Le pouvoir de l’euro
par Thierry de La Cour Chauveau
DEPUIS le 1er janvier 1999, le franc n’est plus la monnaie de la France, il a été remplacé à ce titre, dans une indifférence assez générale, par l’euro. Notre ancienne monnaie n’est plus cotée sur le marché des changes et les marchés financiers ont adopté la nouvelle devise dès le 4 janvier dernier puisque les transactions sur les valeurs mobilières sont exprimées en euros [1]. Le franc français ne subsiste plus à titre temporaire, jusqu’au premier semestre de l’année 2002, dans nos porte-monnaie et sur nos comptes en banque, qu’en tant que subdivision non décimale de l’euro.
L’euro : une monnaie et un système
L’introduction de cette nouvelle monnaie a été décidée par un règlement du conseil des ministres de l’Union européenne nº 1103/97 du 17 juin 1997 complété par le règlement nº 974/98 du 3 mai 1998 adopté par la même autorité, en application de l’article 105 du traité de Rome dans la rédaction que lui a donnée le traité de Maastricht.
Ce traité, négocié en 1990 et 1991, signé le 7 mars 1992, ratifié la même année par la France, entré en vigueur le 1er novembre 1993, fait, en effet, figurer au nombre des principes que se donne l’Union européenne la promotion d’un progrès économique et social équilibré par l’établissement, en particulier, d’une Union économique et monétaire comportant à partir de 1999, une monnaie unique, l’écu devenu euro.
Le changement du nom de la nouvelle monnaie a été décidé lors d’un « sommet européen » réuni à Madrid en décembre 1995, à la demande de l’Allemagne, celle-ci ayant fait valoir que le nom « écu » résonnait mal en allemand. Pour changer le nom de la monnaie sans modifier le traité de Maastricht qui ne connaît que l’écu, les chefs d’État et de gouvernement ont su faire preuve d’imagination : l’écu n’était pas le nom de la future monnaie, mais un terme générique d’une monnaie innommée. Certains juristes ont fait valoir les risques que pourrait faire courir à l’euro l’utilisation d’un tel subterfuge. En vain.
Participent à cette Union économique et monétaire tous les pays de l’Union européenne à l’exception du Royaume-Uni, du Danemark, de la Suède et de la Grèce, les trois premiers pour des raisons d’ordre politique, le dernier car il ne remplissait pas les critères de convergences nécessaires à l’entrée dans le « club ».
Cette monnaie unique entraîne évidemment une politique de change uniforme à l’égard des devises des États qui n’appartiennent pas à l’Union économique et monétaire puisqu’il n’y aura qu’une seule monnaie, et une politique monétaire unique. La politique de change est confiée au conseil des ministres qui fixe le taux de change de l’euro par rapport aux autres monnaies. L’expérience des premiers mois de la vie de l’euro montre que les gouvernants s’en sont remis aux forces du marché puisqu’au cours du premier semestre de 1999, l’euro a perdu 15 % de sa valeur par rapport au dollar des États-Unis. La politique monétaire est définie et mise en œuvre, non par les gouvernements comme c’était le cas en France jusqu’en 1993, mais par la Banque centrale européenne. Cette institution, indépendante des États-membres, est seule habilitée à autoriser l’émission de billets de banque dans l’Union ; les États-membres ne peuvent émettre des pièces que sous réserve de l’approbation par la Banque centrale européenne du volume de l’émission. La Banque est aussi seule habilitée à fixer les taux d’intérêt auxquels les banques commerciales et les autres établissements de crédit pourront se refinancer. Elle détient et gère les réserves de change détenues par les États-membres. L’objectif de la politique monétaire de la Banque est de veiller à la stabilité de la monnaie.
La politique monétaire commune entraîne l’obligation pour les États membres de suivre une politique budgétaire cohérente avec le pacte de stabilité économique et financière visant à réduire le déficit budgétaire jusqu’à un niveau égal à zéro.
Cette Banque agira en toute indépendance puisque les membres de son conseil, nommés pour une longue durée (huit ans), inamovibles, ne peuvent recevoir, ni solliciter d’instructions des gouvernements des États-membres, ni de toute autre personne. Seront associés à ses délibérations les gouverneurs des banques centrales de chacun des États-membres participant à l’Union économique et monétaire, eux-mêmes tenus à la même indépendance à l’égard des gouvernements locaux.
La fin de la souveraineté
monétaire de la France
La création d’une monnaie européenne venue remplacer les monnaies nationales fut l’un des objectifs essentiels du traité de Maastricht dont la ratification, en France comme dans la plupart des États-membres, avait été précédée d’une réforme de la Constitution. Dans l’aile du midi du château de Versailles, députés et sénateurs ont, le 23 juin 1992, à une très forte majorité, introduit dans notre loi fondamentale un article 88-2 selon lequel, pour l’application du traité signé à Maastricht, la France consent aux transferts de compétences nécessaires à l’établissement de l’Union économique et monétaire.
Cette révision de la Constitution avait été exigée, comme une condition préalable à la ratification, en vertu d’une décision du Conseil constitutionnel rendue le 9 avril 1992. Les juges suprêmes avaient, en effet, estimé que la création d’une monnaie unique affectait les conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale, laquelle appartient, de par la lettre même de la Constitution, au peuple français. Cette décision du Conseil fut la première à affirmer l’incompatibilité entre la Constitution française et un traité ou accord tendant au développement des compétences des institutions européennes. Jusqu’à cette décision, le Conseil avait vu dans de tels traités en accords, soit une limitation de la souveraineté de la France qui, à la différence des transferts de souveraineté, s’inscrivait dans le cadre constitutionnel, soit l’édiction de règles relatives à « un ordre juridique qui n’intéresse pas la République française ». C’est ainsi que l’acte relatif à l’élection directe des membres du Parlement européen par les peuples des États fut ratifié sans que la Constitution dût être modifiée.
Le pas que le traité de Maastricht faisait franchir à la construction européenne était trop important pour que le Conseil constitutionnel en restât à un niveau d’abstraction juridique peu compatible avec la transformation de la Communauté européenne et les conséquences importantes dans la vie des États‑membres qui en résulteraient. Outre la nouvelle monnaie unique, étaient aussi en jeu le droit de vote et d’éligibilité des ressortissants des autres États de l’Union aux élections municipales et européennes, ainsi que la détermination des règles relatives au franchissement des frontières. L’occasion était aussi saisie de faire entrer les institutions européennes dans la Constitution française : bien que celle-ci fût promulguée après l’entrée en vigueur du traité de Rome de 1957, elle ne faisait pas référence à la Communauté économique européenne qui venait de naître ; elle reprenait seulement une disposition de la Constitution de 1946 sur la supériorité, par rapport aux lois, des traités en général.
Monnaie et souveraineté
Monnaie et souveraineté sont, en effet, étroitement liées : la monnaie n’est pas seulement, ainsi que l’enseigne la théorie économique, un étalon de valeur des biens et des services, un instrument d’échange de ces mêmes biens et services, ainsi qu’un instrument de réserve ; elle est aussi l’expression et la garantie de la souveraineté. L’histoire enseigne que le pouvoir de battre monnaie a appartenu aux titulaires du pouvoir : le seigneur des temps féodaux, les rois de la monarchie, les gouvernements de la république ; l’article 34 de la Constitution se fait toujours l’écho, mais résonnant aujourd’hui dans le vide, de cette conception en donnant à la loi, et donc au Parlement, le droit de fixer le régime d’émission de la monnaie.
Le régime d’émission de la monnaie, est l’un des aspects de la politique monétaire ; celle-ci a pris au cours de ce siècle une importance considérable : le niveau général des prix, l’offre et la demande de biens et de services, l’arbitrage entre la consommation et l’épargne, le coût du capital et des investissements, le développement des échanges commerciaux dépendent étroitement de la politique monétaire et de la quantité de monnaie en circulation. Ce principe se vérifie quelle que soit la forme de la monnaie : métallique, fiduciaire, scripturale.
Sur un plan formel, l’émission de la monnaie représente l’un des attributs de la souveraineté : les pièces de monnaie portent traditionnellement l’effigie du souverain ; la falsification et l’utilisation de la fausse monnaie sont punies de peines criminelles. Sur un plan politique, une nation qui acquiert ou recouvre son indépendance se dote généralement d’une monnaie qui lui est propre.
Ce rôle politique de la monnaie fut reconnu par ceux-là même qui se font aujourd’hui les avocats les plus fermes de la nouvelle monnaie unique. Sans vouloir abuser des citations rétrospectives, certaines déclarations prononcées en 1990 éclairent assez bien notre propos :
— Jacques Chirac (4 avril 1990) :
Je suis absolument hostile au plan tendant à instituer en Europe une monnaie unique. Faire une monnaie unique, cela veut dire que nous n’aurions plus de politique budgétaire nationale, plus de politique sociale indépendante, plus de politique de défense indépendante.
— Alain Juppé (5 avril 1990) :
Qui dit monnaie unique et institut d’émission unique, dit perte de souveraineté dans des domaines aussi essentiels que la politique économique au sens large, c’est-à-dire la politique monétaire, la politique budgétaire et la politique fiscale. Or, nous n’avons jamais accepté cette logique fédérale qui aboutit à la disparition de la souveraineté des États dans un domaine extrêmement important.
— Édouard Balladur (9 février 1990) :
