+ L’engouement des catholiques conciliaires pour Luther
Das moderne katholische Lutherbild – Wird ganz Deutschland protestantisch ?
Cette étude intéressante et bien informée de G. Schuder, traite du débat actuel autour de la réhabilitation de Luther par des théologiens catholiques.
Ce débat se focalise actuellement en Allemagne et a atteint récemment un point culminant avec une déclaration du président de la conférence épiscopale allemande, Mgr Karl Lehmann. Dans l’Église-mémorial « Kaiser Wilhelm », à Berlin, au cours d’une conférence donnée le 6 novembre 1997, ce dernier a appelé Luther « le docteur commun » (« der gemeinsame Lehrer »). Luther avait déjà été gratifié de ce titre par le cardinal Willebrands, en 1970, dans une allocution prononcée devant l’assemblée plénière de l’alliance luthérienne mondiale, à Évian. Mgr Lehmann a fait entendre, dans sa conférence, que le temps était venu pour le magistère officiel de l’Église d’intégrer la nouvelle appréciation que les théologiens catholiques ont désormais de Luther.
Comment a-t-on pu en arriver là ? L’auteur nous l’explique en explorant, par une recherche sérieusement documentée, les ramifications multiples de l’œcuménisme post-conciliaire, depuis ses causes prochaines : la crise moderniste du début du XXe siècle, jusqu’à ses causes lointaines : les cercles cabalistiques et gnostiques qui apparaissent avec la Renaissance. On voit déjà poindre, dans ces groupes du XIVe siècle, le rêve d’une super-église transcendant toutes les formes et dénominations religieuses par un processus « unioniste ». Le concept traditionnel de catholicisme romain une fois éclaté, toutes les religions se réuniraient dans un nouveau « catholicisme » supra-confessionnel, pour devenir les parties intégrantes d’une nouvelle Église romaine qui n’exercerait qu’un gouvernement purement fictif, aidant à la convergence de toutes les religions et ménageant « l’unité dans la multiplicité ».
Voilà donc ce qui explique les efforts de beaucoup de théologiens, spécialement en Allemagne, pour réhabiliter Luther. Un jugement trop négatif du côté catholique mettrait obstacle à l’œcuménisme post-conciliaire momentanément triomphant. Déjà, au début du siècle, avec la crise moderniste, une première tentative avait échoué, réprimée par les papes de l’époque, en tout premier lieu par saint Pie X. Le modernisme, au fond, ne faisait qu’introduire dans l’Église les idées œcuméniques des mouvements unionistes du XIXe siècle, et ces derniers avaient pour patrie spirituelle les cercles gnostiques de la Renaissance. Notre auteur nous en donne la preuve au fil des pages de son ouvrage ; il a répertorié un grand nombre d’auteurs gnostiques, œcuméniques et catholiques qui viennent, tour à tour, prouver le bien-fondé de sa thèse.
Dans l’introduction de son étude, l’auteur montre que les efforts actuels pour réhabiliter Luther en Allemagne ne sont pas seulement soutenus par des membres influents de la hiérarchie comme Mgr Lehmann et des théologiens de renom comme Otto Hermann Pesch, mais encore par les médias et les hommes politiques. Ainsi, le président de la République fédérale allemande, Roman Herzog, dans son discours prononcé à l’occasion du 450e anniversaire de la mort de Luther à Eisleben, en 1996, a-t-il fait de Luther un modèle d’intégration pour tous les Allemands, catholiques et protestants, croyants et non-croyants, et le précurseur de la liberté de conscience et de la solidarité universelle inaugurée par la civilisation moderne. Cette idée présentant Luther comme un type d’intégration pour tous les Allemands, a été développée déjà, au XIXe siècle, par le protestant Treitschke qui célébrait en Luther celui qui avait libéré les Allemands de la « théocratie romaine ».
Le théologien Pesch, se désignant comme « sympathisant de Luther », trouve de son côté un prédécesseur en Yves Congar qui nomma Luther « un des plus grands génies de toute l’histoire », digne de figurer à côté d’un saint Augustin et d’un saint Thomas (Le Monde, 29 mars 1975), étant « en un sens encore plus grand ». Jean-Paul II lui-même n’a-t-il pas dit, lors de son premier voyage en Allemagne : « Je viens à l’héritage spirituel de Luther ; je viens en pèlerin… » ?
Toutes ces déclarations tranchent étrangement avec l’appréciation traditionnelle et historique reçue parmi les catholiques, en premier lieu les papes. Citons, par exemple, Adrien VI qui désignait Luther comme l’« apôtre de l’Antéchrist » (Bulle Satis et plus). De même, le saint docteur de l’Église Alphonse de Liguori appela Luther « un funeste monstre d’enfer » qui propageait « la doctrine du diable ».
Mais de telles affirmations ne semblent pas décourager les catholiques « sympathisants de Luther » de travailler à la canonisation du moine apostat, bien qu’un de leurs maîtres à penser, Joseph Lortz, ait dû avouer lui-même « que Luther ne monta pas dans la sphère de la sainteté ».
Pour expliquer cet engouement de nos œcuménistes actuels pour Luther, notre auteur développe donc, dans la première partie de son ouvrage, les origines de l’unionisme depuis la Renaissance jusqu’à nos jours. Ce rêve de dépassement de toutes les confessions, y compris de l’Église catholique, par leur réunion dans une sorte de super-église universelle et « catholique » (dans le sens d’une convergence sans conversion), est apparu en dehors de l’Église, dans la gnose hérétique, spécialement à partir du XVIe siècle. On en trouve un témoignage, par exemple, chez le rosicrucien Comenius (1592-1670), considéré comme un père spirituel de l’UNESCO : « Tout ce qui est partiel doit périr partout et complètement, pour que soit restauré enfin partout l’universel et le vraiment catholique. » Le philosophe rosicrucien Leibniz (1646-1716) défendait cette même idée d’un nouveau « catholicisme » détaché de Rome.
Cet œcuménisme gnostique en dehors et au-dessus de Rome fut encore fortement véhiculé par des philosophes romantiques comme Oetinger, Saint-Martin, Swedenborg et d’autres, connus pour leur appartenance à la Franc-Maçonnerie, puisant leurs connaissances dans l’étude de la Cabale et dans la pratique du spiritisme. Le philosophe Schelling (1775-1834) préconise un nouveau christianisme « johannique » dépassant les écoles dogmatiques « pétrinienne » (Église catholique) et « paulinienne » (protestantisme), dans un futur universalisme spiritualiste et trans-confessionnel.
Dans ce même courant d’idées, se situent les « puseyistes » du XIXe siècle, qui considéraient les églises romaine, orthodoxe et anglicane comme les trois branches du même ordre (branch-theory) qu’il fallait de nouveau réunir sur les ruines du primat romain. Les mêmes idées furent défendues du côté orthodoxe par Soloviev (1853-1900), tirant son monisme religieux de la Cabale [1]. Du côté catholique, ce sont les modernistes du début du siècle, contenus pour un temps par saint Pie X mais relevant bientôt la tête, qui ont développé ces thèses, spécialement relayés par le mouvement liturgique de Dom Beauduin et ses « Moines de l’Unité » de Chevetogne. Côté protestant, il faut citer surtout le mouvement Una Sancta, avec des hommes comme Wittig et Söderblom, qui, depuis les années trente [2], prépare la religion de l’avenir, sans confessions, située au-delà même du protestantisme et puisant également son inspiration dans les milieux maçonniques et cabalistiques.
Enfin, dans la deuxième partie de son étude, l’auteur explique que l’enthousiasme des théologiens post-conciliaires pour Luther est né dans les mouvements acatholiques d’avant le Concile qui, comme le mouvement Una Sancta, ont entrepris, dès le début du siècle, la réhabilitation de Luther en qui ils voyaient leur plus grand précurseur en vue de la destruction du principe confessionnel. Par son rejet de l’Église romaine, Luther aurait préparé de longue date le dépassement de toutes les confessions et inauguré la religion universelle de l’avenir.
C’est l’irruption des mouvements œcuméniques dans l’Église catholique, avec le Concile, qui a rendu possible la promotion de la réhabilitation de Luther par les catholiques eux-mêmes. C’est pourquoi un théologien catholique comme Otto Hermann Pesch peut affirmer que « les lignes principales de la théologie de l’Église de Luther appartiennent aujourd’hui à la conscience propre de l’Église catholique », et Mgr Lehmann, à la suite du cardinal Willebrands, peut le déclarer « docteur commun ». Vraiment l’aveuglement semble aboutir à son point fatal !
La petite étude de M. Schuder ne laisse aucun doute sur ce point. Un vrai catholique ne peut que réprouver cet œcuménisme de provenance gnostique introduit dans l’Église post-conciliaire, œcuménisme qui cherche la quadrature du cercle en voulant la canonisation du moine apostat de Wittenberg.
Gerhard Schuder, Das moderne katholische Lutherbild – Wird ganz Deutschland protestantisch ? MGS – Verlag, Durach, 1998.
[1] — « Toutes les religions se fondent dans une unité supérieure. »
[2] — Wittig, Le mouvement divin de la fin des temps.

