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Mgr Henri Delassus (suite)

(1836-1921)

 

IV. Coups donnés et coups reçus

 

 

 

par Louis Medler

 

 

Cet article achève la présentation de la personne et de l’œuvre de Mgr Delassus commencée dans notre numéro 24 et poursuivie dans les numéros 28 et 29 de la revue.

Une liste commentée des principaux ouvrages de Mgr Delassus a été publiée en annexe au premier article (n° 24, p. 102-104) [1].

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

COMMENT réagit Henri Delassus, face au danger démocrate chré­tien ? D’abord par la prière. Et surtout, cela est à noter, prière pour l’unité des catholiques. Ce prêtre, que l’on a tant accusé d’agressi­vité, était très sensible à la nécessaire unité dans la charité de tous ceux qui ont la même foi. Il fit donc imprimer, avec Mgr Dennel, une formule de prière pour l’Union de la France chrétienne.

Mais le souci de l’unité ne peut être un prétexte pour se taire lorsque la foi est en danger. Aussi, voyant que les démocrates chrétiens n’hésitaient pas, eux, à s’attaquer au fondement même de l’unité – la foi –, il mit toute son intelligence, tout son savoir et sa plume au service de la vérité attaquée.

 

 

La fin du règne de Léon XIII

 

Les congrès ecclésiastiques de Reims (1896)

et de Bourges (1900)

 

Le premier grand débat entre Henri Delassus et les démocrates chrétiens porte sur les congrès ecclésiastiques que ces derniers organisent à Reims (en 1896) puis à Bourges (en 1900), dans le dessein avoué de répandre leurs idées dans le clergé et, surtout, chez les séminaristes.

Réunir ainsi des centaines de clercs de diocèses différents pour délibérer en dehors de l’autorité des évêques est évidemment une nouveauté. La Semaine reli­gieuse de Cambrai, que dirige le chanoine Delassus, est la première à souligner combien le fait est anormal ; elle demande :

 

De qui un simple prêtre a-t-il reçu le pouvoir qui n’appartient à aucun évêque d’envoyer dans tous les diocèses des lettres de convocation à une assemblée ecclésias­tique ? [11 juillet 1896]

 

En outre, le secrétaire de ces congrès est une vieille connaissance : le prêtre-député Lemire, et il n’a pas craint d’avouer à un journal non catholique l’esprit de ces réunions :

 

Se rapprocher de la société moderne, conformer son langage, son action, sa tenue même au temps, au milieu des mœurs démocratiques, aux idées modernes. (…) Comme vous le voyez d’après ces indications rapides, l’esprit du congrès est très libéral. (…) Nous ne demandons qu’à travailler avec notre siècle et à exercer avec une juste indépen­dance notre ministère [2].

 

A Bourges, la quasi-totalité des congressistes s’oppose à un prêtre qui de­mandait l’apposition du Sacré-Cœur sur le drapeau national. Le Figaro raconte :

 

En entendant cette étrange proposition qui, il y a vingt-cinq ans, aurait eu tant de succès dans une réunion de prêtres, les congressistes de Bourges n’ont fait entendre au­cun applaudissement. Un silence de glace, un véritable malaise même, a pesé tout à coup sur l’assemblée.

 

Ce n’était pas, on s’en doute, la crainte de profaner l’image du Cœur de Jé­sus en l’apposant sur le drapeau révolutionnaire qui retenait les congressistes, mais bien l’inverse : celle de confessionnaliser le drapeau de la nation. L’abbé Lemire le souligna dans son intervention :

 

Il est vraiment fâcheux que l’auteur de cette proposition ait confondu deux choses absolument distinctes : l’ordre religieux et l’ordre politique. (…) Un drapeau n’est pas une bannière. (…) Si vous et vos amis, par voie de pétition ou autrement, vous réussis­siez à faire parvenir votre motion jusqu’au bureau de la Chambre, vous encourriez la responsabilité d’un débat dont les conséquences seraient irréparables, et moi, qui suis prêtre comme vous, mais qui suis en même temps député, je serais obligé, dans l’intérêt de la paix publique et de l’union nationale, de monter à la tribune pour combattre votre proposition, et je voterais contre vous [3].

 

On en arrivait bien au pur libéralisme : l’État ne doit manifester aucune pré­férence religieuse.

Face à ces congrès ecclésiastiques, deux évêques interviennent dans le même sens que le chanoine Delassus : Mgr Isoard, évêque d’Annecy, et Mgr Turinaz, de Nancy. Or tous deux sont partisans du ralliement et le premier a même fait partie, dans sa jeunesse, du groupe néo-gallican dirigé par l’abbé Maret (leader de la première démocratie chrétienne [4]). Il n’appartient donc absolument pas à la lignée intransigeante et veuillotiste du chanoine Delassus. Mais il a la foi et l’esprit de foi : il voit le danger des abbés-démocrates et dénonce sans faiblir le nouveau type de prêtre qu’ils proposent.

Rome réagit de façon surprenante : Mgr Isoard reçoit en janvier 1901 un blâme de la Sacrée Congrégation des Évêques qui, sans lui donner tort sur le fond, lui reproche d’avoir donné trop de publicité à des remarques pouvant nuire à la réputation de l’évêque de Bourges (qui avait accueilli le congrès dans son diocèse). L’évêque d’Annecy présente ses excuses à l’évêque de Bourges dans une lettre très digne où il prouve en même temps le bien fondé de ses re­marques. Il mourra peu après, le 3 août 1901. Mgr Delassus, qui le cite abon­damment dans son ouvrage Le Problème de l’heure présente, n’hésite pas à l’appe­ler « le saint évêque d’Annecy ». Ce rapprochement entre un élève de l’abbé Maret partisan du Ralliement et un disciple du cardinal Pie qualifié de réfractaire montre à l’évidence que leur dénonciation du mouvement démocrate chrétien ne vient pas de la passion politique mais de ce qu’ils ont en commun : la foi catho­lique.

L’encyclique Pascendi, donnera plus tard raison au chanoine Delassus, en interdisant les congrès sacerdotaux et en les qualifiant de « champ propice aux modernistes pour y semer et y faire prévaloir leurs idées ».

Mais les avertissements de la Semaine religieuse exaspèrent les libéraux, qui lancent en janvier 1898 une offensive : Mgr Sonnois, archevêque de Cambrai, re­çoit contre la Semaine religieuse de son diocèse une pétition signée de dix curés et quelques vicaires. La Démocratie chrétienne  publie en tête de son numéro de février une attaque (reproduite par L’Univers du 11 février 1898) contre le cha­noine Delassus : s’étant publiquement étonné de certaines déclarations pu­bliques du prêtre-député Lemire, il se voit accusé d’avoir porté atteinte à son honneur sacerdotal. Le vicaire général Carlier encourage même ouvertement les prêtres du diocèse à se désabonner de la Semaine. La manœuvre s’étend jusqu’à Rome : un capucin, de passage à Rome, se fait convaincre d’écrire au chanoine que ses articles déplaisent au Vatican. Derrière toute l’affaire, on retrouve l’abbé Tiberghien qui écrit triomphalement à un ami le 27 février 1898 :

 

Le P. Sébastien a écrit à M. l’abbé Delassus pour lui dire combien ses articles sur la démocratie et l’abbé Lemire déplaisaient au Vatican. M. Delassus a promis de se taire et de n’en plus parler jamais [5].

 

La deuxième information, au moins, était sérieusement erronée. Loin de désarmer, notre chanoine entama presque immédiatement la série d’articles qui devait donner son premier ouvrage antimoderniste : L’Américanisme et la conju­ration antichrétienne. Comme si ces attaques lui avaient fait comprendre qu’il ne suffisait plus de répondre coup par coup aux incartades démocrates chrétiennes : il fallait leur opposer une réponse d’ensemble, une synthèse qui manifestât en pleine clarté à toutes les âmes de bonne volonté les tenants et les aboutissants des innovations.

 

L’américanisme * 

 

L’occasion est fournie par le manifeste américaniste, la Vie du P. Hecker, qui vient de paraître en France. Mgr Delassus raconte :

 

Pendant la retraite sacerdotale de 1897, je fus abordé, à l’une des récréations du soir, par l’un des directeurs du séminaire. La Vie du P. Hecker avait paru quelques mois auparavant. Il m’en parla avec enthousiasme. Le P. Hecker était l’apôtre suscité de Dieu pour diriger les âmes et guider l’Église dans les temps nouveaux qui, à ce tournant de l’histoire, s’ouvraient devant nous.

Je m’empressai de me procurer ce livre, je le lus et le relus, effrayé de le voir ainsi recommandé par un directeur de séminaire. Je publiai une série d’articles dans la Se­maine religieuse, sous ce titre : « L’Américanisme, ses tenants et ses aboutissants » [6].

 

La publication de ces articles s’achève le 24 décembre 1898. Or le 22 janvier 1899, par l’encyclique Testem benevolentiæ, Léon XIII condamne l’américanisme – au grand dam des démocrates chrétiens qui ont soutenu jusqu’au dernier mo­ment que le pape s’apprêtait à condamner… les anti-américanistes ! Le cha­noine Delassus ne pouvait souhaiter une confirmation papale plus éclatante [7].

Il a déjà, sur ordre de son évêque, rassemblé ses articles en un livre qui pa­raît peu après l’encyclique. Il y expose de façon fortement argumentée ce qui sera désormais son leit-motiv face aux novateurs : les idées libérales et moder­nistes ne sont que la pénétration à l’intérieur même de l’Église de principes nés en dehors d’elle et visant à la transformer en simple composante d’une religion humanitaire mondiale.

Là où beaucoup n’aperçoivent encore que des initiatives douteuses mais isolées, des déviances marginales, Henri Delassus discerne une unité et dénonce le terme où concourent ces mouvements divers. Un siècle plus tard, on reste frappé de la clairvoyance de cet ouvrage. Les libéraux se déchaînent. La Vie ca­tholique publie un article intitulé : « Le livre infâme », qui sera affiché dans plu­sieurs grands séminaires, et dont quelques extraits suffisent à donner le ton :

 

Un malheureux prêtre du diocèse de Cambrai, dont on se demande s’il est respon­sable, vient de commettre un libelle. (…) Il intitule cette infamie : L’Américanisme et la conjuration antichrétienne. Honteux lui-même de son œuvre, il n’a pas osé avouer ce qu’elle est en réalité. Il faut que tous les congressistes de Reims marquent de leur flétris­sure l’auteur de ce livre. Il faut qu’il soit cloué au pilori, celui qui, à dix-neuf cents ans de distance, a renouvelé le blasphème des pharisiens. (…) L’auteur de cette immondice est inspiré par le plus bas esprit de jalousie. (…) Il y a là un crime d’interprétation ma­chiavélique et de travestissement démoniaque. 

 

En revanche vingt cardinaux et de nombreux évêques félicitent Mgr Delassus ; au premier rang d’entre eux l’archevêque de Cambrai, Mgr Sonnois : « Vous venez d’être l’objet d’attaques violentes et injurieuses. J’en ai moi-même reçu quelques éclaboussures. Elles sont la preuve authentique de la justesse avec laquelle vos critiques ont touché dans leurs parties vives certaines doctrines aventureuses. » La Civilta cattolica, la grande revue romaine suscitée par Pie IX pour combattre les erreurs modernes, rend hommage à l’ouvrage, et vante sa « modération de langage » et « l’abondance et la clarté des raisonnements et des documents [8] ».

 

Manœuvres romaines

 

Les démocrates chrétiens comprennent la nécessité de renforcer leur parti dans la ville éternelle : en 1899, l’abbé Tiberghien fait venir l’abbé Glorieux (comme correspondant de La Croix), puis, en 1900, l’abbé Vanneufville ; le trio est désormais au complet et n’oubliera pas son vieil adversaire. Mgr Delassus a laissé un récit de la manœuvre lancée contre lui en 1901-1902 :

 

Les 9 et 10 janvier 1901, M. l’abbé Bataille [l’un des rédacteurs de la revue lilloise La Démocratie chrétienne] m’écrivit : « La campagne diffamatoire que vous avez entre­prise contre la Démocratie chrétienne n’a que trop duré. J’ai l’honneur de vous avertir que, si elle continue, je m’adresserai aux tribunaux ecclésiastiques compétents. (…) »

Comme je ne répondis rien à cet essai d’intimidation, je reçus dix jours après cette autre lettre : « J’ai l’honneur de vous avertir que, conformément à ma lettre du 9 cou­rant, je suis décidé à déférer la Semaine religieuse aux tribunaux ecclésiastiques compé­tents. »

Je ne répondis pas davantage à cette nouvelle lettre, dont je ne fis nulle mention dans la Semaine, ni à qui que ce soit.

La dénonciation fut cependant portée à Rome et appuyée, inutile de dire par qui. Les tribunaux ecclésiastiques ne s’en occupèrent nullement. Mais le 20 septembre de cette même année, S. Em. le cardinal Rampolla écrivit à ce sujet à Mgr Sonnois une lettre qui surprit bien Sa Grandeur, car je n’avais pas cru utile de l’informer des menaces qui m’étaient faites. Mgr l’archevêque répondit de façon à donner à la conscience du cardinal Secrétaire d’État toute satisfaction. Deux mois et demi après, le 19 décembre, Mgr Rinaldo Angeli m’écrivit du Vatican que Léon XIII me donnait « avec effusion de cœur, la bénédiction apostolique ».

Les démocrates chrétiens, non seulement de France, mais de Belgique et d’Italie, qui avaient été informés et qui étaient aux écoutes, ne voyant rien venir, ne cessèrent pendant trois mois de me faire, sous l’impulsion de l’ex-prélat Bœglin, sommation de publier la lettre du Cardinal. Je ne pouvais la publier, je ne l’ai jamais lue, ni entendu lire, ni même vue [9].

 

La campagne débute en France juste après un voyage de Mgr Tiberghien dans son Nord natal. L’abbé Lemire écrit à un ami le 22 décembre 1901 :

 

Mgr Tiberghien est revenu de Rome pour juger les choses sur place et il est reparti pour nous défendre [10].

 

Mais l’archevêque de Cambrai couvre son chanoine, et Mgr Tiberghien, dépité, écrit en janvier 1902 à l’abbé Lemire :

 

Rome est bien persuadée du réfractarisme de M. Delassus, mais Mgr l’archevêque le nie. Que peut-on faire ?

 

Que peut-on faire ? Mettre en branle la presse du parti. La campagne est lancée dès le 2 janvier par Le Peuple français où l’abbé Garnier écrit :

 

Tout récemment le Souverain Pontife adressa une lettre à Mgr l’Archevêque de Cambrai, se plaignant de la polémique détestable, funeste, de la Semaine religieuse de son diocèse. Cette lettre n’a pas été publiée. M. le chanoine Delassus va sans doute la rendre publique, pour que ses lecteurs sachent à quoi s’en tenir. Il le leur doit bien, après les avoir si longtemps égarés et trompés.

 

Le directeur de la Semaine adresse une rectification au directeur du Peuple français. L’abbé Garnier emploie tous les moyens pour ne pas la publier. Il ré­clame des frais d’insertion à un tarif vingt fois plus élevé que celui des annonces légales. Interpellé à nouveau, il refuse encore et finit par expliquer le 15 janvier à ses lecteurs :

 

Si la réponse de M. Delassus avait été loyale et sérieuse, nous n’aurions fait aucune difficulté de la publier entièrement et gratuitement. Mais elle ne contenait que des do­cuments sans valeur et complètement étrangers à la question ; elle n’était qu’un tour de passe-passe pour tâcher de nier la lettre de blâme venue de Rome.

 

Les documents sans valeur et complètement étrangers à la question, c’était les éloges récemment adressés par Léon XIII au directeur de la Semaine

En attendant, la campagne a été relayée par toute la presse démocrate chré­tienne. Et Mgr Delassus n’en obtiendra jamais le moindre rectificatif.

 

 

Sous le pontificat de saint Pie X

 

Mgr Delamaire

 

Le pontificat de saint Pie X amène un renversement de situtation : jusque là plutôt encouragé par son évêque et freiné par le Vatican, le chanoine de Lille voit s’inverser les choses. S’il ne reçoit de saint Pie X que des félicitations et des en­couragements [11], la Providence lui ménage en même temps, en la personne de François Delamaire, un archevêque à l’antipode de ses idées [12]. Jeanne Caron rapporte :

 

A Cambrai, où s’affrontent les deux courants les plus opposés de l’Église de France, les sympathies de Mgr Delamaire allaient à la Démocratie chrétienne et aux mouve­ments similaires. (…) Il dut « subir » la Semaine religieuse dont était propriétaire Mgr Delassus, qui en faisait un foyer d’intégrisme. Mgr Delamaire ne pouvait que re­courir à la Croix du Nord lorsqu’il voulait s’exprimer librement. On raconte qu’au len­demain d’un congrès national de Jeunesse Catholique, il demanda à Mgr Delassus de publier une lettre d’éloges venue du pape. La publication fut faite, mais tronquée. A qui réclamait, l’archevêque répondait : « Que voulez-vous, je n’ai pas les coudées franches, il faut laisser passer » [13].

 

Jean-Marie Mayeur note de son côté :

 

La situation de Mgr Delamaire fut donc extrêmement difficile. Des membres émi­nents de son clergé : des curés doyens, des professeurs des facultés catholiques (les cha­noines Quilliet, Chollet, Lecigne) suivent plus volontiers les enseignements de Mgr Delassus que les conseils de l’archevêque.

 

N’exagérons rien : si le directeur de la Semaine n’hésitait pas à appeler un chat un chat et à qualifier de scandaleuses certaines initiatives de l’abbé Lemire, il respecta toujours l’autorité de son archevêque. Mgr Delamaire rendit d’ailleurs hommage à sa sûreté théologique et, surtout, évolua peu à peu dans le bon sens. L’influence de Mgr Delassus y est-elle pour quelque chose ou bien la seule doci­lité à saint Pie X et la pression des événements ? Toujours est-il qu’il ouvrit pro­gressivement les yeux. Lui qui, à Périgueux, était un ami de Marc Sangnier et se laissait appeler par les sillonistes le camarade-évêque, en vient à exprimer publi­quement en 1907 ses craintes sur l’évolution du Sillon. Or on note qu’au même moment, la Semaine redouble ses avertissements sur ce mouvement (qu’elle dé­nonce depuis 1905, mais sans la même insistance) : il y a donc bien harmonie entre le chanoine et l’archevêque, qui a d’ailleurs le mérite de précéder les déci­sions pontificales (c’est seulement en 1910 que saint Pie X condamnera les er­reurs du Sillon).

De même, l’archevêque de Cambrai sera le premier à introduire dans le cursus des études de ses séminaristes un cours sur la franc-maçonnerie et les sectes ennemies de l’Église ; là encore, la communauté de pensée avec l’auteur de la Conjuration antichrétienne est patente (mais l’initiative n’aura guère de suites).

 

L’affaire Lemire : hargne personnelle

ou zèle doctrinal ?

 

En fait, si Mgr Delamaire rencontre un gros problème dans son diocèse, ce n’est pas le chanoine Delassus, mais bien plutôt l’abbé Lemire. Bien sûr, les histo­riens libéraux ont une explication toute trouvée : c’est précisément la jalousie du chanoine Delassus qui a créé l’affaire Lemire en persécutant ce pauvre prêtre.

Jean-Marie Mayeur, qui essaie pourtant de garder une certaine objectivité, écrit sans sourciller dans sa thèse sur l’abbé Lemire :

 

La Semaine religieuse du diocèse de Cambrai fut le centre des attaques [contre l’abbé Lemire], reprises par la presse parisienne ou provinciale. Elle suit de très près l’abbé Le­mire et la démocratie chrétienne, et sa vigilance ne se dément guère. Elle constitue ainsi une chronique fastidieuse, mais irremplaçable. La Semaine garde le silence sur l’abbé Lemire [élu député en 1893] en 1894 et dans les premiers mois de 1895. (…) Peut-être était-elle incertaine sur l’évolution du député d’Hazebrouck ? Mais les polémiques en­traînées par le projet de Congrès universel des religions à Paris, à l’occasion de l’Exposi­tion, à l’exemple de celui de Chicago, fournirent le prétexte des premières attaques. Dé­sormais la Semaine religieuse ne cesse de s’attacher aux moindres déclarations du prêtre-député pour y trouver matière à critique [14] .

 

Le mot prétexte est remarquable : un intégriste comme Henri Delassus ne peut avoir, c’est bien évident, des raisons d’agir, il n’a que des prétextes, qui masquent mal ses sentiments inavouables. Émile Coornaert affirme de façon sem­blable que Mgr Delassus a poursuivi l’abbé Lemire « de sa hargne personnelle [15] ». Vieille tactique libérale qui assimile toute défense de la doctrine à une inimitié personnelle. Mgr Monnier en portait déjà témoignage, écrivant en 1901, au cha­noine Delassus :

 

Vous n’avez cessé d’être, au point de vue de la doctrine, une sentinelle toujours vigi­lante et sûre. Il n’est pas une seule des nouveautés dogmatiques sur laquelle vous n’ayez appelé l’attention de vos lecteurs. Là où ceux qui vous ont si obstinément attaqué n’ont voulu voir que des questions de personne, il n’y a en effet que des questions très graves de doctrine et des procédés qui ne sont pas sans péril pour la foi [16]

 

De fait, Henri Delassus avait félicité l’abbé Lemire pour son premier ou­vrage, « très beau et bon livre [17] ». S’il en vient à le critiquer ensuite, c’est bien parce qu’il a constaté son évolution libérale. Il voit, surtout, le mal que com­mence à faire ce prêtre-député dont parlent tous les journaux, et qui est admiré et suivi de toute une troupe de séminaristes « qu’il enrégimente, réunit et endoctrine [18] ».

L’évolution libérale du prêtre d’Hazebrouck est incontestable : Jean-Marie Mayeur lui-même la décrit en détail dans sa thèse et montre très bien comment l’abbé Lemire, fervent légitimiste (mais déjà, semble-t-il, trop passionné par les luttes politiques), a vu successivement ses espoirs monarchistes ébranlés par la mort du Comte de Chambord, puis ses convictions entamées par les consignes de Ralliement de Léon XIII. Par souci d’efficacité, il commence, comme tous les libé­raux, par appuyer excessivement sur la distinction entre la thèse et l’hypothèse (le règne du Christ-Roi, c’est très bien dans l’absolu, c’est la thèse ; mais, dans les cir­constances présentes – l’hypothèse –, inutile d’y songer). Au début, il ne reproche pas aux intransigeants d’avoir tort sur le fond, mais de se focaliser sur des prin­cipes qui, de toute manière, ne peuvent être appliqués dans les circonstances présentes. Pourquoi tant insister là-dessus ? Ne risque-t-on pas de décourager les bons chrétiens en orientant leurs combats temporels vers un idéal qui semble, dans les circonstances présentes, inaccessible ? N’y a t-il pas des combats plus concrets et plus immédiats à mener ? Et, de fait, l’abbé Lemire s’engage généreu­sement pour la défense de la famille ou des pauvres gens. Bonne cause, assuré­ment, tant qu’elle ne fait pas oublier le principe de base de la doctrine sociale de l’Église : Il faut qu’il règne (oportet illum regnare, 1 Co 15,25). Or précisément, par une nouvelle évolution, la thèse, d’abord seulement perçue comme éloignée, irréalisable à court terme, finit par apparaître gênante : elle est trop contraire aux institutions du monde moderne, elle indispose les gens, elle gêne l’apostolat ; il faut désormais, non seulement cesser de la brandir comme un drapeau, mais même la passer sous silence – sans toutefois encore la nier. Jean-Marie Mayeur note :

 

La thèse n’est donc pas encore contestée, comme elle le sera plus tard lorsque l’abbé Lemire reconnaîtra la pleine valeur du régime de laïcité ; elle est mise entre parenthèses parce qu’inopportune et inactuelle [19]

 

Pas encore contestée, certes, mais cela ne saurait tarder : selon un processus psychologique facile à comprendre, l’abbé en arrive vite à estimer que cet idéal politique qui ne correspond plus à rien dans la réalité, et qui, même, est nuisible, ne saurait être juste. En une dizaine d’années (1883-1893), l’abbé Lemire est ainsi passé de l’anti-libéralisme militant au libéralisme déclaré [20].

Face à ce prêtre qui s’égare de plus en plus (mais qui toutefois n’ira jamais jusqu’à se séparer de l’Église), le chanoine Delassus se montre-t-il hargneux, comme l’affirme un historien libéral ? Point du tout. Il met en garde, parce que c’est nécessaire, ceux qui seraient tentés de le suivre dans ses égarements, mais il le fait toujours avec mesure et charité. En 1899, il présente ainsi le prêtre député d’Hazebrouck :

 

Celui qui fut choisi pour lancer [les congrès ecclésiastiques] était bien le personnage à prendre entre mille. Sa parfaite honorabilité comme homme et comme prêtre, le mandat législatif dont il venait d’être investi et qui attirait sur lui les yeux de tout le clergé de France, sa bonhomie mêlée de naïveté, sa facilité de parole que ne gêne point une science théologique trop précise (…) ne permettaient point d’hésiter [21] .

 

Un fait qui alarme beaucoup notre chanoine – il y revient à plusieurs re­prises – est la biographie de l’abbé Lemire vendue à l’entrée de ses réunions élec­torales (brochure rédigée par l’abbé Desportes mais publiée anonymement). On lit dans la préface :

 

Depuis un siècle, l’Église de France s’est tenue à l’écart des profonds mouvements de la pensée contemporaine. La voix des Lamennais, des Lacordaire, des Montalembert, eut peine à se faire jour, et le plus grand de ces réformateurs fut brisé misérablement pour avoir voulu trop tôt le mouvement qui doit un jour sauver le catholicisme chez nous. (…)

Un tel état ne pouvait durer. Le prêtre avait le devoir d’aller au peuple, de se mêler à la vie littéraire, artistique, politique de la nation.

Quelques-uns l’ont compris et tracent courageusement la voie. L’abbé Lemire est un des premiers apôtres du devoir social du clergé, devoir primordial du temps présent. (…) [Il] a tracé le rôle nouveau du clergé.

 

Citant ce passage dans sa Semaine, le chanoine Delassus commente :

 

Nous ne doutons pas que M. l’abbé Lemire ne répudie dans son cœur de tels com­pliments. Il doit souffrir de se voir présenté comme le continuateur de Lamennais, « le plus grand de ces réformateurs brisé misérablement (par Grégoire XVI) pour avoir voulu trop tôt le mouvement qui doit sauver le catholicisme chez nous ».

M. l’abbé Lemire ne pensera-t-il point qu’une telle publication, présentée comme venant d’une main amie, demande de lui un désaveu ?

 

Jean-Marie Mayeur qualifie ce langage de « perfide » (page 213). C’est en réalité un modèle de charité puisque la Semaine s’emploie à mettre hors de cause, autant que possible, les intentions de l’abbé Lemire. C’est l’inverse de la méthode libérale qui prête à ses adversaires de méchantes intentions et s’estime, par le fait, dispensée d’exposer correctement les faits. Cependant, cette méthode chrétienne de polémique déplaît à L’Univers. Le 31 décembre 1895, il publie un long texte de l’abbé Beheydt, reprochant au directeur de la Semaine d’user de méthodes déloyales : l’abbé Lemire n’est pas responsable de ce qu’on peut écrire à son sujet, affirme-t-il, et il n’y a aucune raison de lui demander de démentir une biographie qui a pu être écrite autant par un ennemi que par un ami.

L’abbé Beheydt n’omettait qu’un détail : la biographie en question, vendue à l’entrée des meetings de l’abbé Lemire, était nécessairement approuvée par lui. Mgr Delassus demanda à L’Univers de préciser la chose à ses lecteurs. Le journal refusa.

La dérive libérale de l’abbé Lemire s’accentue avec son entrée dans le jeu démocratique. Élu député en 1893, cet ancien légitimiste s’emploie à convaincre ses collègues francs-maçons de la sincérité de la conversion de l’Église à la dé­mocratie et, pour cela, opère reculs sur replis.

Il déclare à la Chambre qu’il croit à la loyauté et à la bonne foi des auteurs de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Il réussit même à se faire compli­menter par Aristide Briand et applaudir par toute la gauche pour ses prises de position. Il ira jusqu’à défendre l’école laïque devant la Chambre et réclamer l’ins­titution de patronages laïcs qui manifesteraient un égal respect pour toutes les croyances. L’évêque de Lille, Mgr Charost sera contraint de le frapper de la sus­pense le 16 janvier 1914. Mais l’abbé Lemire préfère renoncer à la célébration de la messe plutôt qu’à l’exercice de ses « droits civiques » [22] !

En 1911, l’abbé Lemire intente un procès ecclésiastique à Mgr Delassus par qui il s’estime diffamé. Le procès ira de tribunaux en tribunaux et l’arrêt sera en­fin rendu le 8 février 1913 : l’abbé Lemire est débouté et condamné aux dépens ; les sentences seront confirmées à Rome (21 janvier 1914). Le tribunal de la Sainte Rote Romaine, avec un discret humour, expose à l’abbé démocrate que c’est pré­cisément sa participation aux joutes électorales qui autorise Mgr Delassus à le cri­tiquer publiquement : en démocratie l’homme public doit être justiciable de l’opi­nion [23].

 

 

Une figure d’inquisiteur ?

 

Après avoir rapidement rétabli la vérité des faits, il reste, pour notre édifica­tion, à considérer quelques portraits du chanoine Delassus : ceux qu’ont dressés les démocrates chrétiens d’abord, puis, pour juger de la justesse des traits, ceux qu’ont laissés les personnes qui ont approché de près notre chanoine. La compa­raison aidera à connaître non seulement Henri Delassus mais aussi les peintres eux-mêmes, démocrates chrétiens et libéraux, tous ces modernisants qu’on s’em­ploie aujourd’hui à présenter comme des modèles de pondération et de mansué­tude ayant tant souffert, sous le noir pontificat de Joseph Sarto, des féroces pour­suites d’intégristes genre Delassus…

Commençons par le fondateur de la Vie catholique, l’abbé Dabry, qui ra­conte dans ses mémoires :

 

Il y avait à Lille un chanoine rancuneux qui versait sa bile dans une publication ayant pour titre la Semaine religieuse de Cambrai. Depuis que l’abbé Lemire était en si­tuation dans le Nord et savait s’acquérir une popularité croissante, il nourrissait contre lui les sentiments de la jalousie la plus mesquine. De plus, royaliste impénitent, tout pé­nétré d’esprit gallican et janséniste, il portait à Léon XIII et à tous ceux qui lui obéis­saient une haine invétérée qui se traduisait par la littérature la plus lourde, mais la plus fielleuse et la plus perfide. Imbu du principe que la fin justifie les moyens et que tout est bon contre un adversaire, il passait son temps à collectionner des petits papiers qu’il ra­turait, taillait, recousait, et présentait de façon à leur faire dire le contraire de ce qu’ils si­gnifiaient. Incapable de pénétrer l’esprit d’un texte dont il était toujours prêt à mutiler la lettre, il était un peu inférieur à ces légistes à face parcheminée dont il est un specimen des plus remarquables. Il peut y avoir dans le diocèse de Cambrai des personnes à qui son faux air d’austérité inspire quelque sentiment d’estime : je ne crois pas qu’il ait un ami (…) [24].

 

La charité chrétienne de l’abbé Dabry n’a d’égale que son souci de la vé­rité : Mgr Delassus a précisément combattu gallicanisme et jansénisme (voir Le Sel de la terre 17, pages 273-277). Mais contre un intégriste, tous les coups sont per­mis ! Et les catholiques libéraux ont la charité féconde et inventive : l’un d’eux n’a-t-il pas aimablement surnommé le chanoine Delassus le basilic de Notre-Dame de la Treille [25] ?

Même langage dans La Justice sociale de l’abbé Naudet, qui se plaint le 5 mars 1904 des « fossiles momifiés dans la lecture de la Semaine de Cambrai ; (…) ce scandale permanent, dans le Nord, d’un chanoine qui, depuis quinze ans, dé­verse à jet continu l’injure, le mépris et la calomnie sur des confrères dont le seul tort est d’avoir l’esprit un peu moins atrophié que le sien ».

Injure, mépris, calomnie ;… grâce au ciel, la Justice sociale, elle, n’est pas comme ces vilains intégristes qui insultent leur prochain. Elle peut donc, en toute bonne conscience, qualifier notre chanoine de Tartuffe (21 mai 1904), paire d’oreilles d’âne (21 avril 1905), limace (10 février 1906) et faire la dégoûtée de­vant la « prose fielleuse, révoltante, déloyale et répugnante du chanoine Delas­sus » (20 janvier 1906).

Des évêques même participent au concert. En mai 1900, l’archevêque de San Francisco, invité à donner une conférence spirituelle aux séminaristes de Saint-Sulpice à Paris, attaque d’entrée de jeu le chanoine Delassus et le traite de « menteur ». Les séminaristes applaudissent [26].

Plus de quatre-vingts ans après, les choses n’ont guère changé. La notice du Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine (1990) en fournit un bon exemple [27]. L’auteur retrace les dernières années de Mgr Delassus puis rapporte quelques avis portés à son sujet. On appréciera l’art consommé avec le­quel, malgré une apparente neutralité (on cite du « pour » et du « contre »), les ju­gements sont ordonnés de façon à laisser, finalement, une mauvaise impression :

 

Delassus (…) est nommé chanoine de Lille et doyen du chapitre cathédral (1914). Sa revue, dont le tirage a baissé (2 873 exemplaires), devient le 7 février Semaine reli­gieuse du diocèse de Lille. Elle ne sera l’organe officiel de l’évêché qu’à partir du 8 juin 1919. Pendant la guerre, le vieux polémiste interrompt ses campagnes, tout en publiant, sous l’occupation, une chronique polygraphiée, mais il les reprend après les hostilités, dans une dernière série de livres interrompus par la mort. Les jugements sur sa personne et son œuvre n’ont pas manqué. Charles Maurras a apprécié « les belles études politiques et sociales de Mgr Delassus [28] » ; à l’extrême-droite, on considère aujourd’hui que ses ou­vrages sont « remplis de pressentiments de la désintégration actuelle de l’Église [29] ». A ses funérailles, le chanoine Bègne saluait la carrière, faite « de piété, de droiture et de désin­téressement », d’« un bon serviteur de Dieu », « courageux défenseur de la vérité ». Une note du directeur de la Sûreté générale au préfet du Nord (26 septembre 1906) le quali­fie de « vieux prélat de l’ancienne école », prodiguant « aux prêtres de bons conseils sur la conduite à tenir dans les questions irritantes de politique sociale ». Il avait pour lui des curés-doyens, des professeurs de facultés catholiques comme le chanoine Lecigne, les futurs évêques Guilliet et Chollet, et à Rome un chaleureux partisan, le cardinal Billot. Le R.P. Desbuquois, directeur de l’Action populaire, a parlé des « excès de certains es­prits sincères mais thésistes impitoyables et irréels ou timides au-delà de la mesure du raisonnable », en ajoutant que « de ce nombre me semblent être des esprits comme Mgr Delassus ». Le chanoine Masquelier, directeur de La Croix du Nord, déplorait les « attaques méchantes » du directeur de la Semaine religieuse, la déloyauté de son « exégèse ». L’évêque d’Arras, Mgr Williez, lui a reproché son langage violent, ses idées étroites et antidémocratiques. Le Temps affirme qu’« avec sa face sévère et méfiante, il rappelle bien les portraits que nous pouvons avoir vus des anciens inquisiteurs » (janvier 1913) [30].

 

Ainsi s’achèvent les appréciations citées par André Caudron. Comparons maintenant avec les témoignages de ceux qui ont connu et fréquenté Mgr Delassus. Dom Besse, d’abord :

 

De sa demeure où il menait une vie laborieuse de moine, ce théologien, dédaigné et surtout redouté par les novateurs, avait l’œil ouvert. Il n’a cependant rien de ce qui ins­pire la crainte. On ne trouve en lui aucun des traits que la légende a esquissés sur la face des inquisiteurs [31]. C’est un prêtre doux et affable. La paix sereine de son cœur a, dans le sourire de sa physionomie, son expression franche. Comme tout homme bon, il attire. Ceux qui franchissent le seuil du numéro 38 de la rue Négrier en font l’expérience. Sa réserve lui donne parfois l’air taciturne. Il cause peu, en effet, mais ce qu’il dit est tou­jours empreint de sagesse et de bonté. Oui, c’est un prêtre tel qu’on aime à les voir. Les injures que lui adressèrent les emballés de la démocratie tombèrent à ses pieds. Il n’en reste rien, pas même un souvenir [32]

 

Témoignage analogue du chanoine Lecigne :

 

Mgr Delassus est calme comme la vérité. Je vous souhaite de causer un jour avec lui, dans le cœur à cœur de l’intimité, pour savoir ce que c’est et combien c’est charmant un bon rire clair d’enfant heureux, d’un enfant qui sait tout et dont rien n’a défloré la douce bonne foi. Ceux qui se contentent de le lire ne le connaissent qu’à moitié. (…) Cet ascète a des sourires conquérants, ce lutteur est le prêtre le plus doux et le plus cor­dial que j’aie jamais rencontré [33].

 

Et encore :

 

Mgr Delassus a mis au service de la vérité intégrale une science merveilleuse, un es­prit très fin et toutes les énergies de son caractère. Très calme, toujours maître de lui-même, sans dépit et sans répit, il harcèle de ses remontrances et de ses conseils les aven­turiers de toute espèce. (…) Il ne laisse plus la liberté de l’indifférence : on le hait ou on l’aime, on l’exalte ou on le vilipende. Il cumule tous les honneurs, honneur des su­prêmes approbations et honneur des dernières insultes. Il s’incline modestement devant l’approbation ; il a le droit et il s’accorde le plaisir de sourire à l’insulte. Les gouttelettes de mauvaise encre qu’on lui jette ne noircissent ni sa figure ni sa belle humeur. Il par­donne, il oublie, il accepte. On le traite de roquet hargneux [34]

 

L’abbé Michel (de l’Université catholique de Lille) fait le même constat :

 

Il est rare que même un défenseur de la vérité garde, dans l’ardeur de la discussion, la juste mesure vis-à-vis des adversaires. Les plaintes amères de ses contradicteurs (…) auraient pu faire croire que le courageux prélat n’avait pas fait exception à la règle. Il faut lire Mgr Delassus chez lui, et les moins impartiaux seront immédiatement frappés du ton élevé, dégagé de toute préoccupation mesquine de personnes, donné par l’auteur à ses discussions. Sans doute, il lui est malaisé d’abattre une fausse doctrine sans at­teindre au passage son défenseur mais c’est toujours avec un tact parfait et une sage me­sure qu’il parle des personnes : si quelques-uns sortent amoindris de cette lutte de prin­cipes, c’est qu’ils se sont amoindris eux-mêmes par des attitudes rien moins que ca­tholiques. Le calme, la sécurité, la force de logique qui conviennent à l’exposé de la vé­rité, sont incontestablement, au jugement du lecteur non prévenu, l’apanage de Mgr Delassus [35]

 

Robert Havard de la Montagne, enfin :

 

Dieu sait s’il a été injurié, vilipendé ! Toute rancune, toute petitesse lui étaient étrangères. Il ne se vengeait pas, il ne vengeait que la vérité [36]

 

En 1911, attaqué par l’abbé Bataille (de La Démocratie chrétienne), Mgr Delassus précise dans sa Semaine :

 

Pour les laïques qui ne savent point que les luttes de doctrine peuvent exister en de­hors de tout sentiment personnel, je dois ajouter que, dans toutes mes entrevues avec M. Bataille, je lui ai témoigné tous les égards, je lui ai donné toutes les marques d’estime qu’il mérite, et je dois dire que lui aussi s’est toujours comporté de même à mon égard.

Je puis ajouter que, depuis bien des années, je ne passe aucun jour sans adresser au ciel cette double invocation : « Cœur Sacré de Jésus, répandez vos meilleures bénédic­tions sur mes adversaires. Cœur immaculé de Marie, répandez vos meilleures bénédic­tions sur mes adversaires ».

 

Et il ajoute charitablement :

 

Je ne doute pas que la piété de M. l’abbé Bataille ne lui ait inspiré quelque chose de semblable [37]

 

 

Le prêtre

 

Nous touchons ici à l’âme sacerdotale de Mgr Delassus – et c’est bien sûr l’essentiel. Pas un mot à ce sujet dans la notice d’André Caudron. Pourtant cette âme toute surnaturelle transparaît à travers son œuvre.

C’est une âme mariale, d’abord. Nous venons de voir sa dévotion au Cœur Immaculé de Marie. Le lendemain de son ordination, le 30 juin 1862, il tient à célébrer sa première messe à l’autel de Notre-Dame du Rosaire, dans l’église Saint-Géry de Valenciennes. Son premier ouvrage est consacré à la sainte Vierge (Histoire de Notre-Dame-de-la-Treille, Lille, 1891), et cette dévotion réapparaît fréquemment, notamment dans les dédicaces de ses ouvrages.

On sait peu de choses de sa vie intime. D’abord à cause de son humilité : « La fermeté et la patience avec lesquelles il a supporté pendant longtemps les contradictions et les attaques n’avaient d’égales que sa modestie », témoigne l’abbé Barbier [38]. Ensuite parce que tous ses papiers ont mystérieusement dis­paru [39].

Mais les humbles figures des abeilles et des vans qui illustrent son blason expriment bien, à leur manière, le secret de son âme : n’évoquent-elles pas irré­sistiblement toutes les qualités de labeur, de mesure, de hiérarchie et d’humilité de cette France paysanne catholique que le chanoine de Cambrai a défendue contre le modernisme social ?

On peut résumer d’un mot la caractéristique générale de l’œuvre de Mgr Delassus : il considère toutes choses d’un point de vue surnaturel. Aucun esprit de système, chez lui, aucune raideur, mais toujours le regard de la foi. Et cette qualité maîtresse révèle assurément un homme de prière.

On connaît son idéal de prêtre : il l’a tracé lui-même en conclusion de son ouvrage sur Le Problème de l’heure présente, s’inspirant des lettres pastorales de celui qu’il nomme « le saint évêque d’Annecy » : Mgr Isoard. Tout y est centré sur l’affirmation de Notre-Seigneur : « Vous êtes la lumière du monde. Vous êtes le sel de la terre [40]. » C’est de la valeur du prêtre, de son esprit de foi et de sacrifice, du respect qu’il doit commencer par porter lui-même à sa propre dignité surnatu­relle, que renaîtra la civilisation chrétienne. Nous ne résumerons pas ici ces pages magnifiques sur le sacerdoce, car il faudrait presque tout citer. Nous les signalons simplement à l’attention de ceux qui voudront désormais se pencher sur la per­sonnalité de Mgr Delassus : c’est là, sans doute, qu’ils découvriront son cœur.

 


 

Notre-Dame de la Treille,

patronne de Lille

 


[1] — Cette liste omettait toutefois de mentionner que l’ouvrage Le Problème de l’heure présente  (PbHP, première édition en 1904) a connu en 1905 une réédition revue et augmentée, dont certains passages méritent d’être signalés. Les pages 184-192, sur le Ralliement, éclairent bien l’attitude et les motivations des catholiques que leurs adversaires libéraux dénonçaient comme réfractaires. Le chanoine Delassus affirme : « L’histoire impartiale dira que les dissentiments entre catholiques ont toujours eu lieu dans cette période sur le terrain de la résistance à opposer aux lois impies et tyranniques. Les uns la voulaient, les autres ne disaient point qu’ils ne la voulaient pas, mais ils s’y opposaient, et ils prétendaient que ceux qui suivaient une ligne de conduite opposée à la leur étaient mus par le désir de substituer une constitution politique à une autre ; et ils exigeaient de tous un zèle égal au leur pour la forme républicaine » (t. 2, p. 187).

[2] — Lemire abbé, interviewé par Le Siècle. Cité par l’abbé Emmanuel Barbier dans son Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, Bordeaux, Cadoret, 1923, t. 3, p. 324-325.

[3] — Cité par Barbier, Histoire…, t. 3, p. 330.

[4] — Sur cette première démocratie chrétienne qui s’éveilla en 1848 autour de l’abbé Maret, Ozanam et Lacordaire, mais s’éteignit très rapidement dès que Napoléon III parvint au pouvoir, voir Le Sel de la terre 29, p. 67, n. 2.

[5] — Cité par Mayeur Jean-Marie, Un Prêtre démocrate, l’abbé Lemire, Paris/Tournai, Casterman, 1968, p. 179. Sur l’abbé Tiberghien voir Le Sel de la terre 29, p. 72.

* — Voir la partie « Civilisation chrétienne » du présent numéro.

[6] — Delassus Mgr, La Démocratie chrétienne, : parti et école vus du diocèse de Cambrai, Lille, DDB, 1911, p. 35. Voir aussi p. 35-41 et : L’Américanisme et la conjuration antichrétienne, Lille, DDB, 1899, p. 5-6.

[7] — L’américanisme avait également été dénoncé par le père Charles Maignen (des frères de Saint-Vincent-de-Paul) par des articles dans la Vérité, puis par son ouvrage : Le P. Hecker est-il un saint ?, (Paris, Retaux, 1898) – et par le père Delattre S.J. qui, dans son livre Un Catholicisme américain, dénonçait surtout la dépréciation des vœux de religion entraînée par l’américanisme.

[8] — La Civiltà cattolica, Roma, ser. 17, vol. 8, 1899, p. 213-219 : « Il volume dall’Abate Delassus, che, con una temperanza di languaggio, vinta soltanto dalla chiarezza e copia dei ragionamenti e dei documenti, mette in guardia […]. » Et : « E dobbiamo dire che, tranne qualche punto accessario che puo tenersi soggetto a discussioni, il nerbo della dimostrazione ê fortissimo, ê irrepugnabilment probativo. »

[9] — Delassus Mgr Henri dans la SR de Cambrai du 1er juillet 1911. Notons que, si Mgr Sonnois couvre son chanoine, il l’incite à la prudence, lui signalant dans une lettre que « tout en tenant compte de [sa] vaillance dévouée dans la lutte qu’il soutient, il regarde lui-même du côté du Vatican, où il semble toujours que l’on persiste à croire que l’orientation de la Semaine religieuse de Cambrai n’est pas en parfait accord avec les pensées et les indications du Saint-Siège ». Cité par J. M. Mayeur, L’Abbé Lemire, p. 228-229, n. 30.

[10] — Cette citation et la suivante sont fournies par Mayeur J. M., L’Abbé Lemire, p. 299.

[11] — Peu après son avènement, saint Pie X élève le chanoine Delassus à la prélature domestique (15 avril 1904). Il invite la Faculté de théologie de Lille à lui conférer le doctorat ad honores ; il lui adresse un bref de louange le 11 novembre 1908, le fait nommer, en 1911, protonotaire apostolique et lui envoie le 14 juin 1912 (pour ses cinquante ans de sacerdoce) une belle lettre écrite de sa main (texte dans Le Sel de la terre 19, p. 240, n. 1).

[12] — C’est en 1906 que Mgr Alphonse-Marie Etienne Sonnois (1828-1913) doit, à cause de son état de santé, laisser l’administration de l’archidiocèse de Cambrai à Mgr François Delamaire (1848-1913).

[13] — Caron J., Le Sillon et la démocratie chrétienne, 1894-1910, Paris, Plon, 1967, p. 607.

[14] — Mayeur J. M., L’Abbé Lemire, p. 213.

[15] — Coornaert Émile, La Flandre française de langue flamande, 1970, p. 347-348.

[16] — Cité dans la Critique du libéralisme, t. VI, nº 67, 15 juillet 1911, p. 506.

[17] — Lettre du 18 février 1891. Citée par Mayeur, L’Abbé Lemire, p. 62.

[18] — Delassus Mgr, SR de Cambrai, janvier 1898.

[19] — Mayeur J. M., L’Abbé Lemire, p 50. L’évolution progressive de l’abbé Lemire est exposée en détail aux pages 44-59.

[20] — Voir dans Le Sel de la terre 24, p. 72 quelques unes des édifiantes résolutions anti-libérales de l’abbé Lemire durant sa jeunesse monarchiste, puis (p. 73) le point où il en arrive dès 1887.

[21] — Delassus Mgr, L’Américanisme, p. 176-177.

[22] — La peine sera levée par le pape Benoît XV, en 1916.

[23] — Jugement reproduit dans la SR de Cambrai du 27 janvier 1914. Extraits dans Ousset Jean, Pour qu’Il règne, Grez-en-Bouère, DMM, 1986, p. 84.

[24] — Dabry, Les Catholiques républicains (1890-1903), Paris, 1905, p. 466.

[25]Basilic : reptile qui, selon la mythologie antique, pouvait tuer d’un seul regard (voir Ps 90, 13). Henri Delassus était chapelain de la basilique Notre-Dame de la Treille.

[26] — Fait rapporté et commenté par le père Maignen dans La Vérité du 23 mai 1900.

[27] — Caudron André, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. IV, Lille Flandres, Paris, Beauchesne, 1990, p. 155-157.

[28] — Maurras Charles, La Démocratie religieuse, Paris, 1921, p. 183.

[29] — A. Caudron cite ici un extrait des notices biographiques ajoutées par Jacques Vier à la Démocratie religieuse de Maurras, lors de la réédition de 1978 (Paris, NEL, p. 564). (NDLR.)

[30] — Caudron A., ibid., p. 158. Le père Dehon affirmait de même dans sa pieuse revue, Le Règne de Jésus, que le chanoine Delassus « s’attribuait, avec M. Maignen, le rôle de grand inquisiteur de France » (n° de mars 1902, cité par Barbier, Histoire, t. 3, p. 305).

[31] — C’est nous qui soulignons (NDLR.)

[32] — Dom Besse, recension de l’ouvrage Vérités sociales et erreurs démocratiques (de Mgr Delassus) dans La Critique du libéralisme du 1er mars 1910, p. 577.

[33] — Lecigne chanoine dans La Dépêche du 29 juin 1912. (Texte intégral dans Le Sel de la terre 19, p. 238-242).

[34] — Lecigne chanoine, dans L’Univers du 29 juin 1912.

[35] — Michel abbé A., « A travers l’œuvre de Mgr Delassus, notes et réflexions », Les Questions ecclésiastiques, mai 1911, p. 441-442.

[36] — Havard de la Montagne Robert, Chemins de Rome et de France, Paris, NEL, 1956, p. 103.

[37] — Delassus Mgr, dans La SR de Cambrai du 1er juillet 1911.

[38]La Critique du libéralisme, t. I, nº 5, 15 décembre 1908, p. 203.

[39] — L’abbé Talmy note : « les papiers du chanoine ont complètement disparu » (dans Une Forme hybride du catholicisme social en France : l’Association catholique des patrons du Nord, 1884-1895, Lille, Facultés catholiques, 1962, p. 47). É. Poulat précise : « Lucus-Verus accuse les jésuites de l’opération (Vérités, nº 23, Paris, 1931, p. 14), mais s’en tient à une simple affirmation » (Intégrisme et catholicisme  intégral, p. 260. – Lucus-Verus est le pseudonyme employé par l’abbé Boulin et Henri Merlier pour la publication de brochures intitulées Vérités, dans les années 1927-1939).

[40]PbHP p. 422.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 30

p. 65-81

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