Catéchisme de la médiation universelle de Notre-Dame
par Filius Ancillæ
Les précédents articles de cette série se trouvent dans nos numéros 20, 22, 24, 26, 27 et 29.
Article 3 : le témoignage
du nouveau Testament (suite)
« Marie, la Mère du Seigneur, était debout devant la croix de son Fils ; nul autre ne me l’a dit que saint Jean l’Évangéliste. D’autres ont rapporté comme le monde avait été ébranlé à la passion du Seigneur, comme le ciel avait été voilé de ténèbres, comme le soleil s’était enfui, comme le larron avait été reçu au paradis après sa pieuse confession. Mais c’est saint Jean qui m’a appris ce que les autres ne m’ont pas appris, comment Jésus sur sa croix a appelé sa Mère… » Saint Ambroise [1].
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— 40e question : Après le récit de Cana, quel texte johannique peut encore être invoqué au sujet de la médiation maternelle de Marie ?
Réponse : Le passage le plus célèbre est bien sûr celui qui relate les paroles que Jésus adressa à sa mère du haut de la croix : « Femme, voilà votre fils [2]. » Cependant, avant d’étudier les divers commentaires qu’il a suscités, il faut examiner un autre texte qui n’est pas sans rapport avec lui, à savoir le logion Jn 16, 21 : « La femme lorsqu’elle enfante, est dans la souffrance parce que son heure est venue ; mais, lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de ses douleurs, dans la joie qu’elle a de ce qu’un homme est né dans le monde. » Il y a dans ce verset « une émouvante évocation de l’heure de la femme, dont la portée exacte est discutée. (…) Tandis que plusieurs auteurs voient là une simple comparaison ou parabole, d’autres au contraire y découvrent une référence allégorique à l’enfantement douloureux du monde nouveau [3]. » En tout cas, personne ne pourra nier que le rapprochement entre Jn 16, 21 et 19, 25-27 mérite attention [4] , car dans ces deux textes, il est question de femme, de souffrance, de maternité, et d’heure.
L’étude approfondie du premier texte permet d’avancer ceci : « Le logion de Jn 16, 21 est d’abord une parabole, mais qui, en plus de son sens général obvie, se réfère mystérieusement à la première femme de la Genèse ; cette courte parabole renferme en outre des allusions allégoriques qui la rattachent aux oracles messianiques de l’ancien Testament. Dans les deux cas, et en tant que parabole, et en tant que parabole allégorisante, le passage en question peut nous aider à comprendre la signification de la scène des adieux du Christ à sa Mère.
« En Gn 4, 1, qui rapporte le premier enfantement d’Ève, nous avons un texte tout à fait parallèle [à Jn 16, 21], caractérisé par le même phénomène insolite que n’ont pas manqué de relever plusieurs commentateurs, à savoir l’emploi de “l’homme” (îsh ) au lieu de “fils” ou encore d’“enfant” (yéléd ) pour désigner un nouveau-né : “j’ai donné le jour à un homme avec l’aide de Yahvé”. (…) Philon [5] se demande pourquoi l’auteur de la Genèse en 4, 1 se sert de [cette expression], alors que, un peu plus loin, il dit simplement pour le second enfantement d’Ève : “Elle enfanta un fils et lui donna le nom de Seth” [6]. » Le philosophe alexandrin répond de façon pertinente que la formule exceptionnelle de Gn 4, 1 vient de ce que Caïn est le premier né des hommes (...) car Adam et Ève ont été formés directement par Dieu [7]. »
Deux indices supplémentaires confirment ce lien entre la femme évoquée en Jn 16, 21 et la première Ève : il y a d’abord l’emploi du mot lupé au sens inhabituel de douleurs d’enfantement, tant en Gn 3, 16 qu’en Jn 16, 21, alors que ce terme exprime très rarement la souffrance physique, et presque toujours la souffrance morale. De plus, ces deux passages bibliques sont les seuls où l’allégresse succède à la souffrance, parmi tant d’autres qui évoquent les douleurs de l’enfantement.
Aussi, si la relation entre Jn 16, 21 et Jn 19, 26-27 ne nous semble pas évidente de prime abord, retenons du moins que, dans l’esprit du Sauveur, le terme de femme associé à l’idée de maternité renvoie à Ève, la première mère des vivants. Renseignement scripturaire précieux, qui corrobore la tradition patristique de la nouvelle Ève [8] et nous permet déjà de discerner celle-ci au pied de la croix, associée au nouvel Adam (1 Co 15, 45) dans son œuvre réparatrice.
En tant que parabole allégorisante, le passage Jn 16, 20-22 renvoie à Is 66, 7-10, où l’auteur sacré célèbre la naissance surnaturelle et heureuse du nouveau peuple élu, à la suite de celle du Messie : « Avant que les douleurs lui vinssent, elle a mis au monde un mâle... à peine Sion a-t-elle été en travail, qu’elle a enfanté ses fils... réjouissez-vous avec Jérusalem ! » Un peu plus loin, le prophète annonce : « Vous le verrez, et votre cœur se réjouira » (verset 14), paroles reprises textuellement par Notre-Seigneur en Jn 16, 22. Tout cela, selon le père Feuillet, « peut difficilement être l’effet du hasard et sans signification doctrinale [9]. »
En raison de ces citations du Sauveur, de l’usage eschatologique fait par les prophètes de l’image de l’enfantement, et des interprétations postérieures de la tradition catholique [10] , on peut affirmer que ce « logion présente allusivement la passion de Jésus comme un enfantement douloureux et sa résurrection comme une naissance. Enfantement et naissance se rapportent alors individuellement au Messie, et à la communauté eschatologique dont le Messie est le principe ; quant à la femme, elle se trouve de cette façon coïncider avec Sion, mère métaphorique du nouveau peuple de Dieu selon la conception de l’ancienne prophétie [11]. » Prophétie confirmée par le psaume 87, 5 : « On dira de Sion : tout homme y est né. »
Concluons avec le même auteur : « Comprises en dépendance de cette double référence scripturaire, ces paroles du Christ mourant à sa mère (Jn 19, 25-27) paraissent vouloir faire d’elle tout ensemble une nouvelle Ève, c’est-à-dire une nouvelle “mère des vivants”, et la personnification de Sion contemplée dans sa fonction maternelle lors de la venue de l’ère de grâce. [12] » Cette interprétation mariale obtenue déjà à partir de Jn 16, 21 méritait d’être signalée.
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— 41e question : Comment les commentateurs ont-ils interprété le verset Jn 19, 25 : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère… » ?
Quelques anciens ont cru que Marie fut troublée dans sa foi [13] devant le scandale de la croix, et d’autres ont, par la suite, pensé qu’elle s’était évanouie sous le coup de la douleur. Mais l’interprétation la plus générale [14] et la plus sûre tient que Notre-Dame n’a défailli ni dans son âme, ni dans son corps. Comme le remarque justement saint Ambroise : « L’Évangile me la montre debout, il ne me la montre pas se lamentant et pleurant [15]. »
On peut donc adopter sans réserve ce sentiment général, exposé par un autre docteur de l’Église, et qui excelle autant en exégèse qu’en mariologie : « Elle se tenait debout au pied de la croix, soutenue par la vertu de sa foi : Stabat juxta crucem Jesu Mater ejus. O constance admirable ou, plutôt, ô divin miracle ! Elle se tenait debout par le corps, mais plus encore par l’âme, sa foi et son courage, restant absolument intacts [16]. »
Notre-Dame se tenait tout près de la croix (en grec : para, le long de la croix). Cette proximité physique manifestait extérieurement son union intime avec son divin Fils dans l’accomplissement de son sacrifice : « La bienheureuse Vierge Marie était debout près de la croix, ferme dans sa conformité à la volonté de Dieu. Elle le savait, c’était le décret du Père que son Fils unique endurât toutes les horreurs de la passion. (...) De là, son inébranlable conformité au divin vouloir. Elle ne murmurait pas de voir souffrir Jésus, (...) on ne la voyait pas même donner ces marques extraordinaires de douleur, si communes aux autres femmes. Non, elle se tenait debout, pleurant sans doute et noyée dans la douleur, mais calme [17]… »
Paisible, parce que parfaitement unie à Jésus : « Il n’y a en cet instant qu’une seule volonté dans le Christ et Marie, et c’est un même holocauste que les deux offrent de concert, elle dans le sang de son cœur, lui dans le sang de sa chair [18]. » Saint Pie X affirme même qu’elle se réjouissait fortement, de participer à ce sacrifice : « saisie sans doute par l’horreur du spectacle, heureuse (plane gaudens ) pourtant de ce que son Fils s’immolait pour le salut du genre humain [19]… » Et le saint pape de poursuivre en citant le docteur séraphique : « Et d’ailleurs, participant tellement à ses douleurs que de prendre sur elle les tourments qu’il endurait lui eût paru, si la chose eût été possible, infiniment préférable [20]. »
L’Écriture et la Tradition, constituant les deux sources de la Révélation, se renseignent mutuellement. Aussi ces gloses méritent notre attention, car elles proviennent de saints hommes de Dieu qui avaient à cœur de transmettre ce qu’ils avaient reçu ; et qui, par leur sainteté personnelle, ont bénéficié de lumières spéciales du Saint-Esprit pour mieux formuler le contenu des mystères de notre foi. Aussi, ce qu’ils nous affirment sur la compassion de Marie est plus important qu’il n’y paraît à première vue : de la nature de cette compassion dépend tout le mérite que Notre-Dame pouvait acquérir dans sa participation au sacrifice rédempteur, d’où découlent toutes les grâces. Or, pour qu’un acte humain soit méritoire aux yeux de Dieu, il faut d’abord, au plan naturel, qu’il soit conscient et volontaire ; ensuite, au plan surnaturel, qu’il soit informé par la foi et la charité. Certes, il est question ici plus de théologie que d’exégèse, mais cette dernière reste malgré tout la base de départ. C’est le texte sacré qui nous apprend que Marie assistait au plus près au sacrifice rédempteur.
Cela ne pouvait échapper à nos anciens. Déjà saint Ambroise prêtait à Notre‑Dame l’intention de joindre son propre sacrifice à celui de son Fils, si cela pouvait servir au rachat des âmes. Si le terme technique de corédemptrice est relativement récent [21], le concept n’en est pas moins présent dans la pensée des anciens : « Elle seule vous a prêté son ministère dans votre œuvre de salut. (...) Elle seule fut votre compagne dans votre salutaire passion, la messagère de cette immense grâce et de l’immortalité, la médiatrice de votre divine glorification [22]. » C’est dans cette considération qu’un Père et docteur de l’Église n’a pas hésité à la qualifier de « Vierge sacerdotale [23] », et que nombre de commentateurs traiteront de l’oblation que la mère du Christ a faite au calvaire.
Saint Pie X lui-même l’atteste : « Fournissant la matière de sa chair au Fils unique de Dieu, elle a ainsi préparé une victime pour le salut des hommes ; sa mission fut encore de la garder, cette victime, de la nourrir et de la présenter au temps fixé, à l’autel [24]. » Nous avons déjà vu quel rôle la très sainte Vierge a joué lors de la présentation du Sauveur au Temple, dans son « sacrifice du matin » [25]. Voici maintenant arrivé le temps du sacrifice du soir, où elle doit renouveler son offrande avec une charité héroïque. « Le Tout-Puissant accomplit vraiment de grandes choses en Marie, pour que, debout sous la croix de son Fils, elle demeurât intrépide dans sa foi et offrît le Christ, l’hostie véritable et vivante, pour l’expiation des péchés du monde [26]. »
Offrande personnelle et très méritoire pour nous : « En souffrant avec son Fils souffrant, sans défaillance au milieu des tourments, elle a mérité excellemment que par elle, c’est-à-dire par ses prières et ses mérites, la vertu et le mérite de la passion du Christ fussent communiqués aux hommes [27]. » Refuser ce mérite corédempteur à la Mère de l’Église, cela reviendrait à anéantir cette célèbre parole de saint Paul : « Je complète dans ma chair ce qui manque à la passion du Christ, pour son corps qui est l’Église [28]. »
Ainsi, la maternité spirituelle de Marie, au calvaire, est déjà pleinement fondée sans même avoir à évoquer le Mulier, ecce Filius tuus : « Debout, près de la croix, unie à son Fils dans son immense douleur, elle ne mit pas seulement au monde un seul enfant, mais une multitude d’enfants, c’est-à-dire tous ceux qui furent alors virtuellement rachetés par Notre-Seigneur, et qui le seraient de fait dans la suite des temps par l’application des fruits de la passion [29]. » Oui, vraiment, « C’est par amour qu’elle nous a enfantés sur le calvaire avec des douleurs inconcevables [30]. »
Certains pourraient être tentés de protester qu’on s’écarte du « donné révélé », en bâtissant tout un échafaudage théologique à partir d’un court verset scripturaire qui, en fin de compte, ne mentionne littéralement qu’une présence physique de Marie au pied de la croix. Au risque de nous répéter, rappelons que nous devons toujours nous référer aux deux sources de la Révélation… et qu’en dernier ressort, c’est le magistère des papes qui en est le plus sûr garant. Or, celui-ci interprète toujours dans le même sens d’oblation l’attitude de Notre-Dame au pied de la croix. Qu’il nous suffise de citer brièvement, parmi d’autres textes :
— Pie VII : « Debout près de la croix de Jésus, avec une force incomparable et une constance invincible, elle offrait ses souffrances au Père éternel pour leur salut [31]. »
— Pie IX : « A la très douloureuse mort du Christ, elle s’est unie si étroitement au sacrifice de son divin Fils, qu’elle a été appelée Vierge prêtre par les Pères de l’Église [32]. »
— Léon XIII : « Marie se tenait debout au pied de la croix. Vibrant d’une immense charité pour nous qui allions devenir ses enfants, elle a offert d’elle-même, volontairement, son Fils à la justice divine [33]. »
— Pour saint Pie X, nous avons déjà vu que la mission de Notre-Dame fut, non seulement de préparer la victime pour le salut des hommes, mais aussi de la présenter au temps fixé à l’autel de la croix [34] .
— Benoît XV : « Pour apaiser la justice divine, autant qu’il était en son pouvoir, elle immola son Fils, de sorte qu’on peut affirmer, avec raison, qu’elle-même avec le Christ racheta le genre humain [35]. »
— Pie XI : « Elle qui l’offrit comme victime au pied de la croix, et qui, par cette mystérieuse union avec le Christ et par une grâce sans égale, fut aussi réparatrice et porte à juste titre ce nom [36]. »
— Pie XII : « Toujours très étroitement unie à son Fils, elle le présenta sur le Golgotha au Père éternel, en y joignant l’holocauste de ses droits et de son amour de mère, pour tous les fils d’Adam [37]. »
Cet enseignement constant du magistère suprême de l’Église ne pouvait être passé sous silence dans l’exégèse de Jn 19, 25. On comprend toute son importance au regard de la médiation universelle de Notre-Dame, en concluant avec ce même magistère : « La conséquence de cette communauté de sentiments [surtout dans l’offrande du sacrifice rédempteur] et de souffrances entre Marie et Jésus, c’est que Marie mérita très légitimement de devenir la réparatrice de l’humanité déchue, et, partant, la dispensatrice de tous les trésors que Jésus nous a acquis par sa mort et par son sang. Certes, l’on ne peut dire que la dispensation de ces trésors ne soit un droit propre et particulier de Jésus-Christ, car ils sont le fruit exclusif de sa mort, et lui-même est, de par sa nature, le médiateur de Dieu et des hommes. Toutefois, en raison de cette société de douleurs et d’angoisses, déjà mentionnée, entre la Mère et le Fils, il a été donné à cette auguste Vierge d’être auprès de son Fils unique la très puissante médiatrice et avocate du monde entier [38]. »
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— 42e question : Que peut-on dire au sujet du célèbre passage : « Jésus ayant vu sa mère, et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : “Femme, voilà votre fils”. Ensuite il dit au disciple : “Voilà votre mère” » (Jn 19, 26-27) ?
Réponse : Cornelius a Lapide [39] a exposé les quatre leçons exégétiques que l’on peut trouver chez les anciens commentateurs. La plus ancienne est celle du sens strictement littéral, qui fait des paroles de Jésus mourant un testament dicté par l’amour filial. La seconde leçon, plus dogmatique, fait observer que Marie n’avait donc pas d’autre enfant, et apporte ainsi un argument supplémentaire en faveur de sa virginité post partum. Il était en effet plus convenable qu’une vierge soit confiée à un homme vierge. En troisième lieu, on fait remarquer que saint Joseph était donc déjà mort ; ce qui est plutôt une simple constatation qu’une leçon. Enfin, par ces paroles, le Christ a donné la très sainte Vierge pour mère, non seulement à saint Jean, mais aussi aux autres apôtres, et même à tous les fidèles.
De ces quatre interprétations, retenons la première, parce que la plus traditionnelle [40], et la dernière, qui est la plus répandue, et nous intéresse tout particulièrement pour argumenter en faveur de la médiation universelle de Marie. Ces deux interprétations ne doivent pas s’opposer mais se compléter, en tenant compte du genre littéraire propre à saint Jean, où le sens littéral sert très souvent de point de départ pour un sens spirituel bien précis [41].
Il est incontestable que le sens littéral immédiat des paroles de Notre-Seigneur en cette occasion est inspiré par la piété filiale, et instaure une nouvelle vie commune entre la très sainte Vierge et le disciple préféré. Cela nous est confirmé par la suite même du texte : Et à partir de ce moment, le disciple la prit chez lui (verset 27 b), et par l’interprétation commune des Pères et docteurs de l’Église. Ainsi, saint Thomas, qui, dans sa Chaîne d’or [42], nous rapporte les commentaires de quelques-uns d’entre eux, qu’il a sélectionnés pour expliquer ce passage :
« Pendant que les soldats s’occupaient de leurs misérables intérêts, Jésus étendait sa sollicitude sur sa sainte Mère » (Théophylacte). « (…) Si la grâce qu’il accorde au bon larron est une preuve de sa miséricorde, cet hommage public d’affection extraordinaire que le fils rend à sa mère témoigne une pitié filiale bien plus grande et plus admirable » (saint Ambroise). « (…) D’autres femmes se tenaient près de la croix, et le Sauveur paraît ne faire attention qu’à sa mère, nous apprenant ainsi que nos mères ont droit à des égards plus particuliers » (saint Jean Chrysostome). « (…) Il nous apprend par son exemple, comme un bon maître, les tendres soins que la piété filiale doit inspirer aux enfants pour leurs parents » (saint Augustin) [43].
Ces courtes citations, elles-mêmes extraites des quatre pages de commentaires choisis par le Docteur commun, indiquent bien quelle est l’interprétation traditionnelle de la scène rapportée en Jn 19, 25-27. C’est ce qui explique que, jusqu’à nos jours, ce soit la principale – sinon la seule – interprétation donnée par la majorité des exégètes de profession. Cependant, « d’autres exégètes entendent littéralement les paroles scripturaires de la maternité spirituelle de Marie, s’étendant à Jean et au même titre à tout le corps mystique ou à tous les fidèles [44] ».
Cette seconde interprétation ne s’est imposée que plus tardivement, à partir du Moyen Age, et s’est vue confirmée par le magistère des papes. Quelle valeur scripturaire lui accorder ? La question est disputée : plusieurs commentateurs, et non des moindres [45], n’y voient qu’un sens accommodatice, et donc sans valeur démonstrative en théologie [46]. D’autres au contraire défendent son sens réel, soit en tant que sens littéral surajouté [47] (plénier ou conséquent), soit en tant que sens spirituel [48] (typique ou mystique). En fait, la majorité des commentateurs exposent l’interprétation de Jn 19, 25-27 en faveur de la maternité spirituelle de Marie, sans prendre la peine – ou le risque – de préciser quelle est sa valeur exégétique.
Ceci posé, on peut affirmer comme sentence très probable que le Saint-Esprit a vraiment voulu, par les paroles divines rapportées en Jn 19, 25-27, nous révéler non seulement l’amour singulier du Christ pour sa mère et son disciple, mais aussi la maternité spirituelle de Notre-Dame envers les hommes représentés par saint Jean. Nous refusons donc d’y voir une simple et pieuse « accommodation » du texte sacré, mais bel et bien un sens réel de l’Écriture, sans pour autant trancher définitivement s’il s’agit d’un sens littéral ou spirituel. Il nous suffit de savoir que c’est un sens qui a été prévu et voulu par l’Esprit-Saint quand il a inspiré l’évangéliste, même si ce dernier n’aurait pas perçu lui-même toute la portée des paroles du Seigneur. Quant aux arguments qui nous permettent d’énoncer cette proposition, nous les puisons dans l’Écriture elle-même, la Tradition, et le magistère des papes.
L’Écriture
Nous trouvons ainsi plusieurs indices importants dans le récit lui-même, que ce soit dans le texte ou le contexte. Un premier argument fait observer qu’il y a dans les paroles de Notre-Seigneur une double donation, et surtout, que c’est d’abord à Marie qu’il s’adresse, en lui confiant saint Jean : « Un témoignage de sollicitude filiale aurait normalement requis que d’abord, ou même uniquement, le Christ confiât sa mère au disciple, pour que ce dernier puisse la prendre en charge, l’entourer d’affection, et la protéger. En s’adressant premièrement à Marie pour lui dire : “voici votre fils”, le Christ atteste sa volonté, qu’à l’inverse de ce que l’on aurait attendu, Marie prenne en charge le disciple. Une telle prise en charge ne pouvait évidemment se faire au niveau des relations privées : c’était une mission officiellement dévolue à la Vierge, mission ayant un étroit rapport avec l’œuvre rédemptrice que le Seigneur était en train de consommer [49]. »
Une deuxième raison, toujours tirée du texte même, peut être avancée dans le choix du mot femme. Nous avons déjà vu [50] comment à Cana, l’emploi de ce terme dissonant dans la bouche d’un fils envers sa mère démontrait que Notre-Seigneur voulait quitter le plan des relations purement familiales pour s’élever à celui de son œuvre publique. A fortiori en ce moment capital où le Christ consomme la rédemption des hommes. L’emphase solennelle avec laquelle il s’adresse à Notre-Dame souligne bien que les paroles qui vont suivre ont une portée plus sociale que familiale : « En langage hébraïque, il traduit le respect dû à la mission de la femme d’accompagner l’homme dans son pèlerinage sur terre, à la dignité de la mère et de son devoir sacré de veiller sur l’âme et le corps de ses enfants [51]. »
De plus, le mot femme, sous la plume de saint Jean, fait vraisemblablement allusion à la femme prophétisée dans le protévangile. Le lien est en effet évident entre Ap 12 et Gn 3. Dans ces deux textes, il est question de lutte à mort entre d’une part « la femme » et sa postérité, de l’autre le démon sous la forme du serpent ou du dragon. Lutte qui s’achève par une victoire définitive sur ce dernier. Cette allusion johannique à la nouvelle Ève s’est vue confirmée dans notre étude sur la réponse de Jésus à Cana (Jn 2, 4) et sur son discours allégorique de la femme qui doit enfanter (Jn 16, 21).
Ceci nous permet raisonnablement de voir dans la scène du calvaire l’accomplissement de la prophétie messianique formulée en Gn 3, 15, selon le texte grec des Septante (la seule version employée par saint Jean) : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, et entre ta descendance et sa descendance ; celui-là (autos, pronom masculin = le Messie) te visera à la tête, alors que tu le viseras au talon [52]. » Prophétie qui s’accomplit dans la passion de Jésus, à laquelle sa mère est associée. Aussi saint Jean ajoute aussitôt après cette scène, au verset 28 : « Après cela, sachant que tout était achevé en vue de porter l’Écriture à son plein accomplissement, Jésus dit : “J’ai soif” [53]. »
« Le vainqueur du serpent est le descendant de la femme : le Messie. Or, il est bien évident que pour Jean, la croix, qui est “l’heure de Jésus”, représente le grand duel entre le Messie, Fils de Dieu, et Satan, le prince de ce monde, l’adversaire de Dieu, puisque, comme le Christ le dit lui-même : c’est pour d étruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu [54]. La dernière action du Fils de Dieu ne peut être que d’écraser la tête du serpent. A l’occasion de l’entrée à Jérusalem, Jésus avait dit : “C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté bas” [55]. (…) C’est dans ce grand ensemble de la Révélation qu’il faut considérer les paroles divines du Christ à sa mère et à Jean pour tâcher d’en comprendre tout le sens divin. “Femme, voilà votre fils”. La dernière parole de Jésus à sa mère, cette parole qu’on peut considérer comme son testament d’amour à l’égard de celle qu’il a tant aimée, nous révèle toute la place de Marie dans l’économie divine. Elle est la nouvelle Ève, l’ennemie par excellence du serpent (…) et comme ce nouvel Adam, à la croix rachète l’humanité, engendre l’Église, Marie devient par le fait même la Mère de cette Église, de tous les membres du Christ [56]. » Il n’est pas impossible d’ailleurs que dans le dialecte araméen, le Messie ait pu dire aussi à Notre-Dame : « Femme, voici votre descendance [57] ».
Pour en terminer avec le texte même, deux remarques grammaticales ne sont pas non plus à négliger :
— La solennité de l’Ecce, qui renvoie à deux autres indications johanniques relatives à la rédemption : Ecce Agnus Dei (Jn 1, 29) et Ecce homo (Jn 19, 5).
— Et enfin, l’article défini que l’on trouve dans l’original grec devant le mot mère, au verset 26 ; verset que l’on devrait traduire littéralement : « Jésus donc, voyant la mère (tèn métèra), et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, dit à la mère (tè mètri)... » – Remarquons en passant que le disciple ne se tient pas près de la croix, mais près de « la mère ». Comme saint Jean écrit à la fin du premier siècle, nous pouvons supposer que les apôtres et les premiers chrétiens avaient l’habitude de nommer ainsi la Vierge Marie. Mais le quatrième Évangile est éminemment théologique, son vocabulaire a une portée qui dépasse souvent le simple sens grammatical. Si saint Jean, après avoir vécu tant d’années dans l’intimité de la très sainte Vierge préfère l’appeler « la mère », sans article possessif, n’y a-t-il pas là un indice supplémentaire en faveur de la maternité universelle de Marie ?
L’étude du contexte révèle aussi la portée messianique des paroles du Sauveur à Notre-Dame. Résumons autant que possible les principaux arguments en lice :
• L’encadrement de l’épisode :
« Le récit johannique relatif aux événements du calvaire (19, 17-37) peut être commodément distribué en cinq épisodes distincts : la fixation du titulus sur la croix (17-22), le partage des vêtements (23-24), les adieux du Christ à sa Mère (25-27), la soif du Christ (28-30), la transfixion (31-37). Laissons pour le moment de côté l’épisode des adieux pour ne considérer que les quatre autres. Chacune de ces quatre scènes comporte, outre un sens superficiel banal, un sens théologique et messianique beaucoup plus profond, que l’auteur nous laisse le soin de deviner. La première scène suggère la royauté du Christ [58] ; la seconde son sacerdoce et l’unité de l’Église [59] ; l’avant-dernière le don de l’Esprit [60]. Quant à la dernière scène, elle nous dit que le Christ est l’agneau pascal [61] des chrétiens. Est-il possible que, située en un tel contexte doctrinal et messianique, la scène des adieux du Christ à sa Mère puisse n’avoir qu’une portée humaine et familiale [62] ? »
• La solennité de « l’heure » :
« Ne se trouve-t-on pas au sommet de la vie publique du Christ, dans cette heure solennelle vers laquelle tout son ministère ici-bas est orienté ? C’est vraiment l’heure suprême où le Sauveur s’acquitte de l’essentiel de sa mission rédemptrice, et on comprendrait mal qu’il aurait choisi cet instant pour une parenthèse de vie privée et de préoccupations familiales. Son geste ne peut donc s’interpréter que dans la ligne de l’accomplissement de sa fonction publique. D’ailleurs, le texte même de l’Évangile prend soin de nous confirmer ce qui apparaissait suffisamment par l’ensemble du contexte. Aussitôt après avoir raconté l’épisode, saint Jean écrit : Après cela, Jésus, sachant que déjà tout est consommé… L’évangéliste mentionne donc explicitement que, dans l’esprit de Jésus, la déclaration faite à Marie et au disciple bien-aimé achevait de consommer ce qu’il devait accomplir, la mission confiée par le Père [63]. »
• La perspective de la nouvelle Alliance :
« Au fond, la formule de réciprocité : “Voici ton fils, voici ta mère”, qui rappelle les formules d’adoption, est une formule d’adoption messianique [64]. » Elle est à rapprocher des formules d’alliance de l’ancien Testament [65]. Dans les synoptiques, il n’est pas rare que Notre-Seigneur appelle Dieu, le Père des hommes [66] ; et dans le quatrième Évangile, il n’évoquera cette paternité adoptive qu’une fois venue pour lui l’heure de passer de ce monde auprès du Père (Jn 13, 1). En effet, c’est au matin de la résurrection qu’il dira à Marie-Madeleine : « Va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20, 17). Il y a là, sans doute, une intention doctrinale de l’évangéliste ; car Jésus avait bien dit à ses disciples, juste avant son « passage » : Je ne vous laisserai pas orphelins [67]. Dans ce contexte, n’aurait-il pas voulu dire ici : Je vous laisse ma mère, qui est aussi votre mère ?
• La séparation de la vie publique :
« Le moment n’aurait pas convenu pour régler la situation privée de Marie à l’avenir. Jésus n’aurait pas attendu l’instant où il allait rendre l’âme, s’il avait voulu pourvoir à l’avenir de sa mère. Il l’aurait fait plus tôt. C’est d’autant plus vrai que la situation de Marie avait demandé à être réglée dès le début de la vie publique. En commençant son ministère apostolique, Jésus avait définitivement abandonné la compagnie de sa mère ; nous savons par ailleurs que Marie ne suivait pas Jésus dans ses déplacements, et que c’est par exception qu’elle se trouve près de lui au calvaire. Par conséquent, une solution avait dû être trouvée pour le mode de vie et l’habitation de Marie. Le problème n’était donc plus à résoudre et, du simple point de vue de la situation privée de Marie, la solution adoptée pendant la vie publique pouvait continuer après la mort du Christ [68]. »
• La présence de la mère de Jean :
Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie [femme] de Clopas, et Marie-Madeleine (Jn 19, 25). « Le balancement de la phrase johannique et l’ordre des mots suggèrent une pause avant Marie de Clopas, laquelle doit être ainsi distinguée de la sœur de la sainte Vierge [69]. » La comparaison des autres listes de noms des saintes femmes présentes au calvaire autorise à reconnaître en Marie de Clopas la mère de Jacques le Mineur et de José [70]. De plus, si l’on compare Mc 15, 40 et Mt 27, 56, on peut vraisemblablement penser que celle que saint Marc appelle Salomé est la mère des fils de Zébédée mentionnée par saint Matthieu, et aussi la sœur de la mère de Jésus dont parle saint Jean. « On admettra aisément que saint Jean désigne ainsi sa propre mère, si l’on tient compte de son soin de voiler sous l’anonyme, non seulement sa personne, mais encore son père Zébédée et son frère Jacques [71]. »
Ces considérations sur la parenté du Christ et de saint Jean nous indiquent qu’une intervention purement domestique de Jésus « n’était réclamée ni par les besoins de Marie, ni par ceux du disciple bien-aimé. Marie en effet était accompagnée de sa “sœur” ou parente Marie, femme de Clopas, qui était certainement disposée à lui procurer toute l’aide familiale dont elle aurait eu besoin. Si le geste du Christ s’était mis sur ce plan familial en vue de procurer à sa mère protection et demeure, il aurait été inutile, ou même quelque peu offensant pour cette “sœur” de Marie, puisqu’il laisserait supposer qu’elle ne pouvait pas ou ne voulait pas remplir cet office d’entraide entre proches parents. D’autre part, Jean non plus ne manquait pas d’une mère, et sa mère était justement présente à proximité. S’il s’était agit de situation familiale à régler, la solution adoptée par Jésus aurait prétendu combler un besoin qui n’existait pas, et elle aurait été injurieuse pour la femme de Zébédée, écartée de sa fonction maternelle. Enfin, observons que le Christ, qui imposait à ses disciples d’abandonner leur famille, le réclamait aussi du disciple bien-aimé, et n’avait donc pas, sur le plan privé et familial, à lui donner une mère, puisqu’il l’avait invité à quitter la sienne [72]. »
• Le symbolisme dans le quatrième Évangile :
« On relève volontiers de nos jours, après Origène, combien souvent, dans le quatrième Évangile, les personnages sont représentatifs de toute une catégorie humaine. Le disciple bien-aimé est du nombre. Il figure ici l’ensemble des chrétiens qui sont aimés de Dieu parce qu’ils en gardent les commandements. En sa personne ce sont donc tous ces chrétiens devenus les frères de Jésus, qui reçoivent Marie pour Mère [73]. » Ainsi, « Jean n’est pas appelé par son nom propre, mais il se désigne lui-même par le nom de disciple : Deinde dicit discipulo : Ecce mater tua ; précisément parce que Jean, en ce moment, était non une personne privée, mais un personnage public, le représentant de tous les fidèles du Sauveur, lesquels ne peuvent être ses disciples sans être en même temps les fils de sa mère [74]. »
