La petite histoire
de ma longue histoire
Vie de Mgr Lefebvre racontée par lui-même
Les sœurs de la Fraternité Saint-Pie-X ont eu l’heureuse initiative de publier les conférences spirituelles que Mgr Lefebvre leur a données en janvier 1990, alors qu’il faisait un séjour chez elles. Dans ces conférences, Mgr Lefebvre (qui était dans sa quatre-vingt cinquième année, à un an de sa mort) revient sur l’histoire de sa vie pour y lire les voies de la Providence et pour encourager à s’en remettre à elle.
Nous conseillons à nos lecteurs la lecture de ce petit livre de 126 pages et, pour les y encourager, nous reproduisons ici les pages 29 à 35 qui nous semblent particulièrement intéressantes pour le combat que nous menons dans cette revue. En effet, Mgr Lefebvre y analyse avec sa sagesse accoutumée le drame de la condamnation de l’Action Française et il nous montre quelles leçons il a su en tirer.
Puissent ces quelques lignes donner à nos lecteurs l’envie de lire le reste de ce livre petit par la taille mais grand par le contenu.
Le Sel de la terre.
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J’AI PASSÉ six années à Rome (plus une année de service militaire). Il s’est trouvé que les trois premières années justement (1923-1924, 1924-1925, 1925-1926), j’ai eu le père Le Floch comme directeur. J’ai été très content d’avoir aussi l’enseignement qui nous a été donné à l’Université grégorienne à Rome par les Jésuites.
Appelé au service militaire pendant les années 1926 et 1927, j’ai eu la bonne fortune, d’une certaine manière, de ne pas assister à cette opération monstrueuse qui a été de destituer le cher père Le Floch, directeur du Séminaire français. J’ai appris cela par des lettres, par des confrères et quand, en novembre 1927, je suis rentré du service militaire pour reprendre le séminaire, on m’a donné des détails, absolument scandaleux, sur la manière dont le père Le Floch a été liquidé, on peut dire éliminé. Pourquoi ? Parce que tous ces francs-maçons déjà au gouvernement français et tous ces libéraux qui tournent autour d’eux, craignaient que les disciples du père Le Floch, les prêtres formés par le père Le Floch à la vérité, au combat contre l’erreur et contre le mal, contre Satan, deviennent évêques. Dans le monde entier, la plupart des évêques ont fait leurs études à Rome ; c’est encore vrai maintenant, mais c’était surtout vrai alors. Ils pouvaient en effet craindre que parmi ces deux cent vingt séminaristes, dont peut-être cent quatre-vingts deviendraient prêtres et rentreraient en France, nombre d’entre eux soient choisis plus tard comme évêques. Ce fut le cas d’ailleurs, beaucoup de mes confrères sont devenus évêques en France, beaucoup, beaucoup. Malheureusement, beaucoup n’ont pas eu le courage de maintenir la foi et l’enseignement qu’ils avaient appris au Séminaire français. L’ambiance du monde, le milieu du monde, le milieu libéral dans lequel on vit d’une manière générale, tout cela est comme un empoisonnement lent mais sûr.
On m’a donc raconté comment cela s’était passé. Des émissaires du gouvernement sont venus au Vatican, et ont dit : « Nous ne voulons plus du père Le Floch à la tête du Séminaire français. C’est un homme dangereux, c’est un… » – Oh ! vous connaissez les termes que l’on donne : « Intégriste, faciste, ultramontain » et que sais-je ? – C’est facile de trouver des termes désobligeants pour noircir la situation. « Le père Le Floch est de l’Action Française, le père Le Floch est un disciple de Maurras, le père Le Floch est ci et ça… »
Le pape Pie XI était un homme qui avait une belle intelligence, une grande intelligence, une grande foi aussi et qui a écrit des encycliques merveilleuses mais qui, malheureusement, dans la pratique de son gouvernement était faible, très faible et plutôt tenté de s’allier quelque peu avec ce monde. Il a destitué non seulement le père Le Floch mais aussi le cardinal Billot qui était un professeur éminent de La Grégorienne, un professeur extraordinaire. Ses livres de théologie sont des livres magnifiques. Il l’a destitué pour la même raison, parce que le cardinal Billot, c’était l’homme droit : pas de compromission avec l’erreur, la vérité ferme et la lutte contre les erreurs, contre le libéralisme, contre le modernisme, comme saint Pie X. C’était un vrai disciple de saint Pie X. Alors le cardinal Billot a été destitué, cible du gouvernement français lui aussi.
C’est le pauvre pape Pie XI qui a été l’occasion du massacre des Cristeros au Mexique, sur la demande des évêques américains. Les catholiques mexicains se défendaient et voulaient lutter contre le gouvernement maçonnique et antichrétien, anticatholique. Ils ont pris les armes, comme ont fait les Vendéens au moment de la Révolution française, pour sauver la religion, pour sauver la foi catholique. Au début le pape les encourageait et puis, un beau jour, le gouvernement américain franc-maçon qui soutenait le Mexique – toujours la franc-maçonnerie – a insisté auprès des évêques américains pour que cesse ce combat. Oh ! il y aurait un accord, avec les catholiques, qu’ils ne se soucient pas ! Alors les évêques ont fait pression sur le pape Pie XI, et le pape Pie XI a donné l’ordre aux Cristeros de déposer les armes. Ils ont déposé les armes et ils ont tous été massacrés. Le gouvernement les a fait massacrer en masse. Horrible, absolument horrible. Ce fut vraiment une trahison pour ces pauvres gens.
Ce fut la même chose avec l’Action Française. On a poussé, poussé le pape Pie XI à condamner l’Action Française parce que l’Action Française, qui n’était pas un mouvement catholique, était un mouvement de réaction contre le désordre qu’amenait la franc-maçonnerie dans le pays. L’Action Française prônait une réaction saine, définitive, un retour à l’ordre, à la discipline, à la morale, à la morale chrétienne. Alors le gouvernement mécontent aussi de voir ce mouvement, a insisté auprès du pape Pie XI pour qu’il condamne l’Action Française. C’étaient les meilleurs catholiques qui faisaient partie de ce mouvement et qui essayaient de redresser la France. Pourtant, le pape Pie XI a condamné l’Action Française. C’était trop tard. Le mal était fait. L’Action Française était par terre. C’est effrayant, cela a eu des conséquences énormes.
Pour le père Le Floch, c’était la même chose : on a fait une enquête pour voir si on pouvait trouver dans la direction du séminaire des choses qui étaient à lui reprocher ; ce n’était pas difficile, on trouverait toujours quelque chose, et on ferait comprendre au père Le Floch qu’il vaut mieux qu’il donne sa démission et puis qu’il s’en aille. L’enquête fut faite par Dom Schuster, un éminent bénédictin [1]. Résultat de l’enquête, entièrement favorable au père Le Floch, entièrement favorable. Dom Schuster a fait un éloge sans limite de l’action du père Le Floch, de la direction, de son séminaire, de l’influence qu’il avait sur les séminaristes, de la foi qui était la sienne et ainsi de suite…
Les adversaires du père Le Floch, furieux du résultat de cette enquête, ont réussi à convaincre le pape de faire une contre-enquête et de nommer quelqu’un qui aurait vraiment la charge de dire quelque chose qui pourrait faire mettre le père Le Floch dehors. Alors, on a fini par trouver un professeur et un ou deux élèves du séminaire qui ont fait quelques remarques : il est trop à droite, trop maurrassien, trop antilibéral, trop… etc. Cela a suffi. Il a été condamné et obligé de partir. C’est absolument odieux.
Or c’est exactement le même combat que nous subissons actuellement. Pourquoi sommes-nous persécutés ? Pourquoi suis-je persécuté aujourd’hui ? Et que vous l’êtes, que nous le sommes tous dans la Tradition ? Parce que nous affirmons la vérité et que nous condamnons les erreurs, nous condamnons le libéralisme, nous condamnons le modernisme. C’est inadmissible pour l’Église conciliaire. Le Concile maintenant a changé tout cela, maintenant il faut être bien avec les libéraux, avec les modernistes, avec les francs-maçons, avec les communistes, avec tout le monde. On fait de l’œcuménisme avec tout le monde. Vous êtes contre le pape, condamnés !… Allez, condamnés ! C’est la même chose, les mêmes motifs, vous savez, c’est le même combat.
Cela a été encore une fois providentiel dans mon existence. Pour moi, cela a été une leçon pratique considérable parce que j’ai vu là la malice, la méchanceté de ces ennemis de la vérité. Alors je me suis toujours méfié, surtout plus tard, lorsque j’étais évêque, je me suis méfié de tous ces gens qui cherchent toujours à compromettre l’Église, à compromettre le clergé, à compromettre les évêques avec les erreurs modernes, avec le monde moderne. Cela m’a appris à être vigilant quand je recevais des prêtres ou quand je visitais les diocèses et que j’entendais des rapports sur ceci ou cela. Tout de suite je pensais : ah ! ils se sont peut-être opposés les uns aux autres parce qu’il y a les libéraux et les conservateurs, les traditionalistes. Toujours… On peut trouver ça un peu partout.
Le pauvre père Le Floch est donc parti et quand je suis revenu en 1927, le père Berthet avait été nommé. Il était, lui, un homme à double face, d’apparence traditionnelle, mais en même temps très coulant… Plus question de condamnation, de lutte, de combat contre les erreurs. Laissons cela, soyons prudents. Alors, les dernières années ont été un peu pénibles au séminaire à cause de cela. D’ailleurs, il y a eu un certain nombre de séminaristes qui n’ont pas pu supporter cette condamnation du père Le Floch et qui ont quitté le séminaire à ce moment-là.
Fin de l’extrait de Mgr Marcel Lefebvre, La petite Histoire de ma longue
histoire – Vie de Mgr Lefebvre racontée par lui-même,
Courrier de Rome, BP 156, 78001 Versailles Cedex, 1999, 126 p., 65 F.
[1] — Dom Ildefonso Schuster, abbé du monastère bénédictin de Saint-Paul-hors-les-Murs, à Rome, avait été nommé Visiteur apostolique des séminaires de la province ecclésiastique de Lombardie (1926-1928). Il fut chargé, en outre, d’une Visite apostolique au Séminaire français de Rome. En 1929 il sera nommé archevêque de Milan et cardinal. Il a été béatifié en 1996. (Note de l’éditeur).

