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+ Le Saint pape et

le grand monarque

d’après les prophéties 

 

Note de lecture, par Jean Vignerte, extraite de La Blanche Hermine – nº 9, novembre-décembre 1998.

 

Le marquis de La Franquerie a tou­jours travaillé au succès de la cause monar­chiste. Homme d’une grande foi, il nous a laissé des pages merveilleuses de lucidité sur la dimension surnaturelle de la monar­chie française. L’opuscule qu’il publia en 1980, aux éditions de Chiré, intitulé Le Saint pape et le grand monarque d’après les prophéties, ne peut cependant que nous plonger dans la plus grande perplexité. L’auteur se lance ici dans une collation de dizaines de prophéties censées démontrer la venue imminente de deux envoyés de Dieu.

 

Le Saint pape et le grand monarque d’après les prophéties… Plus de cent prophéties concernant ces deux per­sonnages à venir… Quelques-unes vont même jusqu’à faire le portrait physique des sauveurs que, demain, Dieu va révéler au monde en proie à l’épouvante et à la terreur, puis étonné, enfin ravi… Il est cependant un point sur lequel nous avons une certitude : celle de la venue imminente du saint pape et du grand monarque qui sauveront le monde du désastre ir­rémédiable et le remplaceront dans l’ordre voulu par Dieu [1].

 

Pourquoi l’étude de ce document nous a-t-elle laissé un sentiment de malaise ? Le millénarisme de l’auteur, certes, nous gêne énormément. Peut-être plus encore sa ma­nière de citer en vrac les « prophéties » de l’ancien Testament, de saint Tho­mas d’Aquin [puisées on ne sait où], aux côtés de celles… d’un Nostradamus [2]. Le marquis, enfin, ne prend aucun recul vis-à-vis de sources dont il ne donne pratique­ment jamais les références. Ses explications de texte sont, de plus, parfois douteuses. Illustrons ceci par deux exemples pris parmi d’autres :

• Supposées être annonciatrices de la venue du saint pape et du grand mo­narque, plusieurs prophéties de l’ancien Testament sont reprises par l’auteur. Ce dernier souligne notamment les propos de Jérémie (chapitre 23) : « Voilà que les jours viennent, dit le Seigneur [3], et je susciterai dans la maison de David le germe de la jus­tice ; un roi règnera, et il sera sage, et il ren­dra le jugement et la justice sur terre [4]. » En­core faudrait-il démontrer que cette pré­diction ne se rapporte pas uniquement à la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce qui, au premier abord, nous semble pour­tant être une évidence.

• Antérieure à 1848, la prophétie de Madame de Meylian, citée page 19, précise que la venue du grand monarque aura lieu après « la chute du traître et l’annonce des vrais descendants du lys par des voix étouf­fées ». Ne se posant aucune question sur la véracité ou non de ces dires (aucune réfé­rence n’est mentionnée), ne les replaçant nullement dans leur contexte historique (pour nombre de catholiques, Louis‑Philippe est, à cette époque, le traître par excellence), le marquis n’hésite pas à en tirer les conclusions suivantes : « Il semble­rait donc que nous n’en soyons pas éloi­gnés [de la venue du grand monarque], la chute du plus grand traître de l’histoire de France est récente en effet. » Passant allè­grement d’un siècle à l’autre, La Franquerie cherchait vraisemblablement à voir en 1980, dans la chute « récente » de De Gaulle, le signe avant-coureur de la réalisa­tion d’une prophétie datant de 1848 !

 

Force est de constater que l’auteur s’est aventuré ici dans un domaine qu’il ne maî­trise plus. Les textes qu’il cite afin d’étayer sa « démonstration » sont les plus héréro­clites qui soient, souvent repris de deuxième ou troisième main, lorsqu’il ne s’agit pas de « on-dit ». Sans peut-être même s’en rendre compte, le marquis a cherché dans cet agglomérat de prophéties librement interprétées ce qu’il voulait ar­demment y trouver. La démarche intellec­tuelle utilisée dans ce livre, les conclusions auxquelles il aboutit (l’imminence de catas­trophes sans précédent, l’âge d’or de mille ans, la survivance de Louis XVII), sont ty­piques d’un état d’esprit qui, pour n’être pas nouveau, n’en connaît pas moins un regain considérable dans les milieux tradi­tionalistes actuels.

Providentialisme exarcerbé, rejet de la raison, tels sont certainement les caractères principaux de cet état d’esprit que nous pourrions improprement qualifier de « surnaturaliste ». Il nous serait possible de consacrer toute une étude à ce sujet, de dé­crire plusieurs aberrations auxquelles peu­vent conduire l’abandon de la raison dans certaines franges de nos milieux, mais, ce faisant, nous nous éloignerions de la simple recension d’un ouvrage. Contentons-nous d’affirmer cette évidence : la perte de tout esprit critique conduit immanquablement à la crédulité et à l’irrationnel.

Le marquis de La Franquerie, d’une intelligence pourtant remarquable, se laissa bien vaincre par cet état d’esprit « surnaturaliste », ce qui le conduisit à perdre un certain sens de la mesure, à prê­ter l’oreille à toutes sortes de sirènes et, par exemple, à se laisser séduire par les élucu­brations pseudo-scientifiques d’un Crom­bette ou d’un Gaston Bardet dont il vanta les travaux dans son opuscule [5].

Attention ! Nul d’entre nous n’est à l’abri d’adopter un jour cet état d’esprit. Aussi, prenant bien garde de toujours soumettre notre raison à la foi, n’oublions jamais de conserver notre raison.

 

Jean Vignerte

 

 

Marquis de la Franquerie, Le Saint pape et le grand monarque d’après les prophéties, Chiré, 1980.


[1] — La Franquerie, Le Saint pape et le grand monarque d’après les prophéties, Chiré, 1980, p. 5.

[2] — Id., ibid., p. 17 et 30.

[3] — Dans la traduction de la Bible Osty, « Yahvé » est utilisé à la place de « Seigneur », Éd. du Seuil, 1973, p. 1704.

[4] — Id., ibid., p. 9.

[5] — Id., ibid., notes p. 14. « Un savant français, Fernand Crombette, décédé il y a quelques années, en étudiant la Bible, a été amené à commencer à la retraduire à l’aide du copte. Cette langue primitive lui a ainsi permis d’éclaircir les parties restées obscures dans le Livre Sacré. »

A propos des erreurs scientifiques et religieuses profes­sées par Crombette et ses disciples actuels du Ceshe, voir : Pierre-Marie Frère O.P., Viain Dominique et Salet Georges : Crombette et le crombettisme.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 28

p. 201-203

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