+ De la Cabale au Progressisme
Le philosophe et théologien thomiste argentin Julio Meinvielle (1905-1973) est l’auteur d’une œuvre importante, hélas peu traduite en France, dont De la Cabale au Progressisme qui constitue son dernier livre (paru en 1970).
Dans les années 50, la « Cité catholique » avait fait paraître la traduction d’un livre publié en Argentine dès 1945 et qui dénonçait avant l’heure le naturalisme intégral de l’Église conciliaire, imprégnée d’humanisme et d’œcuménisme : De Lamennais à Maritain, livre qui mériterait d’être réédité aujourd’hui. Ce livre suscita un échange de courriers entre le R.P. Garrigou-Lagrange O.P. – illustre théologien thomiste – et l’abbé Julio Meinvielle, que ce dernier publia en 1947, en français, sous le titre « Correspondance avec le R.P. Garrigou-Lagrange à propos de Lamennais et Maritain ». Le gauchissement de la pensée de Maritain s’inscrivait bien dans la ligne des erreurs libérales inaugurées par Lamennais. L ’abbé Meinvielle combattit avec fougue l’ennemi qu’était devenu Jacques Maritain, et le R.P. Garrigou-Lagrange – qui avait entrepris de défendre certaines positions du philosophe – dut reconnaître que Maritain était indéfendable et que l’abbé Julio Meinvielle avait raison dans cette affaire…
Dans les années 1960, les Éditions Saint-Michel publièrent la traduction du troisième ouvrage de l’abbé Meinvielle édité en français, Le Judaïsme dans le Mystère de l’Histoire, livre réédité par les Éditions Sainte Jeanne-d’Arc (à nouveau épuisé) et qui abordait sous l’angle théologique un problème qui agite le monde depuis les origines du christianisme, et même avant… Ce livre, très équilibré, écrit par un théologien formé à l’école de saint Thomas, donnait, sous une forme concise et très claire, la « clé du mystère », sans verser dans des critiques peut-être justifiées mais que certaines lois actuelles ne permettent plus d’exposer.
L’ouvrage De la Cabala al Progresismo s’inscrit dans la ligne d’El Judio en el Misterio de la Historia. Grâce à une heureuse initiative, ce livre vient d’être traduit en français après avoir été traduit en italien il y a quelques années. Dans la préface à cette traduction française, Mgr de Galarreta fait justement observer que cet ouvrage – qu’on peut qualifier sans exagération de fondamental pour comprendre l’histoire de notre temps et la crise qui frappe l’Église – s’inscrit dans la ligne des Deux Cités de saint Augustin, qu’il dévoile le fond gnostique dans le néo-modernisme actuel, qui imprègne tout, et que ce fléau n’est que le contraire de la vérité catholique.
L’objectif de cet ouvrage est clairement posé dans l’avant-propos, à la page 15 :
Ce livre se propose de démontrer que, dans toute l’histoire humaine, il n’y a que deux modes fondamentaux de penser et de vivre : l’un est catholique, c’est la tradition reçue de Dieu par Adam, Moïse et Jésus-Christ, et dont saint Thomas d’Aquin a été le commentateur inégalable ; l’autre, gnostique et cabalistique, alimente les erreurs de tous les peuples, dans le paganisme et dans l’apostasie d’abord du judaïsme puis du christianisme même, comme on le constate particulièrement dans le monde moderne.
On en revient toujours aux « deux étendards » de saint Ignace : il y a le « camp de Dieu » dont l’Église constitue depuis bientôt deux mille ans la meilleure représentation et il y a, pour éprouver les élus, le « camp du démon » dont la contre-Église – de plus en plus visible – constitue en quelque sorte le « corps mystique », en attendant le couronnement de ce « mystère d’iniquité » : la venue puis la domination de l’Antéchrist !
Dans son maître-livre, l’abbé Meinvielle passe en revue les différents types de cabales (que certains orthographient aussi « kabbale ») :
• La cabale naturaliste-panthéiste, interprétée au XIXe siècle par Adolphe Franck, professeur au Collège de France ; et, au XXe siècle, par Gershom Sholem, professeur à l’Université de Jérusalem, qui a écrit une œuvre des plus fournies. On découvre dans cette cabale une étrange affinité avec les « idées religieuses des manichéens ».
• La cabale magico-occultiste, qui a eu ses interprètes tout au long des siècles. Nous citerons pour mémoire, depuis la « Renaissance » : Raymond Lulle, Paracelse, Pic-de-la-Mirandole, Louis-Claude de Saint-Martin, Édouard Schuré, Saint-Yves d’Alveydre, Éliphas Levi (ex-abbé Constant), le chanoine (luciférien) Roca, Papus (Dr G. Encausse), etc.
• La cabale diabolique du pouvoir occulte : s’inspirant du livre fondamental de Mgr Meurin : La F.:M.:, Synagogue de Satan, l’abbé Meinvielle démontre que la Cabale est le grand instrument secret des « hétérodoxes » dans leur lutte contre l’Église et le monde chrétien. La maçonnerie est leur invention ; elle est construite selon les principes de la Cabale.
Nous apprenons également dans cet ouvrage qu’il existait bien une gnose judaïque dès le XVIe siècle avant Jésus-Christ, empruntée aux mystères égyptiens [1]. Toute la filiation des gnoses chrétiennes est passée en revue depuis Simon le Magicien, les Valentiniens, les Manichéens, les Albigeois, Scot Érigène, Joachim de Flore, etc. Leur influence est loin d’être négligeable, comme on peut s’en douter !
La pénétration de la Cabale dans le monde chrétien est analysée dans les chapitres 7 à 11 du livre. Toute la filiation ennemie apparaît sous nos yeux : Raymond Lulle, Pic-de-la-Mirandole, Jean Reuchlin, Nicolas de Cusa, Jacob Böhme, Spinoza, Leibniz, Fichte, Schelling et surtout Hegel. Dans son introduction, l’abbé Meinvielle écrit :
Hegel est la maturité de la culture moderne. Et prouver que la pensée hégélienne est une transposition de la Cabale équivaut à démontrer que toute la culture moderne est cabaliste !
Suivent, dans le chapitre 11, toutes les « voies de pénétration de la Cabale dans le monde chrétien » :
— L’ésotérisme (Guénon, Abellio) ;
— L’hindouisme (Vivekananda, Aurobindo, Coomaraswamy [père]) ;
— L’occultisme ;
— La gnose hégélienne ;
— La gnose de la dialectique communiste (l’abbé Meinvielle consacrera par ailleurs trois autres ouvrages au « problème communiste » : El Poder Destructivo de la Dialectica Comunista ; El Comunismo en la Argentina ; El Comunismo en la Revolucion Antichristiana) ;
— Le cabalisme de Schopenhauer ;
— Le nihilisme Nietzschéen ;
— Le courant psychanalytique de la Cabale avec Freud et Jung ;
— Le cabalisme de Heidegger.
Toutes ces voies sont malheureusement à la mode et ont tout envahi : il suffit de consulter les rayonnages des librairies pour être édifié ! C’est bien la « perversion en grand » qui a été entreprise et les miasmes de ces erreurs diaboliques empestent l’atmosphère de nos sociétés autrefois chrétiennes.
La Cabale dans l’Église, c’est tout simplement le progressisme « chrétien ». La pensée chrétienne est vidée de sa substance par une « théologie » relativiste qui détourne les principaux dogmes chrétiens. Nous retrouvons des théologiens gnostiques bien connus comme Karl Rahner ou Teilhard de Chardin (auquel l’abbé Meinvielle a consacré d’autres ouvrages : La Cosmovision de Teilhard de Chardin et Teilhard de Chardin o la Religion de la Evolucion) et tous les autres « théologiens » ultra-modernistes, bien en cour aujourd’hui. Cette kyrielle d’apostats sut très bien manœuvrer à Vatican II et réussit à imposer ses vues, propagées depuis dans toute l’Église (conciliaire).
Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, l’abbé Meinvielle passe en revue les différentes étapes du « plan de démolition » de la sainte Église qui ont pour but de lui ôter ses spécificités et de la fondre dans l’« Église universelle » qui est en train de se mettre en place : modernisme, progressisme (= le modernisme paré des doctrines socialo-communistes), teilhardisme, rahnérisme, catéchisme hollandais, etc. Nous avons là un christianisme cabalistique d’allure évolutionniste qui nous conduit au naturalisme intégral, prélude de la religion gnostico-luciférienne de l’Antéchrist.
Dans le dernier chapitre de son livre, l’abbé Meinvielle résume les cinq idées fondamentales et les 21 thèses où l’essence de l’erreur gnostique s’exprime par une note prédominante.
En conclusion, nous ne pouvons que recommander fortement la lecture de ce remarquable ouvrage de l’abbé Julio Meinvielle qui dénonce l’invasion des idées gnostico-cabalistiques dans notre monde et dans l’Église. Ce livre, en revanche, n’aura pas l’heur de plaire à tous ceux qui accusent les « spécialistes de la gnose » de la voir partout… Et pourtant, il est impossible – lorsqu’on possède de telles « clés » – de ne pas la rencontrer dans la cité, à tous les niveaux. Sa présence est maintenant universelle ! Rien n’échappe au raz-de-marée de la gnose cabalistique dont la victoire semble acquise.
L’abbé Meinvielle donne à son monumental ouvrage une conclusion claire et nette :
Dans toute l’histoire humaine, la pensée et la vie n’ont que deux formes fondamentales : la catholique et la gnostique. (…) L’histoire doit s’accommoder à la tradition cabaliste ou à la tradition catholique (…).
Il affirme in fine que :
Le monde de l’Antéchrist s’approche rapidement. Tout concourt à l’unification totalitaire du Fils de perdition. D’où, aussi, le succès du progressisme. Le christianisme se sécularise ou s’athéise au fur et à mesure que se répand l’apostasie universelle ou défection de la foi. Il n’y a qu’une alternative : ou l’Antéchrist ou le Christ, qui le détruira du souffle de sa bouche. Le Christ accomplira alors l’acte final de libérer l’histoire. L’homme ne restera pas aliéné sous l’inique. Mais il n’est pas annoncé que le Christ sauvera une multitude. Celle qu’il sauvera sera son Église, pusillus grex, petit troupeau, à qui il a plu au Père de donner le Royaume !
Puissions-nous rester fidèles et persévérer jusqu’à la fin pour faire partie de ce « petit troupeau » !
Abbé Julio Meinvielle, De la Cabale au Progressisme, traduit de l’espagnol par Madame Brosselard-Faidherbe, 366 pages. Préface de Mgr de Galarreta.
[1] — On voit que l’auteur défend la thèse, plus couramment admise, selon laquelle la Cabale est considérée comme la matrice d’où est issu tout l’occultisme occidental : remontant à l’époque de Moïse, transmise par voie orale, elle n’a été codifiée par écrit qu’au Moyen Age (dans le livre Le Zohar).
Selon d’autres auteurs, dont Étienne Couvert, « la gnose est née dans le milieu judéo-chrétien, se nourissant d’une pensée spécifiquement juive empruntée à tout un bagage littéraire de l’ancien Testament, même si son vocabulaire provient du grec et de formules pseudo philosophiques de l’Égypte et de l’Iran » (Étienne Couvert, De la Gnose à l’œcuménisme, Chiré en Montreuil, 1983, p. 9 ; voir aussi Lecture et Tradition, nº 207-208, mai/juin 1994, p. 12 sq.). La gnose aurait été fondée par Simon le Magicien au premier siècle et n’aurait infiltré le judaïsme de la Synagogue que peu à peu : « Dans les premiers siècles, les gnostiques s’employèrent à infiltrer le judaïsme de la diaspora de façon à détacher les rabbins de l’ancien Testament et donc du vrai Dieu, en leur racontant que Yahveh était en réalité le Démiurge méchant qui avait dispersé et réduit en esclavage le peuple juif, et en introduisant les doctrines panthéistes et émanatistes. Le résultat fut l’élaboration, au cours du Moyen Age, de ce que l’on appelle la Cabale (= Tradition), dont la forme définitive est contenue dans le livre Le Zohar (= Splendeur), un commentaire du Pentateuque des années 1280 à 1286 qui, exprimé dans un langage initiatique et nébuleux, prétendait compléter la Révélation de l’ancien Testament. Ce n’était en réalité qu’un prétexte pour ne pas éveiller les soupçons des rabbins fidèles à l’Ancien Testament, dont on voulait au contraire les détacher, en remplaçant certaines paroles de l’ancien Testament par d’autres caractéristiaues de la gnose. » (Epiphanius, Maçonnerie et sectes religieuses : le côté caché de l’histoire, Publications du Courrier de Rome, Versailles, 1999, p. 33).
Les deux explications diffèrent quant à l’origine historique de la Cabale, avant le Moyen Age. Ce point est en fait d’assez peu d’importance. (N.D.L.R.).
Informations
L'auteur
Le numéro

p. 216-219
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
