Défense de l’Inquisition
par Jean-Claude Dupuis *
LES prétendues horreurs de l’Inquisition viennent souvent en tête de liste des arguments des ennemis de l’Église [1]. La légende noire de l’Inquisition imprègne les esprits à un point tel que la plupart des catholiques sont aujourd’hui incapables de défendre cet aspect de l’histoire de l’Église. Au mieux, ils la justifient en invoquant les mœurs du temps qui étaient tellement plus barbares que celles de notre époque « éclairée ». Le plus souvent, ils s’unissent au chœur des anticléricaux pour attaquer le tribunal du Saint-Office. Dans sa lettre sur le Jubilé de l’an 2 000, le Saint-Père lui-même dénonce le « chapitre douloureux sur lequel les fils de l’Église ne peuvent pas ne pas revenir en esprit de repentir : le consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité [2] ».
Pourtant, les saints qui ont vécu à l’époque de l’Inquisition ne l’ont jamais critiquée, sinon pour se plaindre qu’elle ne réprimait pas assez sévèrement l’hérésie. Le Saint-Office s’est penché sur les écrits spirituels de sainte Thérèse d’Avila pour voir s’il ne s’agissait pas d’un cas de fausse mystique comme il y en avait alors beaucoup parmi les alumbrados (illuminés) d’Espagne. Loin d’y voir une « méthode d’intolérance », la sainte s’en remit en toute confiance au jugement du tribunal qui ne perçut effectivement rien d’hérétique dans ses écrits. Or les saints n’ont jamais craint de dénoncer les abus du clergé : c’est même là une de leurs principales fonctions. Comment expliquer qu’ils n’aient rien dit contre l’Inquisition ? Comment expliquer que l’Église ait canonisé pas moins de quatre grands inquisiteurs : Pierre Martyr († 1252), Jean de Capistran († 1456), Pierre Arbuès († 1485), Pie V († 1572). Saint Dominique († 1221) lui-même fut adjoint du tribunal d’Inquisition légatine.
En fait, la critique de l’Inquisition par des auteurs catholiques n’apparaît qu’au XIXe siècle, et seulement chez les catholiques libéraux puisque les ultramontains défendaient énergiquement ce tribunal [3]. Avant la Révolution française, le discours anti-inquisitorial était l’apanage des protestants. L’historien Jean Dumont, qui est actuellement le meilleur défenseur de l’Inquisition [4], fait remarquer que les gravures du XVIe siècle qui illustrent des scènes d’autodafé montrent habituellement des édifices à pignons. Ce type d’architecture se retrouvait alors aux Pays-Bas et dans la vallée du Rhin, mais pas en Espagne. Ce détail révèle l’origine protestante des gravures. En effet, la légende noire de l’Inquisition est le produit de la propagande protestante, qui fut relayée au XVIIIe siècle par la philosophie des Lumières, au XIXe siècle par l’anticléricalisme maçonnique, et au XXe siècle par la démocratie chrétienne.
Toutefois, les plus sérieuses études historiques reconnaissent désormais que l’Inquisition fut un tribunal honnête qui cherchait à convertir les hérétiques plutôt qu’à les punir, qui condamnait relativement peu de gens au bûcher, et qui n’employait qu’exceptionnellement la torture [5]. Pourtant, le mythe anti-inquisitorial circule toujours dans l’opinion publique. « Un mensonge mille fois répété devient une vérité », disait Voltaire. Mais la raison fondamentale de la persistance du mythe est autre. On aura beau démontrer que l’Inquisition ne fut pas aussi terrible qu’on l’a cru, cela ne convaincra pas les esprits modernes puisque c’est le principe de l’intolérance religieuse en tant que tel qui paraît aujourd’hui inacceptable. Ainsi, pour comprendre le phénomène historique de l’Inquisition, il faut d’abord connaître la doctrine traditionnelle de l’Église sur la liberté religieuse.
Le pouvoir de contrainte religieuse
Le concile Vatican II a proclamé le principe de la liberté religieuse : « Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part, soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres » [Dignitatis humanæ, art. 2]. En regard de cette doctrine, il est évident que le principe même de l’Inquisition, qui assimilait l’hérésie à un crime de droit commun, ne peut être que rejeté.
Cependant, le principe de la liberté religieuse est en rupture complète avec la tradition de l’Église. Le Syllabus des erreurs modernes (1864) condamnait notamment les propositions suivantes :
24. — L’Église n’a pas le droit d’employer la force ; elle n’a aucun pouvoir temporel direct ou indirect.
77. — A notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l’unique religion de l’État, à l’exclusion de toutes les autres.
79. — Il est faux que la liberté civile de tous les cultes, et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs, de l’esprit, et propagent le fléau de l’indifférentisme.
La doctrine du Syllabus, qui reconnaissait à l’Église et à l’État un pouvoir de contrainte en matière religieuse, était en accord avec la Tradition catholique. Le pape Léon X (1513-1521) a spécifiquement condamné la proposition de Martin Luther qui affirmait que l’Église n’avait pas le droit de brûler les hérétiques. Bellarmin et Suarez ont également défendu le droit de l’Église d’imposer la peine de mort, à condition que la sentence soit exécutée par le bras séculier, c’est-à-dire par l’État [6]. Saint Thomas d’Aquin soutenait l’usage de la contrainte, même physique, pour combattre l’hérésie. Saint Augustin fit appel à l’autorité impériale pour réprimer par la force le schisme donatiste. L’ancien Testament punissait de mort les idolâtres et les blasphémateurs.
Le pouvoir de contrainte en matière religieuse repose sur le principe des devoirs de l’État envers la vraie religion. La loi divine ne s’applique pas seulement aux individus, elle doit encadrer toute la vie sociale. Le cardinal Ottaviani a résumé les conséquences de cette doctrine [7] :
1. — La profession sociale et non pas seulement privée de la religion du peuple ;
2. — l’inspiration chrétienne de la législation ;
3. — la défense du patrimoine religieux du peuple contre toute attaque de ceux qui voudraient lui arracher le trésor de sa foi et de la paix religieuse.
Les partisans de la liberté religieuse invoquent toujours la mansuétude et la charité évangéliques pour s’opposer à la doctrine traditionnelle de l’Église sur le devoir d’intolérance des fausses religions. Mais cette opposition n’est qu’un sophisme. Certes, le Christ fut indulgent avec les pécheurs ; mais il s’est montré d’une rigueur implacable envers les hérétiques de son temps, soit les pharisiens. Les modernistes évitent de citer les passages de l’Évangile qui montrent la fermeté divine. La damnation éternelle, qui est le salaire de l’incroyance (Mc 16, 16), n’est-elle pas une peine autrement plus effroyable que le pire supplice que pourrait imposer un tribunal humain ? Saint Jean interdit de saluer les hérétiques (2 Jn 10). Saint Paul aveugle miraculeusement le magicien et faux prophète Barjésu (Ac 13, 8-12). Saint Pierre n’hésite pas à frapper de mort Ananie et Saphire qui volaient la communauté (Ac 5, 1-11).
Le véritable Évangile n’a rien à voir avec le laxisme moral et doctrinal que les modernistes qualifient de « tolérance » ou de « liberté de conscience ». Le Christ fut patient et miséricordieux avec les pécheurs repentants, mais il n’a jamais reconnu aucun droit à l’erreur et il a voué aux gémonies les propagateurs obstinés de l’erreur. Or l’Inquisition adopta envers les hérétiques une attitude comparable à celle de Notre-Seigneur.
Le discours anti-inquisitorial repose également sur une confusion entre la liberté de conscience et la liberté religieuse. L’acte de foi doit être librement consenti puisqu’il constitue en définitive un geste d’amour envers Dieu. L’amour contraint ne peut être un véritable amour. C’est pourquoi l’Église s’est toujours opposée aux conversions forcées. L’image d’Épinal du moine espagnol qui présente à un Indien un crucifix pendant que le conquistador le menace de son épée est encore un fruit de la propagande protestante. Si quelques princes ont parfois forcé le baptême des peuples conquis, comme Charlemagne en Saxe (vers 780), ce fut contre la volonté de l’Église.
Mais si l’Église reconnaît la liberté de conscience de l’individu au for interne, si l’individu est libre, au risque de son salut, de refuser la foi, il ne s’ensuit pas qu’il puisse propager ses erreurs et entraîner ainsi d’autres âmes en enfer. Ainsi, l’Église respecte la liberté de conscience des individus, mais pas la liberté d’expression des fausses doctrines.
Toutefois, ce n’est pas parce que l’Église nie en principe le droit d’expression publique des fausses religions qu’elle les persécutera en pratique. Pour éviter un plus grand mal, comme la guerre civile, l’Église peut tolérer les sectes. C’est ce que fit Henri IV en promulguant l’Édit de Nantes (1598) qui accordait une certaine liberté aux protestants de France. Mais cette tolérance ne constitue pas un droit. Lorsque les circonstances politiques le permettent, l’État doit rétablir l’exclusivité du catholicisme, comme le fit Louis XIV qui révoqua l’Édit de Nantes en 1685. Le pape félicita d’ailleurs le Roi-Soleil pour son geste.
Naturellement, la doctrine traditionnelle de l’Église sur l’intolérance religieuse n’est applicable que dans les pays où l’État est officiellement catholique. L’accord du sacerdoce et de l’empire est le régime normal des sociétés. A cet égard, l’Inquisition fut un modèle de concorde entre l’Église et l’État, puisque ce tribunal exerçait une juridiction mixte, à la fois religieuse et civile.
L’idée centrale qui justifie l’Inquisition est que l’hérésie professée publiquement est un crime assimilable à tout autre crime de droit commun [8]. La religion étant le fondement de la morale, et la morale étant le fondement de l’ordre social, il s’ensuit qu’une altération de la foi constitue à terme une atteinte à l’ordre social. Saint Thomas comparait les hérétiques aux faux monnayeurs, qui étaient, au Moyen Age, condamnés au bûcher. Ainsi, l’État, en tant que gardien de l’ordre public, avait le devoir de combattre l’hérésie. Mais en tant que pouvoir temporel, il n’était pas compétent pour discerner l’hérésie de l’orthodoxie. Il devait donc s’appuyer sur un tribunal ecclésiastique. Retenons surtout que l’Inquisition ne se préoccupait pas des opinions privées des hérétiques, mais seulement de la propagande publique de l’hérésie. L’Inquisition ne portait pas atteinte à la conscience individuelle mais uniquement à l’action extérieure des hérétiques.
Pour comprendre la logique de l’Inquisition, il faut se débarasser de la mentalité naturaliste propre à la culture contemporaine. Dans les sociétés chrétiennes d’Ancien Régime, la vie surnaturelle était plus importante que la vie naturelle. Si l’on pouvait condamner à mort l’assassin qui tuait le corps, à plus forte raison pouvait-on condamner à mort l’hérétique qui entraînait les âmes en enfer, puisque la perte de la vie éternelle est un mal beaucoup plus grand que la perte de la vie temporelle.
Évidemment, la vision du monde qui sous-tend la logique de l’Inquisition repose sur le principe de la réalité objective du vrai et du faux, sur la certitude de la foi catholique, et sur la croyance en la damnation éternelle. Ces notions sont tout simplement inassimilables par les esprits modernes imbibés de relativisme. En effet, un relativiste ne peut pas comprendre le phénomène de l’Inquisition. Il se scandalisera de la barbarie des temps passés et de l’obscurantisme de l’Église ; il se contentera de porter des jugements anachroniques. Mais l’historien doit comprendre et expliquer. Pour ce faire, il doit sortir des schémas de pensée actuels et se placer dans l’état d’esprit de l’époque qu’il étudie [9]. Il pourra ainsi comprendre le phénomène de l’Inquisition, ce qui l’amènera presque inévitablement, comme nous le verrons, à justifier l’action de ce tribunal.
On distingue généralement deux sortes d’Inquisition : l’Inquisition médiévale (1233-XVIIIe) et l’Inquisition espagnole (1480-1834). On qualifie souvent la première de « pontificale » et la seconde de « royale », ce qui n’est pas justifié puisque ces tribunaux étaient toujours des créations mixtes de l’Église et de l’État. Ce sont des auteurs catholiques, bien intentionnés mais mal informés, qui ont établi cette distinction pour disculper l’Église en faisant porter aux rois le fardeau des prétendues horreurs de l’Inquisition espagnole [10]. D’après eux, il y aurait eu la bonne Inquisition médiévale qui entendait uniquement protéger la foi, et la méchante Inquisition espagnole qui visait plutôt à renforcer l’absolutisme royal. Mais cette distinction n’est pas fondée. L’Inquisition espagnole ne fut ni plus violente ni plus politique que l’Inquisition médiévale. Les deux Inquisitions se distinguent plutôt par la nature des ennemis qu’elles eurent à combattre : les cathares et les marranes.
Le péril cathare
Le catharisme s’est étendu à toute l’Europe entre le XIe et le XIIIe siècle. Il prospéra particulièrement en Languedoc, d’où le nom d’Albigeois (de la ville d’Albi) par lequel on désignait également ces hérétiques. Le mot cathare vient du grec katharos qui signifie « pur ». Le catharisme n’est pas à proprement parler une hérésie chrétienne ; c’est plutôt une autre religion [11]. Son origine reste obscure mais sa doctrine se rapproche étrangement des philosophies gnostiques et manichéennes qui circulaient au Moyen-Orient aux IIIe et IVe siècles. Notons également que la franc-maçonnerie se prétend héritière des mystères initiatiques du catharisme par l’intermédiaire des Templiers.
Selon les cathares, deux principes éternels divisaient l’univers. Le bon avait créé le monde des esprits, et le mauvais le monde de la matière. L’homme était à la jonction des deux principes. C’était un ange déchu emprisonné dans un corps. Son âme procédait du bon principe mais son corps du mauvais. L’objectif de l’homme était donc de se libérer de la matière par une purification spirituelle qui nécessitait souvent une série de réincarnations. A l’instar de tous les hérétiques, les cathares prétendaient que leur doctrine était le véritable christianisme. Ils conservaient la terminologie chrétienne tout en déformant l’essence des dogmes. Les cathares soutenaient que l’Église était corrompue depuis l’époque de Constantin à cause de l’union du trône et de l’autel. Ils affirmaient que le Christ était le plus parfait des anges et que l’Esprit-Saint était une créature inférieure au Fils ; ils opposaient l’ancien Testament, œuvre du mauvais principe, au nouveau Testament, œuvre du bon principe ; ils niaient l’incarnation, la passion et la résurrection de Jésus ; ils prétendaient que la rédemption découlait de l’enseignement évangélique plutôt que de la mort sur la croix ; et ils rejetaient tous les sacrements. En définitive, le catharisme était une forme de paganisme à vernis chrétien qui ressemble par certains points au bouddhisme.
Le monde matériel étant intrinsèquement mauvais, la morale cathare condamnait tout contact avec la matière. Le mariage et la procréation étaient interdits car il ne fallait pas collaborer à l’œuvre de Satan qui cherchait à emprisonner les âmes dans les corps. Puisque la mort constituait une libération, le suicide était encouragé. On appliquait l’endura, c’est-à-dire la privation de nourriture, aux malades et même parfois aux enfants pour accélérer le retour de leur âme au ciel. Les cathares refusaient de prêter serment sous prétexte que Dieu ne devait pas être mêlé aux affaires temporelles, et ils condamnaient toute forme de richesse. En définitive, le cathare voulait atteindre un état de désincarnation semblable à celui des fakirs. De plus, les cathares niaient à l’État le droit de faire la guerre et de punir les criminels.
Un tel programme ne pouvait évidemment pas attirer beaucoup de disciples. Le catharisme établit donc deux classes de fidèles : les parfaits et les simples croyants. Les premiers, peu nombreux, étaient des initiés qui vivaient dans des monastères et qui se conformaient intégralement à la morale cathare. Les seconds, qui constituaient la grande majorité, étaient libérés de toute obligation morale, en matière sexuelle bien sûr, mais également en matière commerciale. Les cathares n’étaient pas astreints aux règles chrétiennes qui prohibaient l’usure et qui imposaient le juste prix. En outre, le simple croyant avait l’assurance d’aller au ciel s’il recevait avant de mourir le consolamentum, une sorte d’extrême-onction.
Libertinage, contraception, avortement, euthanasie, suicide, capitalisme sauvage, matérialisme exacerbé, salut pour tous : il est étonnant de constater à quel point la morale cathare ressemble au libéralisme actuel.
Les cathares enseignaient donc une morale à deux étages : l’ascèse pour la minorité et le libertinage pour la majorité, avec, en outre, la garantie du salut éternel à peu de frais. On comprend dès lors ce qui fit le succès de leur doctrine.
Pourtant, la grande majorité du peuple restait fidèle au catholicisme. Les cathares se recrutaient essentiellement parmi les commerçants des villes. Ils étaient peu nombreux, de 5 % à 10 % de la population du Languedoc, mais ils étaient riches et puissants. Plusieurs d’entre eux pratiquaient l’usure. Le comte de Toulouse, le plus important seigneur du Languedoc, adhérait à leur cause. Les cathares n’étaient donc pas de pauvres brebis sans défense, victimes d’une Inquisition fanatique. Ils formaient, au contraire, une secte puissante et arrogante qui propageait une doctrine immorale, qui opprimait les paysans catholiques, et qui persécutait les prêtres. Ils réussirent même à assassiner le grand inquisiteur saint Pierre de Castelneau.
L’Église s’est montrée très patiente avant de prendre des mesures contre le péril cathare. Les hérésies albigeoises furent condamnées par le concile régional de Toulouse en 1119 ; mais, jusqu’en 1179, Rome se contenta d’envoyer en Languedoc des prédicateurs, dont saint Bernard (et, plus tard, saint Dominique). Ces missions eurent peu de succès. En 1179, le troisième concile œcuménique du Latran demanda aux autorités civiles d’intervenir. Le roi de France, le roi d’Angleterre et l’empereur d’Allemagne avaient déjà commencé, de leur propre initiative, à réprimer le catharisme qui menaçait l’ordre social par ses doctrines perverses sur la famille et le serment. Rappelons que le système féodal reposait sur le serment d’homme à homme. La négation de la valeur du serment était aussi grave pour la société médiévale que le serait la négation de l’autorité de la loi pour la société moderne. De plus, les prédicateurs cathares encourageaient l’anarchie et dirigeaient des bandes armées que l’on nommait, selon les pays, cotereaux, routiers ou patarins. Ces bandes saccageaient les églises, massacraient les prêtres, profanaient l’eucharistie. Les cathares furent aussi violents et sacrilèges que les protestants du XVIe siècle ou les révolutionnaires de 1793. En 1177, le roi de France Philippe‑Auguste dut exterminer une bande de 7000 de ces forcenés, et l’évêque de Limoges dut marcher contre 2000 anarchistes. Des scènes identiques se produisirent en Allemagne et en Italie. En 1145, Arnaud de Brescia réussit avec ses patarins à s’emparer de Rome et à chasser le pape. Il proclama la république et se maintint au pouvoir pendant 10 ans avant d’être vaincu et condamné au bûcher par l’empereur germanique Frédéric Barberousse. Le catharisme provoquait le désordre social dans toute l’Europe et régnait sur le Languedoc.
En 1208, les hommes de Raymond VI, comte de Toulouse, assassinèrent le légat du pape, le bienheureux Pierre de Castelneau. Innocent III se décida enfin à prêcher la croisade albigeoise. Elle fut menée par les Français du Nord sous le commandement de Simon de Montfort. Les cathares résistèrent quatre ans (1209-1213) et reprirent les armes en 1221, ce qui montre leur force. Mais le catharisme ne disparut pas pour autant. Il se transforma en société secrète, un peu à la manière de la franc-maçonnerie.
Comme toute guerre, la croisade albigeoise donna lieu à des excès. La prise de Béziers (1209) fut un véritable massacre. Il était impossible de distinguer, parmi la population de la ville, les cathares des catholiques. Le légat du pape, Arnaud de Cîteaux, aurait alors déclaré : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. » La phrase est probablement apocryphe et peut être classée dans la panoplie des lieux communs anticléricaux. Mais elle reflète tout de même un fait certain : les cathares, qui s’étaient attirés depuis longtemps la haine du peuple par leur immoralité et la pratique de l’usure, risquaient le lynchage général.
Or l’Inquisition empêcha ce massacre en distinguant les hérétiques des orthodoxes et les chefs des suiveurs, et en appliquant des peines proportionnées aux divers degrés d’hérésie. Finalement, l’Inquisition fit œuvre humanitaire. En punissant sévèrement les chefs, elle épargnait la masse des cathares qui était victime plutôt que responsable de l’hérésie. En traquant les hérétiques devenus clandestins, elle empêchait la renaissance du catharisme et de tous les désordres sociaux et moraux que cette doctrine provoquait. L’historien protestant Henri-Charles Léa, pourtant hostile à l’Inquisition, affirmait lui-même que le catharisme risquait de ramener l’Europe à la sauvagerie des temps primitifs et que la croisade albigeoise avait sauvé la civilisation [12].
Le péril marrane
Sautons maintenant quelques siècles et traversons les Pyrénées pour étudier l’autre menace que l’Inquisition réussit à contrer : le péril marrane.
L’Espagne médiévale était divisée en plusieurs royaumes chrétiens et musulmans. Le mariage, en 1469, de la reine de Castille Isabelle avec le roi d’Aragon Ferdinand favorisa l’unité espagnole et permit de compléter la Reconquista par la prise de Grenade en 1492. Il y avait également en Espagne, depuis le début du Moyen Age, une importante communauté juive. Les sociétés juive, chrétienne et musulmane n’étaient pas cloisonnées, même si leurs relations n’étaient pas toujours harmonieuses. Un grand nombre de juifs s’étaient convertis au catholicisme mais continuaient à pratiquer le judaïsme en secret. Rappelons que le Talmud permet aux juifs de feindre la conversion pour éviter les persécutions. Ces pseudo-chrétiens judaïsants étaient appelés « marranes ».
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les marranes ne s’étaient pas convertis sous la menace, bien que l’Espagne ait connu une vague de pogroms en 1391. Les marranes cherchaient plutôt à infiltrer la société chrétienne pour la contrôler. Leur stratégie d’alliance matrimoniale fut très efficace puisqu’au XVIe siècle, la plupart des familles nobles d’Espagne comptaient des juifs parmi leurs ancêtres. Cervantès fit allusion à ce phénomène de promotion sociale. Sancho Pança dit à Don Quichotte : « Je suis des vieux-chrétiens et, pour devenir comte, c’est assez. » Ce dernier lui répondit : « C’est même trop [13]. » Isabelle de Castille faillit être mariée à un riche usurier marrane du nom de Pierre Giron. Mais Dieu ne le permit pas puisqu’il mourut sur la route qui le conduisait vers sa fiancée, après avoir refusé les sacrements chrétiens et blasphémé le saint nom de Jésus.
Les marranes ne se contentaient pas d’infiltrer la noblesse espagnole ; ils infiltraient également l’Église. A cette époque, les deux allaient de pair puisque le haut-clergé provenait généralement de la noblesse. Des prêtres marranes enseignaient le Talmud dans les églises. L’évêque de Ségovie, Jean Arias d’Avila, donna une sépulture juive à ses parents qui avaient renié le christianisme. L’évêque de Calahorra, Pierre d’Aranda, niait la Trinité et la passion du Christ. L’encyclopédie judaïque castillane constate que les marranes « cherchaient instinctivement à débiliter le catholicisme espagnol ». Dans son Histoire des Marranes (1959), le spécialiste juif Cecil Roth, écrit : « Leur mauvaise foi à l’égard des dogmes de l’Église était notoire et pas toujours camouflée. (…) Ils restaient ce qu’ils avaient été avant leur conversion : juifs en tous points sauf pour le nom, et chrétiens en rien sauf dans la forme. (…) Ils gravitaient autour de l’administration financière. (…) Ils faisaient leur chemin dans les conseils municipaux, le corps législatif et la magistrature. En un mot, ils dominaient la vie espagnole [14]. » La judaïsation du catholicisme espagnol sous l’influence des marranes explique en partie le rayonnement d’Érasme, précurseur de Luther, dans ce pays. A Rome, on craignait sérieusement l’émergence d’un royaume juif en Espagne.
Un problème social se superposait au problème religieux. Les marranes avaient acheté à prix d’argent les charges publiques dans plusieurs villes d’Espagne, écrasant le peuple vieux-chrétien sous le poids de l’impôt et de l’usure. Il y eut des soulèvements populaires contre le pouvoir marrane à Tolède et à Ciudad Real en 1449. Les marranes reprirent le contrôle de ces villes en 1467 et massacrèrent un grand nombre de vieux-chrétiens. Il y eut d’autres bains de sang en Castille (1468) et en Andalousie (1473). L’Espagne était alors au seuil d’une guerre civile à caractère religieux et racial. Cette guerre, qui eût été épouvantable, fut évitée grâce à l’Inquisition.
Notons que les juifs convertis n’étaient pas tous des marranes. Plusieurs d’entre eux étaient sincèrement catholiques. Pensons à sainte Thérèse d’Avila qui était la petite-fille d’un marrane, qui fut d’ailleurs condamné par l’Inquisition. En fait, les juifs réellement convertis étaient les plus grands ennemis des marranes. Les anciens rabbins Salomon Halevi, devenu évêque de Burgos sous le nom de Pablo de Santa Maria, et Jehoshua Ha-Lorqui, devenu frère Jérôme de la Sainte‑Foi, ont écrit de violents ouvrages contre le judaïsme. L’historien Henri Kamen note que les principaux polémistes antijudaïques étaient eux-mêmes d’ex-juifs. Ce sont eux qui réclamèrent qu’un tribunal d’Inquisition distingue les nouveaux-chrétiens judaïsants des nouveaux-chrétiens sincères. Le premier grand inquisiteur espagnol, Thomas de Torquemada, était lui-même un juif converti. En outre, il faut noter que plusieurs marranes judaïsaient simplement par tradition familiale ou par méconnaissance de la foi catholique. L’Inquisition devait donc établir une autre distinction entre les marranes qui altéraient volontairement l’intégrité de la foi, et les marranes qui étaient victimes d’une catéchisation insuffisante.
L’Inquisition espagnole fut instituée par une bulle pontificale en 1478. L’action de ce tribunal protégea l’intégrité doctrinale de l’Église d’Espagne tout en évitant un pogrom généralisé. Face au péril marrane comme devant le péril cathare, l’Inquisition chercha à neutraliser les chefs de l’hérésie pour épargner et récupérer la masse des hérétiques.
La procédure inquisitoriale
La procédure inquisitoriale varia suivant les pays et les époques, mais un canevas de base se dégage. D’une manière générale, on peut dire que l’Inquisition laissait à l’hérétique toutes les chances de s’en tirer et ne punissait sévèrement que les irréductibles. L’Inquisition cherchait à éduquer autant qu’à réprimer. Son action se rapproche parfois davantage d’un travail d’éradication des superstitions populaires que d’une lutte contre la subversion. La procédure judiciaire était toujours accompagnée de prédications solennelles.
Lorsque le tribunal d’Inquisition arrivait dans une ville, il proclamait un temps de grâce d’environ un mois au cours duquel les hérétiques pouvaient d’eux-mêmes confesser leurs erreurs avec la certitude de ne subir que des pénitences spirituelles légères et discrètes. Après ce délai, les inquisiteurs publiaient l’édit de foi qui ordonnait à tous les chrétiens, sous peine d’excommunication, de dénoncer les hérétiques et ceux qui les protégeaient. L’Inquisition ne disposait pas d’une police secrète ou d’un réseau d’espionnage. Elle comptait sur la collaboration du peuple catholique, agissant ainsi comme gardienne du consensus social plutôt que comme appareil oppressif d’État. L’Inquisition catholique ne ressemblait pas aux inquisitions totalitaires du XXe siècle. Elle n’entendait pas trouver à tout prix des traîtres (« contre-révolutionnaires » ou « collaborateurs »). Elle ne visait que les propagateurs publics de l’hérésie, et surtout les chefs de file. L’Inquisition ne s’intéressait pas à la conscience des hérétiques mais seulement à leur action extérieure.
Le pape confia l’Inquisition médiévale aux dominicains et aux franciscains. Ces deux ordres, nouvellement fondés, donnaient de sérieuses garanties de probité et de sainteté. La science théologique et canonique des inquisiteurs était remarquable. En fait, l’Inquisition fut confiée à la fine fleur du clergé de l’époque. Contrairement aux tribunaux révolutionnaires de 1793, les tribunaux d’Inquisition ne furent jamais présidés par des fanatiques corrompus et débauchés.
L’inquisiteur ne rendait pas son jugement seul. Il était assisté par des assesseurs choisis parmi le clergé local. L’Inquisition fut, en quelque sorte, à l’origine de l’institution du jury. En outre, l’évêque contrôlait les sentences et l’accusé pouvait en appeler au pape. Ainsi, la procédure inquisitoriale était convenable, même en regard de nos critères modernes de justice. Contrairement à ce que l’on a pu raconter, l’Inquisition acquittait fréquemment. Bernard Gui exerça avec sévérité les fonctions d’inquisiteur à Toulouse de 1308 à 1323. Il prononça 930 jugements dont 139 acquittements.
L’accusé pouvait se défendre et même recourir à un avocat. Cependant, il ne pouvait pas toujours entendre le témoignage de ses accusateurs. Les historiens ont condamné sévèrement le caractère secret de la procédure inquisitoriale. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Les hérétiques que l’Inquisition poursuivaient étaient riches et puissants. Ils disposaient souvent d’hommes armés. Il n’est pas rare que des témoins à charge et même des inquisiteurs aient été assassinés. Témoigner contre les chefs cathares ou marranes pouvait être aussi dangereux que de témoigner aujourd’hui contre les chefs de la maffia. En 1485, le grand inquisiteur espagnol Pierre Arbuès fut poignardé devant le saint autel par des sbires à la solde des marranes. C’est pourquoi l’Inquisition protégeait l’anonymat de certains témoins. Mais elle ne recourait à l’enquête secrète qu’en cas de nécessité, et l’accusé bénéficiait tout de même de certaines garanties. Ainsi, au début du procès, il pouvait présenter la liste de ses ennemis personnels. Si le témoin anonyme se trouvait parmi cette liste, son témoignage était automatiquement récusé. De plus, le témoignage de l’accusateur secret se faisait en présence de l’avocat de l’accusé. L’avocat était alors désigné par le tribunal pour être certain qu’il ne dévoile pas l’identité du témoin ; mais il n’en faisait pas moins son travail consciencieusement. Plusieurs juristes espagnols se sont distingués par la qualité de leurs plaidoiries devant les tribunaux d’Inquisition. Notons que le principe de la dénonciation anonyme n’est pas en soi une procédure aussi inique qu’elle peut le paraître puisque, actuellement, au Québec, la Loi sur la protection de la jeunesse admet les dénonciations anonymes.
L’autre grand reproche que l’on fait à l’Inquisition est l’emploi de la torture lors des interrogatoires. Encore une fois, il faut remettre les choses dans leur contexte. La « question » inquisitoriale ne ressemblait pas aux tortures sadiques de la Gestapo ou du KGB. Elle était relativement douce en comparaison des supplices que les tribunaux de droit commun imposaient alors aux criminels. Trois méthodes étaient employées :
1. — La garrucha était une poulie qui manœuvrait une corde liant les poignets de l’accusé. Celui-ci était hissé à une certaine hauteur, puis relâché brutalement d’un coup ou par secousses successives, ce qui devait provoquer une intense douleur aux épaules.
2. — Le potro était un chevalet où l’on attachait l’accusé par des cordes auxquelles le bourreau donnait des tours jusqu’à ce qu’elles s’enfoncent dans la chair.
3. — La toca était un entonnoir de tissu par lequel on laissait l’eau d’une jarre s’écouler dans l’estomac de l’accusé jusqu’à suffocation.
La procédure inquisitoriale réglementait minutieusement l’usage de la question : pour qu’un accusé soit soumis à la torture, il fallait qu’il soit poursuivi pour un crime de la plus haute gravité, et que le tribunal possède déjà contre lui de sérieuses présomptions de culpabilité. L’évêque du lieu devait donner son accord, ce qui protégeait l’accusé contre le zèle abusif d’un éventuel inquisiteur taré. La question ne pouvait pas être répétée. Les instructions stipulaient aussi la présence, pendant la séance de torture, d’un représentant de l’évêque et d’un médecin, l’interdiction de mettre en danger de mort et de mutiler, l’obligation de faire donner des soins par le médecin immédiatement après. Les malades, les personnes âgées et les femmes enceintes étaient exemptés de la question. En outre, la torture était rarement employée : dans 1 ou 2 % des procès selon Jean Dumont, dans 7 à 11 % selon Bartolomé Bennassar.
Il est curieux de constater que la majorité des accusés résistait à la torture ; et était en conséquence acquittée. Si l’objectif des tourmenteurs était, comme on pourrait le penser, d’obtenir des aveux de culpabilité à tout prix, force est d’admettre qu’ils s’y prenaient mal. C’est à se demander si la question n’était pas plutôt un ultime moyen de défense offert à l’accusé, une sorte d’épreuve judiciaire comparable à l’ordalie du Moyen Age. C’est, à mon avis, une hypothèse qui devrait être explorée.
L’ordalie, ou « jugement de Dieu », était une épreuve judiciaire d’usage courant jusque vers l’an 1000. L’accusé prouvait ses dires devant le tribunal par l’épreuve du feu, de l’eau ou de l’épée. Dans le premier cas, il prenait dans ses mains un charbon ardent ; si ses blessures étaient guéries au bout d’un certain laps de temps, le tribunal concluait que le témoignage était vrai. Dans le second, l’accusé était lié et jeté dans une barrique d’eau ; s’il flottait, ce qui est la tendance normale à cause de l’air des poumons, le tribunal concluait qu’il avait menti ; mais s’il coulait, au risque de sa vie, c’est qu’il disait la vérité. Finalement, l’ordalie par l’épée opposait deux chevaliers représentant deux témoignages contraires ; la victoire indiquait où se trouvait la vérité. L’Église a toujours combattu l’ordalie qui était une procédure superstitieuse héritée du vieux droit païen germanique.
L’usage de la torture comme moyen de preuve choque la mentalité moderne, mais c’était déjà un progrès par rapport à l’ordalie. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, la question était employée beaucoup plus fréquemment dans les procès criminels. En outre, le grand inquisiteur saint Jean de Capistran interdit au XVe siècle l’usage de la torture dans les procès inquisitoriaux – plus de trois cents ans avant que Louis XVI ne fasse de même pour les tribunaux criminels français –, bien que l’Inquisition espagnole en ait par la suite rétabli l’usage.
Quoiqu’il en soit, et malgré la question, la procédure inquisitoriale marque un progrès dans l’histoire du droit. D’une part, elle écarte définitivement l’ordalie comme moyen de preuve en la remplaçant par le principe qui gouverne encore le droit moderne, soit la preuve testimoniale. D’autre part, elle établit le principe de l’État poursuivant. Jusqu’alors, c’était la victime qui devait faire la preuve de la culpabilité, même dans un procès criminel ; ce qui était souvent difficile lorsque la victime était faible et le criminel puissant. Mais avec l’Inquisition, la victime n’est plus qu’un simple témoin, comme dans les procès criminels d’aujourd’hui. C’est l’autorité ecclésiastique qui avait le fardeau de la preuve.
On a largement exagéré le nombre d’hérétiques brûlés par l’Inquisition. Juan Antonio Llorente est à l’origine des chiffres imaginaires que trop d’ouvrages reprennent encore à ce sujet [15]. Llorente était un prêtre apostat qui se mit au service de l’occupation napoléonnienne de l’Espagne. Après avoir calomnié l’Inquisition, il détruisit les archives qui auraient pu le contredire. Plusieurs historiens avancent encore des chiffres gonflés par l’imagination anticléricale [16]. Mais la plupart des études reconnaissent maintenant que le nombre des victimes de l’Inquisition fut beaucoup moins élevé qu’on ne le croit généralement [17]. C’est même le cas du Que sais-je ? sur l’Inquisition, publié aux très politiquement correctes Presses universitaires de France [18]. Jean Dumont parle d’environ 400 exécutions pendant les 24 années du règne d’Isabelle de Castille, ce qui est peu en comparaison des 100 000 victimes de l’épuration de 1944-1945 ou des dizaines de millions de martyrs du communisme.
Notons que les condamnés à mort n’étaient pas toujours exécutés. Leur sentence était parfois commuée en peine de prison. Ils étaient alors brûlés en effigie. De plus, les condamnés n’étaient pas nécessairement brûlés vifs. S’ils montraient un certain repentir, on les étranglait avant d’allumer le bûcher. Rappelons également qu’il n’y avait que les relaps, c’est-à-dire ceux qui retombaient dans l’hérésie après l’avoir abjurée, qui étaient condamnés à mort.
Certains s’étonnent que l’Église, qui demande par ailleurs de pardonner à ses ennemis, ait pu imposer la peine de mort. Notons d’abord que le devoir de l’autorité publique n’est pas le même que celui du fidèle. Le devoir de charité oblige l’individu à pardonner, même au criminel qui aurait assassiné l’un de ses proches. Mais le premier devoir de charité de l’État est de protéger l’ordre public, de défendre les biens physiques et spirituels de ses sujets. Si la peine capitale est nécessaire pour assurer la sécurité publique, l’État ou l’Église peuvent y recourir [19].
Saint Thomas d’Aquin justifiait l’exécution des criminels en notant que la crainte de la mort favorisait souvent leur conversion. Effectivement, les aumôniers des prisons peuvent témoigner qu’à l’époque où la pendaison existait au Canada, il était rare de voir un condamné monter à l’échafaud sans s’être confessé. Ainsi, la peine de mort temporelle permettait au criminel d’éviter la peine de mort éternelle, c’est-à-dire l’enfer. L’État pratiquait de la sorte la véritable charité. Remettre le criminel en liberté, comme on le fait aujourd’hui sous prétexte de pardon, c’est lui donner l’occasion de retomber dans le péché et de perdre son âme.
De toute façon, les peines de mort constituaient moins de 1 % des sentences prononcées par l’Inquisition. La plupart du temps, les hérétiques étaient condamnés à porter des croix sur leurs vêtements, à faire des pèlerinages, à servir en Terre sainte ou à subir une flagellation souvent symbolique. Parfois, le tribunal confisquait leurs biens ou les emprisonnait. Les prisons inquisitoriales n’étaient pas aussi terribles qu’on l’a prétendu. Elles devaient même être plus confortables que les prisons communes puisque certains criminels s’accusaient d’hérésie pour y être transférés. De plus, les hérétiques bénéficiaient souvent de l’amnistie. En 1495, la reine Isabelle proclama un pardon général pour tous ceux que l’Inquisition avait condamnés.
Conclusion
La véritable histoire de l’Inquisition ne correspond nullement à la légende noire répandue par les ennemis de l’Église. Les historiens les plus « officiels » doivent désormais le reconnaître. Ainsi, Guy et Jean Testas concluent que :
On se doit de constater que ses excès [de l’Inquisition] ne furent pas aussi grands que l’on a coutume de le croire. Les auteurs les plus hostiles se voient obligés de nuancer leur jugement et ce, même pour l’Inquisition espagnole. (…) Nous reconnaissons volontiers que les tribunaux séculiers firent preuve de plus de cruauté encore ; que défendre la religion chrétienne, c’était défendre l’État, et que les guerres de religion donnèrent lieu à des massacres autrement sanglants [20].
Bartholomé Bennassar va dans le même sens lorsqu’il écrit :
Si l’Inquisition espagnole avait été un tribunal comme les autres, je n’hésiterais pas à conclure, sans craindre la contradiction et au mépris des idées reçues, qu’elle leur fut supérieure. (…) Plus efficace à n’en pas douter. Mais aussi plus exacte, plus scrupuleuse, en dépit des faiblesses d’un certain nombre de juges, qu’ils fussent orgueilleux, cupides ou paillards. Une justice qui pratique un examen très attentif des témoignages, qui en effectue le recoupement minutieux, qui accepte sans lésiner les récusations par les accusés des témoins suspects (et souvent pour les motifs les plus minces), une justice qui torture fort peu et qui respecte les normes légales, contrairement à certaines justices civiles et qui, après un quart de siècle d’atroce rigueur, ne condamne presque plus à la peine capitale et distribue avec prudence le châtiment terrible des galères. Une justice soucieuse d’éduquer, d’expliquer à l’accusé pourquoi il a erré, qui réprimande et qui conseille, dont les condamnations définitives ne frappent que les récidivistes. (…)
[Mais] l’Inquistion ne peut pas être considérée comme un tribunal comme les autres. L’Inquisition n’était pas chargée de protéger les personnes et les biens des multiples agressions qu’ils peuvent subir. Elle fut créée pour interdire une croyance et un culte [21].
Nous voilà au cœur de l’affaire. En historien honnête et compétent, Bennassar ne peut que rejeter les calomnies qui circulent depuis des siècles au sujet de l’Inquisition. Mais en libéral et en relativiste, il ne peut accepter le principe qui fut à la base de cette institution, soit le pouvoir de contrainte religieuse.
En définitive, la seule chose que les libéraux peuvent encore reprocher à l’Inquisition, c’est d’avoir combattu les fausses religions. C’est normal puisque les libéraux ne croient pas que l’Église catholique soit l’unique voie du salut. Ils ne peuvent pas comprendre la finalité surnaturelle de l’Inquisition.
Mais ceux qui ont la foi doivent porter un jugement positif sur l’Inquisition. En épurant l’Église espagnole des influences marranes, le Saint-Office préserva l’Espagne du protestantisme et lui épargna les horreurs d’une guerre de religion semblable à celles qui ont ravagé la plus grande partie de l’Europe au XVIe siècle. Rappelons que le tiers de la population allemande périt pendant les nombreuses guerres de religion qui se sont déroulées entre 1520 et 1648. Si les quelques centaines d’hérétiques brûlés par l’Inquisition ont pu éviter à l’Espagne un tel conflit, il faut conclure que le Saint-Office fit œuvre humanitaire. En outre, l’Inquisition n’a pas seulement sauvé l’Espagne mais toute l’Église. Au XVIe siècle, le monde catholique était au bord de la ruine, battu en brèche par la révolution protestante au nord et l’expansion ottomane à l’est. La France, elle-même plongée dans la guerre civile, ne pouvait guère protéger l’Église. C’est l’Espagne qui sauva la chrétienté, notamment lors de la bataille de Lépante en 1571. Sur le plan intérieur, la Contre-Réforme fut également une œuvre espagnole. Et si le catholicisme espagnol put jouer un rôle aussi bénéfique au XVIe siècle, c’est parce que l’Inquisition avait défendu son intégrité doctrinale au XVe siècle.
Aujourd’hui, l’Église et la société ne seraient peut-être pas dans un état aussi lamentable s’il y avait eu, aux XIXe et XXe siècles, une Inquisition pour nous protéger des hérésies modernes. Il ne faut sûrement pas songer à rétablir l’Inquisition. Maintenant, il est trop tard. L’Inquisition ne peut être efficace que dans une société qui est déjà profondément chrétienne. C’est une arme défensive qui n’est d’aucune utilité pour reconquérir le monde à la foi. Or l’Église d’aujourd’hui en est au stade de la Reconquista.
Mais s’il n’y a pas lieu de restaurer l’Inquisition, il faut certainement la réhabiliter aux yeux de l’histoire. N’en déplaise à ceux qui aiment voir l’Église se dénigrer elle-même, les catholiques n’ont pas à rougir de l’œuvre passée de ce saint tribunal.
* — Candidat au Ph. D. (doctorat) en histoire, Université Laval (Québec). Cet article a été publié dans Communicantes nº 62, juillet 1997, Shawinigan-Sud, Québec.
[1] — Voltaire, « Inquisition », Dictionnaire philosophique, dans Œuvres complètes, t. VII, Paris, Éd. Th. Desoer, 1818, p. 1309-1319.
[2] — Jean-Paul II, Tertio millennio adveniente, Montréal, Éd. Médiaspaul, 1994, nº 35, p. 43.
[3] — de Maistre Joseph, « Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole », dans Œuvres complètes, t. VII, Bruxelles, Éd. Société Nationale, 1838, p. 283-391 ; – Morel Jules, « Lettres à M. Louis Veuillot sur l’Inquisition moderne d’Espagne », dans Incartades libérales de quelques auteurs catholiques, Paris, Éd. Victor Palmé, 1869, p. 31-241.
[4] — Dumont Jean, L’Église au risque de l’Histoire, Limoges, Éd. Critérion, 1984, p. 171-231 et 343-413 ; – L’Incomparable Isabelle la Catholique, Paris, Éd. Critérion, 1992, p. 79-110.
[5] — Testat Guy et Jean, L’Inquisition, Paris, Éd. PUF, collection « Que sais-je ? », 1966, 126 p. ; – Guiraud Jean, L’Inquisition médiévale, Paris, Librairie Jules Tallandier, 1978, 238 p. ; – Bennassar Bartolomé, L’Inquisition espagnole XVe-XIXe siècles, Paris, Éd. Hachette, 1979, 397 p.
[6] — Choupin L., « Hérésie », Dictionnaire apologétique de la foi catholique, t. II, 1911, p. 442-457.
[7] — Ottaviani Alfredo, L’Église et la Cité, Rome, Imprimerie polyglotte vaticane, 1963, 309 p.
[8] — Guiraud Jean, « Inquisition », DAFC, t. II, 1911, col. 823-890 ; Vacandar E., « Inquisition », DTC, t. VII, col. 2016-2068.
[9] — L’historien catholique fait même plus : il juge les faits à la lumière des principes catholiques. Voir sur cette question : Dom Guéranger, Le Sens chrétien de l’histoire (Le Sel de la terre 22, p. 176). (NDLR.)
[10] — Par exemple Hefelé, Le Cardinal Ximenès, Paris, Librairie Poussielgue-Rusand, 1856, 588 p.
[11] — Vernet F., « Albigeois » et « Cathares », Dictionnaire de théologie catholique, t. I, p. 1987-1999.
[12] — Léa Henri-Charles, Histoire de l’Inquisition au Moyen Age, Paris, Éd. Jérôme Millon, 1986, 3 volumes.
[13] — Cervantès, Don Quichotte, livre I, chapitre 21.
[14] — Roch Cecil, Histoire des Marranes, Paris, Éd. Liana Lévi, 1990, 341 p.
[15] — Llorente Juan Antonio, Historia critica de la Inquisicion en Espana, Madrid, Éd. Hiperion, 1981 (1ere édition 1822), 4 volumes.
[16] — Dominique Pierre, L’Inquisition, Paris, Éd. Perrin, 1969, 345 p. ; – Kamen Henri, Histoire de l’Inquisition espagnole, Paris, Éd. Albin Michel, 1966, 358 p. Notons que Kamen a révisé ses chiffres à la baisse dans la dernière édition de son livre (1966, p. 298-299).
[17] — Junco Alfonso, Inquisicion sobre la Inquisicion, Mexico, Éditorial Jus, 1959, p. 37-51.
[18] — Testas Guy et Jean, L’Inquisition, Paris, Éd. PUF, collection « Que sais-je ? », 1966, 126 p.
[19] — Catéchisme du concile de Trente (chap. 33, par. 1).
[20] — Testas Guy et Jean, L’Inquisition, Paris, Éd. PUF, collection « Que sais-je ? », p. 125.
[21] — Bennassar Bartolomé, L’Inquisition espagnole XVe-XIXe siècle, Paris, Éd. Hachette, 1979, p. 389-390.

