L’américanisme et le Concile
par Mgr Richard Williamson
Le texte ci-dessous, revu et corrigé par l’auteur, est tiré de l’ouvrage Église et Contre-Église au concile Vatican II, (Éditions du Courrier de Rome, pages 347 à 365). Il s’agit de la conférence que Mgr Williamson prononça au IIe congrès Sì Sì No No de janvier 1996.
Ce n’est pas, à proprement parler, un commentaire de l’encyclique Testem benevolentiæ, mais un aperçu sur les principes de l’américanisme entendu au sens large, qui sont également à la racine du concile Vatican II – notamment la liberté religieuse, fondement de l’esprit moderne et couronnement du Concile. Ces principes sont en réalité des « anti-principes », une « explosion » des principes, et c’est pourquoi ils produisent une terrible confusion dans les esprits et une profonde subversion que les « têtes » encore saines et catholiques ont beaucoup de mal à comprendre.
L’américanisme est surtout intéressant à étudier dans la mesure où il nous aide ainsi à y voir clair dans la crise actuelle. Il est une clé pour comprendre en profondeur ce qui se passe depuis le Concile et, par suite, pour discerner les vrais et les faux remèdes à la crise.
Le Sel de la terre.
Introduction *
Vatican II : « l’explosion »
des principes catholiques
DEUX royaumes s’affrontent : d’un côté, le royaume du Christ, la civilisation chrétienne ; de l’autre, le royaume de Satan, la civilisation anti-chrétienne, ou plutôt l’anti-civilisation, le nouvel ordre judéo-maçonnique, le fameux Nouvel Ordre Mondial.
Dans cet affrontement, le deuxième concile du Vatican a joué un rôle décisif. Au Concile, les deux royaumes se sont heurtés l’un à l’autre et le pauvre Paul VI s’est leurré, croyant que les deux étaient parvenus à s’entendre. Mais non ! Ce sont les principes de l’anti-civilisation, ou plutôt ses anti-principes, qui ont été reçus dans l’Église, mère de la civilisation, avec les résultats que nous connaissons : la ruine de cette Église.
Remarquez, du côté de Satan, il ne s’agit ni d’une civilisation opposée, mais de l’opposé d’une civilisation ; ni de principes opposés, mais de l’opposé de principes. En sens inverse, Joseph de Maistre n’a-t-il pas dit : « Face à la révolution, les chrétiens doivent faire non pas la contre-révolution mais le contraire d’une révolution » ? Parole profonde. Si, pour commencer, Satan oppose faux principe à vrai principe, ce n’est que pour en arriver à la dissolution de tout principe, car c’est là le sommet de la confusion.
Et voilà la thèse de cette conférence-ci : au cœur même de Vatican II, il n’y a pas un système contraire au catholicisme, mais l’éclatement de tout système ; il n’y a pas une pensée opposée à la foi catholique, mais la dissolution de toute pensée. Bref, Vatican II ne fut même pas un anti-concile, ce fut une explosion. Si monumentum petis, circumspice : si vous cherchez la preuve, regardez autour de vous.
Or, cette explosion, véritable esprit du Concile, est trois fois cachée sous la lettre ou les documents du Concile : D’abord, ces documents contiennent beaucoup de vérités anciennes, inattaquables, à côté de doctrines nouvelles. Ensuite, les doctrines nouvelles sont souvent présentées sous des formules ambiguës qui permettent aux catholiques conservateurs d’affirmer qu’il n’y a pas de problème dans les documents mêmes du Concile, que tout la difficulté se situe dans le prétendu « après-Concile ». Enfin, les nouveautés, une fois dégagées des documents, ont leur propre cohérence, et donc l’apparence d’un système qui se tient. Mais, justement, c’est la cohérence d’une explosion systématique.
Or, ce n’est pas un cliché instantané, statique, qui peut capter le mouvement dynamique d’une explosion. Nous croyons, à cet égard, que beaucoup de bonnes têtes catholiques sont trop bonnes pour comprendre Vatican II. A titre d’exemple, le dilemme de ceux qu’on appelle sédévacantistes – des papes si libéraux ne sauraient être papes – n’est-il pas en fait un faux dilemne puisque ces papes ne se rendent même pas compte de la contradiction qui est dans leur tête ?
Alors, plutôt qu’un cliché théologique, filmons une séquence historique qui nous présente une erreur sœur du sillonisme et du modernisme du début de ce siècle, – donc une « tante » du néo-modernisme de Vatican II –, je veux dire : l’américanisme.
« L’explosion » américaniste
Distinguons, à ce sujet, l’américanisme au sens étroit, c’est-à-dire la divagation particulière de certains catholiques américains de la fin du siècle dernier (divagation condamnée en douceur par Léon XIII en 1899, dans son encyclique Testem benevolentiœ) ; et l’américanisme au sens large, c’est-à-dire la nouvelle vie du Nouveau Monde, le précurseur de notre Nouvel Ordre Mondial. Or, cet américanisme-ci, au sens large, « explosait » déjà depuis plus d’un siècle ; et il fut tout au plus égratigné par Léon XIII si bien que son nuage en champignon ne cesse de s’étendre depuis sur le monde entier. C’est ainsi, me disait récemment un professeur d’Écône, qu’il y a dix ans, les jeunes Valaisans, en Suisse, s’habillaient comme des Valaisans ; aujourd’hui, ils s’habillent tous en Américains.
C’est cet américanisme au sens large qui nous intéresse ici, car, après treize ans de ministère sacerdotal exercé aux États-Unis, je crois pouvoir dire qu’il jette beaucoup de lumière sur le Concile, que l’explosion en quoi il consiste éclaire, comme peu d’autres exemples concrets peuvent le faire, l’autre explosion que fut Vatican II.
Alors, voyons, par ordre : — les origines de l’esprit américain ; — puis, plus longuement, le nouvel homme, le nouveau monde, la nouvelle vie qu’il a engendrés ; — ensuite, son histoire récente aboutissant à l’ingérence de cet esprit au Concile ; — et enfin, la ressemblance entre la nouvelle vie sortie de l’Amérique et la nouvelle Église sortie de Vatican II.
Mais d’abord, ouvrons une parenthèse sur l’Amérique et les Américains.
Interficite errores, diligite errantes : Tuez les erreurs mais aimez ceux qui errent, disait saint Augustin. Autant nous pouvons détester l’Amérique comme idée maçonnique, autant nous pouvons l’aimer comme pays concret dont les habitants ont assez de vertus naturelles pour avoir constitué la République la plus puissante de toute l’histoire, et assez de dons surnaturels pour former aujourd’hui le deuxième pays du monde par le nombre de catholiques de Tradition. C’est en Europe que l’erreur américaine a pris son origine ; ce sont les Européens qui ont fait intervenir les Américains dans leurs trois guerres mondiales (la troisième étant, comme disait Mgr Lefebvre, Vatican II), pour les terminer par une solution maçonnique ; ce sont les Européens qui choisissent aujourd’hui de s’« américaniser », car personne ne les y oblige. Alors, j’espère qu’il est bien entendu que le discours qui suit n’attaque ni l’Amérique ni les Américains comme nation, mais seulement comme incarnation première d’un idéal maçonnique qui triomphe aujourd’hui dans le monde entier, y compris à l’intérieur de l’Église. Voilà notre problème. Je ferme la parenthèse.
Les origines de l’esprit américain
Entrons dans le vif du sujet. Nous disons que la clé de la parenté entre l’esprit américain et l’esprit du Concile, c’est la liberté religieuse, qui est le fondement des États-Unis comme elle est le couronnement du Concile.
Pour saisir l’importance fondamentale du rôle que la liberté religieuse a joué dans la formation des États-Unis, faisons un petit rappel d’histoire, car celui qui possède le passé, possède le présent.
Vous vous souvenez que les premiers Européens à débarquer sur la terre qu’on appelle maintenant l’Amérique du Nord, furent les Espagnols au sud et les Français au nord. Mais, entre la Floride espagnole et le Québec français, sur le littoral Est du continent, ce sont les hérétiques anglais qui fondèrent les treize colonies qui, au moment de la Révolution américaine de 1775, se sont constituées en nouvelle nation. Or ces hérétiques anglais – qu’ils fussent des protestants acharnés comme les puritains de la Nouvelle Angleterre, au nord, ou des protestants modérés comme les anglicans de Virginie – ne croyaient en aucune façon à la liberté religieuse. Au nord, les puritains chassaient ou exécutaient les dissidents obstinés en matière religieuse et, au centre, on opprimait les quelques catholiques du Maryland dès qu’on était assez nombreux pour le faire.
Mais, au moment de constituer les anciennes colonies anglaises en États-Unis, peu d’années après la Révolution réussie de 1775-1783 – moment décisif ! , on mit en avant l’union politique. « If we do not hang together, we will hang separately » fut alors le jeu de mots de Benjamin Franklin : « Si nous ne nous unissons pas, nous serons tous pendus un par un. » Alors, dans la rédaction de la nouvelle Constitution, d’ailleurs fortement influencée par les francs-maçons, présents et puissants, on a dédaigné l’union religieuse, mais, pour s’assurer que les divisions religieuses ne viendraient pas perturber l’union politique, en tête de la liste des droits fondamentaux des citoyens de la nouvelle fédération, First Amendment of the Bill of Rights – ajoutés quatre ans plus tard – on a établi le principe de la liberté religieuse : Le gouvernement de cette fédération ne pourrait jamais imposer à la fédération en tant que telle une religion officielle. (Des patriotes américains affirment que les États particuliers ne sont pas liés par ce règlement fédéral. Mais, si cela était vrai jusqu’à la guerre civile de 1861-1865, c’est devenu faux depuis, le gouvernement fédéral ayant acquis, suite à cette guerre, une prépondérance écrasante en face des gouvernements des États particuliers.)
Le nouveau monde engendré
par la liberté religieuse
Voyons maintenant quels fruits sont sortis de ce choix de la liberté religieuse comme pierre de fondation de la nouvelle nation.
Et nous remarquons, dans le concret, qu’il est difficile de se rendre compte à quel point la vie personnelle, familiale, sociale et nationale change lorsqu’un régime de religion nationale est remplacé par un régime de liberté religieuse, ou, plus exactement, lorsque la liberté religieuse est érigée en religion nationale. Les Pères Fondateurs des États-Unis étaient bien conscients que, par la Constitution de 1787, ils faisaient quelque chose d’entièrement nouveau, et ils en étaient fiers : « Nous constituons un nouveau monde, sur des bases nouvelles, où il n’y a besoin ni de cardinaux ni de princes – annonçaient-ils au monde – et nous allons vous montrer que ce que nous faisons est supérieur ! » C’est nouveau, certainement, et tellement différent de toute civilisation antérieure que l’on peut hésiter à donner à ce qu’ont fait ces novateurs le nom de civilisation… mais est-ce supérieur ? Examinons, dans ce nouveau régime de liberté religieuse, comment Dieu est évacué, la religion éclatée, l’homme divinisé, la vérité discréditée, le bien miné et la culture vulgarisée.
Dieu est chassé de la vie publique
et remplacé par l’homme
D’abord, Dieu est vidé de sa substance, il devient un simulacre de la vraie divinité. Puisqu’en effet la nouvelle nation donne, dans sa Constitution, la priorité à l’unité nationale, les intérêts de Dieu et de la vérité passent au second plan. Mais, ou bien Dieu prend la première place, ou il n’est rien du tout. Avec la liberté religieuse, on sera libre de lui donner tous les honneurs qu’on voudra, mais plus jamais la première place, car cela risquerait de perturber l’unité nationale. Évidemment, le vrai Dieu ne marche pas dans une combine pareille. Dès lors, il pourra bénir tel individu, telle famille, pour leur mérite objectif ou subjectif, mais la vie nationale et sociale, en tant que telle, se trouvera, sous cette Constitution, frappée de la malédiction divine. Et, en effet, la vie publique aux USA est maudite : c’est une avalanche de mensonges, une série de fausses guerres suivies de fausses paix.
Ensuite, comme Dieu n’est plus Dieu, l’homme doit prendre sa place, et de même que la politique devient religion, de même l’homme devient dieu. Et comme il est exclu qu’un péché puisse exister en Dieu, c’est également le cas en l’homme. Ainsi le péché originel est-il nié, tout homme est-il intrinsèquement bon. L’Américain moyen est profondément rousseauiste. En démocrates, les Américians croient à l’éducation du peuple, mais, en rousseauistes, ils la détruisent, d’où le spectacle navrant d’un système d’éducation engloutissant des sommes d’argent toujours plus fabuleuses pour ne favoriser que la pourriture ! Par exemple, en démocratie, il n’est plus question d’admirer ce qui est noble ; la noblesse de classe est interdite par la Constitution et la noblesse morale est mise au ban car elle condamnerait la bassesse démocratique ! L’homme est roi, tout idéal est nivelé par le bas.
La vérité est discréditée
Ensuite, la vérité est radicalement discréditée. Car, non seulement, étant roi et dieu, l’homme est devenu la mesure du vrai, du bien et du beau, mais aussi, l’unité nationale ayant été préférée à la vérité de quelque religion que ce soit (toute division religieuse fondée sur des considérations de vérité pourrait nuire à l’unité de la nation), la vérité se trouve ravalée comme la religion. Mais, de par sa nature, la vérité est absolue dans ses exigences ou elle n’est rien. Il s’ensuit donc, dans la nouvelle nation, au moins dans le domaine religieux et spirituel, que la vérité n’a plus d’importance. Toute contradiction devient acceptable, la raison humaine est discréditée. Dans beaucoup de têtes américaines, il ne reste que cette unique idée que les idées ne valent rien, d’où un anti-intellectualisme national. Pour l’intelligence américaine, il n’y a que dans le domaine de la matière où l’on puisse avoir une pensée sérieuse. Pourtant, l’esprit humain garde sa soif de vérité. Ainsi s’expliquent, aux États-Unis, dès l’origine, cette poussée si forte vers les sciences de la matière, et la supériorité des Américains sur le plan de la technologie, du matérialisme, de l’argent, du commerce, du confort, du bien-être matériel, sans oublier la croissance du sexualisme, car le sexe est le mysticisme du matérialisme, comme le disait Malcolm Muggeridge.
Remarquez que toutes ces tendances sont également à l’œuvre en Europe, car la franc-maçonnerie travaille de part et d’autre de l’océan Atlantique. Mais, entre l’Europe et l’Amérique, il y a cette énorme différence que, dans tous les pays d’Europe, il y a eu de nombreux siècles de vie et de culture catholiques avant l’arrivée du protestantisme, tandis que les États-Unis naquirent, comme colonies, dans le protestantisme. Il s’ensuit que, dans tout Européen, on trouve comme un ancien instinct, un arrière-goût, un reste, des vestiges de catholicisme et d’ordre catholique, qui agissent plus ou moins comme frein et empêchent que ces principes protestants et libéraux ne déploient tout leur venin. En revanche, aux États-Unis, rien de tel ne peut entraver la nocivité de ces mauvais principes. Au demeurant, remarquez cette autre différence entre l’Europe et l’Amérique : les Américains, privés des bienfaits d’un catholicisme multiséculaire, sont d’autant plus innocents subjectivement lorsqu’ils font le mal objectivement. Ils font le mal plus librement mais aussi plus innocemment !
Conséquences : subjectivisme,
sentimentalisme, immoralité
Le discrédit de la vérité entraîne plusieurs conséquences graves. D’abord le subjectivisme. L’unité passant avant la vérité, quelle valeur la vérité peut-elle encore avoir si ce n’est celle de l’utilité ? Est vrai ce qui m’arrange. D’un peuple pareil, Dante a dit : « le genti dolorose c’hanno perduto il ben dello intelletto [1] ». C’est un mal inimaginable que de perdre la vérité, le bien de l’intelligence. Par suite, l’intelligence, les idées et la raison étant dévalorisées, ce sont les sentiments qui prennent le dessus. Ainsi, aux États-Unis, un sentimentalisme navrant s’empare-t-il des esprits et fausse continuellement leurs jugements, sauf en matière d’argent où chacun fait preuve d’un réalisme implacable. A cause de ce sentimentalisme, l’on refuse de reconnaître la réalité du mal et de la souffrance. L’on met des lunettes roses et l’on fait semblant de croire que tout le monde est beau, que tout le monde est gentil, que tout le monde est doux dans le meilleur des mondes possibles. Ce sentimentalisme dévirilise les hommes, car la primauté des sentiments est le privilège des femmes. En d’autres termes, la liberté religieuse affaiblit les hommes ; c’est la liberté religieuse qui est la raison profonde du féminisme qui fait actuellement des ravages aux USA. Ici encore, que je sache, l’Europe suit le même chemin que les USA.
En outre, comme un régime de liberté discrédite le vrai et le faux, ainsi mine-t-il également le bien et le mal. L’intelligence étant sevrée de vérité, le comportement se dégage aussi de la moralité objective, sauf, toutefois, sur le plan matériel. Dès lors, l’Américain devient capable de commettre ce qui est objectivement la pire des fautes ou des trahisons, tout en restant subjectivement convaincu de la droiture de son action, et ceci à un degré et dans une mesure profondément incompréhensibles pour un Européen qui garde tant soi peu le sens d’une morale objective. En revanche, les Américains ne craignent pas de dire : « Ces Européens sont incapables de nous comprendre », et ce n’est pas tout à fait faux ! (Pensez à l’incompréhension parallèle entre néomodernistes et traditionalistes.)
Une nouvelle culture conquérante
Enfin, sous le règne de la liberté religieuse, la culture est vulgarisée (et vulgaire), les beaux-arts deviennent des « laids-arts ». Après tout, l’homme étant Dieu et le peuple étant souverain, il ne peut plus être question d’un canon ou d’une mesure objective du beau qui s’imposerait à la liberté de l’homme, ni même d’une quelconque beauté qui placerait Dieu ou quoi que ce fût au-dessus de l’homme et mettrait en péril la royauté de ce dernier. Tout se passe comme si l’homme se disait en lui-même : « Je suis roi ; ma royauté me vient de ma bassesse ; j’affirmerai ma bassesse pour imposer ma royauté à quiconque oserait la nier ! » D’où la joie dans la laideur, visible notamment dans le vêtement, par exemple dans l’exhibition des casquettes portées à l’envers.
Cette anti-culture est laide à l’envi mais elle n’en est pas moins conquérante, et elle conquiert actuellement l’Europe cultivée ! Vraiment, les murailles de l’ancienne civilisation sont lézardées… Pourquoi, par exemple, les télévisions européennes (et, de fait, celles du monde entier) sont-elles inondées d’émissions américaines ? (Au point que le gouvernement français a voulu intervenir pour protéger, sur les chaînes de télévision nationale, la culture française.) Question intéressante. La réponse n’est-elle pas la suivante : A nouveau vin, nouvelles bouteilles ? C’est Notre-Seigneur lui-même qui nous dit en effet que les vieilles bouteilles ne conviennent pas au vin nouveau. Or, l’Amérique est justement un nouveau monde construit sur des bases nouvelles, qui produit donc un vin nouveau et prêche une nouvelle croisade qui tient en deux mots : la croisade de la liberté religieuse et de la démocratie. « To make the world safe for democracy », tel fut le célèbre cri de bataille du Président Woodrow Wilson en faveur de la « guerre sainte » des libéraux, la première guerre mondiale – « Faire du monde un lieu sûr pour la démocratie. » Le mot de croisade n’est pas trop fort ici. C’est bien un vin nouveau qui réclame des bouteilles neuves.
Les arts nouveaux de la liberté religieuse
Or, les bouteilles qui contiennent ladite culture ne sont autres que les arts : la littérature, la musique, la peinture, etc. L’on ne peut manquer d’observer que ces arts ont déjà bien changé avec l’évolution de la chrétienté. Alors, à l’heure où surgit l’anti-chrétienté, les bouteilles ne vont-elles pas évoluer au point d’éclater ? C’est exactement ce que nous constatons. Qui possède un talent littéraire s’adonnait autrefois, en Europe, à la poésie ; il fait aujourd’hui de la publicité en Amérique avec les génies de la réclame regroupés sur Madison Avenue. Ceux qui excellent dans l’art des sons composaient naguère, en Europe, de la musique classique ; il font actuellement de la musique yé-yé en Amérique, ils sont les vedettes mondiales du Rock’n roll. Qui a du talent pour les couleurs s’appliquait autrefois, en Europe, aux beaux-arts ; aujoud’hui il fait de la photographie en Amérique. Qui a des dons de conteur ou de comédien se consacrait jadis, en Europe, au roman ou au théâtre ; il fait désormais en Amérique du cinéma et surtout de la télévision.
Je schématise, bien sûr, néanmoins : à nouveau monde, nouveaux arts, à nouveau message, nouveaux média. (Même en Amérique, ce n’est pas le médium – l’organe – qui fait le message, comme le disait pour provoquer Marshall McLuhan, mais c’est toujours le message, ou l’absence de message, qui gouverne la structure même du médium. Ce qui est vrai dans cette affirmation, c’est que le message de la liberté religieuse est un message creux, en sorte qu’il ne reste, en fait de message, rien d’autre que le médium. De la liberté religieuse provient la vacuité relative, désolante, des arts et des artistes américains).
Mais juger ainsi, c’est juger selon les anciens canons, les canons artistiques de l’ancien monde. D’après ces critères-là, les Européens sont les maîtres et les Américains font piètre figure. Mais si l’on change les règles, si l’on mesure l’usage qu’on fait de ses talents non plus d’après l’ancienne beauté, mais d’après l’argent et l’utilité, alors les rôles ne sont-ils pas du même coup renversés ? Les Américains ne deviennent-ils pas les maîtres et les Européens les disciples ?
En effet, les nouveaux arts, pour ainsi dire – la publicité, la télévision, la musique yé-yé, etc. – sont pratiqués par l’Américain avec une conviction quasi religieuse, une réelle fierté, un élan de pionniers ; car ce sont les arts de la nouvelle vie, les arts de la démocratie religieuse, les arts de cette liberté qui tient pour l’Américain la place de la religion, et par laquelle il a surmonté d’une façon si supérieure la futilité des divisions religieuses que l’Ancien Monde n’a pas su résoudre.
Donc, en un mot, si les Européens sont maîtres des arts anciens, c’est aux Américains qu’appartiennent les arts nouveaux. Mais les Européens, pour peu qu’ils gardent le sens de leurs anciennes noblesse, beauté et discipline, ne pourront jamais se laisser aller à la bassesse, à la superficialité et et à l’indiscipline de ces arts nouveaux sans laisser transparaître tant soit peu leur dédain, ce qui fera l’effet dans le produit final de ces quelques gouttes d’essence qui sont capables de gâcher tout le tonneau de whisky ! Dès lors, pour que les habitants du monde entier veuillent bien vivre cette nouvelle vie, se livrer au matérialisme et désirer les fruits de la liberté religieuse, il faudra leur faire pratiquer les arts nouveaux sans mauvaise conscience mais avec conviction, c’est-à-dire vouloir la musique yé-yé, le cinéma engagé, la télévision totale que font les Américains. De là ce déluge d’émissions américaines qui inonde la planète. Tout le monde veut entendre prêcher la nouvelle vie par les authentiques croisés de cette vie : les Américains dont la liberté religieuse est la religion.
Une nouvelle vie et une nouvelle humanité
Car il s’agit bien d’une nouvelle vie, d’un nouveau monde, d’une nouvelle humanité, directement opposés à l’ancienne vie, à l’ancien monde, à l’ancienne humanité, selon une opposition fondée sur la liberté religieuse.
En effet, le protestant classique est objectivement hérétique et hypocrite parce qu’il refuse de servir Dieu tout en donnant l’illusion de le faire, mais, en tant que protestant classique, il garde certaines croyances immuables et même vraies – par exemple, il peut croire en la divinité de Notre‑Seigneur Jésus-Christ – et, si ses croyances sont fausses, elles n’en demeurent pas moins stables. Autrement dit, l’esprit, la « tête » de ce protestant conserve une part de la stabilité de la vérité qui se trouve dans la « tête » catholique. Bien sûr, la difformité de l’erreur finira par miner cette part de stabilité, comme elle ruinera bientôt tout reste de vérité, et voilà comment le protestantisme dévie vers le libéralisme. Mais, en attendant, sous l’angle de la stabilité, la « tête » protestante classique ressemble plus à la « tête » catholique qu’elle ne ressemble à la « tête » libérale. De la même manière, un Européen protestant ressemble davantage à un Européen catholique qu’à un Américain. C’est dire le gouffre qui existe entre la « tête » américaine et la « tête » européenne, entre la « tête » libérale et la « tête » classique, entre la « tête » nouvelle et la « tête » ancienne.
Il y a donc, entre ces deux mondes, américain et européen, une profonde et mutuelle incompréhension allant jusqu’au mépris. De même que les anciens Européens ont tendance à mépriser les nouveautés, les machines, la technologie, etc., de leur côté, les Américains manifestent un profond dédain pour l’histoire, la culture, le passé, etc. Et comme chacun de nous apprécie ce qu’il possède naturellement et sous-estime ce dont il est privé, l’Américain fonce vers l’avenir, il est persuadé que tout ce qui est nouveau est meilleur, que tout ce qui est vieux est plus ou moins périmé. Le mépris du passé est ainsi le dernier trait de l’esprit américain que nous relèverons pour le moment dans notre l’analyse.
Une sincérité apparente
Mais soulignons une dernière fois à quel point il est difficile pour un esprit imprégné de liberté religieuse de comprendre une intelligence nourrie de religion fixe. Prenons l’exemple de la sincérité. Quelle est la sincérité d’un libéral, inconscient d’être libéral, mais né dans une nation libérale comme l’Amérique ? Dans l’Europe classique, c’est-à-dire encore exempte de libéralisme, la sincérité signifiait la correspondance entre l’extérieur de l’homme et son intérieur, et cet intérieur était stable, régi par la morale des dix commandements qui ne changeait pas. Mais, si l’intérieur de l’homme n’est plus stable ? S’il n’est plus ancré dans les dix commandements mais dans la liberté religieuse ? Alors, sa conscience flotte, elle évolue au gré des caprices de l’extérieur, et l’homme peut changer de comportement d’un moment à l’autre sans cesser d’être sincère, au moins à ses propres yeux. Cette sincérité apparente – sincérité vraie pour le libéral car il n’en conçoit pas d’autre – est fausse pour le non-libéral qui ne se figure pas qu’un esprit puisse flotter à ce point-là. L’Européen ne comprend donc pas que l’Américain puisse, dans tel cas, s’estimer sincère, tandis que l’Américain ne comprend pas davantage qu’on puisse remettre en question sa sincérité. C’est une situation inextricable !
Un environnement acquis au libéralisme
Remarquez enfin qu’une telle confusion ne peut se produire que là où tout l’environnement est acquis au libéralisme, c’est-à-dire là où l’inconstance profonde des esprits est largement majoritaire, où il est devenu tellement normal pour les esprits de flotter en profondeur que c’est le contraire qui semble anormal. Dans un tel contexte, la mesure de santé mentale qu’est la normalité, au lieu de jouer en faveur de l’esprit constant, joue pour l’esprit flottant.
Or l’Amérique en tant que nation, pour les raisons exposées ci-dessus, offre un tel environnement où l’esprit normal est l’esprit flottant. Dès lors, il y a entre l’Américain et l’Européen cette incompréhension radicale qui n’est en train de disparaître que parce que l’Européen s’américanise de plus en plus. Car entre ces deux esprits à l’état pur, pour ainsi dire, l’entente est impossible. L’un des deux affirme, et l’autre ignore le principe de non-contradiction.
Imaginez une gangrène qui gagne un corps sain, tout en y laissant les apparences de la santé. Telle est l’image de cette vie nouvelle, de ce monde nouveau, de cette humanité nouvelle, vue par un homme ancien. « Mais, objectez-vous, ce n’est pas là seulement la vision subjective d’un homme ancien, c’est aussi la vérité objective ! Ne déconsidérez pas la vérité objective, s’il vous plaît ! » Très bien, d’accord ; mais nous sommes en train de chercher à saisir, à comprendre l’homme nouveau, l’esprit américain en tant qu’esprit de l’homme nouveau, et jamais nous ne le comprendrons tant que nous n’entrerons pas dans la « normalité » de cette mentalité. Y entrer sans en ressortir, quel malheur ! Mais ne pas y entrer, c’est ne rien comprendre au monde qui nous entoure. Tel est bien le grand obstacle à l’apostolat d’aujourd’hui.
De l’américanisme du XIXe siècle
à Vatican II
L’américanisme au sens strict
Mais continuons à projeter sur ce problème la lumière tirée de l’exemple de l’esprit américain, en reprenant l’histoire, au XIXe siècle, de l’affrontement entre l’américanisme et l’Église catholique.
Le problème de l’Église catholique aux USA remonte en fait aux origines de la République. Las des persécutions subies dans les colonies protestantes, les catholiques minoritaires s’entendirent avec les fondateurs de la nouvelle République pour obtenir, en échange de leur soutien loyal à la République, l’assurance d’être tolérés par le nouveau régime de liberté religieuse. Cette entente fit naître, chez les catholiques de la nouvelle nation, une affection pour la République et une vénération pour la liberté religieuse entendue comme principe. Et les évêques de l’Église américaine, qui a grandi au rythme de la croissance des USA de l’époque des pionniers, exprimèrent cette vénération à maintes reprises au cours du XIXe siècle.
Mais, lorsque les émigrés allemands, chassés par la Kulturkampf de Bismarck, débarquèrent en Amérique vers la fin du siècle, ils apportèrent avec eux un catholicisme qui cadrait mal avec celui des catholiques américains convaincus depuis des dizaines d’années de la sainteté de la liberté religieuse. L’affrontement le plus célèbre entre ces deux versions du catholicisme eut lieu dans les années 1890, à propos de l’Université catholique qu’on avait voulu fonder près de la capitale, Washington, et qu’on avait dotée d’une équipe de professeurs moitié européens, moitié américains. Or, une division si forte surgit entre les professeurs de l’ancien et du nouveau monde que Rome dut intervenir, et envoya sur place un délégué spécial, Mgr Satolli. A son arrivée en Amérique, celui-ci voulait a priori soutenir les Américains, mais, a posteriori, il dut se rendre à l’évidence : les Européens avaient raison, et le recteur de l’Université, Mgr Keane, Américain et américaniste, dut être renvoyé. Et c’est pour expliquer la position romaine que le pape Léon XIII envoya bientôt au primat de l’Église américaine, le cardinal Gibbons, la lettre encyclique Testem benevolentiæ qui condamnait le faux américanisme.
Testem benevolentiæ : « l’incompréhension » de Rome
Résumons Testem benevolentiæ, condamnation claire de l’américanisme au sens étroit, comme je l’ai dit. Cette erreur, dit le pape, procède d’un principe négatif, selon lequel l’Église doit s’adapter à la civilisation moderne et doit donc imiter l’admirable liberté nouvelle de l’État – entendez l’État américain. Elle débouche sur cinq conclusions particulières, également fausses : — les catholiques doivent se guider davantage eux-mêmes ; — il faut faire valoir les vertus naturelles au détriment des vertus surnaturelles ; — de même, il faut encourager les vertus actives de préférence aux vertus dites passives ; — il faut rabaisser la vie religieuse qui n’est pas assez libre ; — et il faut que l’apologétique catholique se porte davantage à la rencontre du monde moderne.
Quel fut le résultat de ce rappel à l’ordre de Léon XIII, doux mais clair ? Les prélats de l’Église aux USA s’examinèrent et dirent : « Mais aucun d’entre nous n’est américaniste au sens où l’américanisme est condamné par le pape ; cet américanisme-là est une pure invention de prêtres français, résidant en Europe, qui aiment tellement susciter des querelles. Nous n’avons rien à nous reprocher. »
Ainsi les fauteurs de l’américanisme ne se soumirent-ils même pas au for externe, et ils annoncèrent au monde qu’ils n’avaient aucune raison de se soumettre puisqu’aucun d’entre eux ne professait les erreurs condamnées. Au for interne, ils estimèrent que Rome ne les comprenait pas (« c’est normal », disaient-ils), et qu’à cause de cela, ils devaient continuer leurs efforts pour sauver l’Église et le monde moderne en les réconciliant ; toutefois, il fallait le faire désormais un peu plus discrètement, puisque Rome avait confirmé son incapacité à comprendre.
La comparaison avec la réaction des chefs du sillonisme, erreur sœur de l’américanisme, condamnée par l’Église quelques années après, est révélatrice. Frappés en plein cœur par « Notre charge apostolique » (1910), la lettre de saint Pie X qui condamnait leur erreur, le grand chef du Sillon – Marc Sangnier – et ses lieutenants se soumirent extérieurement, mais intérieurement, ils ne furent pas convaincus. Alors, ils s’arrangèrent avec leur conscience pour continuer leur croisade silloniste malgré la condamnation romaine. Évidemment, Rome « ne les avait pas compris », mais il était tout à fait normal que Rome ne les comprît pas, et donc, il ne fallait pas s’arrêter mais plutôt poursuivre l’action sous une autre forme. C’est ce qu’ils firent, en sorte que, dès 1924, les sillonistes renés se vantaient d’avoir un des leurs dans chaque dicastère romain.
La liberté religieuse explique la réaction des américanistes
Ne faut-il pas voir de la fourberie dans une réaction pareille ? Objectivement, sans doute. Subjectivement, Dieu seul le sait. Quoi qu’il en soit, notez que le parallèle si net entre l’américanisme aux USA et le sillonisme en France montre que le problème n’est pas propre à l’Amérique en tant que telle. Notez surtout le processus de la fourberie : plus l’ancien monde disparaît, plus la sincérité devient subjective et étanche, enfermée dans son nouveau monde. Et s’il est difficile, pour celui qui croit en la liberté religieuse, de concevoir qu’on puisse prendre au sérieux une vérité unique et exclusive, il est également difficile, pour celui qui croit en une vérité religieuse excluant toute erreur, de concevoir l’abîme d’inconstance et de subversion qui règne dans une « tête » imprégnée de liberté religieuse, où la contradiction ne pose plus de problème.
C’est bien un signe des temps apocalyptiques, que cette confusion et cette subversion si enracinées dans les esprits actuels. Au début de ce siècle, saint Pie X se demandait déjà si l’Antichrist n’était pas présent sur terre. A la fin du siècle, nous dirions que non. Mais c’est en craignant qu’il ne fût déjà né que saint Pie X gouverna l’Église, de manière à obtenir pour elle un sursis de cinquante ans par sa condamnation magistrale des modernistes (encyclique Pascendi de 1907). Les modernistes ayant réagi à leur condamnation exactement comme les américanistes et les sillonistes, et leur fourberie allant tout à fait dans le sens du monde moderne, ce n’était qu’une question de temps pour que leur patience et leur persévérance sournoises finissent par aboutir. L’heure des néo-américanistes, des néo-sillonistes et des néo-modernistes vint donc lorsqu’ils obtinrent du pape Jean XXIII la convocation d’un nouveau concile universel, le IIe concile du Vatican.
L’intrusion américaniste au concile Vatican II :
John Courtney Murray et la déclaration sur la liberté religieuse
De ce concile, ils réussirent à kidnapper la direction dès le début. Or, il n’est pas question d’attribuer aux Américains cette confiscation du Concile dès son commencement. Cette mainmise fut l’œuvre des Européens. Comme l’indique le titre du célèbre livre du père Wiltgen au sujet du Concile, ce fut le Rhin qui se jeta dans le Tibre et non le Potomac.
Mais le Potomac vint s’y jeter par la suite, en amenant à Rome les croisés experts et convaincus de la liberté religieuse, ces Américains qui réussirent à faire accepter par la grande majorité des Pères du Concile la sixième version du dernier document du Concile : Dignitatis humanæ, la déclaration sur la liberté religieuse. Mais notez le, encore une fois : personne n’obligeait les Européens à suivre en cela les Américains, et si ces Européens ont approuvé au lieu de réprouver ce principe de toute subversion, la faute en est entièrement du côté de ceux qui avaient à portée de main l’ancienne sagesse et vérité… De grâce, chers Européens, ne faisons pas porter aux Américains le poids de nos propres fautes ! Mais je ne crois pas que les participants à ce congrès se refusent à le reconnaître.
Alors, rappelons brièvement l’histoire de l’intervention des américanistes à Vatican II, histoire bien racontée dans le livre admirable de Michael Davies, intitulé Vatican II et la liberté religieuse. Beaucoup savent que le champion de la liberté religieuse à Vatican II fut un prêtre américain, le père John Courtney Murray. Ce que l’on sait moins, c’est que les supérieurs jésuites du père lui interdirent d’assister au Concile, et c’est pourquoi il manqua la première des quatre sessions, celle de 1962. C’est sur les instances du cardinal Spellman de New York que le père Murray put se rendre au Concile à partir de la deuxième session, pour guider, au cours des débats, la rédaction et la présentation des six textes successifs de la future déclaration. Or, le cardinal Spellman passe pour un ami de Pie XII et un grand conservateur parmi les cardinaux américains. C’est dire à quel point on a besoin de « révisionnistes » pour écrire la véritable histoire de l’Église avant Vatican II !
Quoi qu’il en soit, pendant la deuxième session du Concile, à l’intérieur du Secrétariat pour l’unité des chrétiens – organisation de sinistre mémoire au témoignage de Mgr Lefebvre – et dans l’aula conciliaire, ce furent les évêques américains qui soutinrent le texte du père Murray sur la liberté religieuse, texte libéral venu remplacer le schéma orthodoxe sur « la tolérance religieuse » qui avait été rédigé sous la direction du cardinal Ottaviani.
A la troisième session, la déclaration sur la liberté religieuse devint un schéma séparé, et fut l’objet d’une lutte âpre qui provoqua les trois premières rédactions du texte. A la quatrième et dernière session du Concile, en 1965, il y eut encore trois autres rédactions, toujours âprement discutées, mais la dernière reçut finalement l’approbation des Pères du Concile en grande majorité (honneur à ceux qui n’approuvèrent jamais !), du Pape Paul VI, et du père Murray. C’est ainsi que le 7 décembre 1965 Dignitatis humanæ devint le dernier des 16 documents du Concile, et celui qui est son couronnement. Lorsque le cardinal Bea s’était rendu à New York comme délégué œcuménique du pape pour demander aux Juifs du B’naï B’rith ce qu’ils attendaient comme fruit du Concile en cours, ils avaient répondu : « Nous voulons la liberté religieuse. »
C’est ce principe de la liberté religieuse qui est l’apport décisif de l’américanisme au Concile. Non pas que les Américains et l’américanisme n’aient rien apporté d’autre au Concile, dans ses divers documents, mais l’introduction de ce principe à l’intérieur de l’Église catholique est d’une importance telle qu’elle relègue dans l’ombre toute autre contribution américaine concernant le déroulement et les documents du Concile. Examinons donc brièvement le texte de cette célèbre ou infâme déclaration, Dignitatis humanæ, pour y relever les traces de ce que nous avons esquissé de l’esprit américain.
Dignitatis humanæ : le principe
américaniste de la nouvelle Église
Un document double
Remarquons d’abord que si l’on veut aborder ce document comme un texte unifié et cohérent, on y perdra pire que son français, on y perdra la tête, sa « tête catholique ». Toute apparence d’unité dans le document final n’est qu’une apparence trompeuse. Sa tromperie, la conciliation des inconciliables, est monnaie courante dans le monde moderne. Cette fameuse conciliation jaillit, comme une conviction de croisé, de l’âme du père Murray, et elle fut reçue avec un soupir de contentement par les esprits de beaucoup de Pères du Concile, insuffisamment fortifiés et préparés par la bonne doctrine pour résister au harcèlement et aux séductions de ce monde qui en veut à mort à leurs diocèses, à leur Église et à la vérité.
En réalité, par-delà les apparences et malgré elles, le document est double, c’est un mélange de deux éléments parfaitement opposés, et dès qu’on le considère ainsi, tout ce qui était confus devient clair et les contradictions se résolvent comme la rosée se résorbe au lever du soleil. Mais malheur à qui prendrait au sérieux l’unité du document ! Les contradictions ne pourraient alors se résoudre qu’au prix de la santé mentale ou de la foi catholique de l’interessé. Nous autres, anciens de la Fraternité Saint-Pie X, nous avons connu naguère deux confrères bien doués pour analyser de telles difficultés de ce maudit Concile. Ils y voyaient très clair et puis ils sont tombés eux-mêmes dans le piège qu’ils avaient si clairement dénoncé ! Attention, dans le domaine de la confusion, Dignitatis humanæ est un chef d’œuvre !
Comparaison n’est pas raison, mais pour illustrer de façon vivante le caractère double du document, permettez-moi de prendre une image : perché sur la surface sphérique d’une grosse bombe atomique, il y a un petit garçon dans une voiture-jouet en plastique, avec une pédale de frein en plastique. De sa main gauche, le garçon tire sur la corde qui est (pour les besoins de mon image) le détonateur de la bombe, elle va sans doute exploser sous peu, mais, en même temps, il appuie du pied droit sur le petit frein en plastique de sa mini-voiture en plastique. Ajoutons à cela une persistante expression de benêt sur la figure du garçon !
Nul besoin d’une longue explication. La bombe atomique de Dignitatis humanæ (DH), c’est le refus répété de toute coercition civile en matière religieuse jointe à l’affirmation répétée du droit de l’homme à l’exemption de toute coercition civile en matière religieuse – ce droit étant inhérent à l’homme quelque soit l’usage qu’il en fait : il ne peut le perdre, même s’il en fait un mauvais usage (DH n. 2, fin). C’est une bombe atomique parce que ce principe est capable à lui seul de pulvériser les droits de Dieu, donc la nature de Dieu, donc Dieu lui-même, pour ne rien dire des droits de son Église et de la religion catholique tout entière. D’ailleurs, dans l’après-Concile et aujourd’hui encore, le nuage en forme de champignon ne cesse de monter sur les ruines de l’Église, empestant l’atmosphère du monde entier.
Cependant, le frein-jouet en plastique, ce sont les petits rappels de doctrine catholique qui font semblant de poser des limites à cette sacro-sainte « liberté-droit » en matière religieuse, par exemple : la non-violation des droits d’autrui, la paix publique, la moralité publique, qui doivent constituer les normes de l’ordre public auquel l’exercice de la liberté religieuse doit rester soumis. C’est un frein-jouet en plastique : en effet, en vertu de quelle logique intrinsèque la liberté religieuse peut-elle conduire au respect de la liberté d’autrui ? Ce respect antique n’a aucun lien intrinsèque avec la nouvelle liberté, il vient « comme un cheveu sur la soupe » de cette liberté. Ainsi donc, une fois posée la « liberté-droit » comme principe, tôt ou tard, ces normes dites d’ordre public sauteront ; elles n’auront aucun pouvoir de résistance face à l’affirmation constante et continue de la « liberté-droit ». Et tel est exactement le comportement que nous observons de nos jours dans la jeunesse désemparée des grandes villes. Quelle justice divine ! Les vieux prêchent le droit de se libérer de tout, les jeunes se libèrent des vieux en les assassinant.
L’esprit américaniste de Dignitatis humanæ
De cette présentation rapide de la duplicité fondamentale de Dignitatis humanæ, passons à une comparaison également rapide entre l’esprit américain esquissé ci-dessus, et l’esprit de Dignitatis Humanæ, donc du Concile. La comparaison faite ici sera schématique, mais nous la croyons juste.
Dieu est évacué. Explicitement : « Les hommes ne sont pas contraints par Dieu » (DH n. 11). Implicitement : Dieu ne contraint plus les hommes par l’enfer ; celui qui nous menace de son enfer n’existe plus, Dieu est éliminé.
La religion est anéantie. Explicitement : toutes les religions doivent jouir du droit à la liberté religieuse (DH n. 6). Implicitement : la première valeur à défendre dans la société humaine, ce n’est plus la vérité, mais la liberté. A moins de qualifier de religion la liberté, la religion est donc bien saccagée.
L’homme est divinisé. Explicitement : le droit à la liberté religieuse, fondé sur la dignité de la personne humaine, persiste même si la personne en fait mauvais usage (DH n. 2). Implicitement : la dignité humaine remplace Dieu comme règle du bien. La dignité humaine, ou l’homme, est Dieu.
Le péché originel est nié. Explicitement : « On doit reconnaître à l’homme le maximum de liberté et ne restreindre celle-ci que lorsque c’est nécessaire et dans la mesure où c’est nécessaire » (DH n. 7). Implicitement : il faut laisser l’homme libre et le bien s’ensuivra, car l’homme n’incline pas de soi au mal. Le péché originel est donc nié.
La vérité est discréditée. Explicitement : la personne humaine a toujours droit à la liberté religieuse même si elle ne cherche plus la vérité (DH n. 2). Implicitement : la liberté passe avant la vérité, la vérité ne prime plus. La vérité est bien discréditée.
La raison est dépréciée. Explicitement : la doctrine de Dignitatis humanæ est en accord avec la Tradition catholique (DH n. 1). Implicitement : on affirme que ce qui est nouveau n’est pas nouveau ; c’est suspendre la loi de non-contradiction. La raison est nettement dépréciée.
Le sentiment est prisé ; partout domine l’image édulcorée d’un Christ tout de douceur, de mansuétude, de patience, de gentillessse, etc. (DH n. 11). Le sentimentalisme est intronisé. Le Christ n’attire plus les hommes à la vérité que par l’amour. Les hommes sont dévirilisés. C’est l’annonce des prêtresses !
La vraie morale est détruite. Explicitement : Ce n’est plus le bien commun mais l’ordre public qui constitue les normes de l’exercice de la liberté religieuse (DH n. 7). Implicitement : les péchés qui lèsent le bien commun sans déranger la tranquillité publique, par exemple la propagation tranquille de l’erreur, ne sont plus des péchés contre le bien commun. C’est subvertir le bien commun. La vraie morale est abolie.
Ce qui est ancien est méprisé. Explicitement : l’Église dans l’histoire n’a pas toujours respecté la liberté religieuse (DH n. 12). Implicitement : c’est juger l’Église d’après une faux critère pour condamner son passé et l’introduire dans un faux avenir. Ce qui est ancien est donc bien méprisé.
Bref, l’Église catholique doit entrer par ce nouveau principe de la liberté religieuse dans une nouvelle ère ; elle doit devenir une nouvelle Église qui aura pour l’ancienne une sympathie condescendante pouvant aller jusqu’au mépris explicite, en tout cas une incompréhension radicale. « Ce que nous faisons est nouveau, et supérieur, et nous n’avons guère besoin de vous le prouver. Suivez-nous si vous ne voulez pas disparaître », dit l’homme nouveau. Et l’Église nouvelle : « Il est en effet manifeste (…) aujourd’hui que s’accroît la conscience prise par chacun de sa responsabilité personnelle » (DH n. 15). Ah ! quel malheur, quelle malédiction que la facilité qu’ont ces hérésies mielleuses pour se faire absorber goulûment par la masse des hommes modernes !
Conclusion
Alors, que faut-il faire ? Tout d’abord, évidemment, ne pas nous en prendre aux Américains de ce qu’ils ont rapporté à Vatican II cette erreur qui fut d’abord exportée d’Europe, notamment d’Angleterre. Le problème n’est pas là. Les Américains errent avec une relative innocence. Ce sont les hommes d’Église, surtout en Europe, dont l’ignorance est grave, et même inexcusable.
Avant tout, prenons conscience du caractère propre, sans précédent dans l’histoire, de la crise causée par cet esprit, disons américain, mais qui est devenu au Concile l’esprit des hommes d’Église. Lorsque les vicaires du Christ ignorent ou renient la loi de non-contradiction, on touche à la fin. Nous vivons soit l’Apocalypse, soit la répétition générale de l’Apocalypse. Ce n’est plus avec les catégories du catholicisme des années cinquante, pour ainsi dire, qu’on peut maîtriser le problème, ni en ayant recours à des solutions de ces années-là qu’on pourra le résoudre. Faisons notre possible, mais oublions les références des années cinquante.
Dans la même ligne de pensée, restons calmes, mais ne soyons pas excessivement sages. Non seulement la maison a pris feu, mais l’Église explose ! Gémissons, révoltons-nous et hurlons un tout petit peu. Ne faisons pas chavirer le canot de sauvetage, mais ramons, ramons dans l’urgence, pour ne pas être entraînés par les structures du grand navire conciliaire qui disparaît sous les flots. Ayons une foi inébranlable en l’avenir de l’Église en dehors de laquelle le canot de sauvetage de la Fraternité Saint-Pie-X n’est rien et, par amour de l’Église, ayons un grand sens de l’urgence de la situation, pour veiller sur le canot, pour le protéger, pour ramer.
Et puis, sachons attendre, car l’heure de Dieu sonnera. C’est son Église, son troupeau, ses brebis, sa Fraternité. N’ayons pas peur, c’est lui, à son heure, au moment voulu, qui se dressera pour dire son mot et, pour reprendre la comparaison magnifique d’un auteur que j’éviterai de nommer, cette tempête tombera et viendra se coucher docilement à ses pieds, comme un petit chien.
* — Les titres sont de la rédaction.
[1] — Dante Alighieri, La Divine comédie, « L’Enfer », chant III, 16 : « Nous sommes arrivés en ce lieu [l’enfer] dont je t’ai dit que tu y verrais les êtres douloureux qui ont perdu le bien de l’intelligence. »
Informations
L'auteur
Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.
Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988.
Le numéro

p. 135-152
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