. Byrnes, auteur, en 1950, d’un Antisemitism in Modern France.
• Deuxième constatation : c’est toujours la même méthode de combat.
Fadley Lovsky se désintéresse totalement des faits et des arguments rationnels par lesquels Mgr Delassus justifie ses thèses ; ceux-ci semblent n’avoir aucune importance. En revanche, il s’attarde longuement sur les motifs psychologiques qui sont (selon lui) à la base de l’attitude de Mgr Delassus [100] : ressentiment, volonté de trouver un bouc émissaire (une échappatoire), etc.
L’agit-prop communiste emploie exactement les mêmes méthodes : ne jamais attaquer de front une argumentation logique et rationnelle, mais mettre en cause les intentions de celui qui la développe. Les communistes, il est vrai, ne croient pas à la vérité. Mais les libéraux qui emploient les mêmes méthodes, y croient-ils encore ?
• Enfin, et surtout, la réflexion de F. Lovsky va nous permettre, par contraste, de montrer toute la valeur théologique de l’étude de Mgr Delassus. Que reproche-t-il en effet au chanoine de Lille (et à ses semblables) ? D’avoir mal compris l’offensive antichrétienne qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle. D’avoir mal analysé la crise que connaît le christianisme de l’époque contemporaine. D’avoir méconnu les véritables causes de la déchristianisation.
Au lieu d’examiner leurs propres responsabilités, les chrétiens ont voulu reporter sur autrui la responsabilité de leurs malheurs. D’où le mythe du complot, qui naît de l’échec de la Contre-Réforme :
Le gigantesque effort de purification ou de raidissement du XVIe siècle s’est montré incapable de restaurer la chrétienté. Alarmés de cette décadence, ou, tout au moins, ici et là, de cette menace, les chrétiens ont poursuivi un travail inconscient d’idéalisation d’un passé qui leur était cher, et pour lequel ils éprouvaient une nostalgie d’autant plus vive qu’il leur semblait plus parfait. Mais on ne pouvait se contenter de constater l’évolution qui attaquait les chrétientés les plus différentes, les unes après les autres : il est naturel qu’on en ait recherché la cause et les responsables, et il est notoire qu’en pareil cas, on découvre les coupables plutôt autour de soi qu’en soi-même : « Au lieu de reconnaître dans les épreuves et les épouvantes de l’histoire la visitation de Dieu et d’entreprendre les tâches de justice et de charité requises par cela même, [la conscience chrétienne] se rabat sur des fantômes de substitution concernant une race entière ; (...) et, en donnant libre cours à des sentiments de haine qu’elle croit justifiés par la religion, elle se cherche à elle-même une espèce d’alibi [101] » [102].
Lovsky, on le voit, conclut en citant Maritain, cela a l’avantage d’indiquer clairement la couleur (mais le passage cité plus haut nous avait déjà mis sur la voie, on y trouvait une allusion au thème de la nouvelle chrétienté, cher à Maritain). Par le fait même on devine où l’auteur veut nous entraîner : pour reconnaître dans l’histoire « la visitation de Dieu », il va falloir découvrir l’inspiration fondamentalement chrétienne de la Révolution de 1789. Ce sont la médiocrité et la frilosité des chrétiens qui ont tout gâché. Au lieu de se mettre aux premiers rangs du combat pour la liberté civile et l’égalité sociale, ils ont méconnu l’avènement de ces fruits temporels de l’Évangile, et laissé les anticléricaux s’en emparer. D’où la déchristianisation ; le complot n’est qu’un prétexte invoqué après coup par les catholiques pour se dissimuler à eux-mêmes leur propre responsabilité.
On a bien, en présence, deux visions des choses. Toutes deux partent du même constat : l’apostasie progressive des nations chrétiennes. Fadley Lovsky reproche à Mgr Delassus de n’avoir jamais réfléchi sur la nature de cette apostasie. On pourrait dire au contraire qu’il n’a pas fait autre chose dans La Conjuration antichrétienne. Seulement, il est parvenu à des conclusions opposées à celles du professeur Lovsky, et celui-ci ne peut admettre qu’une telle divergence soit basée rationnellement : si Mgr Delassus pense différemment de lui, c’est qu’il ne réfléchit pas, voilà tout.
Pourtant, constat intéressant, Fadley Lovsky et Henri Delassus sont d’accord sur un point : cette évolution du monde moderne brisant le cadre de la chrétienté a un caractère apparemment inéluctable : on y sent à l’œuvre une force supra-humaine. Mais, à partir de là, les appréciations divergent. Dans la ligne maritainiennne, ce mouvement est celui du progrès de l’humanité, positivement voulu par Dieu, même si, à cause des maladresses des chrétiens, il en vient parfois à s’opposer à l’Église. On saisit alors quelles sont les « insuffisances spirituelles des chrétiens » dont veut parler Fadley Lovsky : la méconnaissance d’un certain « sens de l’histoire » ; et l’on comprend pourquoi il reproche à Mgr Delassus de n’en pas tenir compte.
Car ce dernier, au contraire, voit dans l’évolution qui se dessine depuis la fin de la chrétienté l’intervention manifeste du Malin. C’est toute la troisième grande partie de La Conjuration antichrétienne, la mieux fondée en théologie, et que l’auteur intitule Solution de la question [103]. Il montre que, depuis l’origine (c’est-à-dire depuis la révolte de Lucifer), le problème fondamental est celui du naturalisme : la résistance de la nature orgueilleuse au don de la grâce surnaturelle.
La conjuration antichrétienne est donc essentiellement caractérisée par ce naturalisme, mais qui se manifeste depuis la fin du XIIIe siècle sous une forme nouvelle : celle de l’apostasie. Mgr Delassus retrace les grands assauts de Satan contre l’Église : les premières persécutions, les grandes hérésies, l’islam, puis il montre que nous sommes aujourd’hui à l’étape de la « tentation de la chrétienté [104] », qu’il rapproche de la tentation que dut subir le Christ lui-même [105].
Faut-il incriminer les « insuffisances spirituelles des chrétiens » ? Oui, certainement, mais dans la mesure, précisément, où ils perdent de vue leur qualité de membres du Christ et se laissent pénétrer par le naturalisme.
Nous avons dit plus haut qu’il ne nous semble pas absolument nécessaire de postuler, comme Mgr Delassus, l’unicité de l’organisation occulte pour rendre compte de l’unité de l’assaut contre l’Église. L’action de Satan peut suffire à expliquer cette unité. Mais cela ne nous conduit pas à remettre en cause, comme Lovsky et Maritain, la notion de Contre-Église [106] . Il y a une certaine unité dans les forces du mal, Notre-Seigneur lui-même l’indique dans l’Évangile (« Tout royaume divisé contre lui-même... [107] ») et saint Thomas a magistralement traité de la question dans deux articles de sa Somme théologique [108].
Cette unité, Mgr Delassus la montre en même temps dans les faits et, surtout, dans sa cause, en manifestant la nature de cet assaut dirigé contre l’Église. Car c’est là, en fait, que se trouve l’opposition fondamentale entre le chanoine de Lille et ses adversaires. Ceux-ci refusent de prendre en mauvaise part le mouvement de sécularisation et de laïcisation qui progresse depuis plusieurs siècles. Ils sont persuadés que l’Église doit en prendre son parti et, même, que c’est une chance pour elle. Dans ces conditions, il leur est bien évidemment impossible de concevoir que ce mouvement puisse résulter d’un complot antichrétien.
Mgr Delassus, lui, remonte au principe : la révolte de Satan. Satan qui refusa sa fin surnaturelle et, selon l’expression du Cardinal Pie, « se retrancha dans les droits et les exigences de l’ordre naturel [109] ». Mgr Delassus commente :
La faute de Lucifer, le crime de son orgueil fut donc précisément de répudier le surnaturel ; et la tentation qu’il fit subir aux anges qui étaient au-dessous de lui, après y avoir succombé lui-même, peut donc être appelée en toute propriété de terme la tentation du naturalisme. Retenons cette constatation, elle nous servira de flambeau dans la suite de cette étude. (...) C’est à [cette même tentation] que la chrétienté est soumise depuis le quinzième siècle [110].
On le constate une fois de plus, le fond du débat est théologique. C’est précisément ce qui fait, par exemple, la faiblesse d’un Drumont lorsqu’il veut traiter ces questions. Mais c’est aussi ce qui fait la force et l’utilité de l’œuvre de Mgr Delassus : il replace toutes les analyses de ses prédécesseurs (Barruel, Maistre, Crétineau-Joly, Copin-Albancelli, Deschamps, Jannet, etc.) dans leur véritable cadre : la lutte de Satan contre l’ordre surnaturel.
Troisième idée-force : les complices inconscients
Troisième idée-force du livre de Mgr Delassus : les démocrates-chrétiens et les modernistes sont les complices (inconscients le plus souvent, sans doute, mais complices tout de même) de la conjuration antichrétienne [111]. Affirmation logique, qui découle évidemment de ce qui précède : les meilleurs auxiliaires de la révolution sont assurément ceux qui, à l’intérieur même de l’Église, travaillent à la réconciliation de la lumière et des ténèbres [112].
Mais il est tout aussi logique que ces catholiques libéraux refusent d’admettre leur nocivité et que l’affirmation de Mgr Delassus suscite de violentes polémiques. Et là encore, on retrouve la même tactique : les faits et les textes que produit notre auteur ne sont jamais discutés en détail, on se contente, contre eux, de crier le plus fort possible.
Que crier cette fois-ci ? En gros, on hurle au terrorisme. On accuse Mgr Delassus de vouloir faire régner la terreur au sein du catholicisme. On l’accuse également d’être mu par la partialité politique ; et en fait, le fond du débat sera bien là : prouver que l’opposition aux menées démocrates-chrétiennes ne résulte pas d’opinions d’ordre temporel (préférences politiques, fidélité dynastique, préjugés de classe sociale, attachement nostalgique au passé...) mais que c’est une question de foi.
Il est en effet remarquable que Mgr Delassus n’a guère pris part aux combats théologiques concernant le modernisme proprement dit (la fiabilité des Évangiles, la notion de Révélation, l’acte de foi, l’immanence vitale, etc.). Il a bien sûr, fermement défendu la doctrine catholique telle qu’elle fut rappelée par Pascendi, mais ce n’est pas sur ce terrain qu’il a surtout déployé son activité. Son ennemi de prédilection n’est pas le modernisme proprement dit (le modernisme théologique), c’est la « démocratie chrétienne » (qui correspond à ce que l’on peut appeler : le modernisme social).
Le prétexte était donc tout trouvé pour accuser le directeur de la Semaine religieuse de Cambrai de partialité politique. Mais bien à tort. La question est pour lui une question de foi. Ses attaques contre la démocratie ne visent pas tant un système abstrait de gouvernement qu’un démocratisme-chrétien bien concret qui est, il le montre clairement, la pénétration du naturalisme révolutionnaire au sein du catholicisme. Bien évidemment, les libéraux attaqués feront tout pour gommer cette distinction et crieront sans discontinuer à la partialité politique, à la désobéissance au pape (Léon XIII qui a recommandé le ralliement), à la tyrannie – au terrorisme, en un mot.
Nous étudierons, si Dieu veut, cette lutte concrète contre le démocratisme-chrétien, dans un prochain article. C’est incontestablement la partie la plus intéressante du combat de Mgr Delassus.
Contentons-nous ici, pour conclure, de souligner l’actualité et la nécessité d’une œuvre comme La Conjuration antichrétienne : une des raisons de la crise actuelle dans l’Église est très certainement la méconnaissance de l’ennemi, le refus d’en voir la nocivité et d’en étudier la tactique. Le Père Pègues le notait en 1911, en faisant, dans la Revue thomiste, la recension de l’ouvrage d’Henri Delassus. Ce livre, disait-il, est « indispensable à tous ceux qui veulent s’occuper d’action catholique, politique ou sociale : comment diriger une telle action si l’on ignore le vrai mal qu’il s’agit de combattre [113] ? »
Un seul exemple, caractéristique : nous avons déjà un peu parlé, dans notre premier article, de l’abbé Jules Lemire (1853-1928) qui fut le grand adversaire de Mgr Delassus et le grand promoteur, dans le Nord, de la « Démocratie chrétienne » (nous aurons l’occasion d’en reparler lorsque nous étudierons le combat concret de Mgr Delassus). On se souvient que l’abbé Lemire, dans sa jeunesse, lut avec enthousiasme les mêmes auteurs contre-révolutionnaires qu’Henri Delassus : le cardinal Pie, Mgr Freppel, Mgr de Ségur, Louis Veuillot, etc. Que, jeune prêtre, il était ardemment antilibéral et légitimiste convaincu. Et que, pourtant, élu député après le Ralliement, il finit par siéger à gauche de l’Assemblée Nationale et cautionner les manœuvres des pires ennemis de l’Église.
Or, précisément, si Jules Lemire s’était beaucoup intéressé aux hommes de doctrine antilibérale, il ne semble guère avoir étudié, comme Mgr Delassus, les spécialistes de l’ennemi que furent Barruel, Crétineau-Joly, Deschamps, etc. [114]. Il ne connaissait pas l’ennemi. Sa naïveté fit le reste [115] .
(à suivre)
*
Annexe
Approbation romaine du livre
La Conjuration antichrétienne
Lettre du cardinal Merry del Val à Mgr Delassus :
Du Vatican, 23 octobre 1910
Monseigneur,
Le Saint-Père Pie X a reçu avec un paternel intérêt l’ouvrage intitulé La Conjuration antichrétienne, que vous m’avez prié de lui remettre en votre nom.
Sa Sainteté vous félicite affectueusement d’avoir mené à bonne fin la composition de cet ouvrage important et suggestif, à la suite d’une longue série d’études qui font également honneur à votre zèle et à votre ardent désir de servir la cause de Dieu et de la sainte Église.
Les idées directrices de votre beau travail sont celles qui ont inspiré les grands historiens catholiques : l’action de Dieu dans les événements de ce monde, le fait de la Révélation, l’établissement de l’ordre surnaturel, et la résistance que l’esprit du mal oppose à l’œuvre de la Rédemption. Vous montrez l’abîme où conduit l’antagonisme entre la civilisation chrétienne et la prétendue civilisation qui rétrograde vers le paganisme. Combien vous avez raison d’établir que la rénovation sociale ne pourra se faire que par la proclamation des droits de Dieu et de l’Église !
En vous exprimant sa gratitude, le Saint-Père fait des vœux pour que vous puissiez, avec une santé toujours vigoureuse, réaliser entièrement le plan synthétique que vous vous êtes tracé et, comme gage de sa particulière bienveillance, il vous envoie la bénédiction apostolique.
Avec mes remerciements personnels et mes félicitations, veuillez agréer, Monseigneur, l’assurance de mes sentiments bien dévoués en Notre-Seigneur.
R. Cardinal Merry del Val.
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[1] — Cité par Geffroy Jean-Baptiste, dans Lecture et tradition (86190 Chiré-en-Montreuil), numéro de novembre-décembre 1995, p. 28.
[2] — Geffroy Jean-Baptiste ibid.
[3] — Ayroles père, dans la Revue internationale des sociétés secrètes, avril 1922.
[4] — Né le 2 octobre 1741 en Vivarais, Augustin Barruel n’avait pas encore prononcé ses vœux solennels dans la Compagnie de Jésus lorsque celle-ci fut dissoute par Clément XIV (1773). Il essaya néanmoins de rester fidèle à son idéal religieux et combattit vigoureusement les « philosophes » des Lumi ères, notamment dans le Journal Ecclésiastique dont il prit la direction en 1788 – jusqu’en 1792, où il dut s’exiler en Angleterre. Surtout célèbre par ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797), Barruel s’illustra également dans la lutte contre le gallicanisme et la « petite église ». Il mourut le 5 octobre 1820 ; il avait eu la joie, quelques années plus tôt, de rejoindre la Compagnie de Jésus reconstituée par le P. de Clorivière (autre grande figure contre-révolutionnaire) et de pouvoir enfin y prononcer ses vœux solennels, le 15 octobre 1816, à l’âge de soixante-quinze ans (soixante ans après sa vêture).
[5] — Le numéro de juillet 1792 fut le dernier distribué. Le numéro d’août fut imprimé, mais les événements du 10 août empêchèrent l’envoi aux abonnés.
[6] — Dans la Semaine religieuse du 29 juin 1912.
[7] — L’ouvrage a été réédité en 1973, en deux volumes, par la Diffusion de la Pensée Française (86190 Chiré-en-Montreuil), avec une excellente introduction de Christian Lagrave.
[8] — Fonsegrive George, dans le journal La Quinzaine, en 1899.
[9] — Pierrard Pierre, Juifs et catholiques français, 1ere édition en 1970, Paris, chez Fayard, avec le sous-titre : « De Drumont à Jules Isaac (1886-1945) » ; 2e édition en 1997, Paris, Éd. du Cerf, enrichie de deux chapitres supplémentaires, et sous-titrée : « D’Édouard Drumont à Jacob Kaplan (1886-1994). »
[10] — Pierrard Pierre, Juifs et catholiques français, Paris, Cerf, 1997, p. 27.
[11] — Ibid., p. 421.
[12] — Voir p. 112-114 pour ce qui concerne l’abbé Barbier, 114-116 pour Mgr Delassus.
[13] — Pierre Pierrard lui-même en donne des exemples aux pages 121-131 de son livre.
[14] — Mellor Alec, Nos frères séparés, les francs-maçons, Mame, Tours, 1961, p. 273-274. Le choix de l’éditeur Mame est significatif : cette vieille et vénérable maison d’édition catholique, éditeur pontifical, pouvait rassurer le lecteur. Et pourtant son fondateur, Ferdinand Mame (1776-1833), était membre du Grand Orient. (Le fait fut souligné lors de l’exposition maçonnique réalisée durant l’été 1997 au musée des Beaux-Arts de la ville de Tours).
[15] — Voir à ce sujet Lagrave Christian, introduction à la réédition des Mémoires, Chiré-en-Montreuil, 1973, p. 22-23.
[16] — Ancelle Dominique, « L’œuvre de Barruel », L’Ordre français nº 101, mars 1966, p. 10.
[17] — Le Forestier René, Les Illuminés de Bavière et la Franc-Maçonnerie allemande, Paris, 1914, p. 678-692.
[18] — Duclos Paul dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. Ier, Les Jésuites (sous la direction de Paul Duclos) Paris, Beauchesne, 1985, p. 35.
[19] — Vallin René dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. IXe, Les sciences religieuses (sous la direction de François Laplanche), Paris, Beauchesne, 1996, p. 34.
[20] — Le 18 mars 1961, le P. Riquet fut accueilli par le vénérable Marius Lepage, dans la loge Volney de Laval, pour y donner une conférence (« tenue blanche fermée »). Il fut même reçu « maillet battant » (honneur ordinairement réservé aux dignitaires maçons. Voir Documentation Catholique de 1961, col. 314-341). En 1968, parut chez Beauchesne un livre de « dialogue » entre le P. Riquet et Jean Baylot (de la Grande Loge Nationale Française). En fait de dialogue, J.P. Manigne notait dans les (très progressistes) Informations Catholiques Internationales qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une controverse, mais plutôt d’un « duo particulièrement bien monté d’où il ressort qu’il y a les “bons” francs-maçons réguliers pour qui l’excommunication est un malentendu, et… les autres qui ont encore bien du chemin à faire » (I.C.I., nº 490 du 15 octobre 1975, p. 24. Évidemment, ce n’est pas l’entente du P. Riquet avec Jean Baylot qui chagrinait J.P. Manigne, mais le fait que cette entente ne s’étende pas à tous les francs-maçons. Cela dit, son analyse du « duo bien monté » est très pertinente). Le P. Riquet se signalera également, en 1967, par des conférences avec le grand rabbin Kaplan.
[21] — Riquet Michel, Augustin de Barruel, un jésuite face aux Jacobins francs-maçons (1741-1820), Paris, Beauchesne, 1989, p. 109.
[22] — Riquet Michel, ibid., p. 88.
[23] — Barruel Augustin, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, 1973, t. Ier, p. 412, 422 et 440-441. Notons que les raisons pour lesquelles la maçonnerie anglaise fut moins virulente que la maçonnerie continentale sont aujourd’hui bien connues : il s’agissait d’abord de s’attaquer aux pays catholiques. Voir sur ce sujet l’excellente brochure Connaissance élémentaire de la Franc-maçonnerie d’Arnaud de Lassus, AFS (31, rue Rennequin, 75017 Paris), p. 49-52.
[24] — Riquet Michel, Augustin de Barruel, p. 96.
[25] — Sur ces raisons non mentionnées par Clément XII, voir Jacques Ploncard d’Assac, Le Secret des francs-maçons (2e éd.), Éd. de Chiré, Chiré-en-Montreuil, 1979, p. 180-184.
[26] — Lozac’hmeur Jean-Claude, Fils de la Veuve, Éd. Sainte Jeanne-d’Arc (18260 Villegenon), 1990. Voir aussi l’article du Pr. Lozac’hmeur paru dans Le Sel de la terre nº 2, p. 97-100 : « La légende d’Hiram ».
[27] — Riquet Michel, Augustin de Barruel, Paris, Beauchesne, 1989, p. 110-111.
[28] — Id., ibid., p. 105.
[29] — Id., ibid., p. 111.
[30] — Id., ibid., p. 146.
[31] — Ancelle Dominique, « L’œuvre de Barruel », dans L’Ordre français nº 101 (mars 1966), p. 5-6.
[32] — C’est en 1872 seulement, trois ans avant sa mort, qu’il recommença à se confesser et communier. Mais il assistait régulièrement à la messe déjà auparavant, et aimait même la servir, dans sa chapelle privée de Vincennes.
[33] — Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes, journalistes et polémistes, Paris, 1895, cité par Dominique Ancelle dans l’article « Jacques Crétineau-Joly » paru dans L’Ordre français nº 109 (janvier 1967), p. 47-48.
[34] — Barbey d’Aurevilly, ibid.
[35] — Déjà lorsque Crétineau critiquait la faiblesse de Clément XIV dans Clément XIV et les Jésuites (1847), tout le monde comprenait qu’à travers Clément XIV, Pie IX était visé. Mais dans son Histoire du Sonderbund (1850), la mise en cause de Pie IX devient explicite.
[36] — Les textes de la Haute Vente sont livrés de façon dispersée dans l’ouvrage de Crétineau mais sont regroupés par Mgr Delassus dans une annexe de La Conjuration antichrétienne (p. 1035-1092). C’est donc en fait dans l’œuvre de Mgr Delassus qu’on les consultera le plus facilement. Certains d’entre eux sont particulièrement éclairants aujourd’hui : les conjurés y déclarent travailler à la formation de ce qu’ils nomment « un pape selon nos besoins », afin d’assurer « le triomphe de l’idée révolutionnaire par un pape » (Lettre de Nubius à Volpe, du 3 avril 1824). Ces passages capitaux sont reproduits par Mgr Lefebvre dans son ouvrage Ils l’ont découronné, Broût-Vernet, Fideliter, 1987, p. 146-148.
[37] — Duguet Roger (pseudonyme de l’abbé Paul Boulin, 1875-1933), « Jacques Crétineau-Joly », dans La Critique du libéralisme, t. XI, nº 125 (15 décembre 1913), p. 364.
[38] — Duguet Roger, ibid., p. 365. L’épisode en question figure dans les Mémoires du Cardinal Consalvi (traduits et publiés par Crétineau-Joly), Paris, Plon, 1864, t. I, p. 366.
[39] — Krumenacker Yves, notice sur Jacques Crétineau-Joly dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine , sous la direction de Laplanche François, Paris, Beauchesne, 1996, p. 169.
[40] — Poulat Émile, dans L’Antimaçonnisme catholique (écrit en collaboration avec Jean-René Laurant), Paris, Berg International, 1994, p. 122.
[41] — Pierrard Pierre, Juifs et catholiques français, Paris, Cerf, 1997, p. 27-28.
[42] — Notice de Morienval J., dans Catholicisme, Paris, Letouzé et Ané, 1952, t. III, p. 298.
[43] — C’est nous qui soulignons.
[44] — Texte intégral du bref dans Mgr Delassus, La Conjuration antichrétienne, t. IIIe, p. 1 091-1 092.
[45] — Lefebvre Mgr, Ils l’ont découronné, Broût-Vernet, Fideliter, 1987, p. 145.
[46] — Lefebvre Mgr, ibid., p. 145-146.
[47] — Deschamps Nicolas (jésuite, 1797-1873). Son gros volume sur Les Sociétés secrètes ne paraîtra qu’après sa mort – et sera ensuite retravaillé et résumé par Claudio Jannet. Le P. Deschamps est aussi l’auteur du fameux cantique : C’est le mois de Marie (composé en 1835).
[48] — Jannet Claudio (1844-1894), disciple de Frédéric Le Play, il se spécialisa dans l’économie politique et sociale, mais aussi dans l’étude des sociétés secrètes.
[49] — Le chevalier Gougenot des Mousseaux fit paraître en 1869, chez Plon, l’ouvrage Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens. L’ouvrage n’eut guère de succès sur le coup, mais il fut pillé par certains auteurs lorsque l’antisémitisme eut été mis à la mode par Drumont. Les documents qu’il contient se révèlent d’inégale valeur et sont regroupés sans grand discernement, même si l’auteur se montre d’une honnêteté indiscutable et d’un catholicisme bien plus solide que celui de Drumont. Gougenot des Mousseaux forgea l’expression « judaïco-maçonnique » qui, transformée en « judéo-maçonnique », devait connaître un certain succès au siècle suivant. Selon Charles Chauliac, qui préfaça en 1886 la seconde édition de son ouvrage sur le judaïsme, Gougenot des Mousseaux aurait reçu, la veille de son décès, un billet le menaçant de mort. Il mourut brusquement dans la matinée du 4 octobre 1876.
[50] — Notamment : Arnaud de Lassus, Léon de Poncins, Bernard Faÿ, Jean-Claude Lozac’hmeur, etc.
[51] — Delassus Mgr, La Conjuration antichrétienne, t. Ier, p. 107-108. (C’est nous qui soulignons : trouverait et dit-on). Sur cette charte de Cologne voir Le Sel de la terre 19, p. 132.
[52] — James Marie-France, notice sur Mgr Delassus dans Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie et christianisme aux XIXe et XXe siècles – Explorations bio-bibliographiques, Paris, NEL, 1981, p. 91.
[53] — Voir un exemple dans Le Sel de la terre 19, p. 409-410.
[54] — Ou plutôt, il y a eu un essai, mais qui ne nous paraît guère convainquant. En 1895, interrogé sur le projet d’un congrès des religions, l’abbé Lemire avait répondu : « En principe, je suis partisan du congrès des religions, parce que tout ce qui peut faire connaître la religion doit être approuvé. Il nous faut revenir aux procédés apostoliques. Pourvu que la lumière rayonne, peu importe le “chandelier”. Disons, si vous voulez, qu’une exposition peut être une manière de chandelier. Faisons donc briller là-dessus les grandes clartés chrétiennes. » La Semaine religieuse de Cambrai rapporta cette réponse de la façon suivante : « En principe, je suis partisan du congrès des religions… pourvu que la lumière rayonne, peu importe le chandelier. » Jean-Marie Mayeur, qui cite cet exemple, commente : « On voit que la Semaine religieuse avait tronqué sans égard au contexte » (Mayeur Jean-Marie, Un prêtre démocrate, l’abbé Lemire, Casterman, 1968, p. 213). Le moins qu’on puisse dire est que cela ne va pas très loin…
[55] — Lc 16, 31 (conclusion de la parabole du mauvais riche).
[56] — Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, t. Ier, p. 5.
[57] — Michel Albert, « A travers l’œuvre de Mgr Delassus », Les Questions ecclésiastiques (revue mensuelle publiée par des professeurs des Facultés catholiques de Lille), 4e année, nº 5, mai 1911. L’abbé Michel (1877-1972) élève, à Rome, du futur cardinal Billot, puis professeur de théologie à l’Institut catholique de Lille, se distinguera dans la lutte anti-moderniste. Théologien réputé, il est l’auteur de très nombreux articles du DTC, dont il dirigea les Tables générales pendant vingt ans.
[58] — Fonsegrive George dans le journal La Quinzaine – Cité par Delassus Mgr dans La Démocratie chrétienne, parti et école vus du diocèse de Cambrai, Lille, DDB, 1911, p. 38.
[59] — Mayeur Jean-Marie, ibid., p. 164.
[60] — Michel Albert abbé, ibid.
[61] — Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, Lille, DDB, 1910, p. 837.
[62] — ID., ibid., p. 841.
[63] — ID., ibid., p. 843.
[64] — Augustin Saint (De Civitate Dei, 14, 28) cité par Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, p. 23-24.
[65] — Syllabus, prop. 80 (condamnée), citée par Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, p. 9.
[66] — Pie XII fut sans doute le dernier pape à en parler ; il rappelait le 13 septembre 1952 : « L’Église doit tenir compte des puissances obscures qui ont toujours été à l’œuvre dans l’histoire » (discours à Pax Christi).
[67] — Jn 8, 44.
[68] — Voir Lc 22, 53 (voir aussi Col. 1, 13 et 2 Co 6, 14).
[69] — Mt 13, 25.
[70] — Mt 24, 24 et Mc 13, 22.
[71] — Mt 7, 15.
[72] — Mellor Alec, Nos frères séparés, Tours, Mame, 1961, p. 266. (Logique jusqu’au bout, Alec Mellor se fera initier à la Grande Loge nationale française en 1969).
[73] — Poulat Émile et Laurant Jean-Pierre, L’Antimaçonnisme catholique, Paris, Berg international, 1994.
[74] — Poulat Émile, ibid, p. 143, 144 et 148.
[75] — Fonsegrive George dans le journal La Quinzaine – Cité par Delassus Mgr dans La Démocratie chrétienne, parti et école vus du diocèse de Cambrai, Lille, DDB, 1911, p. 38.
[76] — Ireland Mgr, interrogé par M. de Narfon dans Le Figaro du 25 juin 1899. Cité par Lecanuet R. P. dans La Vie de l’Église sous Léon XIII, Paris, librairie Félix Alcan, 1930, p. 577.
[77] — Voir de Lassus Arnaud, Connaissance élémentaire de la franc-maçonnerie, (Paris, AFS, 1989), qui résume très bien toute la question, p. 56-57.
[78] — Voir en particulier La Conjuration antichrétienne, p. 437-438, 440-443, 451-452, 623, etc.
[79] — Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, p. 623.
[80] — Voir, là encore, la brochure déjà citée de de Lassus Arnaud : Connaissance élémentaire de la franc-maçonnerie (Paris, AFS, 1989). Parmi les auteurs réticents à la thèse de la direction unique, on pourra consulter l’étude de damenie Louis : La Révolution, phénomène divin, mécanisme social ou complot diabolique, et notamment le chapitre intitulé « La thèse du complot » dans L’Ordre français nº 119 (janvier 1968), p. 51-72. L’ensemble de cette étude est parue en livre (chez DMM, à Grez-en-Bouère, en 1988).
[81] — Le Sel de la terre 13, p. 33-64. Sur ce sujet précis, voir en particulier les citations de Charles Nicoullaud, p. 55-58.
[82] — Pierrard Pierre, ibid., p. 115.
[83] — Pierrard Pierre, ibid., p. 115.
[84] — Mgr Delassus cité par Pierrard Pierre dans Juifs et catholiques français, Paris, Cerf, 1997, p. 115.
[85] — Voir en particulier La Conjuration antichrétienne, p. 1114-1117 et 1119-1120.
[86] — Pierrard Pierre, ibid., p. 115-116.
[87] — Drumont manquait trop de sens chrétien pour pouvoir comprendre en profondeur le mystère d’Israël ; on trouvera une intéressante comparaison entre son attitude et celle des frères Lémann dans l’ouvrage du père Théotime de Saint Just (O.M.C.), Les frères Lémann, juifs convertis, Paris/Gembloux, 1937, p. 332-340.
[88] — Dans l’édition de La Conjuration antichrétienne (1910) cet appendice occupe les pages 1111 à 1263.
[89] — Ce n’est donc pas à Mgr Delassus qu’il faudra se référer pour avoir le dernier mot sur le mystère d’Israël, même s’il a réuni nombre de textes importants. La meilleure étude sur le sujet nous semble être celle de l’abbé Julio Meinvielle (argentin) : Les Juifs dans le mystère de l’histoire. Une traduction française de la troisième édition espagnole (parue en 1959 à Buenos Aires, sous le titre El judio en el misterio de la historia) a été publiée en 1965 par les Documents Paternité (Éditions saint Michel à Saint-Cénéré, Mayenne) et rééditée en 1983 par les éditions Sainte Jeanne d’Arc (18260 Vailly-sur-Sauldre). La première édition en langue espagnole (à Buenos Aires) date de 1936.
[90] — Paris, Plon, 1869.
[91] — Voir les Archives Israélites (organe de l’Alliance Israélite Universelle),1868, t. 3, p. 118-119.
[92] — Delassus Mgr, La Conjuration antichrétienne, p. 1114.
[93] — Définissant l’antisémitisme (à la page 1114 de La Conjuration antichrétienne), Mgr Delassus ne se contente pas de dire : opposition aux juifs. Il précise : opposition « à leur ambition de dominer le genre humain et aux moyens qu’ils emploient pour arriver à cet empire universel ». On voit que pour lui l’antisémitisme est purement défensif, et relatif, précisément, à la conjuration antichrétienne qu’il entend dénoncer. C’est fausser les choses que traiter de l’antisémitisme de Mgr Delassus en dehors de cette perspective.
[94] — Pierrard Pierre, ibid., p. 248.
[95] — Id., ibid., p. 387.
[96] — Kaplan Jacob (grand rabbin de France), le 10 février 1966, lors d’un dialogue avec le P. Daniélou (S.J.) au théâtre des Ambassadeurs, à Paris.
[97] — Bernanos, La Grande Peur des bien pensants, p. 136 [Note de F. Lovsky].
[98] — Lovsky F. , Antisémitisme et mystère d’Israël, Paris, Albin Michel, 1955, p. 342.
[99] — Voir en particulier t. II, p. 84-94, les belles citations que Mgr Delassus fait de Mgr Isoard.
[100] — De Mgr Delassus et des auteurs qu’il lui assimile : Mgr Jouin, Gougenot des Mousseaux et Drumont. Nous avons déjà dit plus haut pourquoi ce rapprochement entre Mgr Delassus et Drumont nous semble fallacieux : ils n’ont pas du tout la même conception des choses.
[101] — Maritain Jacques, Les Juifs parmi les nations, p. 27, et Questions de conscience, p. 92 [Note de F. Lovsky].
[102] — Lovsky F., Antisémitisme et mystère d’Israël, Paris, Albin Michel, 1955, p. 307-308.
[103] — Voir en particulier les pages 753 à 852 de La Conjuration antichrétienne.
[104] — Delassus Mgr, La Conjuration antichrétienne, chapitres 56 à 59, t. IIIe, p. 802-834.
[105] — ID., ibid., t. IIIe, p. 786-795. Mgr Delassus développe également cette idée de la « tentation de la chrétienté » dans La Mission posthume de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, p. 340-346.
[106] — Jacques Maritain, voulant nier que le judaïsme infidèle au Christ soit une Contre-Église, nie, en fait, l’existence de toute Contre-Église, puisqu’il affirme qu’Israël « n’est pas une Contre-Église. Pas plus qu’il n’existe de contre-Dieu, ou de contre-Épouse » (Questions de conscience, Paris, DDB, 1938, p. 63). Et pourtant, il considère qu’Israël constitue un « corps mystique », doté d’une mission « d’activation terrestre de la masse du monde », parallèle à l’œuvre de rachat surnaturel confiée à l’Église (ibid., p. 66). On n’est pas si loin, en fait, des vues de Mgr Delassus et de la thèse du P. Meinvielle. A la seule différence près que, pour Maritain, cette œuvre de « stimulation du mouvement de l’histoire » est positive, tandis que, pour le P. Meinvielle, c’est tout simplement un messianisme inversé et naturaliste – de ce naturalisme qui est précisément, aux yeux de Mgr Delassus, le moteur de la conjuration antichrétienne.
[107] — Mt 12, 25-26 et les textes parallèles : Lc 11, 17-18 et Mc 3, 23-26.
[108] — III, q. 8, a. 7 et 8. Voir à ce sujet l’article « Ecclésiologie comparée » dans Le Sel de la terre 1, p. 34-37. Pie IX dans Singulari quadam (9 décembre 1854) dénonçait les affiliés aux sectes maçonniques comme les « enfants du démon ». Dans Etsi multa (21 novembre 1873), il désigne la franc-maçonnerie comme la Synagogue de Satan (voir Ap. 3, 9).
[109] — Cité dans La Conjuration antichrétienne, p. 771. On trouve déjà cette analyse dans saint Thomas : voir I, q. 63, a. 3.
[110] — La Conjuration antichrétienne, p. 771.
[111] — Là encore, la thèse d’Henri Delassus a curieusement été déformée par certains de ses contradicteurs. L’abbé Brugerette, par exemple, affirme que, selon le chanoine Delassus, les modernistes auraient été achetés par les ennemis de l’Église : « L’or juif, l’or maçonnique, l’or protestant auraient joué dans l’affaire du modernisme ! Et les lecteurs des publications antimodernistes des Delassus, des Barbier, des Delmont et des Benigni finiront par être persuadés que les novateurs avaient l’âme assez vile pour se laisser acheter et devenir les instruments d’un complot international contre l’Église catholique » (Brugerette abbé, Le Prêtre français et la société contemporaine, Paris, Lethielleux, 1938, t. 3, p. 311-312). L’auteur se réfère en note à La Conjuration antichrétienne, de Mgr Delassus. Or il est patent que ce dernier n’a jamais rien dit de semblable, et s’est au contraire toujours attaché à laisser hors de cause, autant que possible, les intentions des novateurs. Il a même plusieurs fois précisé qu’il n’y avait pas, à son avis, entente formelle entre eux et les ennemis extérieurs de l’Église, mais seulement contamination idéologique : « Assurément, on ne pourrait affirmer sans s’exposer à se tromper qu’[ils] aient eu la perception claire du terme où ils couraient et où ils entraînaient : eux-mêmes étaient suggestionnés et ne savaient pas d’où venaient ces suggestions » (Delassus Mgr, La Démocratie chrétienne, parti et école vus du diocèse de Cambrai, p. 40. Voir aussi L’Américanisme et la conjuration antichrétienne, Lille, DDB, 1899, p. 193).
[112] — Saint Pie X, par l’encyclique Pascendi donnait raison au directeur de la Semaine religieuse de Cambrai dénonçant les ennemis intérieurs de l’Église : « [ Les modernistes] se cachent, et c’est un sujet d’appréhension et d’angoisse très vive, dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouvertement. (...) Ce n’est pas du dehors, c’est du dedans qu’ils trament sa ruine. » – Pie X saint, Pascendi. Cité par Delassus Mgr dans La Conjuration antichrétienne, p. 824-825.
[113] — Pègues Thomas père O.P, dans la Revue thomiste, t. XIX (année 1911), p. 398.
[114] — En tout cas Jean-Marie Mayeur, qui a soigneusement étudié, dans sa thèse, les notes de lecture de l’abbé Lemire, n’en dit pas un mot.
[115] — Après une visite de l’abbé Lemire à Rome, en 1906, le cardinal Vives le jugeait ainsi : « D’une candeur inimaginable. On est effrayé de tant de naïveté. On voit qu’il n’est pas méchant mais il doit être le jouet de ceux qui l’applaudissent et le flattent » (cité par Mayeur Jean-Marie, Un prêtre démocrate, l’abbé Lemire, Casterman, 1968, p. 319). La Croix du Nord, quant à elle, avait surnommé (sans aucune ironie) l’abbé Lemire : « le prêtre aux yeux de colombe ».

