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La vérité (II) 

par le frère Jean-Dominique O.P.

 

 

Le premier article de la question où saint Thomas étudie la vérité dans sa Somme théologique (I, q. 16, a. 1) nous a permis de dégager la définition de la vérité : « La vérité est l'adéquation du réel et de l'intelligence [1]. »

Dans sa simplicité cette définition semble être évidente et ne devoir poser aucune difficulté.

Et pourtant, quand on étudie de près les systèmes de pensée qui ont dirigé la vie intellectuelle de l'Europe depuis le 17ème siècle, on est obligé de constater que tous ont pour point de départ la négation de cette définition. Ce rejet est comme le fond commun qui les unit tous.

Ceci apparaît, par exemple, dans un manuel de préparation à l'épreuve de philosophie du baccalauréat de 1990.

Au chapitre “vérité"“un rapide survol historique décrit ainsi la conception de la vérité au Moyen–Âge :

« Au Moyen–Âge, c'est la fameuse adéquation de la chose et de l'esprit qui constitue la doctrine de la vérité. La vérité est alors la conformité et l'adéquation de notre pensée aux choses. »

Très bien.

Puis le texte se poursuit sous forme de commentaire : « Mais que peut bien signifier une “vérité–copie” ? Toute vérité suppose une construction, non point une photographie pure et simple de la réalité. »

Après cette exécution sommaire, il passe immédiatement aux deux philosophes qui ont le plus bouleversé cette conception réaliste : Descartes et Kant [2].

Cette opposition presque générale nous montre l'enjeu de cette question. Nous sommes là comme à la ligne de partage des eaux. Selon la position que nous prendrons, notre vie intellectuelle, morale, politique, religieuse, s'établira dans des mondes tout à fait différents. Ici moins que nulle part ailleurs nous n'avons donc le droit de nous tromper.

Nos objectants nous incitent également à prolonger notre étude au point même où nous l'avions laissée. Cette “vérité–copie”, en effet, qu'ils refusent, et qui serait comme une photographie où le sujet resterait purement passif, cette “vérité” n'est pas celle de l'adéquation. Ce n'est pas celle du réalisme. Nous voilà donc obligés de préciser et de défendre celle–ci.

 

 

Article 2. La vérité est dans le jugement

 

La vérité nous est apparue comme une relation de conformité entre deux termes, l'intelligence dans son acte de connaissance et le réel. Dans ce deuxième article saint Thomas étudie la vérité du côté du premier terme, l'intelligence. Le troisième l'étudiera du côté du réel.

Il procède de la façon suivante. Il compare la vérité logique (vérité dans l'intelligence) à la vérité ontologique (vérité des choses), pour faire saisir leur différence et mieux déterminer ainsi la première.

 

— La vérité ontologique consiste dans la conformité d'une chose avec l'intention de celui qui l'a faite. « Une chose est vraie en tant qu'elle possède la forme [3] qui répond à sa nature [4]. » En d'autres termes une chose est vraie quand sa constitution intime, l'ensemble de ses déterminations, correspond à ce qu'elle doit être pour être telle chose et pas une autre. On parle ainsi d'un vrai cuir, d'une vraie maison. Ces choses sont vraies dans la mesure où leur forme propre est bien celle prévue par celui qui les a faites. Cette vérité est une similitude entre la constitution même des choses et l'intelligence de leur auteur.

 

— La vérité dans l'intelligence, qui nous occupe ici, sera, elle aussi, une égalité de “formes”. Conformité de la nature concrète de la chose, comme dans le premier cas, avec cette fois–ci toute intelligence qui la connaît.

Quand une intelligence connaît, elle possède en elle une similitude intellectuelle de la chose appelée le concept. Celui–ci est une simple représentation de l'objet dans le sujet connaissant. C'est une nouvelle perfection de l'intelligence qui fait qu'elle connaît réellement la chose. Cette connaissance sera vraie quand il y aura conformité entre les deux : « L'intelligence, quand elle connaît, est vraie dans la mesure où elle possède une similitude de la chose connue. »

Mais on voit bien par expérience que, pour être dans la vérité, il ne suffit pas d'avoir en soi le concept d'une chose et que ce concept soit conforme au réel. Il faut plus.

Pour qu'il y ait vérité, il faut saisir cette conformité.

Prenons un exemple : je vois une vache qui broute dans un champ. Des expériences précédentes avaient formé en moi le concept de vache qui renaît à l’occasion de cette rencontre. Concept qui correspond effectivement à la nature de cet animal. Il y aura vérité quand j'aurai fait le rapport entre ce concept et la chose réelle, quand je connaîtrai la conformité à l'animal de mon intelligence et que j'affirmerai au moins intérieurement : cet animal est une vache.

« L'intelligence connaît et dit la vérité quand elle juge que la chose est telle que la forme (le concept) qu'il en a extraite. »

La question de notre article est donc celle–ci :

Dans quelle faculté de connaissance se situe la vérité ainsi entendue ? Laquelle peut réaliser cette comparaison entre le concept et le réel et affirmer leur conformité ? Pour y répondre saint Thomas procède par élimination en passant en revue les puissances cognitives de l'homme.

 

 

1. La connaissance sensible

 

Comme les autres animaux, l'homme est doué de sens qui l'ouvrent au monde extérieur et lui en permettent une certaine connaissance [5].

La connaissance sensible commence par l'activité des sens externes (la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût). Elle est une perception immédiate de l'objet physiquement présent. Chacun appréhende une qualité particulière du réel (la couleur, le son, etc) en en recevant une similitude sensible. « Le sens de la vue a en lui une similitude de l'objet visible [6]. »

La connaissance sensible peut–elle prétendre à la vérité ?

Oui, d'une certaine manière, puisque par elle le sujet reçoit une image sensible de l'objet. Chaque sens atteint immédiatement son objet et de ce fait l'image qu'il porte est fidèle à l'objet [7]. Mais cette conformité elle–même n'est pas connue. Le sens ne perçoit pas cette ressemblance avec le réel. « Le sens de la vue ne connaît pas le rapport qu'il y a entre la chose qu'il voit et ce qu'il s'en représente. »

Il n'y a donc pas, à proprement parler, de vérité logique dans les sens. Si on dit que la sensation est vraie, c'est plutôt sur le modèle de la vérité ontologique. « La vérité peut être dans le sens (dans la connaissance sensible)... comme dans une chose vraie » (ut in quadam re vera).

 

 

2. La première opération de l'esprit

 

La connaissance sensible, pour exacte qu'elle soit, n'en est pas moins limitée. Elle ne nous livre en effet que les caractéristiques physiques du réel. Or l'homme ne se contente pas de cette connaissance. Il veut lire plus profondément dans les choses, il veut découvrir ce que les choses sont en elles–mêmes.

Un homme, par exemple, vient de ramasser dans son jardin un doryphore du Colorado. A l'ami intrigué qui lui demande ce qu'est cet animal il ne répondra pas : ça mesure sept millimètres, c'est rayé noir et blanc, ça a telle odeur. Il lui dira plutôt : c'est un insecte, c'est un coléoptère, c'est un doryphore du Colorado.

En d'autres termes, il fera découvrir à son interlocuteur la nature même de cette chose, ce qu'elle est, abstraction faite de ses caractéristiques sensibles. Or ceci est le fait de l'intelligence.

Puisque la nature d'une chose dépasse ses propriétés physiques, c'est à une puissance dépassant l'ordre physique, c'est à une puissance immatérielle qu'il reviendra de la saisir, à savoir l'intelligence. Et, en effet, le premier “contact” de l'intelligence sur le réel sensible consiste à en abstraire la nature. Cette première opération de l'esprit s'appelle « la simple appréhension ». Son rôle est de découvrir ce qu'est la chose, de lire sa quiddité [8]. Par abstraction, elle forme en elle le concept de la chose.

Avons–nous trouvé dans cette opération de l'intelligence le siège de la vérité, que nous cherchons dans cet article ?

Pas encore. Cette opération est fidèle au réel, certes, et donc elle est vraie. Par elle, en effet, l'objet est présent dans celui qui connaît d'une manière immatérielle. Le concept qui perfectionne l'intelligence dans son acte de connaissance est conforme à la chose concrète.

Mais dans cette première opération l'intelligence ne saisit pas cette conformité. Elle ne met pas en rapport le concept et le réel. Elle se contente d'abstraire l'un de l'autre et de la porter en elle. « Selon qu'elle connaît d'une chose ce qu'elle est, l'intelligence n'appréhende pas sa conformité d'avec la chose connue. » Or c'est bien en cela que consiste la vérité.

Comme dans le cas de la connaissance sensible, la simple appréhension est vraie mais « elle ne connaît ni ne dit la vérité ».

 

 

3. La deuxième opération de l'esprit : le jugement

 

Revenons à notre exemple : un homme a ramassé un petit animal. Après avoir constaté ses qualités sensibles et particulières, il en abstrait la nature universelle. A savoir qu'à l'occasion de cette chose concrète naîtra en lui le concept d'insecte, de coléoptère, de doryphore du Colorado. Natures qu'il pourra étudier d'une façon abstraite.

Mais son activité intellectuelle ne va pas s'arrêter là. Spontanément, après avoir abstrait la quiddité de la chose, notre homme reviendra à elle et affirmera (au moins intérieurement) : cet animal qui est présentement dans ce bocal est un doryphore du Colorado.

Ceci est la deuxième opération de l'esprit, le jugement.

La simple appréhension avait abstrait du réel particulier des concepts universels, le jugement réalise un mouvement inverse. Il fait un retour à la chose existante. Il découvre et affirme que, dans cet être concret, ce qu'il avait abstrait et distingué dans une première opération n’est qu'une seule et même chose. Les natures abstraites d'animal, d'insecte, de doryphore du Colorado, se réalisent effectivement dans cette “chose” et s'identifient à lui. « Dans toute proposition (qui exprime le jugement), l'intelligence applique à une chose ou en écarte une forme (une nature connue par abstraction). » Or c'est bien là la définition de la vérité telle que nous l'avons dégagée plus haut. Pour qu'il y ait vérité, il faut non seulement que le concept soit conforme au réel, mais encore que cette conformité soit connue. Il faut que soit opéré ce retour au réel concret existant, cette référence ultime à l'objet. Connaître la vérité, « ce qui est la perfection de l'intelligence », c'est en définitive voir dans un seul regard la nature de la chose et sa réalisation actuelle dans cette même chose.

Voici donc la conclusion de saint Thomas : « A proprement parler la vérité se situe dans le jugement. »

 

Quelle leçon ce résultat va-t-il nous livrer ? C’est que la vérité est doublement objective.

 

— La vérité est objective tout d'abord dans son point de départ. La définition de la vérité que nous avons dégagée dans notre premier article nous a permis de distinguer la vérité de la sincérité [9]. Ce que nous avons dit plus haut de la connaissance sensible et de la simple appréhension nous confirme ce résultat. L'intelligence n'invente pas ce qu'elle connaît de la chose. Elle le reçoit de la chose elle–même, elle le lit dans le réel.

 

— Mais la conclusion de ce deuxième article confirme encore ce constat. La vérité, disions–nous, est dans le jugement. Or le jugement est l'acte par lequel le sujet connaissant adhère au réel. C'est lui qui réalise le retour de la pensée à ce qui est [10].

Ceci illustre à nouveau le fait que l'intelligence est relative à l'être, à l'existence actuelle des choses, que l'objet de la connaissance n'est pas la pensée elle–même, mais le réel [11]. La vérité nous apparaît donc, non pas comme un jeu solitaire, ni la complaisance du sujet dans sa vision des choses, ni l'éblouissement face à ses propres idées, mais comme la connaissance du réel objectif, l'objet lui–même. L'objet de la connaissance n'est pas le concept lui–même, comme celle d'un tableau intérieur, d’une copie du réel, c'est ce qui est. La vérité est objective [12].

 

 

Réponse à quelques objections :

 

Comme nous le disions en commençant, la doctrine réaliste de la vérité a connu une violente opposition. Les limites de notre travail ne nous autorisent pas à présenter et à réfuter dans le détail les “grands” philosophes qui s'en sont faits les têtes de file. Nous nous contenterons de donner trois objections parmi les plus courantes et d'y répondre brièvement.

 

1) Nos sens nous trompent. Plusieurs faits d'expérience nous le prouvent, comme par exemple le bâton plongé dans l'eau qui apparaît brisé, les mirages dans le désert, le rêve qui semble vrai. Or, puisque la doctrine réaliste de la vérité est fondée sur la connaissance sensible, elle est un château construit sur du sable...

Saint Thomas répond à cette objection dans les articles 2 et 3 de la I, q. 17. Pour ce faire, il observe tout simplement le fonctionnement de la connaissance sensible. « Un sens connaît une chose dans la mesure où une similitude de la chose est dans le sens (... ) comme dans la vue il y a une similitude de la couleur » (a2). Or « le sens est informé directement par la similitude de l'objet qui lui est propre » (a3). A savoir, par la qualité sensible qu'il envisage dans la chose physique. (La couleur pour la vue, le son pour l'ouïe, etc.) C'est parce que le sens externe atteint immédiatement son objet, sans aucun intermédiaire, qu'il le perçoit infailliblement. « Sur les sensibles propres le sens n'a pas de fausse connaissance, si ce n'est par accident, et dans des cas peu nombreux, car cela vient alors du fait que le sens ne reçoit pas la forme sensible comme il convient, à cause d'une mauvaise disposition de l'organe. Par exemple des aliments doux sont trouvés amers par un malade qui aurait la langue infectée » (a2).

Cette exactitude de la connaissance des sens externes est d'ailleurs une évidence, car tout l'édifice de notre connaissance et même de notre vie lui est suspendue. La nier, ce serait se condamner à une vie purement végétative.

L'expérience commune le montre bien aussi. Pour vérifier qu'une chose existe ou non, le premier réflexe de l'homme est de la toucher, de la voir, de la sentir. Et avant d'accepter une nouvelle thèse scientifique, tous diront : Il faut contrôler, il faut voir.

 

L'exemple du bâton qui apparaît brisé n'est pas une erreur des sens. Le sens de la vue a fidèlement transmis les informations qu'il avait reçues. L'erreur est dans le jugement qui affirme « ce bâton est brisé ». Erreur qui vient de ce que le sujet a fait comme si le bâton était la seule réalité. Il n'a pas considéré l'existence de l'eau, que ses sens lui révélaient aussi, et qui aurait pourtant rendu compte de l'apparence de brisure du bâton. Il en est de même pour le mirage.

 

Quant au rêve, l'objection est pour le moins étrange, car elle compare deux choses incomparables. Le jugement de celui qui est éveillé, comme nous l'avons dit, se forme grâce à l'activité conjuguée de deux principes de connaissance : la sensation et l'intelligence. Dans le cas du rêve, le premier fait défaut. Le jugement, si jugement il y a, ne peut être une connaissance réelle qui perçoit l'existence réelle de son objet, mais seulement un jeu de l'imagination. L'un (le jugement à l’état de veille) est un jugement authentique et peut donc prétendre à la vérité. L'autre (dans le rêve) reste dans l'imaginaire et est source d'illusion.

Il apparaît donc que celui qui dit rêver alors qu'il est éveillé ou qui dit illusoire une sensation qui est vraie, ou bien a des sens défectueux, ou bien refuse de se rendre à leur verdict. Il est un cas particulier, hors de la norme, et qu'il faut traiter comme tel. Ce n'est pas parce que certaines personnes voient rouge ce qui est vert que personne ne peut être sûr que ce qu'il voit est vert ou rouge. Le fait qu'il y ait des cardiaques n'oblige pas non plus à conclure qu'on ne puisse discerner un cœur sain d'un cœur malade. Dans le cas qui nous occupe, un homme normal a un moyen infaillible pour savoir qu'il est dans le réel, ce sont ses sens.

Il faut donc maintenir que les sens ne nous trompent pas et qu'ils sont au point de départ de toute connaissance humaine vraie.

 

2. Toute connaissance au–delà du sensible est impossible. Ce qu'on appelle “pensée”, “concept” ne sont en fait que des associations d'images.

Citons par exemple le “philosophe” français Condillac (1715–1780) : « Le jugement, la réflexion, les désirs, les passions, etc, ne sont que la sensation même qui se transforme différemment » (Traité des sensations. Dessein de cet ouvrage).

« Il est raisonnable de conclure que nous n'avons d'abord eu que des sensations et que nos connaissances et nos passions sont l'effet des plaisirs et des peines qui accompagnent les impressions des sens. En effet, plus on y réfléchira, plus on se convaincra que c'est là l'unique source de notre lumière et de nos sentiments » (idem, ch. 9) [13].

 

Trois faits d'expérience vont répondre à cette objection. Ils sont pris chacun à un âge différent de la vie d'un homme.

 

— Le premier est la genèse de la vie intellectuelle d'un petit enfant. Il ne peut exercer, au début, que sa connaissance sensible. Par là, il a une connaissance immédiate des choses et des gens qui l'entourent. Il reconnaît d’abord son père et sa mère. A mesure qu'il est mis en contact avec un plus grand nombre de personnes, il opère des distinctions et des regroupements. Il distingue les hommes et les femmes tout en les réunissant pour les différencier  du chien. Puis il distingue parmi les femmes celles de la famille (mamie, tata...) de celles du dehors. Au fil des mois, son esprit se développant, il s'élève de plus en plus à une connaissance non plus seulement sensible et particulière, mais immatérielle et universelle. Dans les choses qui l'entourent, il ne saisit plus seulement les traits particuliers, mais les caractères communs et les natures.

 

— Prenons maintenant le cas d'un enfant de sept ans. Son père lui fait visiter une gare pour la première fois. Le voici au bout d'un quai où il voit une locomotive. Sa question ne tarde pas à venir : « Qu'est–ce que c'est ? »

Si le père répond : « C'est bleu », l'enfant ne sera pas satisfait. Et pas davantage si à chaque question « Qu'est–ce que c'est ? », il s'entend répondre : « Cela mesure quinze mètres », « c'est en acier », etc. Ces réponses au contraire ne feront qu'attiser sa curiosité et augmenter son impatience. C'est qu'il a soif d'autre chose. Ce que son esprit recherche est au–delà de ces qualités sensibles. Par contre si son père répond : « C'est une machine dotée d'un gros moteur qui lui permet de se déplacer toute seule et de tirer les wagons, permettant ainsi aux gens de voyager », là, l'intelligence de l'enfant est satisfaite. Il comprend enfin ce qu'est la chose, il  connaît sa nature. Il s'en fait un concept qu'il pourra appliquer à l'occasion à toute autre locomotive. Cette découverte lui permettra même peut–être, selon la vivacité de son esprit, d'atteindre des réalités plus spirituelles encore comme la causalité efficiente, le mouvement, etc.

 

— Une troisième tranche d'âge nous donne un exemple similaire. C'est celui de la jeunesse. Si c'est l'âge où une âme bien faite est prête à dépenser toute sa vitalité au service des plus grands idéaux, c'est aussi l'âge des grandes questions. Au seuil de sa vie adulte le jeune s'interroge avec une certaine anxiété au sujet des fondements sur lesquels il construira sa vie. Qu'est–ce que l'homme, le bonheur, le bien, la justice, l'organisation politique de la cité, Dieu, la religion, l'amour etc. ?

Or on est bien obligé de constater que ces réalités dépassent à l'infini l'ordre des choses sensibles. Cela apparaît d'autant mieux si on considère l'énergie et parfois même l'héroïsme dont l'homme est capable pour défendre ces vérités, énergie et héroïsme qui le font aller souvent contre les exigences de la sensibilité.

 

Ces trois observations nous indiquent clairement que l'esprit humain se situe dans un ordre de choses autre que celui des sens. Il y a en chaque homme un appétit naturel de l'intelligence, comme un instinct, qui la pousse à rechercher, au–delà du sensible, la nature même des choses. Elle devine que ces qualités sensibles ne lui disent pas la réalité dans toute sa plénitude. C'est l'essence même de la chose, à savoir ce qu'elle est, qu’elle veut atteindre.

La connaissance sensible est liée à telle réalité matérielle, elle est particulière et peut se traduire par une image.

La connaissance intellectuelle au contraire est immatérielle, universelle, et peut se porter sur des réalités qui dépassent toute image (Dieu, la vérité, le devoir, etc).Elles sont irréductibles.

 

3. Le subjectivisme : « La doctrine réaliste de la vérité est étouffante. L'homme n'y a pas la part créatrice et épanouissante qui lui est due. La vérité est une construction. »

Le père de cette façon de voir est Kant. On lit dans sa préface de la 2ème édition de la Critique de la raison pure : « On avait admis jusqu'ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets ; mais, dans cette hypothèse, tous nos efforts pour établir à l'égard de ces objets quelque jugement a priori qui étendît notre connaissance n'aboutissaient à rien. Que l'on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance [14]... »

Cette structure de pensée “a priori” s'est répandue partout. Nous en trouvons une trace sous la plume de Jean–Baptiste Montini, futur Pape Paul VI : « Je suis persuadé qu'une pensée à moi, une pensée de mon âme, vaut pour moi plus que tout au monde [15]. »

Nous avons décrit plus haut l'activité complexe qui conduit l'homme à la vérité. Cette démarche met en jeu toutes ses facultés, il y est actif. Mais son action n'est pas une construction. Elle consiste au contraire dans une adaptation du sujet au réel. Connaître une chose, ce n'est pas l'inventer, c'est la découvrir telle qu'elle est. La différence profonde entre le subjectivisme et le réalisme peut se résumer ainsi : le réaliste lit un livre, le livre du réel. Le subjectiviste l'écrit.

On peut alors se demander pourquoi ce livre prétendûment écrit, inventé, construit par l'homme, contient tant de souffrances, de surprises, de mystères.

De plus, ce système de pensée ne détruit–il pas l'amour ?

On ne peut, en effet, aimer que ce qu'on connaît. Or si connaître quelqu'un c'est le façonner à sa guise, si toute connaissance est transformante, nous n'aimons dans l'autre que ce que nous y avons mis. Nous ne l'aimons pas pour lui–même, tel qu'il est, mais seulement tel que nous voulons qu’il soit [16].

Une analogie achèvera notre réponse à cette objection et résumera l’ensemble de cet article. Un homme a sur sa table un crayon et une règle. Supposons qu'il veuille savoir la dimension de ce crayon. Comment va–t–il s'y prendre ? Il prend la règle et l'approche du crayon. Il tire du crayon sa mesure qu'il repère sur la règle. Alors, regardant le crayon et la mesure, il peut affirmer : ce crayon mesure 14,5 cm.

Qui est la cause de la vérité de cette affirmation ? Est–ce la règle qui a fabriqué la longueur du crayon ? N'est–ce pas plutôt le crayon qui a livré à la règle sa longueur ?

Il en est de même dans la connaissance humaine. Le crayon, c'est le réel. La règle, c'est l'intelligence. Celle–ci est “approchée”  (ou mieux, mise au contact immédiat) de son objet par la connaissance sensible. La simple appréhension abstrait du réel sa nature ou une qualité qui la détermine. Le jugement saisit dans un seul regard le concept abstrait et l'objet, et affirme leur conformité. Il sera dans la vérité s'il se laisse “informer” par l'objet. « Veritas consistit in commensuratione intellectus ad rem », la vérité consiste dans la mesure de l'intelligence par la chose (Somme contre les gentils, III, 139).

 

 

Il nous restera, pour clore cette étude, à commenter les articles 3 et 4 de cette même question 16, où saint Thomas étudie les rapports de la vérité avec l’être et avec le bien [17].

Pour nous stimuler au travail, lisons le commentaire de saint Thomas sur la parole de Notre-Seigneur : “Je suis la vérité” (Jn 14/6). En nous introduisant au cœur même de Dieu qui dit éternellement son Verbe, il nous indique le sommet de la vérité vers lequel doivent tendre tous nos efforts. Il nous laisse aussi deviner comment une saine philosophie peut servir la foi en la rendant plus pénétrante. Enfin il nous montre la discipline que doit s’imposer celui qui désire atteindre la vérité totale : “Adhérer au Verbe”, se mettre à l’école de Jésus-Vérité. Aux hommes qui ont soif de vérité, Jésus dit “Je suis la vérité” : « La vérité lui revient par lui–même du fait qu'il est lui–même le Verbe. La vérité n'est rien d'autre, en effet, que l'adéquation de la chose avec l'intelligence, ce qui se réalise quand l'intelligence conçoit la chose telle qu'elle est. La vérité de notre intelligence revient donc à notre “verbe”, qui est sa conception (le “verbe” intérieur est le concept qui naît dans l'intelligence quand elle connaît. C'est la présence immatérielle, comme la proclamation, en nous, de la chose connue qui rend l'intelligence semblable à la chose). Cependant, même si notre verbe est vrai, il n'est pas la vérité même, puisqu'il n'est pas vrai par lui–même, mais du fait qu'il est adéquat à la chose connue.

Pour l'intelligence divine, la vérité revient au Verbe de Dieu. Mais le Verbe de Dieu est vrai de par lui–même, puisqu'il n'est pas mesuré par les choses tandis qu'au contraire les choses ne sont vraies que dans la mesure où elles atteignent une certaine similitude du Verbe. Et donc le Verbe de Dieu est la vérité même.

Et comme nul ne peut connaître la vérité s'il n'adhère à la vérité, il faut que quiconque désire connaître la vérité adhère au Verbe [18]. »







[1] — Sel de la terre n° 2, p. 30 et sq.

[2] — Descartes, philosophe français (1596–1650) — Kant, philosophe allemand (1724–1804).

[3] — La forme  d’une chose est le principe qui la détermine intrinsèquement, le principe constitutif qui la fait être ce qu’elle est. La forme n’est pas distincte réellement de l’essence  ou de la nature de la chose.

[4] — Dans cet article 2, et sauf indication contraire, les citations sont toutes tirées de Somme théologique, I, q.16, a.2.

[5] — Ce premier contact avec le réel, cette première ouverture, est donc le point de départ de la connaissance humaine. Il en est la source première et indispensable, comme il est nécessaire d’ouvrir les paupières pour voir.

[6] — La connaissance sensible ne s'arrête pas là. Plusieurs sens externes peuvent s'associer pour avoir une saisie plus générale du réel physique (on perçoit ainsi le mouvement, la grandeur, la figure). Toutes ces informations sont recueillies par les sens internes (imagination, sens commun, estimation, mémoire). Saint Thomas ne les mentionne pas ici car cette activité se situe encore dans la sensibilité et constitue donc un cas similaire à celui des sens externes quant à la vérité. Il le fera quand il étudiera l'erreur des sens (I, q.17, a.2).

[7] — Comme la marque imprimée dans la cire correspond exactement au sceau qu’on y a appliqué.

[8] — Quiddité : ce qui répond à la question : "quid ?" "qu'est–ce que c'est ?" 

[9] — Sel de la terre, n° 2, p. 39.

[10]« Prima operatio respicit quidditatem rei, secunda respicit esse ipsius » La première opération de l'esprit regarde la quiddité de la chose. La seconde son être (I Sent. D.19, q.5, a.1, ad 7).

[11]« Quia ratio veritatis fundatur in esse et non in quidditate, ut dictum est, ideo veritas et falsitas invenitur in secunda operatione. » Puisque l’essence de la vérité se fonde sur l'être, et non sur la quiddité, la vérité ou la fausseté se situe dans le jugement. (idem).

[12] — Les réflexions qui précèdent ne prouvent pas l'objectivité de la connaissance, elles la confirment.

[13]Histoire de la philosophie par les textes, Mourral–Millet, Gamma, 1988, p. 166–7.

[14] — E. Kant, Critique de la raison pure, Préface de la 2ème édition, Quadrige/PUF, Paris, 1986, p. 18.

[15] — Cité par Romano Amerio, Iota unum, p. 154.

[16]« Une chose ne pourrait pas être aimée si, d'une certaine façon, elle n'était pas connue. De plus ce n'est pas la connaissance de l'objet aimé qui est aimée, mais la chose en tant qu'elle est bonne en elle–même ». IV CG , chap.19 ; Marietti § 3564, p. 284.

[17] — Dans le prochain numéro de la revue.

[18] — Saint Thomas, in Jo 14/l2, Marietti , 1869, p. 351

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 3

p. 67-78

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