Étude sur les sacrements (I)
Par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
Introduction *
Nous commençons ici la publication d’une étude de Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) sur les sacrements, parue dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte‑Espérance entre août 1878 et février 1883.
Sur l’auteur, on voudra bien se reporter à la notice biographique parue dans Le Sel de la terre 26, pages 114 à 117.
Entré au monastère du père Emmanuel, au Mesnil Saint-Loup, à vingt-deux ans en 1871, Dom Maréchaux est ordonné prêtre cinq ans après par l’évêque de Troyes, Mgr Cortet, le 29 juin 1876. Deux ans plus tard, la publication de son étude sur les sacrements commence dans le Bulletin que vient de fonder le père Emmanuel.
On lit à ce sujet, dans des notes sur sa vie (anonyme, Bulletin de janvier-février 1928, page 485) :
« 1877 voit naître le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Le père Bernard y collabore par une étude sur les sacrements dans laquelle la précision de la doctrine est présentée dans un beau style, qui en rend la lecture facile et la met à la portée des esprits les moins cultivés, en même temps que les plus érudits y trouvent leur satisfaction.
« C’était ses débuts : il n’a pas cessé depuis de donner dans le Bulletin différentes études dans lesquelles l’exposé théologique s’allie merveilleusement à la forme littéraire. »
Cette appréciation élogieuse est bien méritée. On pourra constater les dons de l’auteur qui a pu écrire des pages d’une telle élévation, deux ans seulement après son ordination, alors qu’il n’avait pas trente ans.
Un autre mérite de cet écrit est d’avoir « bien » vieilli quant à la forme. Rédigé il y a cent vingt ans, son style tout à fait classique permet de le lire aujourd’hui sans aucune difficulté, tout comme les textes du père Emmanuel ou ceux de Louis Veuillot. On ne peut en dire autant de tous les auteurs du XIXe siècle, notamment de Dom Guéranger, bien que sa doctrine reste toujours aussi admirable.
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Dans la crise actuelle, il est important de bien connaître les sacrements, la raison de leur institution par Notre-Seigneur et la grâce particulière que chacun d’entre eux nous transmet.
Aucun sacrement, en effet, n’a été épargné par la nouvelle religion qui, sous l’influence du protestantisme, en a fait de simples protestations de foi devant la communauté. Ils ne sont plus les signes sensibles et efficaces qui transfigurent l’âme par la grâce sanctifiante.
En outre, de plus en plus souvent, les sacrements sont administrés de façon douteuse. Ils deviennent invalides par défaut de matière, de forme ou d’intention, sans que les fidèles s’en aperçoivent.
Aussi le lecteur trouvera-t-il dans ces pages un rappel très opportun de la doctrine catholique sur les sept sources de la grâce, nourri de la lecture des Pères (de saint Augustin en particulier) et de saint Thomas d’Aquin.
Avant de se pencher sur chacun des sacrements, l’auteur commence par en faire une présentation générale. C’est la première partie de son étude que nous publions dans cet article.
Abbé Philippe François
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Raisons des sacrements
« POUR l’homme de foi, le monde tout entier est un trésor. » Cette parole de saint Jérôme est particulièrement frappante, quand on vient à examiner les sacrements.
Les sacrements ! Beaucoup de chrétiens les connaissent et les réclament, mais bien peu en saisissent les merveilleuses convenances, comme aussi bien peu en expérimentent toute l’énergie.
Les sacrements présentent quelque chose de sensible, comme l’eau, l’huile, le pain et le vin. Ils contiennent, ils nous transmettent quelque chose d’invisible, qui échappe aux sens et qui s’adresse à l’âme, et c’est la grâce de Dieu. Ainsi, la grâce de Dieu nous est transmise par une chose visible, par quelques paroles, par un simple signe ; quelle merveille !
Cette merveille fait naître dans l’âme bien des questions : pourquoi le bon Dieu se met-il en communication avec nous par l’entremise des choses visibles ? Pourquoi choisit-il de préférence pour ces mystérieuses communications certaines créatures, comme l’eau, l’huile, le pain et le vin ? Nous allons essayer de répondre à ces questions.
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Le bon Dieu entre en communication avec nous au moyen des créatures visibles pour trois motifs :
1. — parce qu’elles sont ses créatures ;
2. — parce que l’homme lui-même appartient à l’ordre des créatures visibles ;
3. — parce que ce mode de communication convient à notre condition d’hommes tombés en Adam, et relevés en Jésus-Christ.
Nous espérons que nos lecteurs goûteront ces raisons, lorsque nous les aurons développées.
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La première raison pourrait à première vue paraître peu concluante. Sans doute tout ce monde extérieur, le ciel, la terre, et tout ce qu’ils contiennent, sont des créatures de Dieu. Mais le bon Dieu ne pourrait-il pas entrer en communication avec nous autrement que par l’intermédiaire des créatures visibles ?
Sans nul doute il le pourrait : il pourrait répandre la lumière dans les intelligences et la grâce dans les cœurs, sans aucun intermédiaire. Mais il ne le veut pas : et l’une des raisons pour lesquelles il ne le veut pas, c’est de nous montrer qu’il est bien vraiment le créateur du monde visible.
De tout temps il s’est trouvé des hommes qui ont prétendu que le monde visible était l’ouvrage du diable et que, par conséquent, toutes les créatures visibles et corporelles étaient essentiellement mauvaises. On ne peut dire quelles conséquences entraînerait une pareille doctrine.
L’Église de Dieu, dès le temps des apôtres, a protesté contre cette abominable erreur. Elle a toujours enseigné et enseigne que les créatures visibles, bien qu’inférieures en dignité aux créatures invisibles qui sont les anges et les âmes humaines, sont néanmoins l’ouvrage de Dieu très bon et que, comme telles, elles sont bonnes. Afin de ne laisser aucun doute sur leur bonté, elle les emploie dans les rites religieux : Dieu les prend pour signes et pour instruments de la grâce ; non seulement elles sont bonnes, mais, dans ces conditions, elles deviennent saintes et sanctifiantes.
Le diable cherche par tous les moyens possibles à souiller l’ouvrage de Dieu : comme il a sa religion dans le monde, il abuse des créatures, il les fait servir à des œuvres de ténèbres. Dieu, au contraire, par les mains de son Église, prend les mêmes créatures et les fait servir à des œuvres de lumière. Nous aurons occasion de revenir là-dessus. Pour le moment, nous voulons établir que Dieu, se mettant en communication avec l’homme au moyen des créatures visibles, les reconnaît pour son ouvrage et leur donne une consécration.
Les créatures inanimées ne peuvent par elles-mêmes entrer en société avec Dieu : une société suppose l’intelligence chez ceux qui la composent ; l’homme et l’ange ont seuls une aptitude, comme êtres intelligents, à entrer en société avec leur créateur. Mais Dieu, par une disposition merveilleuse, a voulu que les créatures visibles servissent de lien visible et extérieur à cette société des hommes avec Dieu qui constitue la véritable religion. Elles entrent dans l’économie de la vraie religion, comme symboles et instruments, ne pouvant y entrer autrement. Elles se trouvent ainsi reliées elles-mêmes et rapportées d’une manière très excellente à Dieu, qui est le premier principe et la fin dernière de toutes créatures.
Qui n’admirerait comment la vraie religion comprend le ciel et la terre, en un mot toutes les créatures, pour tout rapporter à Dieu ?
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Dieu se plaît donc à bénir, à sanctifier les ouvrages de ses mains, l’eau, l’huile, le pain et le vin.
En agissant ainsi, avons-nous dit, il agit conformément à notre nature. Car l’homme, par son corps, appartient à ce monde inférieur, à cet ordre des créatures visibles au milieu desquelles il vit et au moyen desquelles il alimente sa vie.
Étrange créature que l’homme ! Dieu, pour le créer, nous dit saint Grégoire, mélangea, par une disposition dont le secret nous échappe, l’esprit et la boue : investigabili dispositione miscuit spiritum et limum. Il en fit comme un abrégé de toute la création, en réunissant dans sa personne le monde supérieur des esprits et le monde inférieur des corps.
L’homme ainsi constitué au centre de la création, par cela qu’il est doué d’une âme intelligente, est appelé à entrer en société avec son créateur. Mais, comme cette âme spirituelle est unie à un corps de boue, il n’y entre pas de la même manière que les anges qui sont de purs esprits.
L’ange est en rapport direct avec la vérité, qui est l’objet de l’intelligence : il la saisit purement et immédiatement. L’homme, au contraire, ne saisit pas la vérité toute pure, mais seulement revêtue d’images tirées des choses sensibles. C’est ainsi, par exemple, que, si nous cherchons à concevoir ce qu’est Dieu, nous nous le représentons sous la figure de la lumière qui éclaire un espace infini, ou d’un roi qui, assis sur son trône, gouverne son royaume par d’innombrables ministres et serviteurs. Ces images et d’autres semblables fournissent à notre intelligence un moyen de concevoir ce qu’est Dieu. Elle sait parfaitement que Dieu est autre chose que tout cela, qu’il n’a rien de corporel, etc. Mais ces images, ces comparaisons lui font néanmoins comprendre quelque chose de la grandeur infinie de Dieu.
De même un ange est en rapport direct et immédiat avec l’intelligence des autres anges : il leur manifeste sa pensée sans avoir besoin d’user d’aucune parole. Les hommes, au contraire, manifestent leur pensée par la parole, c’est-à-dire par un signe extérieur au moyen duquel ils se la transmettent l’un à l’autre. Enlevez le signe extérieur, la parole : les hommes resteront étrangers les uns aux autres. Il n’y aura plus de société.
On comprend dès lors pourquoi le bon Dieu, voulant entrer en société avec l’homme, sa créature, emploie des signes sensibles pour se manifester et pour se communiquer à lui.
La sagesse divine, dit saint Thomas, pourvoit à chaque chose selon sa nature : et c’est pour cela qu’il est dit qu’elle dispose toutes choses avec suavité. Or il est dans la nature de l’homme d’arriver à la connaissance des choses intellectuelles par le moyen des objets sensibles. Le bon Dieu, voulant donc nous communiquer les biens de l’ordre spirituel, nous les transmet par l’intermédiaire de choses sensibles ; et c’est là ce qui constitue les sacrements : par la même raison, dans la sainte Écriture les choses spirituelles nous sont présentées sous l’image des choses sensibles [1].
Ainsi les sacrements sont comme un langage mystérieux au moyen duquel le bon Dieu entre visiblement en société avec nous, et nous communique les biens invisibles.
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Les sacrements sont les moyens de transmission de la grâce : ils sont aussi des remèdes contre le péché. A ce titre, ils offrent quelque chose d’humiliant qui abat l’orgueil de l’homme.
Ils conviennent parfaitement, avons-nous dit, à notre condition d’hommes tombés en Adam et relevés en Jésus-Christ.
L’homme ennobli par la justice originelle était élevé tellement au-dessus des conditions mêmes de sa nature qu’il n’avait pas besoin des sacrements pour recevoir la grâce : elle lui venait immédiatement de Dieu.
Mais l’homme déchu est devenu impuissant à goûter en elles-mêmes les choses spirituelles : ses pensées ont peine à s’élever au-dessus de la matière, et ses désirs sont tournés vers la terre. Il fallait condescendre jusqu’à l’homme ainsi animalisé : il fallait que Dieu, ayant décrété son salut par pure miséricorde, mît les choses spirituelles à sa portée par des moyens nouveaux.
Que fit le bon Dieu ? Il aima le monde au point de lui donner son propre Fils ; celui-ci prit une chair humaine avec une âme raisonnable, il apparut visible aux yeux de cet homme tout entier tourné aux choses visibles : ainsi rendu visible, il parla, prêcha, fit des miracles, mourut et ressuscita, pour ramener l’homme à connaître et à désirer les biens invisibles.
Ces biens invisibles étaient contenus avec la divinité sous le voile de sa nature humaine. Pour les communiquer aux hommes, le Verbe incarné institua les sacrements sur le modèle de sa propre incarnation dont ils forment l’extension et les dépendances. Il mit donc sous des signes sensibles les trésors de grâce qui sont en lui, il s’y mit lui-même : il institua ainsi le baptême, l’eucharistie et les autres sacrements. Ils sont peu nombreux, dit saint Augustin, très faciles à observer, et d’une signification très relevée.
N’allons donc pas chercher loin le salut ! Le bon Dieu l’a mis sous notre main ! Il est là, dans le Verbe incarné conversant au milieu des hommes : il est là dans cette eau, cette huile, sous les apparences de ce pain, de ce vin, qui nous transmettent les trésors de la grâce divine. Les sacrements sont comme des fontaines publiques, qui coulent toujours, ouvertes à tous.
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Saint Thomas résume en ces quelques lignes tout ce que nous avons dit :
Ainsi donc, par l’institution des sacrements, l’homme conformément à sa nature est mis en rapport avec Dieu au moyen des choses sensibles : il est en même temps humilié, se reconnaissant dans la dépendance des choses corporelles au moyen desquelles Dieu lui vient en aide : il est aussi mis en garde contre les pratiques vaines et superstitieuses qui consistent dans le culte des démons [2].
Dieu soit loué éternellement d’avoir renoué, au moyen des sacrements, les liens d’une société que l’orgueil de l’homme avait rompue ! Et loué soit éternellement Notre-Seigneur qui nous guérit par son humilité !
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Éléments matériels des sacrements
Dieu aurait pu choisir tels éléments qu’il aurait voulus pour communiquer la grâce aux hommes : car ceux qu’il a choisis n’ont d’efficacité qu’en vertu de l’institution de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Toutefois, si nous considérons ces éléments, l’eau, l’huile, le pain et le vin, nous reconnaissons que Dieu a eu ses raisons de les choisir : car il ne fait jamais rien sans raison.
Tout d’abord, on peut dire que ces éléments matériels étant très communs, très répandus, Dieu les a choisis parce qu’il voulait mettre les sacrements à la portée de tout le monde. On peut dire encore que jamais la sagesse et la puissance de Dieu ne se manifestent mieux que lorsqu’il parvient à ses fins par les moyens les plus simples : quoi de plus simple qu’un peu d’eau répandue sur la tête d’un homme ! Et voilà que cet homme est devenu un chrétien ! Mais nous disions de plus que ces éléments simples et communs ont un merveilleux rapport de convenance avec les effets sacramentels qu’ils sont appelés à produire. Ce que nous espérons démontrer. Commençons par l’eau.
L’eau
L’eau est l’élément employé pour la régénération du chrétien par le baptême. Jamais créature de Dieu n’a été plus célébrée. Écoutons ce que les saints Pères en ont dit.
Ils ont remarqué qu’au commencement de toutes choses, quand le monde était encore dans la confusion et les ténèbres, l’Esprit de Dieu, comme dit l’Écriture, était porté sur les eaux [3]. « Voyez, dit l’un d’eux, le monde est un triste abîme, la terre est informe, le ciel à peine ébauché : l’eau toute seule, élément toujours parfait, joyeux, simple et pur, était trouvée digne de porter l’Esprit de Dieu. » Pourquoi ce rapprochement, cette familiarité du Saint-Esprit avec l’élément des eaux ? Les Pères voyaient là une promesse, et comme un prélude du baptême. Le Saint-Esprit, disent-ils, sanctifiait dès le commencement l’eau baptismale.
Ils ont remarqué ensuite que les eaux ont donné naissance aux premières créatures animées qui sont les oiseaux et les poissons. Ces myriades de créatures, sortant tout à coup à la voix de Dieu du sein des eaux, leur étaient une image des peuples régénérés dans l’eau du baptême. Ils observaient d’ailleurs que rien ne germe et ne pousse sans humidité. Dans l’ordre de la nature, l’eau est le principe, ou tout au moins la condition nécessaire de toute production : dans l’ordre de la grâce, elle est l’élément qui sert à la production de l’homme nouveau. « Nous autres petits poissons, disait un Père, nous naissons dans l’eau à la ressemblance du divin poisson qui est Jésus-Christ : et nous ne pouvons avoir la vie sauve qu’en demeurant dans l’eau de notre baptême. » Aussi les premiers chrétiens avaient-ils pris pour symbole un poisson : symbole d’autant plus ingénieux que les lettres qui composent en grec le mot poisson sont en même temps les lettres initiales des mots suivants : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur [4] ! C’est pourquoi ils appelaient Jésus-Christ le divin poisson.
Mais il y a encore d’autres rapports entre l’eau et les effets du baptême. En premier lieu, l’eau purifie toutes choses, et n’est purifiée par aucune. Quand Dieu voulut purifier la terre souillée par les crimes des hommes, il la couvrit d’eau par le déluge. Il en use de même pour les âmes souillées du péché : le baptême les lave, les rend plus blanches que la neige.
En second lieu l’eau rafraîchit. On peut dire que la terre serait bientôt desséchée et consumée si elle n’était pas aux deux tiers couverte d’eau. Car, outre qu’elle est exposée aux ardeurs du soleil, elle est à l’intérieur dans un état d’incandescence. Les païens eux-mêmes disaient que la terre périrait un jour dans les flammes, parce que l’élément du feu l’emporterait sur l’élément de l’eau. La foi nous enseigne positivement que le monde est réservé au feu. C’est l’eau qui empêche, qui retarde l’embrasement. Eh bien ! répandue sur l’homme par le baptême, elle le soustrait pareillement aux flammes. Car elle empêche qu’il ne soit dévoré par les ardeurs impures de la concupiscence qu’il porte en lui-même : et par là elle le préserve des flammes éternelles.
En troisième lieu l’eau contient, dit-on, les principes et germes de toutes choses ; car tous les germes sont humides. L’eau du baptême dépose dans l’âme purifiée et rafraîchie les semences de toutes les vertus : et ces vertus ne germent qu’autant que l’âme reste pénétrée et comme détrempée par la grâce baptismale. Mais il est une vertu plus spéciale au baptême, c’est la foi : le baptême est le sacrement de la foi, on le nommait autrefois l’illumination : or l’eau, dit saint Thomas, par sa transparence, a de l’affinité avec la lumière.
Nous en avons dit assez pour montrer comment l’eau est un signe très expressif de la grâce baptismale. Autrefois ces mystères étaient mis en relief par le rite même du baptême. Au lieu de répandre simplement un peu d’eau sur le sommet de la tête, on plongeait dans l’eau le corps tout entier : il y disparaissait, il y était enseveli. Il y avait là une image très naïve de la terre sortant des eaux, purifiée et fécondée. Il y avait là surtout une ressemblance très frappante avec Notre-Seigneur enseveli, puis ressuscitant à une vie nouvelle. « Nous tous qui avons été baptisés, dit saint Paul, nous avons été par le baptême ensevelis avec Jésus-Christ comme des hommes morts : afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts par la gloire du Père, nous marchions, nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm 6, 4). Il y a dans ces paroles une allusion évidente au rite du baptême donné par immersion.
On comprendra maintenant pourquoi les saints Pères ont tant célébré les louanges de l’eau, pourquoi l’Église salue cet élément de ses plus magnifiques bénédictions. Nous donnons ici une de ces bénédictions tirée du Pontifical romain : elle est si belle que nos lecteurs ne se plaindront pas de sa longueur.
Sois sanctifiée par la parole de Dieu, eau céleste : sois sanctifiée, eau foulée par les pieds de Jésus-Christ : toi qui, pressée par les montagnes, n’y es pas renfermée : toi qui, brisée contre les rochers, n’y es pas rompue : toi qui, répandue sur la terre, n’y es pas absorbée sans retour. Tu soutiens la terre, tu portes sans faiblir le poids des montagnes : tu es contenue par la voûte des cieux : tu es répandue partout, tu purifies tout, et tu n’as pas à être purifiée. Lorsque s’enfuirent les Hébreux, tu pris la consistance et la dureté du rocher : puis soudain liquéfiée, tu engloutis les habitants du Nil, et tu poursuivis de tes vagues vengeresses leur troupe ennemie, tu fus en même temps le salut des fidèles, et le châtiment des méchants. La roche frappée par Moïse te vomit, tu ne pus rester cachée dans ses entrailles, mais à l’ordre d’en haut, tu jaillis aussitôt. Portée par les nuées, tu fécondes les champs d’une pluie réjouissante. En toi, le corps brûlé par la chaleur trouve une boisson douce et salutaire, agréable et vivifiante. Jaillissant des veines cachées du sol, tu répands là où tu es renfermée un esprit de vie, tu fournis une sève de fécondité, de crainte que le sein desséché de la terre ne refuse à l’homme ses productions accoutumées ; par toi le commencement du monde, par toi la fin sont remplis de joie : ou plutôt c’est le fait de Dieu si nous ignorons jusqu’où s’étend ton pouvoir. Et pour mieux dire, ô Dieu tout-puissant, en célébrant les louanges de l’eau, nous publions vos œuvres les plus merveilleuses. C’est vous l’auteur de toute bénédiction, vous, l’origine du salut.
L’huile
L’eau est un élément liquide, limpide, sans couleur et sans odeur : elle est un instrument de production. L’huile est un corps gras, onctueux, qui sert de base dans la composition des onguents et des parfums : elle est un instrument de perfection. Le chrétien, né dans l’eau, est perfectionné par l’huile.
Saint Bernard a décrit en trois mots les propriétés admirables de l’huile : lux, cibus, medicina. L’huile est une lumière, ou plutôt l’aliment de la lumière. Elle est une nourriture, ou plutôt l’assaisonnement le plus élémentaire de la nourriture. Elle est un remède : car elle ferme et guérit les plaies. En raison de ces qualités, elle est l’instrument par lequel le Saint-Esprit se transmet à nos âmes, car il les illumine, il les fortifie, il les guérit.
Pénétrons encore dans ce mystère. L’huile répandue sur les membres du corps leur donne de la souplesse et de la force : c’est pourquoi anciennement ceux qui devaient combattre ou lutter frottaient d’huile leur corps tout entier. Pareillement au commmencement des festins on répandait une huile parfumée sur la tête des convives : cette huile donnait à leur visage un air de joie, ut exhilaret facie in oleo. Quand sainte Madeleine eut répandu sur les pieds de Notre-Seigneur, assis à la table de Simon, un vase de parfums, Notre-Seigneur fit ce reproche au pharisien : « Tu n’as pas versé l’huile sur ma tête, elle l’a répandue sur mes pieds » (Lc 7, 46).
L’huile donne au corps la force et la beauté. De même la force et la beauté de l’âme chrétienne proviennent de l’huile sacramentelle. La confirmation la rend forte pour lutter contre la puissance du diable : elle la prépare à s’asseoir au banquet eucharistique. Ô sacrement tout de lumière, de force et de joie, que tu es peu compris !
Dans le sacrement de l’extrême-onction, l’huile intervient principalement comme un remède destiné au soulagement de l’âme et du corps des malades. Il enlève jusqu’aux cicatrices du péché, afin que l’âme n’ait rien qui offense les regards de Dieu et qui l’empêche d’entrer au ciel. On ne peut assez adorer la suavité de la sagesse divine dans l’institution de ce sacrement.
Il y a encore d’autres onctions dans les rites des sacrements : mais elles accompagnent le sacrement, elles ne le constituent pas. Qu’il nous suffise de dire ici que l’huile a toujours été la marque des consécrations solennelles. Une personne qui avait reçu une onction était considérée comme ayant reçu un écoulement de la dignité même de Dieu : elle était élevée au-dessus du commun des hommes. Voilà pourquoi les rois, les prophètes et les prêtres étaient consacrés par des onctions d’huile, comme les pages de la sainte Écriture en font foi. Ceci nous explique les onctions qui interviennent au baptême et à l’ordination des évêques et des prêtres.
Le pain et le vin
Il nous reste à dire quelques mots du pain et du vin employés dans l’eucharistie, où Notre-Seigneur se donne à nous sous l’apparence de ces aliments.
Le pain et le vin sont les aliments essentiels de l’homme, la base de tout repas. Aucune nourriture ne remplace le pain, aucune boisson le vin. Une bonne partie du travail de l’homme consiste à les faire produire à la terre : et Dieu lui-même y emploie sa pluie et son soleil. Les pays qui ne produisent pas le blé et qui ne portent pas la vigne sont considérés comme déshérités. Quand Jacob eut surpris la bénédiction d’Isaac, Esaü voulut être béni à son tour. Isaac lui répondit : « J’ai constitué ton frère possesseur du pain et du vin, que puis-je faire pour toi ? » Nous lisons, en effet, que la bénédiction fut donnée à Jacob en ces termes : « Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, l’abondance du blé et du vin. » C’était sans doute la formule antique de la bénédiction des aînés. Après leur avoir donné le pain et le vin, on pensait, et avec raison, leur avoir tout donné.
Notre-Seigneur se livre à nous sous l’apparence de ces deux aliments, pour plusieurs raisons dignes de sa sagesse et de sa bonté.
1. — Pour nous montrer qu’il est l’aliment indispensable de nos âmes ;
2. — Pour nous représenter par le pain son corps, par le vin son sang : qui, réunis ensemble, composent un repas complet. Nous trouvons tout en lui, nourriture et breuvage ;
3. — Pour nous rappeler sa passion : car le pain résulte d’une mouture et d’une cuisson, le vin d’un pressurage. Opérations qui figurent les tourments de la passion ;
4. — Pour indiquer les effets qu’il produit en nous. Le propre du pain est de fortifier, ut (…) panis cor hominis confirmet [5]. Le propre du vin de réjouir, ut (…) vinum laetificet cor hominis [6]. Fortifier et réjouir sont les deux effets de l’eucharistie ;
5. — Pour nous faire entendre que tous ceux qui mangent l’eucharistie doivent être une même âme et un même cœur, comme le pain et le vin sont formés de plusieurs grains mêlés ensemble. « Nous sommes tous un même pain, un même corps, dit saint Paul, nous tous tant que nous sommes qui participons à un même pain » (1 Co 10, 17) ;
6. — Enfin, pour représenter, par sa présence intime dans nos poitrines, le bonheur du ciel qui consiste à posséder Dieu lui-même, par une claire vision de son essence, dans l’intime de l’âme.
Toute la fin des sacrements est de nous conduire par degrés à cette vision bienheureuse.
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Institution des sacrements
par Notre-Seigneur
On pourrait croire que Notre-Seigneur, venant sur la terre pour promulguer la loi de grâce, a institué une religion entièrement nouvelle de toutes pièces, et composée de pratiques inconnues jusqu’à lui. Il n’en est point ainsi : Dieu procède autrement, il ménage les transitions avec infiniment de douceur, disponit omnia suaviter (Sg 8, 1). Notre-Seigneur a constitué la loi nouvelle avec des pratiques anciennes, mais auxquelles il a attaché une puissance de communiquer la grâce qu’elles n’avaient point avant lui.
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« Les hommes, dit saint Augustin, ne peuvent être unis en société religieuse, vraie ou fausse, que par le lien de quelques sacrements ou signes visibles. » C’est une condition de la nature, une loi de l’humanité, principalement depuis le péché. Aussi, chez tous les peuples du monde, nous trouvons des rites religieux et des sacrifices en dehors desquels on ne peut concevoir un culte.
Il ne faudrait pas croire que ces rites sont purement arbitraires. Non ! jamais il n’a été donné à un homme d’inventer et d’implanter tout un corps de religion. L’homme peut modifier certains rites religieux préexistants, les compléter, les coordonner : mais non pas créer tout un ensemble de rites nouveaux. Notre‑Seigneur, qui seul aurait pu le faire, ne l’a pas fait.
Les rites religieux, qui subsistent chez les différents peuples, doivent donc être rapportés tous à une source unique et primitive qui n’est autre que Dieu lui-même. Dieu a fait connaître au premier des hommes, à Adam, soit avant, soit après le péché, comment il voulait être honoré. Adam a transmis à ses enfants cet enseignement, et la tradition en est passée à tous les peuples. Elle s’est altérée en diverses manières. Le diable, chez les peuples païens, s’est emparé des rites religieux primitifs, et les a détournés à son profit. Mais pris en eux-mêmes, ils ont une origine divine et remontent au berceau du genre humain. On ne peut expliquer autrement la conformité de pratiques religieuses qui se remarque chez les peuples les plus étrangers les uns aux autres.
Avant Notre-Seigneur, deux peuples fixent principalement l’attention : le peuple juif, dépositaire du culte du vrai Dieu et des promesses d’un rédempteur – et le peuple romain qui, grandissant peu à peu, finit par conquérir le monde, et qui en était le maître au moment de la venue du Fils de Dieu. Ces deux peuples avaient chacun leur corps de religion, vraie chez les Juifs, fausse chez les Romains. Les Juifs avaient reçu de Dieu lui-même, par l’intermédiaire de Moïse, la loi dite loi mosaïque ; cette loi réglait avec un minutieux détail tout ce qui concernait le culte du vrai Dieu : elle n’inventait rien, puisque tous les rites de la loi mosaïque se retrouvent dans l’ancienne religion des patriarches et des Égyptiens ; mais elle épurait, elle précisait toutes les pratiques du culte, elle les combinait de manière à retracer par avance les mystères de Notre-Seigneur et toute l’économie de la loi de grâce. Chez les Romains, cette œuvre de coordination des rites religieux fut faite par le second de leurs rois nommé Numa Pompilius ; mais au rebours de Moïse, il avait pour inspirateur le diable lui-même qui se substitue à Dieu dans toutes les fausses religions. « Or, nous dit un très ancien auteur, Tertullien, si nous considérons les pratiques superstitieuses de Numa Pompilius, si nous examinons les offices, insignes et privilèges des prêtres, l’ordonnance, les instruments et les vases même des sacrifices, les rites mystérieux des expiations et des vœux, il devient clair comme le jour que le diable a copié la loi de Moïse [7] ». Ainsi les deux peuples, romain et juif, avaient originairement les mêmes pratiques religieuses, coordonnées sur un plan souvent analogue, ici par Dieu, là par le diable qui, comme dit Tertullien, est le singe de Dieu. Ces mêmes pratiques se retrouvent plus ou moins altérées jusque chez les peuplades primitives de l’Amérique : nos missionnaires en ont retrouvé la trace non sans étonnement.
De tout cela que conclure, sinon que les descendants de Noé, en se séparant après la confusion des langues, en se répandant par toutes les contrées du monde, emportaient avec eux les mêmes rites religieux ? Ces rites, ils les tenaient de Noé qui les tenait d’Adam, lequel les avait reçus de Dieu.
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Qu’est-ce qu’a fait Notre-Seigneur ? deux choses : il a pris dans les rites préexistants ce qu’il y avait de plus simple, nous dirions volontiers de plus primitif ; à ces rites simples et élémentaires, il a attaché la grâce.
La loi mosaïque avait cela de commun avec toutes les anciennes législations et religions qu’elle était surchargée de pratiques extérieures. Cette multiplicité de pratiques, avec des sanctions sévères contre les infracteurs, constituait un fardeau si accablant que saint Pierre ne craint pas de l’appeler un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n’avons pu porter (Ac 15, 10). Ce joug était nécessaire pour rompre la dureté de l’homme pécheur. Mais, quand Notre-Seigneur eut répandu dans le monde l’esprit de la nouvelle alliance, le joug fut mis de côté. Les apôtres, et surtout saint Paul, s’opposèrent toujours énergiquement à ce que les chrétiens fussent soumis aux observances mosaïques.
Notre-Seigneur, qui voulait que la religion chrétienne consistât tout entière à adorer le Père céleste en esprit et en vérité, retrancha donc cette multiplicité d’observances : il réduisit le corps de la religion à quelques pratiques très simples qui sont nos sacrements et le sacrifice de nos autels. Saint Augustin ne pouvait penser à ce changement sans tressaillir de joie : « Je veux, écrivait-il à un ami, que vous sachiez bien que Notre-Seigneur nous a soumis à un joug plein de douceur et à un fardeau léger. Il a formé le lien du peuple nouveau avec des sacrements peu nombreux, très faciles à observer et d’une signification très relevée » ; en sorte que tout est spirituel dans la religion chrétienne, même les pratiques extérieures qui sont aussi simplifiées, aussi épurées que possible.
En quoi consistent ces pratiques ? Si nous considérons n’importe quelle religion, nous trouvons que les rites religieux se ramènent à cinq chefs ; des ablutions, des onctions, des oblations, des expiations, des ordinations.
Il est impossible, en effet, de trouver un culte auquel on puisse avoir accès sans une initiation préalable. Et cette initiation est toujours une purification. Et cette purification se fait généralement par une ablution dont l’eau est l’instrument en quelque sorte naturel. Aussi, dans les pratiques religieuses de tous les anciens peuples, nous trouvons des traces d’un baptême.
L’onction par l’huile est, comme nous l’avons dit, la marque des consécrations solennelles. L’Antiquité nous présente ces onctions comme un rite universellement répandu. Une chose touchée par l’huile était une chose sainte : témoin la pierre de Jacob. Un homme oint par l’huile était investi d’une dignité divine : témoins les rois, les prophètes, les prêtres.
Aucune religion ne subsiste sans oblations, sans sacrifices. C’est même l’acte principal et comme le point culminant de tout culte, celui par lequel l’homme entre en communication avec Dieu. Aussi, toutes les fausses religions offrent-elles des sacrifices ; seulement le diable, se faisant passer pour le vrai médiateur entre l’homme et Dieu, les détourne et s’en rend l’objet. La loi mosaïque présente tout un ensemble de sacrifices très variés, très dispendieux, très assujettissants.
De même, on trouve partout des rites expiatoires. Car l’homme, bon gré mal gré, se reconnaît pécheur ; il lui faut des remèdes pour le péché. Toutes les fausses religions ont prétendu y pourvoir ; elles y ont pourvu le plus souvent par des ablutions et des sacrifices, à la ressemblance de la loi mosaïque.
Enfin toute religion a ses ministres, ses prêtres : nulle part le premier venu n’est admis à remplir un ministère sacré, mais seulement celui qui a été ordonné à cet effet. Nous avons, dans la loi de Moïse, la description des cérémonies par lesquelles étaient consacrés les prêtres de l’ordre d’Aaron : on voit dans les Nombres que Josué fut constitué chef du peuple par l’imposition des mains. On retrouverait quelque chose d’analogue dans toutes les fausses religions.
De même donc qu’un corps se compose nécessairement de plusieurs membres, de même tout corps de religion suppose nécessairement des rites d’initiation, de perfectionnement, d’oblation, d’expiation, d’ordination. Notre-Seigneur les a tous réunis dans la religion chrétienne : seulement ils s’y trouvent réduits à leur forme la plus simple et la plus épurée.
— Les rites d’initiation se réduisent à l’ablution par l’eau, c’est le baptême ;
— les rites de perfectionnement, à une onction d’huile, c’est la confirmation ;
— les rites d’oblation, à l’offrande du pain et du vin, c’est l’eucharistie ;
— les rites d’expiation : 1) à l’accusation des péchés, c’est la pénitence ; 2) à une onction d’huile, c’est l’extrême-onction ;
— les rites d’ordination, à l’imposition des mains, c’est l’ordre ;
— enfin, Notre-Seigneur a élevé à la dignité de sacrement le mariage.
Ces sept sacrements constituent le corps de la religion chrétienne : pour être proportionnée à l’homme, il fallait bien qu’elle eût un corps ; mais il ne pouvait être plus spirituel qu’il ne l’est.
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Nous pourrions montrer en détail comment tous ces rites, même l’accusation des péchés, étaient en vigueur avant Notre-Seigneur. Nous réservons cette étude pour chaque sacrement en particulier. Il nous reste à faire voir comment à ces rites religieux Notre-Seigneur a attaché la grâce.
Il y a attaché la grâce, en attachant à chacun d’eux certaines paroles ou prières qui, prononcées en son nom et en sa personne par des ministres convenables, produisent, par leur union avec le rite matériel, les effets spécifiés par la nature de chaque sacrement.
Ainsi, à la notion d’eau, qui constitue le rite matériel du baptême, Notre-Seigneur a prescrit d’attacher la formule suivante : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Ces paroles, jointes à l’ablution, constituent le sacrement qui donne la grâce. La parole s’ajoutant à l’élément, a dit brièvement saint Augustin, il en résulte un sacrement. Accedit verbum ad elementum, et fit sacramentum.
L’acte matériel, l’ablution, l’onction, forme donc comme qui dirait le corps, le côté matériel du sacrement : cet acte, Notre-Seigneur l’a pris dans les usages en vigueur, il ne l’a pas inventé. Les paroles, je te baptise, je te confirme, ceci est mon corps, etc., en sont l’âme, le côté spirituel : elles ont été formulées pour la première fois par Notre-Seigneur ; prononcées en son nom, elles complètent et constituent proprement le sacrement.
Ainsi les sacrements des chrétiens sont pour ainsi parler un composé de corps et d’âme ayant tous un côté matériel et un côté spirituel ; ils sont, en conséquence, bien proportionn és à l’homme qui est un composé de corps et d’âme ; ils nous représentent une image de Notre-Seigneur qui est le Verbe fait chair. En Notre‑Seigneur, la nature divine est unie à une nature humaine composée de corps et d’âme. Dans les sacrements, la grâce de Dieu est attachée à un signe extérieur composé de certains actes et de certaines paroles ; si vous enlevez les paroles, l’acte matériel est un corps sans âme. Detrahe verbum, quid est aqua nisi aqua ? Supprimez les paroles, dit saint Augustin, l’eau n’est plus que de l’eau ; ajoutez les paroles, l’eau étant comme animée devient le véhicule de la grâce qui sanctifie.
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Efficacité des sacrements
Les sacrements institués par Notre-Seigneur contiennent la grâce, comme des vases contiennent une liqueur fortifiante, un remède héroïque. Qui s’en approche y puise la vie, la vie surnaturelle, la vie éternelle.
Mais comme les remèdes les plus énergiques n’agissent cependant point sur un corps auquel il ne reste plus les qualités nécessaires pour être ramené à la santé, de même les sacrements n’agissent que dans les âmes déjà disposées à les recevoir. Et cependant, dans l’exemple cité, l’état trop maladif d’un corps n’ôte point au remède sa vertu curative, comme l’indisposition d’une âme ne détruit point l’efficacité propre du sacrement.
Il faut donc reconnaître que les sacrements ont une puissance intrinsèque, une vertu infailliblement productive de la grâce, et reconnaître aussi la nécessité de certaines dispositions dans celui qui veut recevoir avec fruit les sacrements.
La disposition principalement et premièrement requise, c’est la foi au Père et au Fils et au Saint-Esprit, la foi avec tout le cortège de grâces qu’elle amène avec elle et qui n’y met point obstacle.
Mais voici venir les hérétiques du XVIe siècle s’écriant que la foi seule justifie, et que les sacrements ne sont que les signes extérieurs de la justification par la foi.
Ainsi disaient-ils. Aujourd’hui on trouverait des âmes qui suivent une voie toute opposée, et qui, n’ayant aucun souci de la foi, diraient volontiers que les sacrements seuls opèrent tout en nous pour l’œuvre du salut. Erreur souverainement déplorable, cause de maux innombrables.
La sainte Église de Dieu marche entre ces deux erreurs, et fait luire à nos yeux le flambeau de ces deux vérités : les sacrements sont des sources de grâces et les causes de la justification, et d’autre part, nul ne reçoit l’effet des sacrements s’il n’y est disposé par la foi et les actes intérieurs qui en sont la suite.
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Pour entrer plus parfaitement dans l’intelligence de cette belle théologie, comme dirait Bossuet, et pour comprendre quelle est la part de la foi dans l’œuvre de la justification, il faut avant tout remarquer que la passion et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne procurent à l’homme la justice et le salut qu’autant qu’elles lui sont appliquées, c’est-à-dire qu’autant que l’homme entre, par un certain moyen, en participation des mérites que Jésus-Christ nous a acquis par sa croix. En effet, bien qu’il y ait dans sa mort un remède tout puissant contre le péché, il ne sert pourtant de rien s’il n’est pris et appliqué. Saint Prosper dit très bien : « Le breuvage d’immortalité, qui a été composé de notre infirmité et de la vertu divine (il entend Jésus-Christ lui-même, à la fois Dieu et homme) a bien en lui-même de quoi nous sauver tous, et pourtant, si on ne le boit, il ne guérit pas. »
Or l’application de ce remède ne consiste pas en une chose unique, et ne se fait pas tout d’un coup. Tout d’abord Dieu inspire à l’homme la foi ; par la foi l’homme tient pour indubitablement vrai tout ce qui a été révélé et promis de Dieu ; il croit en particulier que l’impie est justifié par la grâce, fruit de la rédemption de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ensuite, par la foi ainsi reçue, il commence lui-même à saisir et à approcher de lui le remède qui nous a été préparé dans la mort du Sauveur. Cela se fait en se repentant de ses péchés, en espérant le pardon, en priant Dieu par Jésus-Christ, en réformant sa vie, en recevant les remèdes prescrits par Dieu.
La première application des mérites du Sauveur, par laquelle la foi nous est donnée, ne se fait pas par la foi, comme il est clair, mais par une opération particulière du Saint-Esprit, qui prévient l’homme et le convertit de l’état d’infidélité. Toute application subséquente se fait par la foi, toutefois pas en ce sens que la foi suffise à elle seule pour préparer et réaliser l’état de la justification, mais il est nécessaire pour y arriver d’employer les autres moyens institués à cette fin, lesquels sont principalement les sacrements.
Tous ces moyens ont chacun leur part et leur rang dans l’ordre de notre justification. Ainsi la foi nous fait connaître le remède, l’espérance nous le fait désirer, la prière nous en rapproche, la pénitence nous éloigne de la maladie, la réforme de la vie nous rapproche de la guérison. Enfin par les sacrements, comme par un breuvage efficace et salutaire, nous prenons le remède qui chasse la maladie et nous rend la santé. Tout ce qui précède le sacrement n’est que préparation à la justice, c’est le sacrement qui la confère.
Cette doctrine reçoit un éclaircissement merveilleux de la manière dont Notre‑Seigneur opérait ses miracles. Pour l’ordinaire, ceux qu’il guérissait, commençaient par croire qu’il voulait les guérir, mais ils le priaient de le faire. Pourtant ils ne recouvraient pas la santé par cela seul. Mais Jésus-Christ la leur rendait par un commandement, ou par un attouchement, ou par une ablution, ou par quelque autre cérémonie. Toutefois, comme c’était par la foi et la prière qu’ils s’étaient mis en état d’être guéris, il leur disait : votre foi vous a sauvé.
C’est ainsi que Dieu a voulu opérer notre salut ; suivant un certain ordre, par des moyens multiples, et en nous faisant passer successivement de l’imperfection à la perfection.
A ce sujet nous rapporterons ce que dit saint Augustin, qu’avant le baptême il se fait en nous par la foi un travail préparatoire (inchoationes quasdam) analogue à une conception. Mais, ajoute-t-il, il ne suffit pas d’être conçu, il faut naître ; et nous naissons par le sacrement de la régénération, par le baptême.
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C’est donc ainsi que Dieu opère en nous, et que nous opérons avec Dieu pour arriver à la grâce de la justification, à l’état de grâce, pour parler comme le catéchisme. Il est clair que tout cela s’entend des adultes, soit qu’ils arrivent à la justification par le baptême, soit qu’ils y arrivent par le sacrement de pénitence.
Car les petits enfants qui sont baptisés avant l’âge de raison, reçoivent du même coup, par le baptême même, le don de la foi et la grâce de la justification.
Ainsi, pour conclure, nous disons : la foi commence, les sacrements consomment ; la foi prépare, les sacrements transforment. Sans les sacrements, le salut n’est que commencé, l’œuvre n’est qu’ébauchée. Mais sans la foi, il n’y a pas même de commencement, il n’y a rien, recevrions-nous tous les sacrements.
Telle est la loi instituée de Dieu, et l’ordre par lui établi pour notre salut. Mais entre les mains de Dieu, les sacrements sont des moyens, et seulement des moyens. En instituant les sacrements, Dieu ne s’est pas lié les mains. Il nous a ouvert des sources de grâces, mais il demeure le maître de les répandre quand il veut, comme il veut, et il se peut faire qu’un homme soit justifié avant les sacrements.
Dieu justifie le petit enfant par le baptême avant qu’il ait pu faire l’acte de foi, et il peut justifier l’homme auquel il a inspiré la foi, l’espérance, le repentir et l’amour, avant qu’il ait reçu le sacrement.
Les moyens institués de Dieu nous obligent, nous, mais ils n’obligent pas Dieu lui-même. Il est riche en miséricorde, il les répand selon le conseil de son amour, selon les lois de son éternelle sagesse. Il a pour nous sauver les moyens ordinaires et les moyens extraordinaires. Et toutefois, comme Dieu veut l’ordre en toutes choses, quand il justifie avant le sacrement, il ne dispense nullement le justifié de la réception du sacrement. Ainsi demeurent intacts et les droits de la miséricorde de Dieu, et les lois par lui établies pour la discipline de l’Église et le gouvernement des âmes.
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La grâce et le caractère
Nous avons montré d’une manière générale comment les sacrements concourent à l’œuvre de notre justification, mais il importe de distinguer bien nettement les effets qu’ils produisent en nous.
Tous les sacrements confèrent la grâce sanctifiante : trois d’entre eux impriment dans l’âme un caractère ineffaçable.
Nous allons examiner successivement ces deux effets.
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« La grâce, selon saint Augustin, est une inspiration d’amour qui nous fait accomplir, par un motif de charité, le bien que nous connaissons. Gratia est inspiratio dilectionis ut cognita sancto amore faciamus. » Il y a des grâces qui nous font connaître le bien : ce sont des grâces de foi. D’autres nous le font désirer et poursuivre : ce sont des grâces d’espérance. Mais l’œuvre par excellence de la grâce, c’est de nous faire aimer et accomplir le bien connu, par un motif de pure charité.
Les sacrements, qui contiennent la grâce, ont donc pour but essentiel de faire naître ou grandir la charité dans les âmes.
Mais la grâce, qui est une dans son principe puisqu’elle vient de Dieu, une dans son but puisqu’elle nous unit à Dieu ; la grâce, passant par les canaux des sacrements, est multiple dans son action et variée dans ses effets.
Transmise dans le baptême au moyen d’une ablution, elle purifie et régénère ; transmise dans la confirmation au moyen d’une onction, elle fortifie et perfectionne ; nous arrivant dans l’eucharistie sous les apparences du pain et du vin, elle nourrit et réjouit ; dans la pénitence et l’extrême-onction, elle guérit les plaies du péché ; dans l’ordre et le mariage, elle met le chrétien en mesure de remplir saintement l’office de prêtre ou les devoirs d’époux. En un mot elle s’accommode à tous les besoins d’une nature infirme, ignorante, indigente comme est la notre depuis le péché. Elle est essentiellement un remède, un viatique.
De plus la grâce, provenant des sacrements institués par Jésus-Christ, imprime en nous la ressemblance des mystères de Jésus-Christ et nous réforme à son image, comme dit l’Apôtre. Aussi tous les sacrements se résument-ils dans l’eucharistie qui contient Jésus-Christ lui-même, et dont l’effet est de nous transformer en lui. La grâce sacramentelle nous unit donc à Dieu, mais par le divin médiateur qui est Jésus-Christ. Et c’est en quoi elle diffère de la grâce qui fut donnée au commencement à nos premiers parents : car cette grâce, qui les unissait à Dieu, ne faisait pas d’eux des chrétiens. Nous, au contraire, nous sommes chrétiens par la grâce de Dieu.
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Cette dernière considération nous met sur la voie de comprendre la nécessité et la nature du caractère sacramentel.
En effet, si nous considérons Jésus-Christ, nous voyons qu’il est sur la terre le chef d’une grande famille qui est l’Église, laquelle tend à embrasser tout le genre humain. Pour pouvoir être uni à lui, transformé en lui, il faut premièrement entrer dans sa famille. Nous y entrons par le baptême, et voici comment. Le baptême imprime dans le fond de notre âme une marque ou caractère ; et cette marque fait que nous appartenons à Jésus-Christ, comme une chose qui porte le nom de quelqu’un lui appartient. Il est notre Seigneur, nous sommes sa possession. Rendus ainsi membres de la famille, nous avons notre place au banquet de la famille, au banquet des noces, dans lequel se consomme l’union avec Dieu par le divin médiateur Jésus-Christ.
Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur n’est pas seulement le chef d’une grande famille, il est encore le roi du ciel et de la terre. Tout roi a ses armées. Ici-bas les armées du grand roi combattent, là-haut elles triomphent. Tout chrétien est appelé à être soldat dans la milice du Christ ; mais il ne le devient que par la vertu d’un nouveau caractère, celui de la confirmation. C’est par elle que nous sommes immatriculés au service du roi des rois.
Enfin Jésus-Christ est le prêtre éternel : car c’est lui qui proprement et uniquement sanctifie les âmes. Mais il a besoin de ministres dans lesquels il réside pour opérer ses merveilles : car s’il commence par lui-même d’une manière invisible la sanctification des âmes, il la consomme par ses ministres d’une manière visible dans l’application des sacrements. Il a donc constitué au milieu de son Église une hiérarchie visible qui en est le centre, un corps sacerdotal chargé d’administrer les sacrements. Mais nul n’entre dans ce corps sans avoir reçu dans l’ordre un caractère spécial, qui constitue le chrétien ministre de Jésus-Christ.
Il y a donc trois sacrements qui impriment chacun un caractère : le baptême, la confirmation et l’ordre. Pour nous rendre compte des effets qu’ils produisent, nous allons prendre un terme de comparaison.
Autrefois Dieu institua la circoncision en faveur d’Abraham et de sa race. Elle consistait à imprimer dans la chair une marque douloureuse destinée à ne jamais s’effacer ; elle était le caractère propre de la nation juive ; elle en faisait un peuple sacerdotal, officiellement consacré au culte du vrai Dieu. Le caractère imprimé par nos sacrements produit les mêmes effets ; il est la marque distinctive du peuple chrétien, il en fait, comme dit saint Pierre, une race royale et sacerdotale, il le met authentiquement en possession des richesses de la rédemption de Notre-Seigneur pour en jouir et les répandre. Mais quelles différences ! Au lieu d’être imprimé dans la chair, il est imprimé dans l’âme ; car il a pour objet d’initier le chrétien à un culte vraiment spirituel. Étant dans l’âme, il est vivant de la vie de l’âme, ou plutôt il la dispose merveilleusement à produire les actes de la vie surnaturelle. Enfin, l’âme étant immortelle, il est absolument ineffaçable et pour le temps et pour l’éternité.
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Cette doctrine est féconde en conséquences.
La grâce est une qualité de l’âme, comme qui dirait la santé : de même qu’on peut prendre des remèdes sans recouvrer la santé, on peut recevoir les sacrements sans recevoir la grâce : de même que la santé peut se perdre, la grâce peut malheureusement se perdre, elle qui est la santé, disons mieux, la vraie vie de l’âme.
Le caractère est une marque imprimée dans l’âme et, une fois imprimé, il est ineffaçable. On peut perdre la grâce, on ne peut perdre le caractère sacramentel. Les mauvais chrétiens ne laissent pas d’être chrétiens ; un prêtre, qui est sorti de l’amitié de Dieu, conserve le pouvoir d’administrer les sacrements. S’il en était autrement, comme nous ne connaissons pas l’état intérieur des âmes, tout serait livré à l’incertitude et à la confusion.
Il suit de là que l’Église de Dieu sur la terre est une société visible, composée de chrétiens bons et mauvais : car il suffit pour en faire partie d’avoir le caractère de chrétien. L’Évangile la compare à un troupeau composé de boucs et d’agneaux, à un filet qui traîne de bons et de mauvais poissons, à un champ de blé dans lequel la paille pousse avec le bon grain : images variées du mélange des bons et des méchants dans le sein d’une même Église. Les bons, qui ont la grâce de Dieu outre le caractère de chrétien, forment pour ainsi parler son âme qui est invisible et connue de Dieu seul. L’Église est une société visible, facilement reconnaissable aux caractères divins dont l’a marquée Jésus-Christ son fondateur.
Mais il arrivera un jour où le mélange cessera. Notre-Seigneur viendra séparer la paille d’avec le bon grain ; il fera la distinction des brebis et des boucs ; en un mot il démêlera les bons et les méchants, et assignera aux uns comme aux autres la place qui leur convient. Cette séparation formidable sera d’une extrême simplicité : tous ceux qui auront la grâce entreront dans la gloire, et les autres seront rejetés.
On voit par là qu’il ne faut pas se contenter du caractère de chrétien qui peut être commun aux bons et aux méchants, mais que chacun doit travailler de tout son pouvoir à conserver la divine grâce. Car elle est le sceau des élus, et par elle seulement nos noms sont écrits dans les cieux.
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Ordre et distinction des sacrements
Il nous reste à voir les sacrements sous une vue d’ensemble et dans leur ordre respectif, car ils sont loin d’avoir tous la même dignité, le même degré de nécessité.
Tout d’abord remarquons ce nombre de sept. C’est un nombre fréquemment employé dans les saintes Écritures pour caractériser les œuvres du Saint-Esprit. Il y a sept dons du Saint-Esprit ; il y a de même sept sacrements.
Notre-Seigneur apparaît fréquemment marqué du nombre sept. Les livres sapientiaux nous montrent la Sagesse divine bâtissant sa maison et l’appuyant sur sept colonnes. Le prophète Zacharie vit Notre-Seigneur sous la figure d’une pierre mystérieuse, sur laquelle paraissaient sept yeux. L’apôtre saint Jean le vit, dans son Apocalypse, sous le symbole bien connu de l’agneau : cet agneau était debout et toutefois portait les marques de l’immolation ; il avait sept cornes et sept yeux. Ces images nous donnent à entendre que Notre-Seigneur possède en lui-même la plénitude du Saint-Esprit, qu’il possède toute l’abondance des sept dons pour les faire découler sur les hommes. Elles l’indiquent également comme l’auteur des sept sacrements, sur lesquels est appuyée ici-bas la société visible de son Église.
Nous avons comparé les sacrements à des canaux qui prennent la grâce à une source commune, à savoir en Notre-Seigneur, et qui la répandent sur les hommes. Cette comparaison est exacte. Toutefois, il ne faudrait pas oublier que Notre-Seigneur a deux manières de répandre la grâce : il la répand par des inspirations intérieures comme sous forme de pluie, et puis par les sacrements comme par des canaux d’irrigation. Et ainsi l’Église ressemble à un jardin bien arrosé, suivant la parole d’Isaïe : « Vous serez comme un jardin bien arrosé, comme une fontaine dont les eaux ne tarissent pas » (Is 58, 11).
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Considérons comment se distribuent les courants d’eau vive qui jaillissent de l’Agneau debout et paraissant immolé, comment ils nous arrivent par les canaux des sacrements.
L’homme pécheur et séparé de Dieu par le péché éprouve un double besoin d’être purifié du péché, d’être uni à Dieu. Il y a donc des sacrements qui ont pour effet spécial de purifier les âmes, de les mettre en état de grâce. On les nomme sacrements des morts ; ce sont le baptême et la pénitence. Les autres sont nommés sacrements des vivants ; ils supposent l’état de grâce : ils sont conférés pour augmenter la charité dans les âmes, par suite pour les unir plus étroitement à Dieu.
Mais voici une distinction des sacrements plus nette et plus lumineuse. Il y a trois sacrements, le baptême, la confirmation, l’eucharistie, qui concourent à la pleine formation du chrétien. Il y en a deux autres, la pénitence et l’extrême‑onction, qui réparent en lui les blessures du péché. Les deux derniers, l’ordre et le mariage, constituent la société chrétienne.
Les trois premiers s’administrent par des éléments matériels, l’eau, l’huile, le pain et le vin, dont il ne reste que les apparences. Cela indique, selon saint Thomas, que Dieu y répand des grâces de premier ordre et vraiment surabondantes. Leurs effets sont merveilleux. Le baptême donne naissance au chrétien ; mais c’est une naissance toute de joie, une naissance qui apporte avec elle tous les germes d’une vie parfaite, une naissance dans laquelle la vie se manifeste et fait pour ainsi dire explosion. La confirmation lui donne l’accroissement ; mais c’est un accroissement qui se produit tout d’un coup et non par degrés, par un épanouissement subit de tous les germes du baptême. L’eucharistie le nourrit ; mais la nourriture qu’il reçoit, c’est Jésus-Christ, le divin Médiateur qui l’unit à son Dieu. Ces trois sacrements sont le tout du chrétien, ils le consomment en sainteté. Aussi les conférait-on tous trois aux catéchumènes sans désemparer, afin qu’en eux, comme en des enfants bien-aimés, l’œuvre de Dieu fût parfaite. Sorti du bain baptismal, le nouveau chrétien recevait l’onction de la main de l’évêque, puis il allait s’asseoir à la table sainte.
Les anciens comparaient le chrétien ainsi baptisé, confirmé, nourri de Jésus‑Christ, à un beau vaisseau tout neuf, en état de tenir la mer et de faire une heureuse navigation. Le sacrement de pénitence, disaient-ils, ne pourrait pas le reconstruire à neuf, et toutefois il le répare. Ce sacrement en effet imite le baptême, il en répare l’ouvrage, mais il est loin d’en avoir la prodigieuse efficacité : le chrétien baptisé y retrouve l’exemption du péché, mais non pas l’affranchissement de toute peine, non pas un renouvellement aussi radical de lui‑même. Ses propres actes forment la base de la grâce sacramentelle, qui se produit ainsi, dit saint Thomas, moins abondamment, moins divinement que par l’entremise d’un élément matériel. L’extrême-onction achève l’œuvre de réparation commencée au tribunal de la pénitence, comme la confirmation achève l’œuvre d’édification commencée au baptême ; aussi, comme la confirmation, a-t-elle pour instrument l’huile, mais une huile spéciale, autre que le saint-chrême et inférieure en dignité.
Les deux derniers sacrements, avons-nous dit, sont requis pour la constitution de la société chrétienne. Sans l’ordre, cette société n’existerait pas, du moins comme société visible : car à une société visible, il faut des chefs visibles, il faut des sacrements visibles ; et c’est l’ordre qui donne à la société chrétienne ses chefs, chargés de l’administration des sacrements. Sans le mariage, cette société périrait bientôt, car la famille chrétienne est le milieu normal dans lequel se recrute l’Église de Dieu. Ainsi, tandis que l’ordre constitue l’Église comme société spirituelle et la met en mesure d’agir, le mariage ne cesse pas de fournir des éléments à son action surnaturelle en multipliant le genre humain.
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Tels sont les sacrements dans leur ordre habituel et rationnel. Quand on les considère attentivement, on voit qu’ils se concentrent tous dans le baptême et l’eucharistie. Le baptême est par excellence le sacrement qui purifie, l’eucharistie est par excellence le sacrement qui unit à Dieu. Le baptême est le fondement de tous les sacrements ; il les contient tous en germe, il leur donne à tous entrée dans l’âme ; il est le seul qui soit absolument nécessaire, et rigoureusement suffisant. L’eucharistie est leur couronnement, la fin à laquelle tous se rapportent, la suprême communication de Dieu qui les consomme tous ; car, tandis que tous les autres sacrements contiennent une grâce de Jésus-Christ, ce divin sacrement contient Jésus-Christ, auteur de toute grâce.
Ces deux sacrements ont évidemment des privilèges. Il en est fait une mention très expresse dans l’Évangile. Notre-Seigneur veut être baptisé : il consacre, il se communie lui-même le premier. Il donne la formule de collation du baptême, et de consécration de l’eucharistie. Mais surtout ces deux sacrements apparaissent sur le Calvaire. Quand la lance du soldat perce le côté de Notre-Seigneur, il en sort de l’eau et du sang : cette eau indique l’eau du baptême, ce sang indique le calice eucharistique ; et comme c’est par le baptême et l’eucharistie que l’Église se forme et se développe, elle sortit en ce moment du cœur de Jésus expiré, comme Ève du côté d’Adam endormi.
Mais, si le baptême semble plus nécessaire que l’eucharistie, l’eucharistie surpasse incomparablement tous les autres sacrements en dignité. Par les autres sacrements, Notre-Seigneur donne quelque chose de lui : par l’eucharistie, il se donne lui-même. Les autres sacrements nous disposent à l’union avec Dieu : ce sacrement consomme l’union. Il la consomme sous les voiles de la foi, en attendant qu’elle soit consommée dans la claire vision de l’essence divine.
Nécessité de connaître les sacrements
Nous avons essayé de faire connaître quelque peu les sacrements. Avons-nous réussi ? Dieu le sait. Nous voudrions avoir fait naître en quelques âmes le désir de les connaître.
Saint Augustin, dans son beau traité de la Doctrine chrétienne (ch. V, VI, VII, liv. III), enseigne qu’il est indigne d’un homme, mais surtout d’un chrétien de prendre les signes des choses pour les choses elles-mêmes, et de ne pouvoir élever les yeux de l’âme par-dessus les créatures corporelles pour puiser au-delà l’éternelle lumière. Oui, dit-il, c’est une misérable servitude pour l’âme immortelle que d’accomplir des actes extérieurs, d’observer des rites religieux, sans en connaître la signification et la portée.
« Tel était l’état du peuple juif sous la loi ancienne. Tous les rites religieux qu’il observait avaient une signification mystérieuse qui se rapportait à Jésus‑Christ : mais bien peu en saisissaient le sens caché, le plus grand nombre savait seulement en général que tout cela constituait le culte du vrai Dieu. Ils étaient encore dans l’esclavage.
« Quant à vous, dit Notre-Seigneur à ses apôtres et à tous les chrétiens, je ne vous appellerai plus esclaves ; car l’esclave ne connaît pas ce que fait son maître. Je vous appelle mes amis ; car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15). Oh ! les divines paroles ! On dit à un esclave, à un serviteur, fais ceci, et il le fait ; on ne lui rend point raison de ce qu’on lui commande. Un ami au contraire est admis à pénétrer l’âme de son ami. Notre‑Seigneur daigne nous appeler ses amis. Plus de secrets pour nous. Nous sommes appelés à connaître les intentions de Dieu, les raisons divines des choses qu’il nous commande. Nous sommes appelés à pénétrer la signification des rites religieux par lesquels Dieu veut être honoré. Et cela fait partie de notre liberté. Avez-vous entendu, chrétiens ? Pour être vraiment libres, de la liberté que nous a donnée Jésus-Christ, qua libertate Christus nos liberavit, il faut avoir l’intelligence des sacrements. Cette intelligence, bien entendu, c’est la foi qui la donne, mais non pas sans un effort de l’esprit pour l’acquérir.
D’ailleurs, ajoute le même saint Augustin (ch. IX), c’est déjà un pas fait pour sortir de l’esclavage, que de savoir que les sacrements sont les signes de quelque chose. Bien des chrétiens en sont là vis-à-vis de nos sacrements. Ils voient le signe extérieur, et ils estiment qu’il y a là-dessous quelque chose de religieux et de saint, mais ils ne savent pas au juste quoi. Ils sont sur le chemin de l’intelligence et de la vraie liberté ; mais tant s’en faut qu’ils l’aient conquise ! Le vrai et parfait chrétien, dit notre saint, lorsqu’il reçoit les sacrements, est imbu d’une onction qui lui fait connaître pour quelle fin ils lui sont donnés, de manière qu’il les vénère, non pas dans un esprit de servitude charnelle, mais de liberté spirituelle. Quae unusquisque cum percipit, quo referantur imbutus agnoscit, ut ea non carnali servitute, sed spirituali potius libertate veneratur.
C’est à ce point de parfaite liberté qu’il faut tendre. Oh ! alors quelle joie de recevoir les sacrements de Notre-Seigneur, si pleins de lui, si beaux, si efficaces ! Saint Augustin nous dit qu’ils sont intellectu augustissima, observatione castissima, très augustes à comprendre, très chastes à fréquenter. Oui, quiconque les comprend les trouve très augustes ; car ils renferment ce que l’Église nomme mysteria lucis, les mystères de la vraie lumière. Quiconque les fréquente les trouve très chastes ; car ils contiennent une vertu divine qui met dans l’âme des hommes la pureté des anges.
Nous nous proposons de faciliter à nos lecteurs la connaissance des sacrements par quelques explications sur la nature de chacun d’eux pris en particulier. Nous verrons comment chaque sacrement a sa trace dans l’Antiquité, comment Notre-Seigneur l’a institué, comment l’Église l’administre ; nous ferons connaître brièvement, d’après sa nature même, quels effets spéciaux de grâce il est appelé à produire en nous. Nous espérons intéresser d’autant mieux nos lecteurs que, cessant de nous tenir dans des considérations générales, nous descendrons avec eux dans le détail de choses qui se passent chaque jour sous nos yeux.
Dieu bénisse ce petit travail et mette toutes nos âmes en liberté !
(à suivre)
* — L’introduction est de M. l’abbé Ph. François, de la Fraternité Saint-Pie X.
[1] — III, q. 60, a. 4.
[2] — III, q. 61, a. 1.
[3] — Gn 1, 2.
[4] — ∆Ihsou'" Cristo;" Qeou' UiJo;" Swthvr (Jésous Christos Théou Uios Sôter) = jIcquv~ (ichthus), poisson, en grec.
[5] — Ps 103, 15b.
[6] — Ps 103, 15a.
[7] — Tertullien, de Præscriptione hæreticorum, ch. 40.
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 128-152
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