+ Les hérésies du
professeur Borella
Dans sa préface, Mgr Tissier de Mallerais explique que l’abbé Meramo « ne tente pas de faire un résumé ou une synthèse de la pensée difficile et absconse du professeur mais il en analyse certains thèmes et les éclaire à la lumière du magistère de l’Église : éclairage révélateur de leur hétérodoxie, puisque plusieurs pensées centrales de la gnose de Monsieur Borella tombent sous le coup de condamnations passées d’erreurs analogues à elles ».
Mgr Tissier expose ensuite trois erreurs professées par Borella dans le livre d’Éric Vatré, La Droite du Père : l’explication du péché originel comme une erreur intellectuelle [1], la reconnaissance de l’origine divine des « révélations » ainsi que de la présence d’un élément central divin dans les religions non chrétiennes [2], et enfin la conception de l’intelligence humaine comme ordonnée d’elle-même au transcendant et dépassant l’ordre de la nature [3].
Dans son introduction, l’abbé Meramo explique que le professeur Borella enseigne, dans son livre La Charité profanée, une erreur fondamentale commune à tous les gnostiques, à savoir la tripartition de la nature humaine. Au lieu d’être composé d’une âme et d’un corps, l’homme serait composé d’un corps, d’un élément psychique (appelé âme) et de l’esprit, ce dernier étant surnaturel. Cette erreur a été condamnée par le concile de Vienne en 1312.
Puis dans le cours de son étude, l’abbé Meramo analyse en cinq chapitres les principales hérésies contenues dans le livre de Borella : l’esprit de l’homme considéré comme divin, le péché originel, la vision béatifique, le monisme métaphysique et la grâce.
Citons quelques perles de l’éminent professeur.
— Le péché originel a consisté, pour Adam, à oublier qu’il était déjà comme Dieu et à vouloir le devenir en mangeant le fruit : « Désirer ce qu’on est déjà, c’est perdre cette nature ipso facto, c’est introduire en soi la dualité et la division » (page 144). Le péché originel est ainsi « la chute du je dans la psychè » (pages 144 et 147). Cela se réfère à la tripartition de la nature humaine dont nous avons parlé ci-dessus.
Il faut citer ici un passage de l’étude de l’abbé Meramo qui résume la théorie du professeur sur le péché originel, tout en montrant l’analogie avec la pensée du pape actuel :
D’après la gnose, avant le péché originel, l’homme (l’Adam primitif) est tel que nous pouvons le « figurer sous la forme d’une sphère, celle de l’esprit, comprenant en elle une autre sphère plus petite, celle du psychisme, close elle-même sur un point, centre des deux sphères précédentes, et correspondant au corps » (page 117).
Après le péché originel, la condition de l’homme s’est inversée : « ... l’ordre des sphères anthropologiques est donc inversé ; la sphère corporelle enveloppe la sphère animique, qui enveloppe elle-même la sphère pneumatique » (page 118).
L’esprit minimisé est ainsi réduit à sa plus simple expression, mais pas pour autant détruit, de telle sorte que l’homme ne perd pas sa forme divine : l’esprit. « La dimension spirituelle de l’homme, qui l’enveloppait comme un nimbe de gloire, c’est-à-dire qui irradiait la déiformité de sa nature, cette dimension n’a pas disparu ; elle est réduite à une trace ponctuelle, donc à un germe ou encore à l’état virtuel : l’homme n’en possède plus l’actualité (il faudra la venue du Christ pour ouvrir la porte de notre ciel intérieur) » (page 118).
Les hérésies du professeur Borella atteignent ici leur sommet, dans la déformation de l’œuvre rédemptrice de N.S.J.C. Celui-ci ne fait rien d’autre que révéler la divinité intérieure de l’homme, tout comme le dirait Jean-Paul II : « Le Christ… manifeste pleinement l’homme à l’homme » (Veritatis splendor, nº 2). Voilà la trajectoire de Vatican II, suivie par Jean-Paul II : « Le concile Vatican II, dans son analyse pénétrante “du monde contemporain”, atteint le point le plus important du monde visible : l’homme, en descendant, comme le Christ, dans les profondeurs des consciences humaines, en parvenant jusqu’au mystère intérieur de l’homme » (Redemptor hominis, nº 8) (pages 29-30).
— Sur la vision béatifique : « Pour l’intellect déifié, contempler la sainte Trinité, c’est se contempler soi-même. (…) La contemplation de la Trinité coïncide avec la vision de son propre état » (page 404). « Cette vision [de la sainte Trinité] est son essence même [de l’intellect] » (page 405). Il faut comprendre cela à la manière gnostique, à savoir que la connaissance établit une union réelle (et pas seulement intentionnelle) entre l’objet connu et le sujet connaissant. « Dieu ne peut être vu que par lui-même, et donc, si l’intellect voit Dieu, ce ne peut être que Dieu lui-même, se voyant dans sa propre lumière. L’intellect est, dans cette vision, transformé en Dieu lui-même et c’est donc aussi dans sa propre lumière qu’il voit Dieu » (page 406).
— Sur la nature de l’intellect humain : « L’intellect est élevé (dans la contemplation) à une dignité infinie, dignité qu’il possède en vertu même de sa nature intellectuelle » (page 405). Et l’éminent professeur confesse ingénument « qu’un théologien occidental sera tenté de voir dans ses affirmations la confusion de la nature et de la grâce » (page 405). On serait tenté par moins ! Et pourtant dit-il, « il n’y a aucune confusion » car « la pure nature de l’intellect est un don de Dieu » (page 405). Une confusion, il y en a bien une, et même totale, dans l’esprit de l’auteur, puiqu’il admet que l’intellect est « naturellement surnaturel » (pages 130 et 161) expression qu’il emprunte – il l’avoue lui-même – au gnostique F. Schuon. Borella en arrive même à réhabiliter l’apollinarisme [4] : « Il y a peut-être une manière d’envisager la doctrine apollinarienne qui n’est pas franchement hérétique : si l’esprit est ce qu’il y a de divin dans l’homme, ne peut-on pas admettre qu’en Jésus-Christ, il est Dieu lui-même ? » (page 186).
— Sur le monisme [5] philosophique : « En dernière instance, l’être, c’est Dieu » (page 406). Cette affirmation, si elle ne professe pas le monisme, professe au moins l’ontologisme [6] : or les deux théories sont opposées à la foi catholique. On ne s’étonnera pas des sympathies de Borella pour Maître Eckhart condamné (post mortem, après sa mort) pour des phrases tirées de ses sermons (qu’il avait retractées à la fin de sa vie) en faveur du panthéisme.
— Sur la grâce, Borella renouvelle les erreurs de Baïus qui fut condamné par l’Église pour avoir dit que la nature humaine exige la grâce. Ainsi, le professeur écrit : « Cet esprit qui nous est donné dans la grâce fait aussi partie de notre nature, mais d’une nature en quelque sorte surnaturelle. » « La substance humaine est capable, par elle-même, d’un comportement quasi divin. (…) Dans ce mouvement d’oblation qu’est la charité (…) parce qu’elle accomplit exactement tout ce dont elle est capable par elle-même, la substance humaine découvre une sorte de justification » (page 43). Et l’abbé Meramo montre la ressemblance entre ces erreurs de Borella et celles de Jean-Paul II sur le même sujet.
Nous avons affaire dans ce petit ouvrage de l’abbé Meramo à un résumé très utile de la pensée borellienne qui met bien en valeur son aspect hétérodoxe. Nous disons que cela est utile, car les gnostiques tentent visiblement de pénétrer les milieux catholiques depuis quelques années, comme nous avons eu souvent l’occasion de le remarquer dans Le Sel de la terre.
On peut regretter que ce livre de l’abbé Meramo ne soit pas plus connu. Exprimons ici le souhait que ce livre écrit par un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X et préfacé par Mgr Tissier de Mallerais soit davantage répandu par les moyens de diffusion de cette Fraternité.
Une personne a fait référence à ce livre de l’abbé Meramo, mais ce fut pour y apporter des réserves : c’est Yves Chiron, dans les Écrits de Paris.
L’abbé Basillo Meramo relève plusieurs « hérésies » dans la Charité profanée de Jean Borella : hérésie sur « la divinité de l’esprit de l’homme », sur l’ordre surnaturel et le péché originel, sur la vision béatifique, sur la grâce.
Je ne puis juger de la pertinence de toutes les réfutations apportées par l’abbé Meramo. Mais, d’un point de vue formel, il me semble qu’il s’agit là d’une condamnation disproportionnée. Lorsque la Charité profanée avait été publiée, Marcel De Corte, philosophe thomiste et traditionnel (au sens catholique), en avait fait une longue lecture critique où les éloges l’emportaient de loin sur les désaccords (Itinéraires, nº 234, juin 1979 [7]).
Suite aux polémiques suscitées par sa réhabilitation du mot « gnose » (entendu au sens de saint Paul), Jean Borella, dans l’article déjà cité, avait répondu à certaines critiques. L’abbé Meramo ne signale pas cet article ni un autre ouvrage important de Jean Borella, Le Sens du surnaturel (édition corrigée en 1996 chez Ad Solem, 8 cours des Bastions, à Genève), qui apporte des précisions et des clarifications sur des notions et des concepts que l’abbé Meramo qualifie d’« hérésies » [8].
Comme on le voit, Chiron tente de justifier Borella. Il donne les références pour se procurer le livre de Borella, celles de l’article de Marcel De Corte, mais il n’indique pas celles du livre de l’abbé Meramo, si bien que les lecteurs des Écrits de Paris n’ont le droit d’entendre qu’un son de cloche et pas forcément le plus juste.
Nous ne disposons que de la première édition du livre de Borella recommandé par Chiron, Le Sens du surnaturel, publiée par les éditions de tendance gnostique « La Place royale » en 1986. Chiron nous dit que, dans l’édition corrigée, l’auteur apporte « des précisions et des clarifications » [9]. En réalité, ce ne sont pas « des précisions et des clarifications » qu’il faudrait, mais une véritable rétractation. Car ce n’est pas l’abbé Meramo qui a inventé les hérésies de Borella, elles sont bien dans son livre : « Plusieurs pensées centrales de la gnose de Monsieur Borella tombent sous le coup de condamnations passées d’erreurs analogues à elles », nous dit Mgr Tissier dans sa préface. Or, jusqu’à présent, nous n’avons pas entendu dire que Borella se soit rétracté et ait formellement rejeté les hérésies professées dans ses livres antérieurs sur le péché originel, l’esprit de l’homme considéré comme divin, la vision béatifique, le monisme métaphysique et la grâce.
Antoine de Motreff
Abbé Basilio Meramo, Les Hérésies de la gnose du professeur Borella, Éd. Les Amis de St François de Sales, Sion (Case postale 2346, CH 1950 Sion 2), 1996, 6 FS, 26 FF. Préface de S. E. Mgr Bernard Tissier de Mallerais.
[1] — Pour la gnose, le salut est avant tout affaire de connaissance. Pour le christianisme, il s’agit d’abord de se convertir moralement.
[2] — Il est évident que, pour la religion chrétienne, il n’y a qu’une Révélation publique faite par Dieu à l’humanité. Et les religions non chrétiennes sont tout simplement fausses, voire diaboliques.
[3] — L’intelligence ne peut être élevée à l’ordre surnaturel que par la grâce.
[4] — Apollinaire est un hérétique du IVe siècle qui prétendait que le Verbe avait pris la place de l’intellect en Jésus-Christ, qui avait ainsi une nature divino-humaine.
Si Borella dit au même endroit qu’Apollinaire est hérétique, ce n’est pas pour avoir confondu l’intellect du Christ avec Dieu, ce que le professeur soutient aussi, mais c’est pour avoir mutilé la nature humaine de Jésus, car, – faut-il sans doute comprendre, à condition d’être initié –, chez tout homme, l’intellect est Dieu…
[5] — Monisme : doctrine qui affirme que toute chose est une ; si l’on ajoute que cette chose une, c’est Dieu, on a le panthéisme.
[6] — Ontologisme : doctrine selon laquelle l’être que notre intelligence connaît en premier lieu (et dans lequel elle connaît toute chose), c’est Dieu.
[7] — Nous pensons que cette méprise de Marcel De Corte peut s’expliquer. Borella a cherché à pénétrer dans le milieu catholique, comme René Guénon l’avait tenté cinquante ans plus tôt. Et, comme Guénon a réussi à tromper quelque temps Maritain et quelques autres, Borella a réussi à tromper l’abbé Luc Lefebvre (La Pensée catholique) et quelques autres. Une grande intelligence et une grande culture (comme celle de De Corte) ne suffisent pas à prémunir contre les dangers de la gnose quand on ne l’a pas spécialement et suffisamment étudiée.
On peut quand même remarquer que De Corte est gêné dans sa recension. Par exemple par l’emploi d’un vocabulaire et de catégories « empruntées au platonisme » (p. 215) ou par la tripartition de l’âme humaine (p. 216). Sa gêne se manifeste surtout par le fait qu’après avoir achevé sa recension, il ajoute un post-scriptum où il pose quelques questions montrant combien l’aspect gnostique du livre lui est étranger et le déroute : pourquoi donc Borella se dit-il platonicien plutôt que thomiste ? Et pourquoi emploie-t-il fréquemment le mot « métaphysique » ? Pour le comprendre, il faut connaître la gnose (NDLR.).
[8] — Chiron Yves, « Gnose et tradition » dans Écrits de Paris 586, mars 1997, p. 30-32.
[9] — D’après la recension parue dans Sedes sapientiæ 61, qui cherche pourtant visiblement à dire du bien de ce livre, les « précisions et clarifications » sont loin de blanchir d’hérésie les propos du professeur. Nous nous réservons la possibilité de revenir sur ce livre quand nous nous serons procuré la deuxième édition.

