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Grégoire XI

De La Haye-aux-Bonshommes 

au siège de saint Pierre

 

 

 

par Pierre Leveel

 

 

 

Le président honoraire de la société archéologique de Touraine nous a envoyé cette notice biographique sur le pape Grégoire XI qui fut prieur de La Haye-aux-Bonshommes avant de devenir pape. Il est le dernier pape d’Avi­gnon, celui que sainte Catherine de Sienne fit revenir à Rome par ses fortes instances. L’histoire de ce pape qui sut défendre la foi et les prérogatives de la papauté est donc à la fois liée aux grandmontains de La Haye-aux-Bonshommes et à l’ordre de saint Dominique. Elle nous est proche à ce double point de vue.

Le Sel de la terre.

 

 

Chronologie

 

1329. — Naissance de Pierre Roger au château de Maumont, paroisse des Rosiers d’Égletons en Bas-Limousin. Fils de Guillaume Roger, seigneur des Ro­siers, et de Marie de Chambon. Neveu de Pierre Roger, pape sous le nom de Clément VI de 1342 à 1352.

 

1340. — Le jeune Pierre Roger est pourvu, sans résidence, de deux canoni­cats, l’un à Paris et l’autre à Rodez.

 

1344. — En juin, le prince Jean – futur roi Jean le Bon – donne à Guil­laume Roger, seigneur des Rosiers et comte de Turenne en Bas-Limousin, le fief de Beaufort en Anjou. Il « éclipse » du domaine d’Anjou la châtellenie et prévôté de Beaufort-en-Vallée et l’érige en vicomté pour ce seigneur limousin, qui avait aidé le roi Philippe VI de Valois lors de la réunion du Dauphiné au royaume (Jean fut le premier à porter le titre de dauphin de France).

 

1346. — Le chanoine Roger est nommé prieur de la Haye-aux-Bonshommes. Il vient habiter la demeure dite « le Prieuré », distincte du couvent des grandmontains. Il est aussi reçu grand archidiacre de Saint-Maurice d’Angers. Le jeune prieur voyait en passant des enfants près de la fontaine de Croche (« source vive et très abondante »), près le pâtis Saint-Nicolas, qui jouaient au « brest » ou « broist », planchette à glu pour prendre les oiseaux. Élu pape, il de­manda un jour à des Angevins étonnés : « Breste-t-on encore à Croche [1] ? »

 

1348. — Il est créé par son oncle Clément VI cardinal-diacre au titre de Sainte‑Marie la Neuve. Le pape aurait dit à cette occasion : « Je planterai dans l’Église de Dieu un tel rosier de Limousin qu’il y fleurira longtemps. »

Le chapeau lui fut imposé en Avignon le 28 mai.

 

1349. — Le cardinal Roger quitte Avignon pour suivre à Pérouse les cours très renommés du jurisconsulte Balbo.

 

1367. — Il résigne l’archidiaconé d’Angers, mais reste prieur de la Haye-aux-Bonshommes, où son souhait de revoir le couvent ne s’est jamais réalisé.

 

1370. — Mort du pape Urbain V (Guillaume de Grimouard), dont on disait qu’il avait choisi le nom d’Urbain pour marquer le projet de faire rentrer le Saint‑Siège à Rome. Dix jours plus tard, le 29 décembre, ouverture du conclave en Avignon. Le cardinal Roger est élu pape à l’unanimité du Sacré-Collège (30 décembre).

 

1371. — Il est ordonné prêtre le 4 janvier. Sacre et couronnement de Gré­goire XI le 5 janvier, par le cardinal Guy de Boulogne.

 

1372. — Les États de l’Église ayant été pacifiés récemment par l’armée du cardinal Albornoz, Grégoire XI étend son influence en Italie du Sud : Jeanne Ière, reine de Naples et de Sicile, devient vassale du Saint-Siège. Plusieurs alliés sou­tiennent le Saint-Siège contre le Milanais Bernabo Visconti, qui s’était emparé de Bologne. Il en est chassé l’année suivante.

 

1373. — Le 27 août, Grégoire XI permet aux Frères-Prêcheurs de ne tenir de chapitres généraux que tous les deux ans. Ils sont désormais pourvus d’un « cardinal protecteur » siégeant à la cour pontificale.

 

1374. — Grégoire XI envoie plusieurs bulles annonçant son retour à Rome pour fin 1374, ou début 1375. Les cardinaux français et sa famille tentent en vain de l’en dissuader, ainsi que les rois Charles V de France et Édouard III d’Angle­terre qui l’avaient pris pour médiateur.

 

1375. — Le 27 juin est signée la trêve de Bruges, avec l’espoir de la fin du conflit franco-anglais. L’amnistie pontificale pour les deux camps est générale­ment bien accueillie, sauf de John Wyclif, d’Oxford, qui attaque violemment le pape.

 

1376. — Grégoire XI interdit aux prieurs dominicains des maisons d’Europe de retenir les « Frères Pérégrinants » qui veulent continuer les missions d’Orient. Il leur adjoint les « Frères Unis d’Arménie » rattachés à l’Église d’Occident.

 

La seigneurie de Florence entre en guerre contre les États de l’Église, sous prétexte que le légat de Romagne avait fait entrer son armée en Toscane. L’éten­dard rouge avec le mot latin Libertas des Florentins réussit à soulever contre l’administration pontificale (tenue surtout par des Français) l’ensemble des États de l’Église, à l’exception de Rome et du patrimoine de saint Pierre. Le 31 mars, le pape prononce l’interdit contre Florence et ordonne l’expulsion des marchands florentins.

A la demande de la Seigneurie de Florence, Catherine Benincasa, fille d’un teinturier de Sienne, et affiliée dès l’âge de 15 ans aux sœurs de la Pénitence de saint Dominique, la future sainte Catherine de Sienne, se rend en Avignon. Bien que rudoyée par certains cardinaux, elle supplie Grégoire XI de venir à Rome en septembre « sans entourage militaire, mais la croix à la main comme un doux agneau ».

Pour faire face aux frais de transfert d’Avignon à Rome, Grégoire XI em­prunte 30 000 florins au roi de Navarre et 60 000 au duc d’Anjou.

Le 13 septembre, le pape embarque pour descendre le Rhône, et 315 mulets portent à Marseille les bagages de l’administration pontificale. Le 2 octobre, il monte en pleurant sur une galère de Malte. Elle navigue non loin des côtes, et à cause de la tempête doit faire 18 escales.

 

1377. — Le 14 janvier, Grégoire XI ayant remonté le cours du Tibre, dé­barque près de Saint-Paul-hors-les-murs. Son entrée triomphale à Rome (17 janvier) a été décrite dans les lettres de Pierre Ameilh, archevêque de Naples, puis d’Embrun. En février, constatant que le palais du Latran, séjour normal des papes-évêques de Rome, était inhabitable faute d’entretien par les papes d’Avi­gnon, Grégoire XI choisit de résider au Vatican, près du tombeau de saint Pierre.

 

1377. — Raymond de Turenne, neveu du pape, prend le commandement des troupes pontificales. Le cardinal Robert de Genève obtient la soumission de plusieurs villes des États de l’Église, en Latium et en Ombrie.

La place forte de Cesena, qui s’était révoltée, est reprise par les mercenaires bretons et anglais au service de l’Église, le 1er février.

La « Paix de Bologne » fait rentrer la Romagne et les Marches sous l’autorité pontificale, le 4 juillet.

Conférence européenne de Sarzana en Ligurie : Florence accepte de faire la paix avec l’Église (septembre-octobre).

 

1378. — Mort de Grégoire XI au Vatican, le 27 mars. De santé fragile, il avait été très affecté par les désordres de Rome. La population versatile fit éclater sa joie, soupçonnant Grégoire XI de vouloir retourner en Avignon.

Son tombeau, fort sommaire, à Sainte-Marie la Neuve, fut remplacé plus tard par un mausolée très imposant. Tardivement (1585), le Sénat et le peuple romain – S.P.Q.R. – l’avaient commandé au sculpteur Pietro-Paolo Olivieri, en l’honneur du pontife qui avait ramené la papauté à Rome. Ce mausolée se trouve dans le transept droit de l’église Sainte-Françoise Romaine, qui domine le forum. C’est depuis 1615 le nom de l’ancienne église Sainte-Marie la Neuve, elle-même édifiée sur les ruines du temple de Vénus et de Rome.

Le 7 avril, la foule envahit Saint-Pierre, exigeant du conclave « un pape ro­main ». Elle n’eut qu’à moitié satisfaction, par l’élection d’un Napolitain, Bartolo­meo Prignano, qui prit le nom d’Urbain VI.

Le 20 septembre, ne supportant plus Urbain VI, les cardinaux non italiens élisent l’un d’eux, Robert de Genève, qui prend le nom de Clément VII, et rejoint avec ses partisans le palais des papes d’Avignon.

 

*

 

C’est ainsi que la mort prématurée de Grégoire XI fut à l’origine du « grand schisme d’Occident » (1378-1417).

 

 

 

Éloges de Grégoire XI par ses biographes

 

1817. — N. Tabaraud, dans la Biographie Michaud.

Né avec un goût décidé pour l’étude, et d’heureuses dispositions pour les sciences, il fit de grands progrès dans toutes celles qui étaient alors en vogue. Ses talents étaient rehaussés par une grande douceur, et beaucoup d’humilité et de modestie… Ce pape a mérité les éloges de la postérité pour la protection éclairée qu’il accorda aux sciences et aux beaux-arts. On lui a cependant reproché d’avoir donné, pour les dignités ecclésiastiques, une préférence trop marquée à ses compatriotes. Il créa 21 cardinaux, dont 8 étaient limousins, et 5 ses parents.

 

1921. — Guillaume Mollat, Les Papes d’Avignon.

Grégoire XI eut à cœur la défense de la foi. Son zèle infatigable déclara la guerre à l’hérésie, et usa des armes terribles dont disposait en ce temps-là l’Église… Rien ne démontre mieux la fermeté de son caractère et la souplesse de son génie, que la façon dont il mena à bonne fin l’entreprise qui honore son nom : le retour à Rome.

 

1928. — Robert Brun, Avignon au terme des Papes.

L’objet de cet ouvrage étant la ville et non la personnalité des papes, on y trouve à propos de Grégoire XI la légende de son cheval rétif au moment de partir pour Rome : « Le 13 septembre 1376, quand il voulut monter à cheval, ra­conte un chroniqueur, la bête se cabra. Le pape eut grand’peine à se mettre en selle ; quand on arriva sur la place du Marché (actuellement place de l’Horloge), l’animal ne voulut plus avancer, et il fallut en amener un autre… Beaucoup di­rent alors que ce départ pour Rome allait contre la volonté de Dieu. »

 

1981. — Roland Darbois, Quand les Papes régnaient en Avignon.

L’auteur établit un constraste exagéré entre l’oncle, « le fastueux Clé­ment VI » et le neveu, « le frêle Grégoire XI ». Il n’en reconnaît pas moins les qualités de Pierre Roger : « Élu pape en quelques heures, à l’unanimité des voix : cette faveur rare, les qualités de l’homme la justifient. Membre de la Curie depuis vingt-trois ans, il consacre sa vie au travail. Sa livrée (résidence en Avignon) dans l’actuelle rue Salluces, devient un centre d’études politiques et religieuses. Mani­festement le jeune pontife envie les qualités intellectuelles de son oncle et s’efforce, durant sa carrière, de les égaler… Grégoire XI apparaît donc comme un homme ouvert, cultivé (bibliophile comme son oncle), préparé de longue date à exercer les plus hautes fonctions… Sa santé, malheureusement, n’égale pas ses qualités spirituelles : frêle, toujours souffrant, il s’épuisera vite dans les tempêtes qui l’attendent. Il mourra à peine âgé de 50 ans. »

 

1985. — R. Darricau, Dictionnaire de Biographie française (Prévost et Roman d’Amat).

Au lieu de se laisser prendre au charme d’Avignon, il s’était rendu à Pé­rouse pour y suivre les cours du célèbre jurisconsulte Pietro Baldo degli Ubaldi. A son contact, il acquit une profonde connaissance du droit et une remarquable pondération de jugement… En 1378, avec lui disparaissait un homme tout à fait estimable. On a accrédité dans les dernières décennies une légende sur lui. On l’a dépeint comme travaillé par l’esprit d’indécision et « affligé d’une faiblesse congénitale de caractère ». La consultation de sa correspondance dénote au contraire de la décision et de l’endurance dans la poursuite de ses desseins. Le Florentin Colucio Salvati, non suspect de partialité à son endroit, vante sa pru­dence, sa circonspection, son extérieur modeste, sa piété, sa bonté, son affabilité, sa droiture de caractère, son esprit de suite dans les paroles et les actes. Il était, de plus, fort cultivé, et il enrichit la bibliothèque pontificale de manuscrits pré­cieux et d’ouvrages rares, sans pour autant négliger Rome et Avignon sur le plan charitable, monumental et administratif.


 

Pierre tombale trouvée à La Haye-aux-Bonshommes


[1] — Célestin Port, 1870.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 29

p. 170-174

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