La Tradition vivante et combattante
par Mgr Bernard Tissier de Mallerais
Cet article reprend la conférence que Mgr Tissier de Mallerais a prononcée à Versailles le 19 mai 1995. Le texte abrégé en a été publié par le Courrier de Rome – Sì Sì No No de janvier 1996 (nº 175). Le texte qu’on va lire a été corrigé, amendé, amélioré et augmenté par l’auteur. Les sous-titres sont de notre rédaction.
Le Sel de la terre.
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La Rome moderniste nous a déclarés schismatiques, à cause, soi-disant, d’une fausse notion de la Tradition. Or, au contraire, je vais vous montrer que nous avons, nous, fidèles de la Tradition, la vraie notion de la Tradition et que, par conséquent, ce sont eux, ceux qui nous déclarent schismatiques, les néo-modernistes, qui ont une fausse notion évolutive de la Tradition, qu’ils appellent par usurpation « la Tradition vivante ».
La vraie notion de la Tradition : immuable, mais source de vie
La Tradition est essentiellement immuable, inchangeable. Cela ne l’empêche pas d’être vivante – nous allons montrer en quoi – et de subir un progrès homogène. Voyons d’abord le premier point.
La Tradition est essentiellement immuable
Le cardinal Billot, en 1929, sous Pie XI, l’a expliqué dans un ouvrage qui s’intitule : De immutabilitate traditionis contra modernam hæresim evolutionismi.
« De l’immutabilité de la sainte Tradition » ! Ce n’est pas une invention, c’est la doctrine la plus classique de l’Église : la Tradition, cela ne change pas. En effet, le mot tradition vient du latin tradere, traditio, qui veut dire transmettre. La Tradition est une transmission, la transmission d’un dépôt, donc sans changement. Si, au cours de la transmission, il y a changement, eh bien il y a trahison, il y a falsification du dépôt transmis. Cela est vrai déjà dans les traditions populaires, dans le folklore ; à plus forte raison pour la transmission du dépôt surnaturel de la Révélation divine, c’est-à-dire de ce trésor de vérités révélées par les prophètes, par Notre-Seigneur Jésus‑Christ, par les apôtres et puis… c’est tout ; on s’arrête là : le dépôt révélé, en effet, est clos à la mort du dernier des apôtres.
Saint Pie X, dans le décret « Lamentabili » du 3 juillet 1907, condamne la proposition suivante (nº 21) : « La Révélation, objet de la foi catholique, n’a pas été complète avec les apôtres. » Proposition condamnée, parce qu’elle veut dire qu’il y aurait eu d’autres révélations, après, qui auraient ajouté à la Révélation faite aux apôtres, ce que saint Jean condamne par avance à la fin de l’Apocalypse, le dernier livre du nouveau Testament, avec des paroles solennelles que l’on peut bien méditer : « Je déclare aussi à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre que, si quelqu’un y ajoute, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; et que, si quelqu’un retranche des paroles de ce livre prophétique, Dieu lui retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la cité sainte qui sont décrits dans ce livre » (Ap 22, 18-19).
Le magistère de l’Église, donc, a pour rôle uniquement de conserver saintement et d’exposer fidèlement ce dépôt de la Révélation. C’est ce que dit le concile Vatican I dans le décret de Pastor æternus :
L’Esprit-Saint n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils fassent connaître, sous sa Révélation, une doctrine nouvelle, mais pour qu’avec son assistance, ils gardent saintement et exposent fidèlement la Révélation transmise par les apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi [1].
Et déjà le pape Pie IX – qui présida Vatican I – quelques années auparavant, avait condamné dans son encyclique Qui pluribus de 1846 l’erreur progressiste de ceux qui disaient que la doctrine doit évoluer comme la raison humaine progresse. Voici les paroles de Pie IX, d’une grande actualité :
C’est par une tromperie aussi grande, (…) que ces ennemis de la Révélation divine qui décernent les plus hautes louanges au progrès humain, veulent, avec une audace vraiment téméraire et sacrilège, l’introduire dans la religion catholique, comme si la religion n’était pas l’œuvre de Dieu, mais celle des hommes ou quelque trouvaille philosophique que des procédés humains puissent perfectionner [2].
Tenons donc fermement l’immutabilité essentielle de la Tradition divine : c’est un dépôt à transmettre fidèlement ; c’est tout. Ensuite, nous expliquerons en quoi il y a un certain progrès, mais le principe doit être établi clairement et tenu fermement. Si nous ne sommes pas d’accord dès le départ, nous ne pouvons pas continuer.
C’est de la Tradition que le chrétien reçoit la vie
Cette immutabilité essentielle n’empêche pas la Tradition d’être vivante.
Les modernistes parlent de la « Tradition vivante ». Nous aussi, nous parlons de la Tradition vivante, mais pas de la même manière, comme nous allons le voir.
Voici ce que nous entendons, nous, par « Tradition vivante » : Que la Tradition soit immuable ne l’empêche pas d’être vivante, c’est-à-dire que les catholiques d’hier, d’aujourd’hui et de demain en vivent. La Tradition est vivante, parce qu’on en vit.
Considérons d’abord la vie, le développement de la Tradition divine chez l’individu ; puis dans l’Église considérée comme un tout. Il faut bien distinguer les deux choses.
• La vie de la Tradition chez l’individu
La Tradition, c’est le dépôt révélé. Qu’est-ce que le dépôt révélé ? Qu’y a-t-il dans la Révélation ?
Essentiellement, c’est la vie intime de Dieu qui nous est communiquée par la grâce, par les sacrements ; c’est cela la Révélation. La vie intime de Dieu, c’est Dieu qui se déploie en trois divines personnes, et toute cette vie nous est communiquée par la grâce, par le moyen des sacrements et par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voilà l’essentiel, le noyau, le contenu même de la Révélation chrétienne, de ce dépôt qu’on doit garder.
Tradition vivante, cela veut dire qu’on en vit, c’est-à-dire qu’on vit de la vie de Dieu, qu’on est pénétré de cette vie divine ; qu’on en vit par l’intelligence, par la volonté, par la foi, par l’espérance, par la charité, par toutes les vertus.
Or cette vie chrétienne, cette vie de la Tradition dans nos cœurs, dans nos personnes, dans nos milieux, n’est rien d’autre qu’une participation à la vie immuable de Dieu. Dieu ne change pas. Les bienheureux, au ciel, contemplent Dieu dans l’éternité, Dieu qui est immuable, et cela suffit pour les remplir d’une joie immense pour toute l’éternité ; ils se réjouissent de contempler Dieu pour toujours, le même Dieu, le Dieu immuable, mais source d’une vie inconcevable et ineffable. Telle est la vie des bienheureux au ciel ; c’est leur jubilation éternelle, et pourtant ils sont fixés dans l’immuable.
Voyez donc l’erreur des progressistes qui veulent que cela change sans cesse. Eh bien non ! la vie spirituelle, c’est ce qu’il y a de plus immuable. Regardez les saints dans la contemplation : ils sont fixés en Dieu et cela leur suffit, cela nourrit leur vie. Je ne parle pas nécessairement des extases où la vie du corps est comme suspendue. Je parle de l’âme qui, tout en menant ses activités ordinaires, est toute plongée en Dieu, toute transformée en Dieu, immobile, immuable.
Nous comprenons donc bien que, plus nous vivrons de cette Tradition, plus nous serons fixés dans l’immuable qui est Dieu et plus nous serons éloignés de l’évolution d’un changement perpétuel.
Pour les évolutionnistes modernes, au contraire, la vie consiste dans le mouvement, dans le changement perpétuel. Il leur est très difficile de concevoir que la vie suprême – déjà sur la terre, pour les saints et les contemplatifs, pour ceux qui s’adonnent à l’oraison, à la méditation –, consiste dans la contemplation de l’immuable ; et, pourtant, c’est ainsi.
Mais cette vie de la Tradition, cette contemplation de l’immuable, doit néanmoins progresser en chaque fidèle ; il y a progrès au cours de la vie spirituelle :
1. — D’abord il y a un progrès dans l’objet de la foi : le fidèle doit apprendre de plus en plus l’étendue de toutes les vérités révélées (on ne peut pas tout voir en même temps), mais aussi toutes les conséquences des vérités révélées dans la vie pratique ; par exemple, les conséquences de la divinité de Jésus-Christ pour la vie sociale et politique, etc.
2. — Il y a aussi un progrès dans l’intensité de la foi, dans la mesure où nous vivons plus fortement, plus intensément de cette vérité révélée (I-II, q. 52, a. 1, c., in fine). Les grands saints ont une foi plus profonde parce qu’ils adhèrent plus fermement à Dieu, à la Révélation divine.
3. — Il y a un autre progrès – chez l’individu, toujours – dans la puissance de la foi, lorsque le chrétien soumet toute sa vie à « la règle de la foi », comme disait saint Pie X. La sainte Écriture le proclame : « Le juste, c’est celui qui vit de la foi » (Rm 1, 17).
4. — Enfin, toujours pour l’individu, il y a encore un progrès dans les fruits de la foi : si la foi est vivante, elle s’accompagne de la charité et de tout le cortège des vertus infuses et des dons du Saint-Esprit, dont la loi intrinsèque est de croître sans cesse, pourvu que les tendances au vice soient combattues. La foi est donc la racine du progrès de chaque chrétien vers la sainteté.
Par conséquent, il est indéniable que la Tradition vivante existe en chacun (pourvu qu’il y ait transmission authentique) et que cette Tradition augmente chez l’individu selon le progrès de la connaissance, de l’intensité, de la puissance et des fruits de sa foi.
• La vie de la Tradition dans l’Église considérée comme un tout
Ce progrès de la foi, des vertus chrétiennes, de la vie de la Tradition, ne s’applique pas à l’Église dans sa totalité. En effet, ni dans les sources de la vie spirituelle ni dans l’état de sainteté des plus saints, ni dans le nombre des saints, on ne constate un progrès spirituel.
1. — Considérons d’abord les sources de la sainteté, les sources de cette vie de la Tradition. Ces sources n’augmentent pas, ne changent pas ; elles sont immuables : l’Église possède dès le début, comme un don de son divin fondateur, les sept sources de vie, les sept sacrements, et nul ne peut y ajouter un huitième sacrement comme le font les charismatiques avec l’imposition des mains. Et nul ne peut retrancher l’un ou l’autre des sacrements comme le font les modernistes, par exemple, en délaissant la confirmation ou la pénitence.
Les sources de la sainteté sont toujours les mêmes. Elles sont toujours aussi abondantes ; il n’y a qu’à y boire.
2. — Quant au type de sainteté, y a-t-il une évolution, un progrès ? Non, il n’y a pas de progrès. Le type de la sainteté non plus n’évolue pas, parce que « la forme de toute perfection », c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme dit le rituel de la prise d’habit des religieuses. Il pourra y avoir des saints apparemment très différents, mais ce ne sont que des variations sur le même motif, des dispositions différentes des mêmes fleurs du même bouquet, comme l’explique saint François de Sales. Donc, le code de la sainteté de l’Église ne change pas, de même que le code de la moralité – les dix commandements et les trois conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance – ne change pas. Cela vaut pour tous les temps, et donc vouloir établir une nouvelle vie religieuse au XXe siècle est une illusion, une erreur. L’Opus Dei, avec ce qui pourrait être sa devise : « travail, engagement, influence » est le type même de cette illusion.
3. — Peut-être me direz-vous : « Mais quand même, concernant le degré de sainteté, il y a un progrès dans l’Église : au XXe siècle les saints sont beaucoup plus saints qu’avant, ce sont de grands saints ! » Comptons-les sur les doigts de la main : Il y a les martyrs qu’on canonise, c’est vrai ; on a canonisé saint Pie X, c’est vrai, mais c’était avant le Concile ; Padre Pio, lui, a vécu juste avant le Concile… Mais, après le Concile, est-ce qu’on trouve encore des saints ? Bien sûr, il y en aura toujours, mais il y en a bien peu et je gage qu’ils ne sont pas conciliaires ! Voyez-vous, nous sommes bien loin du progrès : non seulement ce n’est pas un progrès, mais c’est une régression.
Au moins, admettons qu’il n’y a pas une augmentation nécessaire de la sainteté dans l’Église au cours des temps. Dieu suscite les saints comme il veut, quand il veut, pour élever le niveau de chaque siècle, mais on n’observe pas qu’un siècle produise régulièrement plus de grands saints qu’un siècle précédent. Il semblerait plutôt qu’après les apôtres, puis les hommes apostoliques, puis les Pères de l’Église, nous ayons de moins grands saints qu’au début de l’Église.
Nous n’avons pas ce progrès imaginaire que croient les modernistes. Donc réfutons les idées de ce pseudo-progrès.
Le développement de la Tradition
L’application de la Tradition immuable aux nécessités de chaque siècle
Il y a, malgré tout, dans cette Tradition immuable, une admirable aptitude d’application à toutes les circonstances contingentes. Il s’agit d’appliquer aux problèmes et aux nécessités de chaque siècle les principes éternels immuables. Le concile de Nicée n’est pas le même que le concile de Florence, le concile de Florence n’est pas le même que le concile de Trente, le concile de Trente n’est pas le même que le concile de Vatican I : c’est une application différente, mais les principes étaient les mêmes, immuables. Donc, il y a là une vitalité de la Tradition, en tant qu’elle est capable de s’appliquer à chaque époque.
• La vraie application : la lutte contre les erreurs de chaque siècle
La Tradition est vivante parce qu’elle s’applique surtout à lutter contre les erreurs de chaque époque, contre les dangers qui menacent les âmes à chaque siècle. C’est ce que disait le pape Pie IX dans sa lettre à l’archevêque de Munich, Gravissimas inter, en 1862, que je cite en soulignant les mots importants :
L’Église, de par son institution divine, doit mettre le plus grand soin à garder intact et inviolé le dépôt de la foi divine, veiller sans cesse de tous ses efforts au salut des âmes et faire très grande attention à éloigner et à éliminer tout ce qui peut être contraire à la foi et mettre en péril, de quelque façon, le salut des âmes.
Voilà l’application ! La doctrine a cette merveilleuse faculté d’application : condamner, éliminer, rejeter tout ce qui s’oppose à la foi et au salut des âmes.
• La fausse application : l’« aggiornamento » de Vatican II
C’est ce que les papes ont toujours fait jusqu’à la veille du concile Vatican II où malheureusement on a fait le contraire : on n’a plus rien voulu condamner et on parla d’adaptation, d’« aggiornamento ».
Mais c’est une idée fausse que cette adaptation ! Le signe en est qu’on n’a pas voulu condamner les erreurs contemporaines, par exemple le communisme : les 400 signatures recueillies par Mgr Lefebvre sont restées dans un tiroir. On n’a pas voulu condamner le communisme ! On n’a pas voulu condamner les erreurs contemporaines du libéralisme, du néomodernisme, etc. On n’a pas voulu appliquer le dépôt révélé au danger qui menace actuellement les âmes. Cette invraisemblable prétention d’adaptation des modernistes est un contresens ! Car, vous le savez bien, ce sont les temps qui doivent s’adapter aux principes intemporels et non pas le contraire. Les principes, on les applique, on ne les adapte pas, sans quoi ils ne sont plus des principes, parce que les principes sont, par définition, des règles qu’on applique.
Vatican II a voulu faire une adaptation et ce fut une mutation a priori, artificielle, dans un sens protestant et moderniste. L’application catholique n’est pas une mutation ; c’est simplement l’application de principes immuables aux circonstances contingentes. Les principes sont vivants parce qu’ils s’appliquent. Et c’est justement parce que la transmission est vivante, c’est-à-dire appliquée, que l’Église tire de son même et immuable trésor, sans cesse, de nouvelles propositions : de nouvelles condamnations d’hérésies par exemple, ou de nouvelles définitions dogmatiques, parce qu’il est nécessaire, à telle époque, de mettre le doigt sur telle erreur, d’ajouter telle précision dogmatique. Ainsi, par exemple, le concile de Trente a-t-il défini contre les erreurs protestantes que la messe est un « vrai et propre sacrifice ». Il a appliqué un principe immuable aux nécessités de son époque, ce que n’a pas fait le concile Vatican II qui a laissé tomber les principes, sous prétexte d’adaptation aux mentalités du monde moderne. S’il y a une vraie adaptation, c’est celle des siècles et des temps aux principes, et elle est combattante par rapport aux erreurs, aux dangers qui menacent la vie éternelle des âmes.
Il reste à voir comment, dans cette application, la Tradition connaît, au cours des temps, un développement homogène.
Le développement homogène du dogme
Justement, cette application, cette nécessité de répondre au besoin de chaque époque, de protéger les âmes contre les erreurs de chaque siècle ou de les ancrer dans les vérités opportunes, constitue, sous la conduite du Saint-Esprit, le moteur d’un certain développement de la doctrine, par exemple, de nouvelles définitions dogmatiques. Mais attention ! Ce développement n’est pas un développement en nouveauté, mais un développement homogène.
• Le dogme ne progresse ni en nouveauté, ni en étendue, ni en profondeur
1. — L’Église ne progresse pas en nouveauté. Le progrès homogène n’est pas un progrès en nouveauté, c’est-à-dire que nous n’avons pas une nouvelle doctrine, ne s’ajoute pas une nouvelle doctrine.
Par exemple, dans le cas de l’Immaculée Conception définie par Pie IX dans sa bulle Ineffabilis Deus, le 8 décembre 1854, le pape n’a pas ajouté une nouvelle vérité de foi. On la croyait déjà depuis toujours, simplement il y avait une dispute, tout le monde n’était pas d’accord pour l’admettre ou pour l’expliquer, il y avait une hésitation dans la foi de certains et, par conséquent, Pie IX devait trancher. Qu’on ne dise pas qu’il a ajouté une nouvelle vérité de foi ; ce n’est pas une nouveauté : il a simplement défini, précisé seulement de quoi il s’agit, situé exactement où se trouve le mystère.
2. — Ensuite, ce développement homogène n’est pas un progrès dans l’étendue et la plénitude des vérités de foi, car toutes les vérités qui ont été précisées dans la suite des âges par l’Église sont incluses dans le même et unique dépôt révélé immuable.
Ainsi donc ce dépôt n’augmente pas, ne s’accroît pas, il est immuable. Toutes les vérités qui ont été expliquées ou définies ensuite dans l’Église, étaient déjà contenues dans le même dépôt révélé immuable. Ce n’est pas un progrès par augmentation, ni en étendue.
3. — Ce n’est pas, non plus, un progrès en profondeur. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.
On nous dit depuis Vatican II : l’Église progresse sans cesse dans la plénitude de la vérité, dans la profondeur de la vérité révélée. Non, chers amis, c’est faux, c’est une erreur, une aberration, on vous berce d’illusions, on s’encense soi-même. Il n’y a pas un seul progrès, même en profondeur, nous n’approfondissons rien. Nous explicitons mais nous n’approfondissons pas, au contraire. Saint Thomas d’Aquin, docteur de l’Église, donne à entendre que la connaissance de la vérité révélée était plus parfaite au début du nouveau Testament que maintenant ; je cite : « Apostoli plenissime fuerunt instructi de mysteriis – les apôtres furent instruits des mystères de la manière la plus pleine [3]. » On ne peut pas imaginer quelqu’un de plus pleinement instruit des vérités révélées que les apôtres. Alors, que voulez-vous approfondir ? Quoi de plus profond qu’un saint Paul qui a sondé les profondeurs, comme il nous le dit dans l’épître que nous lisons le vendredi du Sacré-Cœur, « la largeur, la longueur, la sublimité et la profondeur » du mystère du Christ (Ep 3, 18). Il l’a sondé jusqu’au fond ; on ne peut pas faire mieux que saint Paul ; on ne peut pas progresser en profondeur. Je cite exactement saint Thomas :
Les apôtres furent instruits de la manière la plus peine (plenissime) des mystères. En effet, comme dit la Glose [qui est un commentaire autorisé de la sainte Écriture], de même qu’ils étaient les premiers dans le temps, de même ils furent plus abondamment que tous les autres instruits des mystères. Puisqu’on lit dans l’épître de saint Paul aux Romains : « Mais, nous-même, nous avons reçu les prémices de l’Esprit » (Rm 8, 23).
« Les prémices de l’Esprit », c’est-à-dire que les apôtres ont reçu les premiers la Révélation et, étant donné qu’ils devraient la transmettre à tous les âges qui viendraient, ils ont dû la recevoir pleinement, avec la compréhension la plus pleine. Donc il n’y a pas de croissance en profondeur de la connaissance des vérités révélées. Cela vous choque, peut-être, et pourtant c’est ainsi, et dans la réponse à cette quatrième objection du même article, saint Thomas concède simplement qu’en effet, « ceux qui furent plus proches du Christ, soit avant lui, comme saint Jean‑Baptiste, soit après lui, comme les apôtres, ont connu plus pleinement les mystères de la foi ». Quel progrès voulez-vous qu’il y ait après cela ? Ce ne sera pas un progrès en profondeur.
• Mais l’Église progresse en explicitation, c’est-à-dire en précision
Alors, que reste-t-il comme progrès ? Le voici : ce progrès homogène de la Tradition, de l’Église tout entière, est un progrès en explicitation et en précision. Je vais expliquer ces deux mots pour me faire comprendre.
1. — Un progrès en précision d’abord. Chaque nouveau dogme ou chaque proposition nouvellement condamnée – par exemple par le Syllabus de Pie IX ou par le décret Lamentabili de saint Pie X –, constitue un progrès en précision. Les papes précisent une doctrine révélée ou, à l’inverse, une doctrine opposée à la vérité révélée ; ils précisent ce qu’auparavant on croyait déjà de foi divine, mais d’une façon globale.
Ce qu’on croyait auparavant globalement, on l’a postérieurement isolé, on l’a ciselé : comme un diamant brut qu’on vient d’extraire de la carrière, qui n’est pas très joli, on le donne au lapidaire qui va en tailler mille faces pour qu’on puisse le voir sous tous les angles avec ses mille reflets. Mais c’est le même diamant ; simplement, il y a un progrès dans le détail – toutes les couleurs de l’arc-en-ciel vont pouvoir désormais se réfracter –, mais ce n’est pas un progrès en substance. Un lapidaire qui voudrait ensuite le reciseler échouerait. Voilà le progrès dans la précision.
2. — Il y a aussi un progrès dans l’explicitation. C’est un passage de l’implicite à l’explicite. Ce qu’on croyait implicitement, on va le croire explicitement. Par exemple, la primauté de juridiction du pape sur tous les évêques du monde : on y croyait depuis toujours, mais implicitement (autrement l’Église n’aurait pas vécu) ; à partir de Vatican I, on va y croire explicitement.
Saint Thomas, dans la question 1, article 7 (IIa-IIæ), à propos de la croissance des articles de foi au cours de l’ancien Testament, expose une doctrine que l’on peut aussi, de quelque manière, appliquer au nouveau Testament :
Il faut donc dire, quant à la substance des articles de foi, qu’il n’y a pas eu d’augmentation au cours des temps, parce que tout ce que les Pères postérieurs ont cru était contenu dans la foi des Pères précédents [ainsi ce qu’Isaïe a dit était contenu dans la foi de Moïse par exemple, ou dans la foi d’Abraham] bien qu’implicitement.
Il faut retenir cette doctrine de saint Thomas, très importante : dans l’ancien Testament, le nombre des articles de foi a augmenté parce que le Saint‑Esprit a révélé de plus en plus explicitement les vérités révélées.
Après le nouveau Testament il n’y a plus de Révélation (nous savons que la Révélation est close avec la mort du dernier des apôtres), mais il y a la proposition par le magistère de l’Église. Dans l’ancien Testament, il y avait une croissance de la Révélation et, donc, des articles de foi ; dans le nouveau Testament, il y a croissance dans la proposition de la foi par les organes de la Tradition, le magistère spécialement, donc passage de l’implicite à l’explicite. Dans l’ancien Testament, c’est la Révélation elle-même par Dieu qui passe de l’implicite à l’explicite ; dans le nouveau Testament, la Révélation est terminée, c’est la proposition par l’Église qui passe de l’implicite à l’explicite : il y a donc un progrès, non dans les articles de foi, mais dans l’explicitation des vérités du dépôt révélé.
En résumé, c’est un développement homogène.
C’est un développement, comme celui d’un bourgeon qui s’épanouit, qui se déroule ; comme la feuille de papier enroulée qui se développe, ou la petite feuille toute chiffonnée d’un bourgeon qui va brusquement se déployer, toute belle, mais c’est la même feuille, le même bourgeon. C’est donc un déploiement, mais sans changement, un déploiement de tout ce qui était inclus au départ.
On l’appelle homogène parce qu’il n’y a pas de mutation. C’est la même espèce vivante, la même plante ; c’est un développement sans mutation ; c’est une même réalité qui se déploie et qui explicite tous ses détails.
Le sommet insurpassable de la vérité définie
Enfin, ce développement homogène tend vers un point insurpassable, qui est précisément la vérité définie. Une fois qu’une vérité est définie, par exemple ex cathedra par un pape ou dans un concile œcuménique – ainsi l’Immaculée Conception, par Pie IX, ou l’Assomption de la très sainte Vierge, par Pie XII –, elle constitue un sommet insurpassable ; on ne peut pas faire mieux.
Les vérités définies sont irréformables, dit la doctrine catholique, c’est-à-dire qu’elles ne sont plus susceptibles de progrès, qu’elles doivent être crues toujours dans le même sens, « in eodem sensu eademque semper sententia », comme dit le serment antimoderniste. Elles ont été précisées avec l’assistance du Saint‑Esprit, elles ne sont plus sujettes à un développement ultérieur, même dans leur formulation : les formules dogmatiques, les mots employés ne sont plus sujets à progrès.
Ainsi en est-il du mot « transsubstantiation » pour exprimer la conversion du pain dans le corps du Christ, la conversion du vin dans le sang du Christ, à la messe. Le mot conversio, en latin, est un mot très général qui signifie : changement, passage d’un état à un autre ; mais il ne suffit pas, il a fallu préciser ce qu’est une « transsubstantiation » : toute la substance du pain est changée dans le corps du Christ, toute la substance du vin est changée dans le sang du Christ. Eh bien, on ne pourra pas imaginer une nouvelle formulation qui dise mieux, parce que c’est le diamant le mieux ciselé par le Saint-Esprit. Et tous les hérétiques postérieurs vont essayer de trouver un autre mot, par exemple le père Schillebeeckx, qui invente le mot : « transsignification », et tombe dans l’hérésie.
Et, tour à tour, l’Église va, pour chaque dogme nouvellement défini, atteindre un sommet insurpassable. Cela veut dire que les vérités qui ne sont pas encore définies, n’ont pas encore atteint leur sommet insurpassable, elles peuvent donc encore avoir un développement homogène. Il reste que, globalement, la doctrine de la foi croît, se développe homogènement. Elle est susceptible de progrès par une précision, une explicitation des points qui ne sont pas encore définis [4].
Développement et changement
C’est ainsi que nous devons comprendre ce que dit saint Vincent de Lérins dans son célèbre Commonitorium qui affirme l’immutabilité de la Tradition et, en même temps, son développement homogène. Il dit ceci :
Mais, dira peut-être quelqu’un, n’y a-t-il donc dans l’Église aucun progrès dans la religion ? Assurément il y en a un, et un très grand, mais quel est celui qui serait assez envieux des hommes et haineux envers Dieu, pour oser empêcher un tel progrès ? C’est pourtant ainsi, il y a un progrès, il y a, en vérité, un progrès dans la foi mais pas un changement.
Saint Vincent de Lérins est très actuel, il répond aux néomodernistes : il y a un progrès dans la foi, mais pas un changement, pas une mutation, explique-t-il. « Il y a un progrès lorsqu’une chose, en elle-même, est amplifiée ; il y a un changement, lorsque quelque chose est changé en autre chose [5]. »
Ce changement est inadmissible pour la Tradition, pour le dépôt de la foi.
C’est pourquoi, écrit-il, doivent croître et grandir puissamment la connaissance, la science, la sagesse, tant de chacun que de tous, tant de l’homme individuel que de l’Église, selon la marche des temps et des âges, mais uniquement en son genre, c’est-à-dire dans le même dogme, dans le même sens et dans la même signification (In eodem dogmate, eodem sensu, eademque sententia) [6].
Donc, saint Vincent de Lérins insiste sur la continuité. Il y a un progrès, dit-il, mais un progrès homogène, il n’y a pas de changement.
Le développement homogène de la liturgie
La liturgie aussi a connu un développement homogène. La messe dite « de saint Pie V » est l’aboutissement de siècles de progrès liturgiques, lesquels ont, pièce par pièce, ciselé les prières de l’Ordo Missœ et les autres prières liturgiques du missel, pour former ce joyau inappréciable que le saint Pape Pie V a codifié. L’essentiel de cette messe, c’est-à-dire le Canon, est déjà achevé du temps de saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604). Il n’empêche qu’il y a eu auparavant tout un développement ; et même, après, de nombreuses prières, nullement secondaires comme celles de l’offertoire, ont été ajoutées.
Nous n’assurons pas du tout que la messe de saint Pie V est descendue du ciel, ce ne serait pas conforme à la réalité : elle s’est complétée du XIe au XIVe siècle. Mais, quand saint Pie V la codifie en 1570 par sa bulle Quo primum, c’est un sommet insurpassable : c’est l’expression liturgique complète des dogmes de la messe (présence réelle ; sacrifice eucharistique, vrai sacrifice qui ne fait qu’un avec le sacrifice de la croix ; rôle hiérarchique du prêtre agissant in persona Christi), et c’est l’expression achevée de la vénération qui est due envers ce qui s’accomplit à la sainte messe. Saint Pie V a codifié cet Ordo Missœ, précisément comme la barrière infranchissable dressée contre l’hérésie protestante et toutes les hérésies postérieures.
Donc, on doit affirmer que cette messe est une expression insurpassable de foi et d’adoration. Par conséquent, la fabrication par Paul VI et par ses experts, notamment Mgr Bugnini, d’une nouvelle messe, en reconstituant et trafiquant d’anciennes formules qui étaient tombées en désuétude et qui n’ont pas été retenues par saint Pie V, est quelque chose d’artificiel. Ce n’est pas un développement homogène, c’est quelque chose de forcé ; ce n’est pas le progrès séculaire et spontané. On a voulu faire une mutation brusque, mais c’est une erreur.
Ce n’est pas non plus une précision de la foi, c’est plutôt une régression : les dogmes sont moins manifestés, la présence réelle est moins affirmée, le sacrifice propitiatoire est estompé. On passe de l’explicite à l’implicite, du clair à l’ambigu : c’est le contraire d’un développement homogène qui est un progrès dans l’explicitation. La nouvelle messe, c’est le contraire du progrès et c’est la raison pour laquelle nous ne l’acceptons pas et nous invitons les fidèles à ne pas assister à la messe nouvelle. On ne peut assister activement à une nouvelle messe, parce que cette messe n’exprime pas la foi et le respect dû à ce qui se passe. Cette messe « s’éloigne de façon impressionnante » du dogme défini sur la sainte messe au concile de Trente (session XXII), comme l’ont écrit au pape Paul VI les cardinaux Ottaviani et Bacci.
La « Tradition vivante » des néomodernistes
Venons-en maintenant au concept évolutif de la prétendue Tradition vivante de l’Église conciliaire.
Tradition vivante : qu’est-ce qu’ils entendent par là ? Ils entendent une évolution non homogène, donc un changement. Sous le terme « Tradition vivante », l’Église conciliaire n’entend pas une transmission inviolée d’un dépôt dont on vit et qui progresse de façon homogène par l’explicitation. Ce n’est pas cela. De quoi s’agit-il ? C’est une tradition évolutive, par un double processus :
1. — par l’assimilation d’éléments étrangers au dépôt révélé : on va ajouter de l’extérieur des éléments au dépôt révélé, des éléments étrangers ;
2. — par régression de l’explicite à l’ambigu, ou encore, du clair à l’équivoque.
Je me permettrai de ne pas développer le deuxième point ; vous avez clairement l’illustration de cette régression de l’explicite à l’ambigu dans la nouvelle messe. De même, les multiples déclarations doctrinales mixtes, catholico-protestantes ou catholico-orthodoxes des dernières années produisent des textes ambigus où la vérité et l’erreur se marient sous le signe de l’équivoque.
L’assimilation d’éléments étrangers au dépôt révélé
Parlons du premier processus de l’évolution de la Tradition selon les néomodernistes, par assimilation d’éléments étrangers au dépôt révélé. Le concile Vatican II, dans un passage peut-être trop méconnu, fait une véritable et importante déclaration d’intention :
Le concile se propose avant tout de juger à cette lumière [de la foi] les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine (Gaudium et Spes, nº 11).
Quelles sont ces valeurs appréciées par nos contemporains ? C’est, nous dira Roger Aubert, un prêtre précurseur du Concile, la démocratie et la liberté. Il s’agit donc d’introduire cela dans la doctrine de l’Église, en reliant ces valeurs à leur source divine. Le Concile continue :
En effet, ces valeurs [de nos contemporains], dans la mesure où elles procèdent du génie humain, qui est un don de Dieu, sont fort bonnes, mais il n’est pas rare que la corruption du cœur humain les détourne de l’ordre requis, c’est pourquoi elles ont besoin d’ête purifiées.
Donc, purifiées, ces valeurs de « liberté », de démocratie, de « droits de l’homme », etc., sont fort bonnes, et on peut les assimiler à la doctrine catholique.
Autrement dit les nouveaux « dogmes » profanes de la Révolution dite française : liberté, égalité, fraternité, démocratie, droits de l’homme, tout cela doit être assimilé par la doctrine catholique ; on va y puiser la liberté religieuse, la liberté de conscience, le pluralisme idéologique dans l’État, la libre concurrence des idéologies proclamée par Jean-Paul II à Strasbourg, dans son discours sur l’Europe [7], en laissant entendre que le communisme est finalement une chance pour l’Église, une concurrence entre deux idéologies rivales, etc.
Or, chers amis, cette assimilation d’éléments étrangers à la Révélation, et condamnés en leur temps par les papes, est un mélange aliénant et donc une exécration profanatrice du dépôt de la foi, qui plus est, une tentative elle-même condamnée par les papes. Par exemple, par le Syllabus de Pie IX, lequel réprouve cette proposition : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et composer avec le progrès, avec le libéralisme et avec la politique moderne [8]. » Or voici le commentaire autorisé de Gaudium et Spes nº 11 que nous propose le cardinal Ratzinger :
Le problème des années soixante était d’acquérir les valeurs les mieux exprimées de deux siècles de culture « libérale ». Ce sont, en fait, des valeurs qui, bien que nées hors de l’Église, peuvent trouver leur place – purifiées et corrigées – dans sa vision du monde. C’est ce qui a été fait [9].
Donc, sous prétexte que la Tradition et la Révélation divine doivent être adaptées à la mentalité contemporaine, on a voulu introduire dans la doctrine catholique ces idées contemporaines, ces faux principes de l’esprit contemporain, c’est-à-dire l’esprit libéral, révolutionnaire.
Les précurseurs de la purification-assimilation des erreurs modernes
Or, ce que Vatican II dit dans Gaudium et Spes nº 11, on le trouve chez le cardinal Congar, et aussi chez Roger Aubert, spécialiste de l’histoire de l’Église. Yves Congar et Roger Aubert écrivaient cela vers 1950, c’est-à-dire quinze ans avant Gaudium et Spes ; ce sont vraiment les précurseurs du Concile. On peut dire que Gaudium et Spes nº 11 est une citation implicite du père Congar :
Les progressistes du XIXe siècle [Lamennais, par exemple, c’est le héros libéral du XIXe siècle] ont alors trop pris telles quelles, pour les introduire en christianisme – et ainsi pensaient-ils les baptiser – des idées nées dans un autre monde souvent hostile et encore chargées d’un autre esprit. (…) Réconcilier l’Église avec un certain monde moderne (ce qui est réglé et exclu en bloc par le Syllabus de 1864) ne pouvait pas se faire en introduisant telles quelles dans l’Église les idées de ce monde moderne. Cela supposait un travail en profondeur par lequel les principes permanents du catholicisme prissent un développement nouveau en assimilant, après les avoir décantés et au besoin purifiés, les apports valables de ce monde moderne [10].
La dernière phrase sera justement reprise dans Gaudium et Spes nº 11.
Yves Congar demande donc un développement de la doctrine par assimilation des idées libérales ; assimilation absolument inadmissible, impossible.
D’autre part, c’est une illusion de vouloir « décanter et purifier » ces idées du monde moderne. Les papes les ont condamnées purement et simplement ; ils n’ont pas cherché à les purifier. Mais le père Congar est plus fort que tous ces papes, Pie VI, Pie VII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, saint Pie X et Pie XI, qui ont condamné ces erreurs sans appel.
Il écrit cela en 1950 et, un an après, c’est l’abbé Roger Aubert, historien ecclésiastique, qui reprend la thèse congarienne de la purification-assimilation :
Les collaborateurs de l’Avenir [le journal de Lamennais], écrit-il, n’avaient pas pris suffisamment soin de repenser les principes qui permettraient, moyennant les discernements et les purifications nécessaires, d’assimiler au christianisme les idées de démocratie et de liberté, qui, nées hors de l’Église, s’étaient développées dans un esprit hostile à celle-ci [11].
Vous voyez, ils se copient l’un l’autre, selon la tactique des modernistes qu’ils sont, afin d’amplifier leur fausse doctrine. Or jamais l’Église ne pourra redresser et assimiler des éléments étrangers et condamnés par elle.
Mais un disciple du père Congar et de Roger Aubert, le père Bernard Sesboué, jésuite, reprend encore la thèse congarienne et l’agrémente d’une critique, explicite cette fois, des papes du XIXe siècle :
Le drame de ces déclarations pontificales [le Syllabus, par exemple] est qu’elles n’aient pas discerné l’élément de vérité chrétienne qui se cachait dans des revendications qui se présentaient à la fois comme des attaques contre la religion et comme une révolte vis-à-vis des droits de Dieu. (…) Ainsi fut boudé pendant un long temps l’idéal signifié par les droits de l’homme, parce qu’on ne réussissait pas à y reconnaître le lointain héritage de l’Évangile [12].
Non, les papes n’ont pas manqué de discernement. Ils ont condamné ces erreurs et ils ont bien fait ; ces erreurs sont condamnées et restent condamnées. Ces pseudo-valeurs, les papes les ont déclarées inassimilables par la doctrine catholique [13]. Prétendre que ces papes n’ont pas su faire la distinction, assurer que la condamnation des « valeurs » libérales est par conséquent un malentendu, c’est une impiété envers ces papes, c’est une injustice, c’est un mensonge. Les papes ont fait leur devoir, avec l’assistance du Saint-Esprit ; ils ont énergiquement exclu toute tentative de conciliation entre l’Église et les principes de la révolution, ils ont été d’authentiques témoins de la Tradition, d’une Tradition vivante parce que combattante.
Les fruits de la nouvelle « Tradition » : stérilité et mort
Je tirerai de tout ce qui précède deux conclusions. Voici la première :
La transmission fidèle de la Tradition est la condition indispensable de sa fécondité spirituelle, si bien que la stérilité est le signe infaillible d’une infidélité dans la transmission du dépôt. C’est une illustration de la parole du Seigneur sur les faux prophètes :
Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur les épines ou des figues sur les chardons ? Ainsi tout bon arbre donne de bons fruits et tout mauvais arbre en donne de mauvais. (Mt 7, 17-18)
Grâce à Dieu, parmi nous il y a du fruit, du bon fruit : c’est donc que l’arbre est bon, c’est donc que la Tradition est authentique. Elle est féconde en zèle pour sa propre conversion, par les exercices spirituels, et pour la conversion du prochain, par les œuvres apostoliques. Elle porte du fruit dans les familles aux nombreux enfants, où le flambeau de la foi est transmis à toute une nouvelle génération. Elle est féconde en vocations saintes, sacerdotales et religieuses, etc.
Au contraire, nous constatons que là où la Tradition a été adultérée, ce sont des fruits de stérilité et de mort : dans de larges secteurs, l’Église dite conciliaire dépérit et meurt de stérilité. Les parents n’ont plus d’enfants, les chrétiens ne se marient plus. Il n’y a plus de familles nombreuses, donc plus de vocations, donc les séminaires se ferment. Les noviciats sont vides, les églises aussi, et elles se vendent. C’est l’apostasie des jeunes générations : la jeunesse se perd en masse, elle abandonne la foi qu’on ne lui a pas transmise. Il y a eu rupture dans la transmission. Pourquoi ? Parce qu’on n’a plus voulu combattre les erreurs opposées à cette Tradition.
Une Tradition vivante parce que combattante
Et c’est ma deuxième conclusion, retenons la leçon : la Tradition est vivante lorsqu’on transmet fidèlement le dépôt de la foi, et elle est transmise fidèlement là où elle trouve des soldats pour combattre pour elle ; au contraire, elle meurt par stérilité là où l’on a interrompu la transmission, là où l’on n’a plus combattu ses ennemis. Le néomodernisme a tué la Tradition parce qu’il ne l’a pas transmise et il ne l’a pas transmise parce qu’il a prétendu garder la foi sans combat. Renonçant à combattre les erreurs opposées à la Tradition, le néomodernisme l’a falsifiée, l’a adultérée, la désarmant face à l’erreur pour la marier à l’erreur. Le libéralisme, l’œcuménisme, le charismatisme portent, avec leur venin d’erreur, le signe de leur fausseté : ils ne combattent rien, ils ne veulent pas combattre.
C’est la grâce insigne qu’eut Mgr Lefebvre, de transmettre « combattivement » ce qu’il avait reçu, comme on l’a gravé sur sa tombe, à Écône, selon les paroles de saint Paul (1 Co 11, 23) : « Tradidi quod et accepi – j’ai transmis ce que j’ai moi-même reçu. » Pour le transmettre fidèlement, quel combat n’eut-il pas à mener ! Quel « combat de la foi » comme celui de saint Paul ! Quelle résistance intrépide à toutes les pressions exercées afin de lui faire adopter la nouvelle messe, afin de l’empêcher de continuer son séminaire et son œuvre, en 1975 et 1976 ! Quelle lutte héroïque, en 1988, pour résister à la séduction d’un sacre piégé et procéder à l’« opération survie de la Tradition » envers et contre la volonté même du pape !
Voilà, chers amis, la Tradition combattante, qui assure par son combat les conditions mêmes de sa transmission intègre et de sa vitalité. Cela se réalise spécialement dans la sainte messe de toujours qui n’a besoin ni de permission ni d’indult pour subsister et féconder la vie chrétienne ; c’est elle qui constitue « la Tradition à son plus haut degré de puissance et de solennité », comme aimait à le dire notre maître Dom Guillou à la suite de Dom Guéranger [14]. Par sa permanence et ses fruits, en plein temps d’« hérésie antiliturgique [15] », la messe romaine traditionnelle résume et concentre le combat vital et la vitalité pugnace de la Tradition authentique de l’Église. Prions donc Dieu de nous donner la grâce de la fidélité à cette messe, et celle-ci nous assurera de recevoir la Tradition authentique et de la transmettre fidèlement à toute une jeune génération.
[1] — DS 3070.
[2] — DS 2777.
[3] — II-II, q. 1, a. 7.
[4] — L’opinion de Mgr Tissier de Mallerais sur l’immutabilité des formules dogmatiques définitivement sanctionnées par le magistère de l’Église est démontrée, de fait, par l’histoire des dogmes, dans laquelle « on ne trouve pas un seul exemple bien caractérisé de modification introduite postérieurement par l’Église dans les formules qu’elle a déjà adoptées ». Voir DTC, t. IV, col. 1604. (NDLR du Courrier de Rome.)
[5] — RJ nº 2174.
[6] — Expression reprise textuellement dans Vatican I et le serment antimoderniste. (NDLR.)
[7] — Discours au parlement européen, 11 octobre 1988, n. 8.
[8] — DS 2980.
[9] — Interview avec Vittorio Messori, « Pourquoi la foi est en crise », dans le mensuel Jésus, nº 11, novembre 1984, p. 2.
[10] — Vraie et fausse réforme dans l’Église, Paris, Éd. du Cerf, 1950, p. 345-346.
[11] — Tolérance et communauté humaine, Rencontre de La Sarte à Huy, Éd. Castermann, octobre 1951, p. 81-82.
[12] — « La doctrine sur la liberté religieuse est-elle contraire à la révélation chrétienne et à la Tradition de l’Église ? » Dans Documents Épiscopat, bulletin du Secrétariat de la Conférence épiscopale française, nº 15, octobre 1986, p. 15, col. 2.
[13] — Voir Syllabus, cité plus haut (DS 2980).
[14] — La liturgie est « la Tradition à sa plus haute puissance » dit Dom Guéranger dans ses Institutions liturgiques, au chapitre sur « La composante antiliturgique du protestantisme ».
[15] — Expression de Dom Guéranger, ibid.

