+ Du Bien commun
par Marcel Clément
Ce livre de 200 pages est dédié « à Sa Sainteté le pape Jean-Paul II, serviteur du bien commun de l’Église et de toutes les nations ». Il unit dans une bizarre synthèse ce que notre tradition chrétienne a de meilleur en matière de philosophie sociale, et la doctrine libérale telle qu’elle est enseignée par le concile Vatican II. Voici donc un nouvel exemple – et non des moindres – de l’un des phénomènes les plus étranges de notre époque : comment un homme aussi capable et intelligent que Marcel Clément peut-il ne pas apercevoir la contradiction et la monstruosité de cette union contre nature ?
Le lecteur trouvera dans ce livre des pages admirables, comme la comparaison du banquet au chapitre 3, ou tout le chapitre 11, « souveraineté du peuple, ou souveraineté de Dieu ». Excellent professeur, l’auteur sait rendre la doctrine attrayante et aimable. On lui sait gré en particulier de nous rappeler l’admirabble réplique de l’Antigone de Sophocle au roi Créon :
Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts
Pour que toi, mortel, tu puisses te mettre au-dessus
Des lois non écrites et immuables des dieux.
Elles ont été et elles seront toujours.
Personne ne peut dire quand elles ont commencé.
Certaines affirmations nous semblent cependant discutables, ou mériteraient au moins d’être précisées. Ainsi par exemple : « Le bien commun, en général, est le bien d’un tout, jamais d’une partie, d’une addition ou juxtaposition de parties » (page 23). Il est vrai que le bien commun n’est pas le bien d’une seule partie. Il n’en est pas moins pour chaque partie un bien véritable, et même un bien meilleur et plus désirable que son bien propre. Dans le chapitre 1, l’auteur compare le corps humain (« naturel ») à une machine (« artificielle »), ce qui est vrai, bien sûr, mais son explication ne nous paraît pas très juste. Il nous semble que dans un mécanisme aussi il y a une unité formelle : chaque partie a une opération propre, et il y a un bien supérieur au bien de la partie. La différence est ailleurs : la machine est l’œuvre de l’homme, tandis que l’ordonnancement du corps humain ou de toutes les choses naturelles ne dépend aucunement de la volonté humaine.
Plusieurs imprécisions de ce genre vont d’ailleurs nous acheminer vers ce qui est l’erreur fondamentale de l’ouvrage, le prétendu « droit naturel à la liberté religieuse ». Nous lisons à la page 37 que les « échecs » de la nature « ne démontrent pas l’impuissance de la cause, mais sa “non-ingérence systématique” dans le jeu des puissances qu’elle meut ». Et un peu plus bas : « … on peut imaginer qu’il ait fallu plus de quatre milliards d’années pour que la terre, ce corps céleste, évolue pour devenir ce qu’elle est actuellement. Rien ne nous dit, en outre, qu’au cours de ces milliards d’années, à travers la montée des minéraux, des végétaux, des animaux, tous les “possibles” n’aient pas été “essayés”… et beaucoup abandonnés en cours de route… » Cette idée d’un créateur qui pratique le « laisse-faire » et la « non-ingérence systématique » ne nous paraît pas compatible avec la vision chrétienne de la Providence divine et la vision thomiste de la causalité universelle de Dieu. Pour saint Thomas les « échecs » de la nature ne s’expliquent pas seulement par la contingence, mais aussi et surtout par la cause finale : si Dieu permet l’échec et le mal, ce ne peut être qu’en vue d’un plus grand bien. Dieu est présent à toutes ses créatures, et ce qui nous apparaît comme le fruit du hasard n’échappe nullement à sa causalité. Enfin il est inadmissible de présenter la théorie à la mode de l’évolutionnisme comme allant de soi, alors qu’elle ne repose sur aucun argument scientifique sérieux, bien au contraire.
Il est absolument faux de dire que « Dieu respecte (les choix de l’homme) même lorsqu’ils sont contraires à sa volonté » (page 43). Demandez donc aux démons et aux damnés si Dieu a « respecté » leur choix erroné ! Dieu ne peut pas respecter l’erreur et le mal. Plus profondément, il nous semble que l’auteur n’a pas mis suffisamment en relief la notion de dépendance, qui est essentielle à la raison de fin et donc à celle de bien commun : si le bon Dieu (et le bien commun) ont pour moi raison de fin, c’est que je dépends totalement de Dieu (et en partie de la société) pour atteindre ma perfection et mon bonheur. Le bien commun n’est pas quelque chose de mystérieux que chacun devrait aimer sans comprendre très bien pourquoi. Si je dois aimer le bien commun, c’est qu’il est vraiment mon bien, et beaucoup plus que ne l’est ce que l’on appelle mon bien propre ! Car le bien de l’homme consiste davantage dans l’ordre de la raison et les vertus de l’âme, que dans les biens matériels ou corporels. Or il est tout à fait raisonnable, et nous le comprenons facilement, que chacun se dévoue pour le bien de tous. C’est même la condition nécessaire du bonheur des sociétés. C’est pourquoi, et nous en avons fait parfois l’expérience, il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Et il vaut beaucoup mieux mourir pour ceux que nous aimons plutôt que de sauver sa vie au prix d’une lâcheté ou d’une trahison.
Mais venons-en à la question de la liberté religieuse. L’auteur va s’efforcer de justifier la doctrine conciliaire selon laquelle la dignité de l’homme fonderait un droit naturel à la liberté religieuse. Et ici nous sombrons dans l’absurde et l’irréel. L’auteur – qui n’est pourtant pas le premier venu – va nous donner trois arguments. Or ces trois arguments sont en fait trois sophismes grossiers dont chacun suffirait à faire « recaler » n’importe quel étudiant en philosophie. Voyons un peu :
Premier argument. — Marcel Clément entend nous démontrer, en accord avec le décret conciliaire Dignitatis humanae, que « tout homme est sujet de droit en tant que personne humaine », et qu’il existe par conséquent des droits qui se fondent sur la dignité ontologique de la personne (et en particulier le droit à la liberté religieuse), indépendamment de la bonté ou de la malice de ses actes. Tout le chapitre 6 a pour but de justifier, à partir de la dignité de la personne humaine, la fameuse thèse libérale : « Notre dignité consiste dans le droit d’être cause de notre agir » (page 91). L’argument part d’une citation de saint Thomas : « L’unité de la personne se constitue à partir de ces mêmes composants (l’âme et le corps), mais en tant qu’il en résulte une réalité qui est dotée de substance, et quant à la condition corporelle et quant à l’animation (opérative) » (III, q. 2, a. 1, ad 2) (page 90). On ne voit pas très bien comment l’auteur en conclut que « notre dignité consiste dans le droit d’être cause de notre agir ». De toutes façons la citation est fausse, car le texte de saint Thomas dit tout autre chose : « L’unité de la personne se constitue à partir de ces mêmes composants, mais en tant que c’est un seul et même être qui subsiste dans le corps et dans l’âme [1]. » Dans ce passage, saint Thomas cherche seulement à nous faire comprendre le mystère de l’incarnation : de même que la personne humaine subsiste à la fois dans l’âme et le corps, de même la personne divine de Jésus-Christ subsiste en même temps dans la nature divine et la nature humaine. Il n’est nullement question ici de la dignité de la personne !
Deuxième argument. — L’auteur part d’un autre texte de saint Thomas. Le voici (les mots entre crochets sont ajoutés par nous) : « L’enfant considéré comme tel est quelque chose du père, il est vrai, et de même le serviteur comme serviteur est quelque chose du maître, mais l’un et l’autre, néanmoins prout consideratur ut quidam homo, considérés comme homme, forment une individualité distincte des autres. Aussi, considérés en leur qualité d’hommes, sont-ils l’un et l’autre objets de la justice [saint Thomas dit “d’une certaine manière”, aliqualiter, sed non simpliciter]. Voilà pourquoi il a été fait des lois [saint Thomas écrit : aliquae leges] qui règlent la conduite du père à l’égard de l’enfant, du maître à l’égard du serviteur » (II-II, q. 57, a. 4, ad 2) (page 91). Et Marcel Clément ajoute tranquillement : « Ils sont donc aptes à être des sujets parfaits du droit : ad eos est justum secundum perfectam rationem justitiae (ibid. ad 3). » Et voilà : tous les hommes sont par nature sujets parfaits de droit. Le seul ennui est que la dernière phrase est sortie du contexte, et que tout l’article en question affirme exactement le contraire, en expliquant pourquoi : les enfants et esclaves ne sont pas des sujets parfaits du droit : ad eos non est justum secundum perfectam rationem justitiae ! Il est bien connu en effet que pour saint Thomas l’homme pécheur perd sa dignité, devient semblable aux animaux ou pire qu’eux, et mérite éventuellement d’être mis à mort ou réduit en esclavage. Il n’y a donc pas de drois intangibles de la personne humaine, fondés sur la nature [2].
Troisième argument. — Il se trouve au chapitre 13 : « De la liberté religieuse comme élément premier du bien commun. » Ce chapitre est assez confus (et pour cause !). L’auteur distingue l’aspect moral et l’aspect juridique, distinction classique parmi les défenseurs de la liberté religieuse, utilisée habituellement par eux pour conclure : l’homme est bien tenu d’adhérer à la vraie religion et d’exclure les faux cultes (aspect moral), mais l’État ne doit pas l’empêcher de pratiquer éventuellement un faux culte (aspect juridique). D’où le droit naturel à ne pas être empêché, etc. Les auteurs sont d’ailleurs bien embarrassés pour justifier cette « non-ingérence systématique » de l’État en matière religieuse. Le lecteur intéressé pourra trouver des centaines de pages d’arguments douteux et de sophismes dans le livre monumental du père Basile O.S.B., édité par l’abbaye Sainte Madeleine du Barroux. Marcel Clément se garde bien d’entrer dans un débat aussi risqué. Voici donc son raisonnement :
— « Le suprême degré de la dignité chez les hommes, c’est qu’ils soient conduits, non par d’autres, mais qu’ils se déterminent eux-mêmes vers le bien [3]. »
— Donc tout homme a droit à la liberté religieuse, non pas certes à l’erreur religieuse (l’auteur rappelle les condamnations de la liberté de conscience et des cultes par Grégoire XVI et Léon XIII), mais à la vérité et au bien. C’est ce qu’il appelle « le fondement moral de la liberté religieuse ».
— Quant à l’aspect juridique de la question, il faut dire que l’État est tenu tout autant que l’individu à se soumettre à la loi naturelle et à la suzeraineté de Dieu, et donc à reconnaître le droit à la liberté religieuse. Et l’auteur termine par une belle citation de Dignitatis humanae, « qui affirme cette doctrine à la fois traditionnelle et solidement établie ».
Nous avons du mal à croire qu’il parle ici sérieusement. Ce qu’enseigne la doctrine traditionnelle, (et ce à quoi aboutit en fait la démonstration de tout ce chapitre 13), c’est bien évidemment le droit naturel à la liberté de la vraie religion. Ce que proclame le Concile, c’est le droit naturel à la liberté juridique de n’importe quelle religion. Il y a une toute petite différence que Marcel Clément ne semble pas avoir perçue ! L’État doit défendre la vraie religion : c’est une évidence ; prétendre qu’il doive défendre également la liberté de tous les faux cultes, ce n’est pas du tout la même chose. C’est même une impiété et un blasphème, condamnés par l’enseignement des saintes Écritures, par toute la tradition chrétienne et par la simple philosophie.
Mais, dira-t-on, le texte cité de saint Thomas ne semble-t-il pas insinuer qu’il serait préférable, pour une plus grande dignité humaine, de laisser chacun se déterminer soi-même vers le bien, même au risque que quelques-uns ne choisissent le mal ? La réponse est donnée par saint Thomas lui-même dans les lignes qui suivent : Pour ceux qui ne sont pas capables de se diriger eux-mêmes vers le bien, il est préférable qu’ils y soient contraints. Nous avons dans ce texte la réponse la plus claire et la plus lumineuse à toutes les folies libérales : encore faut-il le lire tel qu’il est et en entier [4] ! Il est vrai que le bon Dieu tolère bien des maux et bien des péchés. Car toute la pédagogie ou politique divine dans le monde consiste précisément à doser la contrainte et la liberté, la loi et la grâce, la crainte et l’amour, avec une admirable sagesse, selon ce qui convient à ses desseins de charité ; autrement dit, de façon à ce que les hommes ou du moins ceux qui en sont capables, gravissent peu à peu les degrés de la perfection et de la dignité. La doctrine de la liberté religieuse, à l’inverse, abandonne les âmes « sans lumière et sans guide sur la voie de l’erreur et de l’illusion [5] ».
Malgré quelques belles pages, le livre de Marcel Clément est mauvais et même très mauvais, empoisonné par le venin des erreurs de ce temps. Ne rougissons pas pour notre part de proclamer haut et clair les droits exclusifs de notre Roi et Seigneur.
Abbé G. Devillers.
Marcel Clément, Du Bien commun, Éd. de l’Escalade, 1998 ; diffusion : « L’Homme Nouveau », 1 place Saint-Sulpice, 75006 Paris.
[1] — In quantum est unus aliquis subsistens, in carne et anima.
[2] — Marcel Clément écrit quelque part : « Même le pire criminel garde sa nature humaine et sa dignité ontologique, et ne peut donc être traité comme un chien. » Ce n’est pas tout à fait juste : le pécheur ou le démon, par leur révolte contre le Créateur, deviennent bien pires que des chiens, et de fait aucun animal ne sera jamais condamné aux supplices éternels qu’endurent les damnés. On voit par là comment la thèse libérale conduit logiquement à la négation de l’enfer.
[3] — Saint Thomas d’Aquin, Commentaire de l’épître aux Romains, ch. 2, leç. 3,1859, Éd. Vivès, t. I, p. 131.
[4] — Voici le texte complet : « Et c’est pourquoi saint Paul affirme (1 Tm 1, 9) que la loi n’a pas été posée pour le juste, autrement dit que le juste n’est pas coactionné par la loi extérieure. La loi a été posée pour les pécheurs, qui ont besoin d’être contraints extérieurement. Et en cela consiste le suprême degré de dignité chez les hommes, en ce qu’ils ne soient pas conduits par d’autres vers le bien, mais qu’ils s’y meuvent eux-mêmes. Le second degré est celui de ceux qui sont conduits vers le bien par autrui, mais sans coaction. Dans le troisième degré se trouvent les hommes qui ont besoin d’être contraints par la coaction pour faire le bien. Et dans le quatrième ceux qui, même par la force, ne peuvent pas être conduits à bien agir : “C’est en vain que j’ai frappé vos fils, ils n’ont pas accepté la correction” (Frustra percussi filios vestros, disciplinam non receperunt, Jr 11, 30) » (Com. in Ro. cap. 2, lec. 3).
[5] — Saint Pie X, Lettre sur le Sillon.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guillaume Devillers exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 220-223
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