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« Vous êtes tous

UN DANS LE CHRIST » (Ga 3/28, 29)

... UN, neutre ou masculin ?

 

par le père Éloi O.S.B.

 

 

renons le texte un peu plus haut, au verset 26. « En effet, fils de Dieu vous l’êtes tous par le moyen de la foi, (et cela) DANS le Christ–Jésus » (Dans : incorporés à lui, fils dans le Fils). « En effet, vous tous qui avez été baptisés (plongés dans... avec mouvement) dans le Christ–Jésus, c’est le Christ que vous avez revêtu. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, il n’y a plus mâle ni femelle, vous êtes tous UN dans le Christ–Jésus. » C’est ce petit mot UN qui pose un problème. Saint Jérôme sans doute fut un peu pressé de traduire en latin le texte grec, en se fiant au sens le plus facile. Il a mis UNUM, le neutre... Vous êtes tous UN, une seule réalité incorporée vitalement au Christ. Or le texte grec, lui, le texte original, a le masculin et le sens est : vous êtes tous une réalité masculine dans le Christ . Cela peut paraître étrange à cause de ce qui précède : « il n’y a plus ni mâle ni femelle. » Il faut comprendre ainsi : « Juif et païen, esclave et homme libre, homme et femme sont à égalité de droits pour et par leur incorporation au Christ qui, lui, est un homme et non une femme. »

Cette pensée se retrouve ailleurs chez le même apôtre ; elle fait donc partie de sa synthèse théologique, de cette connaissance extraordinaire du Mystère du Christ qu’il reconnaît avoir reçue plus que les autres, éminemment.

 

Prenons l’épître aux Ephésiens. Au chapitre IV verset 4, saint Paul nous place devant ce mystère d’unité des chrétiens dans le Christ. Sous le Christ–Chef, un SEUL CORPS vivant rassemblé (dont nous sommes les membres. Nous dirions aujourd’hui les cellules). Un SEUL CORPS vivant construit et animé par l’unique Esprit. UN SEUL CORPS, UN SEUL ESPRIT. (1 Cor 12/13 : « Vous avez été baptisés en un unique ESPRIT pour donner un seul CORPS »).

Saint Paul poursuit : « une UNIQUE ESPÉRANCE, un UNIQUE SEIGNEUR (le Christ), une UNIQUE FOI, un UNIQUE BAPTÊME, ENFIN UN SEUL DIEU QUI EST LE Père de tous. » Dans ce corps, chaque chrétien a une vocation personnelle, unique. Comme dans un organisme, il y a des fonctions diverses qui concourent au bien de l’ensemble. Au verset 2, l’Apôtre les énumère. Au verset 12, il nous dit que le but de tout ce travail est « l’édification du corps du Christ ». Un corps, une ÉGLISE, qui ne sont pas encore achevés. « Tout concourt au bien de ceux qui entrent dans ce projet de Dieu » Rom 8/18. L’Apôtre voit cette entrée comme une urgence, c’est pourquoi il parle de courir pour ce rassemblement. En fait, c’est saint Jérôme qui emploie “courir”, le texte grec signifie “aboutir”, “venir à terme”. Mais comment “signifier” ce terme, comment le présenter ? Au verset 13, comment se présente le Christ–Total achevé, sous quelle “icône” ? Nous allons rejoindre ici le texte des Galates. Le Christ–Total achevé ? VIR PERFECTUS : un homme du sexe masculin, parfait, achevé. Achevé parce qu’ayant atteint son état adulte, « à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ ».

 

L’harmonie entre les textes est parfaite : vous êtes tous UN (au masculin) dans le Christ... puisque cette incorporation doit donner au terme un “homme parfait”. Dans ce Christ glorieux, éternellement établi dans sa perfection, il n’y a plus « ni mâle, ni femelle », ni homme, ni femme, puisque toutes les hiérarchies créées sont assumées et simplifiées, à égalité de participation au don de la grâce puis de la gloire. Mais le résultat sera masculin. Le même principe peut être appliqué aux autres hiérarchies du texte des Galates : les païens seront élevés à la dignité de Fils de l’Israël spirituel, les esclaves élevés à la dignité d’hommes libres « de cette liberté dont le Christ nous a libérés » Ga 4/31.

 

En ce qui regarde masculinité et féminité, il faut nous reporter à l’origine, à la création du premier couple humain. L’homme est créé d’abord, pour lui–même, ensuite la femme est tirée de l’homme comme une aide, à son image. La féminité ne s’ajoute pas à la masculinité : elle en est tirée. Dans le mystère du Christ, à un niveau définitif et parfait, la féminité est réassumée dans la masculinité. Il n’y a plus ni homme, ni femme, mais une seule réalité masculine, le Christ. Il faut revenir, pour la préciser, à une doctrine courante : l’Église est tirée du flanc de son époux, le nouvel Adam, endormi dans la mort. Elle sort de son cœur ouvert de la même manière qu’Eve est sortie du côté d’Adam. Est–ce juste ? Ce qui sort du Christ, c’est le sang et l’eau dans lesquels les Pères ont vu avec raison les sacrements du baptême et de l’eucharistie, sacrements qui font l’Église. Qui FONT l’Église ? C’est–à–dire qui la FONT ENTRER dans le Christ, s’y incorporer. L’Église n’a pas à sortir du Christ pour se juxtaposer à lui, elle a dû s’y incorporer vitalement. Alors, la féminité est réassumée dans la masculinité, en sorte que le Christ soit “Tout en tous”.

Les Pères, la liturgie s’attachent à cette unique porte ouverte au flanc de l’arche du salut. Pour Noë, les siens, les animaux, le salut s’est identifié à l’ENTRÉE dans l’arche. Pour l’Église, le salut s’identifie à une ENTRÉE dans le Christ par l’ouverture faite à son cœur, la porte de son corps. Une entrée qui, elle, ne sera suivie d’aucune sortie puisqu’il s’agit d’une incorporation éternelle à l’HOMME PARFAIT.


 

Ce que nous venons d’exposer peut nous acheminer à comprendre un chapitre important de l’Apocalypse... trop utilisé pour dire à peu près n’importe quoi à partir du moment où l’on n’y étudie que les versets qui “arrangent”. Si la liturgie et les spirituels peuvent user de sens accommodatices, en sortant des versets du contexte, un exégète ne peut le faire sous peine de malhonnêteté. Il s’agit du chapitre XII, qu’on appelle à tort celui de “la Femme” de l’Apocalypse. Pourquoi s’attacher autant à la femme qui enfante sans considérer que celui qu’elle enfante est le personnage le plus important ? Ce chapitre campe sous nos yeux, en “signes”, en icônes, l’histoire du salut chrétien. Une femme cosmique est enceinte, elle accouche dans les cris et les douleurs, face à un ennemi effrayant, un dragon rouge tombé du ciel, qui campe devant elle pour dévorer l’enfant dès sa naissance. Miracle ! le fruit de son sein et de ses douleurs échappe totalement à l’attente du monstre. Il est enlevé, emporté, « jusqu’à Dieu et à son trône » ... sauvé et glorifié ! Il est certain que l’intérêt doit se porter en priorité sur ce salut inespéré du fils de la Femme... à la barbe du dragon rouge. Sauvé ! un salut qui est signifié de la même manière en saint Jean et en saint Paul, par deux verbes corrélatifs : « Il nous a ARRACHÉS au pouvoir des ténèbres, pour nous TRANSFÉRER dans le Royaume de son Fils » Col 1/13. Comment nous est présenté, signifié, l’enfant de la Femme ? Méfions–nous du mot “enfant” qui nous achemine vers un bébé. Or le texte ne nous dit rien de tel : l’enfanté, celui qu’elle met au monde est un adulte capable de s’asseoir immédiatement à la droite de Dieu et de dominer sur les nations hostiles. Elle enfante "un fils" et pour que ce soit encore plus précis, le texte ajoute “un mâle”. C’est le mot que nous avons trouvé en commençant, dans l’Epître aux Galates. Le mot “arsen” qui convient aussi bien à l’animal qu’à l’homme, donc insistant et comme brutal. A qui superposer ce “fils de la Femme”, ce mâle puissant, ce roi au sceptre de fer, emporté jusqu’à Dieu et à son trône ? sinon au VIR PERFECTUS de saint Paul, à l’homme parfait, abouti jusqu’à partager la gloire divine. L’enfanté, c’est le Christ–Total, chef et corps, tous nous sommes UN en lui, nous sommes LUI ! Saint Paul est en harmonie parfaite avec saint Jean : « Dieu nous a déjà fait asseoir avec le Christ dans les cieux » Eph 2/9. Et cet autre texte de l’Apocalypse : « Au vainqueur, je donnerai de s’asseoir avec moi, sur mon trône, de même que moi j’ai vaincu et me suis assis avec Dieu sur son trône » Ap 3/21.

 

Bien évidemment ce mystère contemplé dans l’éternité divine ne sera parfait, achevé, abouti, qu’à la fin, au jour de la résurrection de la chair et de l’entrée du corps des “sauvés” dans la gloire du chef. Dans le regard de Dieu auquel participe le voyant, tout est déjà accompli. Pour le moment, c’est le temps de « l’édification du corps du Christ », de sa gestation douloureuse dans un sein maternel.

Dès lors, la Femme de l’Apocalypse ne saurait être la Vierge Marie enfantant Jésus puisque cet enfantement ne fut pas douloureux ; et comment l’Ascension du Christ suivrait–elle sa naissance ? Celle qui enfante et se tord dans les douleurs est une femme cosmique : l’humanité tout entière indissolublement liée au monde matériel ; vêtue de soleil, la lune sous les pieds, couronnée de douze constellations, liée, mais dominatrice. Il faut noter que les verbes employés par l’Apocalypse pour décrire l’enfantement douloureux sont ceux qu’emploie saint Paul dans un passage capital de l’Epître aux Romains, VIII verset 12 : « Nous savons (par la foi) que toute la création gémit et enfante jusqu’à présent. Pas seulement elle, mais nous aussi nous gémissons en nous–mêmes dans l’attente de notre pleine adoption de fils de Dieu par la rédemption de notre corps ». Ailleurs, saint Paul nous dit que le Mystère du Christ est lié à la totalité de la création Eph 3/9. Ici, la Femme qui enfante le mâle glorifié, le Christ–Total est l’icône de toute la création en travail. Avec, comme noyau, toute l’histoire douloureuse et les secousses de l’humanité. Toutes les convulsions des fils d’Adam ont un sens : ce sont les douleurs d’un enfantement.

Et ces douleurs culminent en intensité et en efficacité dans les douleurs du “Fils de l’Homme”, dans la passion du Christ réverbérée dans la compassion de sa Mère. C’est pourquoi le Christ a donné si clairement le sens profond de sa passion : « La femme, lorsqu’elle enfante, est dans l’angoisse parce que son heure est venue, mais quand l’enfantement a eu lieu, elle ne se souvient plus de ce qu’elle a souffert, dans la joie qu’UN HOMME soit né dans le monde » Jn 16/21 La naissance d’un homme... c’est le chapitre XII de l’Apocalypse, celle de “l’homme parfait”, ou plutôt sa RE/NAISSANCE, (« Il faut renaître d’en–haut » Jn 3/7) céleste. Joie divine éternelle parce que “l’HOMME NOUVEAU” Eph 4/24, est apparu, arraché à l’espoir déçu de l’Ennemi.

Mystère d’UNITÉ : alors toutes les oppositions, toutes les hiérarchies d’ici–bas disparaîtront, assumées dans la simplicité : juif ou grec, esclave ou homme libre, mâle ou femelle, tous seront UN dans le Christ. Mais pas « une seule chose, un résultat neutre »


 

UNUM... ? Non, UNUS, tous seront l’UNIQUE, le Christ, par une incorporation vivante au VIVANT. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » Ga 2/29. En effet, un corps n’est pas une somme d’éléments, un édifice n’est pas simplement une somme de pierres... Le Christ–Total n’est pas simplement la somme des chrétiens, chaque cellule, chaque pierre est le tout partiellement. Tous sont UN, l’UN, dans le Christ. OMNES UNUS IN CHRISTO JESU.

 

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 3

p. 51-66

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