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Le baptême

 

Étude sur les sacrements (II)

 

 

 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

 

 

La première partie de cette étude a été publiée dans Le Sel de la terre 29, et une notice biographique sur l’auteur a paru dans notre numéro 26.

Après avoir traité des sacrements en général (raison des sacrements, éléments matériels, institution par Notre-Seigneur, efficacité, grâce et ca­ractère, ordre et distinction, nécessité de les connaître), l’auteur commence par examiner le baptême, porte de tous les autres sacrements.

Le Sel de la terre.

 

 

Comment Notre-Seigneur

a reconquis le monde par sa croix

 

DIEU se plaît, dans la sainte Écriture, à être représenté comme un guerrier. Dominus quasi vir pugnator, omnipotens nomen ejus [1] (Ex 15, 3).

Pareillement, Notre-Seigneur, dans son incarnation, nous est montré comme un roi puissant qui est ceint du glaive, et qui tient en main son arc, pour frapper ses ennemis de près et de loin (Ps 44).

Notre-Seigneur lui-même nous donne, dans l’Évangile, la raison de ces symboles : « Lorsque le fort armé garde sa demeure, dit-il, tout ce qu’il possède est en sûreté. Mais si un plus fort que lui survient et triomphe de lui, il lui en­lève toutes les armes dans lesquelles il mettait sa confiance, et distribuera ses dépouilles » (Lc 11, 21-22). Par ce langage figuré, Notre-Seigneur nous fait en­tendre qu’avant son Incarnation le diable possédait le monde fort paisiblement, mais que lui-même était venu lui arracher les dépouilles du genre humain.

 

*

 

Au commencement, Dieu avait établi l’homme dans une dignité qui l’éga­lait presque aux anges : il l’avait couronné de gloire et d’honneur, et constitué dominateur de tout ce monde, ouvrage des mains divines (Ps 8). L’homme, ainsi orné de grâce, n’avait au-dessus de lui que Dieu : les anges n’étaient que les compagnons de sa félicité, le diable n’avait aucun pouvoir sur lui.

Lorsqu’il eut péché, tout fut bien changé. Il n’échappa point à la domina­tion de Dieu qui le retenait dans les liens de sa justice. Mais il tomba, en puni­tion de son orgueil, sous la domination du diable qui l’avait séduit.

On peut dire que le diable, en abattant ainsi le premier homme, fit un beau coup de filet. Non seulement, suivant l’énergique expression de saint Au­gustin, l’homme pécheur, avec toute sa malheureuse postérité, « devint la pâture du diable, datus est diabolo in cibum peccator [2] » ; mais le domaine du vaincu tomba sous la possession du vainqueur : le diable prit un empire prodigieux, par la permission de Dieu, sur toutes les créatures de ce bas monde.

Cet empire est attesté par saint Paul qui nomme les démons gouverneurs de ce monde ténébreux (Ep 6, 12). Il est attesté par les prières de l’Église qui soumet les créatures insensibles elles-mêmes aux plus puissants exorcismes.

Le fameux Tertullien s’explique ainsi sur le pouvoir des démons :

 

Leur but est le renversement complet du genre humain. Au commencement, leur malice s’est dévoilée par la chute du premier homme. Maintenant, ils infligent à son corps des maladies et toute espèce d’accidents fâcheux ; ils font subir à son âme des transports imprévus et extraordinaires. La subtilité de leur nature leur donne un accès facile auprès de la double substance de l’homme. On ne saurait dire jusqu’où s’étend la malice de ces esprits : échappant aux sens et à la vue, ils manifestent leur présence, non par leur action, mais par les effets qu’ils produisent. Si un souffle délétère s’attache aux arbres fruitiers et aux poissons, dessèche les fleurs, flétrit les germes, empêche la matu­rité ; si l’air se trouve altéré sans raison apparente, et répand des vapeurs pestilentielles, on les reconnaît là. Par cette même influence secrète et corruptrice, ils agitent l’âme de l’homme, qu’ils ont pervertie, par des fureurs, par de honteuses folies, par des passions cruelles, par des erreurs sans nombre ; ils savent si bien le prendre et le circonvenir, qu’ils se font offrir par lui des sacrifices humains dont ils se repaissent avec volupté. Mais leur pâture la plus recherchée, c’est de détourner l’homme par de faux prodiges de la pensée du vrai Dieu [3].

 

Ce tableau tracé par Tertullien, en plein paganisme, n’a rien d’exagéré : il nous montre quel ascendant le diable avait pris sur le monde avant la venue de Notre-Seigneur ; il le traitait comme sa conquête. Ce n’est pas que la Providence de Dieu eût cessé, depuis le péché, de s’étendre sur le monde. Nullement. Dieu continuait de pourvoir par son action bienfaisante à toutes les créatures. Dès le commencement, il avait ménagé au monde des moyens de salut par la pro­messe d’un Rédempteur ; dans tous les temps et dans tous les lieux, il s’était ré­servé des élus. Mais il permettait au diable de faire sentir à l’homme la pesan­teur insupportable de son joug. Cette permission était au fond pleine de miséri­corde. Dieu voulait que l’homme, accablé de tant de maux, se jetât aux pieds de Notre‑Seigneur, en lui criant : Jésus, Fils de David, ayez pitié de moi !

Quand Notre-Seigneur parut en ce monde, il venait donc à la lettre le re­conquérir. Épris d’un immense amour pour l’œuvre de Dieu tombée aux mains de l’ennemi, il venait la reprendre entre ses mains divines, la purifier, la restau­rer, lui rendre sa grâce première, lui ajouter même par sa présence un surcroît de splendeur.

Comment le Verbe incarné vint-il à bout de ce grand ouvrage ? Ici se dé­roule un plan si grand et si beau, que l’âme ne peut se rassasier de le contempler.

 

*

 

Notre-Seigneur, étant le Verbe éternel, celui qui soutient toutes choses par sa vertu toute-puissante, aurait pu arracher au diable sa conquête par voie d’au­torité, mais, disent les saints Pères, il préféra la reprendre par voie de justice. Le diable avait vaincu l’homme ; il fallait qu’un homme vainquît le diable. Mais pour qu’un homme pût vaincre le diable, un Dieu se fit homme. Le Fils de Dieu, fait homme, l’Homme-Dieu, entra donc en champ-clos pour terrasser son orgueilleux adversaire. Il lui présenta extérieurement la nature humaine qu’il avait prise ; il lui cacha la nature divine qu’il possédait.

Le diable, à la vue de cet adversaire, se mit à tourner autour, en se de­mandant à lui-même : quel est-il ? Il le tenta, le mit à l’épreuve, il ne put démê­ler clairement qu’il avait à faire à un Dieu. Aussi, ne pouvant rien sur l’âme de Notre-Seigneur, il se jeta sur son corps innocent, et le dévora pour ainsi dire en le faisant attacher à la croix.

Mais en ce moment même, il se sentit pris comme le poisson qui, se jetant sur l’amorce, est piqué par l’hameçon. Il avait usurpé sur un corps innocent une autorité injuste ; il avait mis à mort un Dieu. A ce coup son empire se trouva détruit, au moins en principe ; et la proie du genre humain lui échappa.

Comprenons bien ce mystère. La mort est la peine du péché. Que le diable l’infligeât à un pécheur, il n’y avait rien à dire ! Mais qu’il l’infligeât à un innocent, et surtout à un Dieu, c’était une immense injustice ! Et, dès lors, il mé­ritait que son empire fût détruit. La mort imméritée de l’Homme-Dieu, offerte au Père céleste, devint la rançon du genre humain. Notre-Seigneur, mourant, la ra­cheta. Auparavant il possédait le monde, comme étant l’ouvrage de ses mains ; désormais il le posséda à un nouveau titre, comme étant le prix de son sang. « Fais-m’en la demande, lui dit son Père, et je te donnerai toutes les nations en héritage » (Ps 2, 8).

Cet héritage était à reconquérir. Assurément, Notre-Seigneur en aurait pu chasser le diable tout d’un coup, par la toute-puissante vertu de la croix. Mais il voulut reconquérir le monde pied à pied ; il voulut livrer au diable, en la per­sonne de son Église, jusqu’à la fin du monde, une bataille incessante ; et cette bataille, il l’engagea en même temps par la prédication apostolique sur toute l’étendue de la terre.

Il s’agissait de soustraire à la tyrannie du diable l’homme tout entier, corps et âme ; et non seulement l’homme, mais les créatures insensibles elles-mêmes.

Notre-Seigneur remit à son Église une arme pour cette revendication, c’est la sainte croix. La croix est le signe de la rédemption, le diable n’y résista pas : partout où ce signe l’atteint, il est vaincu.

Avec ce signe, l’Église commence par arracher à l’empire du diable, au moyen d’exorcismes, des éléments matériels comme l’eau et l’huile. Puis avec ces éléments, elle atteint le corps de l’homme ; et lui appliquant ainsi les mé­rites de Notre-Seigneur et la vertu de sa passion, elle atteint l’âme elle-même, elle la délivre et la sanctifie. Elle la délivre de l’oppression diabolique, en dé­truisant en elle le règne des cupidités mauvaises. Car c’est par les cupidités mauvaises, dit saint Augustin, que le diable règne sur l’homme : Per cupiditates regnat diabolus in homine [4].

L’eau est  l’instrument de cette délivrance, le baptême en est le sacrement.

Nous allons suivre ce que fait l’Église pour l’administration de ce sacrement.

Nous la verrons d’abord bénir l’eau, élément d’initiation.

Nous la verrons préparer l’homme au baptême par une action double : l’une exercée sur le corps au moyen d’exorcismes ; l’autre exercée sur l’âme par l’instruction des vérités de la foi chrétienne.

Nous assisterons aux cérémonies du baptême.

Enfin, nous en expliquerons les effets. Nous montrerons quel est l’état de l’homme baptisé, et comment, ayant toujours à lutter, il peut toujours vaincre par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

*

  

 

 

L’eau du baptême

 

L’eau symbole de purification religieuse

 

Tous les peuples, dès l’Antiquité la plus reculée, ont employé l’eau comme symbole et comme instrument de purification religieuse. De tout temps aussi, on a baptisé les enfants. Expliquez-vous cela autrement que par le péché originel ?

Les juifs baptisaient les enfants, comme nous l’apprenons de la tradition de la Synagogue. Ils regardaient ce baptême comme indispensable à quiconque voulait devenir enfant d’Abraham, et ils l’imposaient à leurs prosélytes. Il était conféré aux enfants mâles le huitième jour après leur naissance, en même temps que la circoncision ; il était conféré aux filles le neuvième jour ; on l’accompagnait de l’imposition d’un nom.

La loi de Moïse ne fait aucune mention de ce baptême, mais cela prouve seulement que c’était une coutume antérieure à Moïse. D’ailleurs, si nous consi­dérons la loi mosaïque, nous sommes frappés de la multiplicité des ablutions qui y sont commandées. Jamais le juif n’eût osé se présenter devant Dieu sans s’être purifié par une lotion quelconque. Quand Dieu va paraître sur le Sinaï, il exige que tout le peuple se purifie dans le bain (Ex 19, 10). Jacob soumet à la même cérémonie les gens de sa maison, quand il va ériger un autel à Béthel (Gn 35, 2). Ce qui montre l’antiquité de cette coutume ; elle faisait partie de la religion patriarcale.

Voyons-en maintenant l’universalité : les Romains nous offrent le même luxe d’ablutions que les juifs, et notamment le baptême des enfants ; seulement, à Rome, c’était le neuvième jour qui était réservé au baptême des enfants mâles et le huitième au baptême des filles. Ces deux jours étaient consacrés, on les nommait dies lustrici ; en même temps avait lieu l’imposition du nom. A ces mêmes jours étaient attachées chez les Gaulois certaines cérémonies pour les nouveau-nés ; mais on ne voit pas clairement qu’elles consistaient en un bap­tême ; on sait seulement que les peuples celtiques avaient coutume de se bai­gner tous les samedis, pour se préparer à fêter le jour du soleil, qui est notre dimanche.

Mêmes usages chez les autres peuples. Les anciens monuments chinois et égyptiens rendent témoignage d’une initiation par le baptême. Elle est solennel­lement prescrite dans les livres religieux des Perses. Les Indiens attribuent à l’eau du Gange la vertu d’effacer les péchés, ils vont même jusqu’à se noyer dans le fleuve pour obtenir une purification complète. On a retrouvé les mêmes coutumes dans le Nouveau Monde. Ainsi les Mexicains plongeaient dans l’eau à deux reprises les enfants nouveau-nés ; et entre autres prières, ils leur adres­saient ces paroles significatives : puisse ce bain purifier ton cœur !

De tous ces faits rapprochés, il résulte clairement que le rite du baptême est un usage absolument primitif, il était réservé à Notre-Seigneur de reprendre ce rite, d’y attacher une grâce très étendue et très puissante, d’en faire en un mot notre baptême.

 

L’eau consacrée par Notre-Seigneur

 

Dieu n’avait pas laissé ignorer aux hommes qu’il leur réservait un bap­tême vraiment purifiant, dont toutes les ablutions de l’Antiquité n’étaient qu’une pâle image. Quand le psalmiste s’écriait : « Vous m’aspergerez, Seigneur, avec l’hysope, et je serai purifié ; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige » (Ps 50, 9), il était l’écho d’une croyance et d’un besoin de l’humanité.

Ce vrai baptême fut annoncé au monde en diverses manières.

1°) Par des figures, quand le Saint-Esprit planait au commencement sur les eaux, il les préparait pour le baptême. Quand la terre eut été souillée par les crimes des hommes, Dieu envoya le déluge pour la purifier ; il fit sortir de des­sous les eaux un monde nouveau, sur lequel on vit planer la colombe apportant un rameau d’olivier. Quand les Hébreux quittèrent l’Égypte, ils durent passer à travers les flots entr’ouverts de la mer Rouge où Pharaon fut submergé. Aussi l’apôtre saint Paul nous dit-il expressément qu’ils furent tous baptisés dans la mer et sous la nuée (1 Co 10, 2) : la nuée, qui les accompagnait et les proté­geait, était, comme plus haut la colombe, l’image du Saint-Esprit.

2°) Par des miracles. Dieu, dès les temps antiques, se plaisait à opérer au moyen de l’eau des guérisons miraculeuses. On trouve dans les livres des Rois (4 R 5) l’histoire de Naaman le Syrien qui est guéri de la lèpre en se plongeant sept fois dans le Jourdain sur l’ordre d’Élisée. A Jérusalem, au témoignage de saint Jean (Jn 5, 4), la piscine probatique était le théâtre de guérisons pério­diques : au moment où un ange y descendait, ce qui se remarquait au mouve­ment de l’eau, le premier malade qui s’y plongeait était infailliblement guéri. Ces guérisons étaient une image et une prédiction des effets du baptême.

3°) Par des prophéties expresses. Nous ne citerons qu’Ézéchiel. C’est lui qui vit sortir du côté droit du temple une eau qui, se répandant par toute la terre, conférait le salut à ceux qu’elle touchait. C’est lui qui dit au peuple, au nom de Dieu : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés de toutes vos souillures » (Ez 36, 25). Ces prophéties, et d’autres, étaient si connues, l’attente du vrai baptême était si générale, qu’au dire de saint Justin [5], les démons portèrent les idolâtres à beaucoup d’aspersions et d’ablutions afin de tromper les hommes, et de leur donner le change sur l’accomplissement des prophéties qui, de tous côtés, leur promettaient le salut par le moyen de l’eau.

Que l’on consulte enfin les évangélistes ! Il paraît certain, d’après saint Jean (Jn 1, 25) et saint Luc (Lc 3, 15), que les juifs attendaient un Messie qu’ils appelaient par excellence le prophète, lequel devait se manifester au monde par la collation d’un baptême. En voyant que saint Jean baptise, ils pensent aussitôt que c’est lui le Christ ou le prophète, et ils lui disent : « Comment baptises-tu, si tu n’es pas le Christ ou le prophète ? » Saint Jean répond : « Je ne baptise, moi, qu’avec de l’eau : mais il viendra après moi quelqu’un qui est plus puissant que moi : il est dès maintenant au milieu de vous, il vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. »

Notre-Seigneur se présente à saint Jean, pour être lui-même baptisé. Et saint Jean baptise l’Agneau de Dieu. Tandis que Notre-Seigneur sortait des eaux du Jourdain, le ciel s’ouvrit, le Saint-Esprit descendit sur lui en forme de co­lombe, et la voix du Père céleste retentit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances ! » Le sacrement de baptême venait d’être institué. Notre‑Seigneur, en plongeant dans l’eau sa chair très pure, avait com­muniqué à l’eau la vertu de purifier les âmes. Toute l’Église s’était trouvée plon­gée par avance avec lui dans le sein immaculé du fleuve, elle en était ressortie plus blanche que la neige. Et c’est pourquoi le ciel s’était ouvert, et, comme à une création nouvelle, l’adorable Trinité était intervenue et avait comme applaudi.

 

L’eau baptismale bénite par l’Église

 

La bénédiction solennelle de l’eau baptismale renouvelle en quelque sorte la consécration qui fut donnée à l’eau par Notre-Seigneur. Cette bénédiction, qui n’est pas nécessaire à la validité du baptême, n’est pourtant pas superflue, saint Thomas d’Aquin la déclare très utile pour deux motifs : « 1º Parce qu’elle excite la dévotion des fidèles ; 2º parce qu’elle comprime la malice du diable, de manière qu’il ne puisse empêcher l’effet du baptême. » Cette parole demande explication.

Nous avons dit que, depuis le péché, le diable avait pris un grand empire sur ce bas monde, par la permission de Dieu. Mais s’il cherche à s’insinuer par­tout pour nous nuire, il semblait, du moins avant Notre-Seigneur, s’être attaché de préférence à l’eau pour la souiller, en haine du Saint-Esprit qui s’y était re­posé au commencement. « Qui ne sait, écrivait Tertullien, que les esprits hantent les fontaines ombragées et les ruisseaux détournés, les piscines des bains pu­blics, les fossés du cirque, les puits et les citernes des maisons. De là tant d’hommes noyés, frappés de démence, rendus hydrophobes [6]. » Saint Cyrille de Jérusalem atteste [7] que c’était la coutume des idolâtres d’allumer des flambeaux et de brûler des aromates au bord des fontaines et des rivières, de s’y baigner, croyant y trouver un remède à leurs péchés et la guérison de leurs maux ; il re­commande à ses auditeurs de se défier du dragon caché sous les eaux. On le voit, le diable affectait de se mettre en communication avec les idolâtres au moyen de l’eau : et ceux-ci, au témoignage de Tertullien, payaient souvent leur curiosité de leur vie, ou par la perte de leur raison.

C’est donc à juste titre que l’Église, en la personne du prêtre, exorcise les fonts baptismaux pour les purifier de la présence des esprits des ténèbres et de leurs malignes influences.

Une fois l’ennemi expulsé, le prêtre prend possession de l’eau au nom de l’adorable Trinité par une suite de cérémonies d’un sens très profond et dispo­sées dans un ordre admirable.

Il commence par bénir l’eau au nom de la très Sainte Trinité en traçant sur elle trois signes de croix. Puis, la bénissant au nom de Notre-Seigneur, il rap­pelle ses rapports spéciaux avec le Verbe incarné. Remarquons ces signes de croix tracés sur l’eau avec la main sans la toucher : c’est un rite tout extérieur.

Ensuite le prêtre souffle trois fois sur l’eau en forme de croix. Ce rite rap­pelle l’effusion du Saint-Esprit sur les eaux primitives. Ces légers souffles, im­primés sur la surface liquide, accentuent déjà l’onction du prêtre.

Cette action va devenir encore plus significative : le prêtre plonge dans la fontaine à trois reprises, et chaque fois plus avant, le cierge pascal, image de Notre-Seigneur ; il retrace ainsi le baptême de Notre-Seigneur, et fait pénétrer l’esprit de sanctification dans l’intérieur de la piscine baptismale.

Cela ne suffit pas encore : il faut qu’il n’y ait pas une goutte d’eau dans toute la fontaine qui ne soit imprégnée de la vertu de l’Esprit-Saint. Pour en ar­river là, le prêtre répand dans les fonts un peu de l’huile des catéchumènes puis quelques gouttes du saint-chrême, puis tout ensemble l’huile et le chrême, tou­jours en forme de croix. En les mêlant avec la main à l’eau baptismale, il sou­haite que le mélange des trois éléments, l’eau, l’huile et le chrême, se fasse au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Après ce mélange, l’eau baptismale est parfaite. Le Saint-Esprit ne se contente point de planer sur elle, il la remplit, il la pénètre de sa vertu. Elle est désormais propre à enfanter des chrétiens, à la ressemblance de la Vierge Marie qui, par la vertu du Saint-Esprit, enfanta Notre-Seigneur. Dieu, dit saint Léon, a communiqué à l’eau le privilège de Marie : dedit aquae, quod dedit matri.

C’est ainsi que l’Église soustrait à l’influence des esprits de ténèbres les éléments matériels des sacrements ; c’est ainsi qu’elle les prépare à devenir, en des œuvres de lumière, les instruments du Saint-Esprit.

 

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La préparation au baptême

 

Si l’Église met un soin si religieux à préparer l’eau qui doit servir d’instru­ment au Saint-Esprit, avec quelle maternelle sollicitude ne préparera-t-elle pas ceux qui doivent devenir par le baptême le temple même du Saint-Esprit ?

Aujourd’hui elle ne baptise guère que de petits enfants ; autrefois elle ne baptisait guère que des adultes. Or les grandes transformations ne se font pas ordinairement sans de grandes préparations, aussi bien dans l’ordre de la grâce que dans l’ordre de la nature. Les aliments demandent à être broyés par les dents, élaborés par l’estomac, pour être transformés en sang et en chair. L’en­fant ne vient au monde que neuf mois après sa conception, durant lesquels il se développe lentement dans le sein maternel où il se trouve protégé, réchauffé et nourri. Il y avait de même une période de préparation, d’élaboration, pour les infidèles qui se présentaient au saint baptême. Ils étaient reçus par l’initiation dans le sein maternel de l’Église ; et là, sous le nom de catéchumènes, ils étaient protégés, réchauffés, nourris d’aliments convenables, soumis à des exer­cices laborieux, jusqu’au jour où ils recevaient par le baptême une existence nouvelle.

 

*

 

Les apôtres avaient diposé toutes choses dans l’Église d’après un ordre merveilleux ; et cet ordre se reflétait dans l’arrangement des églises matérielles. L’infidèle, qui entrait dans l’assemblée des premiers fidèles, pouvait s’écrier à meilleur titre encore que Balaam contemplant une portion du camp d’Israël : que tes pavillons sont beaux, ô Jacob, que tes tentes sont belles, ô Israël !

Au fond de l’abside apparaissait l’évêque sur un haut siège de marbre, en­touré des prêtres rangés en hémicycle ; il présidait le clergé distribué en sept ordres bien distincts, et dominait toute l’assemblée. En avant de l’autel s’étendait le chœur séparé du reste de l’église par une clôture de marbre. A droite se te­naient les hommes, à gauche les femmes : aux premières places se rangeaient d’un côté les moines, de  l’autre les vierges et veuves consacrées à Dieu : der­rière venaient les simples fidèles admis à la communion. Les différentes classes des pénitents non admis à la communion occupaient le fond de l’église, avec les énergumènes. Enfin, tout près des portes, était un espace vide réservé pour tous ceux qui, soit païens, soit catéchumènes, voulaient assister aux lectures faites par les ministres sacrés, ou à l’instruction faite par l’évêque.

Toute cette portion de l’assistance, y compris les énergumènes et la presque totalité des pénitents, devait se retirer au moment de l’offertoire. Seuls les fidèles avaient le droit d’assister aux sacrés mystères.

Les catéchumènes étaient donc, comme leur nom l’indique, des infidèles qui se faisaient instruire de la foi. Ils n’étaient pas catéchumènes par le fait seul de leur présence habituelle aux instructions de l’Église : ce titre supposait une initiation. Un infidèle passait au rang de catéchumène, en se soumettant à des insufflations, à des signes de croix, à l’imposition des mains, en recevant et en goûtant le sel bénit. Par l’effet de toutes ces mystérieuses cérémonies, il com­mençait à faire partie de l’Église, il était reçu dans son sein, il avait droit à des prières spéciales. Toutefois il demeurait dans une classe inférieure nommée la classe des auditeurs (audientes), jusqu’à ce qu’il se fût affermi dans son désir d’être chrétien.

Après un temps plus ou moins long passé au rang d’auditeurs, les caté­chumènes étaient admis à demander le saint baptême, ce qu’ils faisaient pros­ternés à terre : on les inscrivait sur un registre ; les hommes recevaient un par­rain, les femmes une marraine. Cela d’ordinaire avait lieu au commencement du Carême. On leur donnait alors le nom de compétents (competentes), ce qui veut dire demandants : c’était le deuxième degré des catéchumènes. Les compétents s’adonnaient à la prière, aux jeûnes, aux pratiques de pénitence ; ils devaient garder la continence ; ils confessaient leurs péchés avec de grands gémisse­ments, non qu’il y eût nécessité de le faire, mais par esprit de pénitence. C’est ainsi qu’ils travaillaient à dépouiller le vieil homme. En même temps l’Église les soumettait à de fréquents exorcismes, et à des scrutins dans lesquels les fidèles donnaient leur suffrage pour ou contre leur admission au saint baptême. Les anciens auteurs nous décrivent la posture humiliée des catéchumènes durant ces épreuves : pieds nus, la tête voilée, vêtus d’une simple tunique, se tenant par la main, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, quelquefois proster­nés sur un cilice, ils excitaient vivement la compassion des fidèles. Alors aussi les cérémonies se multipliaient sur eux : on leur touchait les oreilles et les na­rines avec de la salive, on leur oignait les membres avec l’huile sainte, sans par­ler des insufflations, signes de croix, impositions de mains, etc. Tout cela se re­nouvelait à chaque scrutin solennel. Or on en comptait sept à Rome : le premier avait lieu le mercredi après le quatrième dimanche de Carême, le dernier le sa­medi Saint.

Durant ce temps aussi les catéchumènes recevaient des instructions spé­ciales et multipliées. On les leur donnait ordinairement dans l’édifice nommé le baptistère, qui, placé en dehors et à côté des églises, servait à l’administration solennelle du baptême. Nous avons l’ordre complet de ces instructions dans saint Cyrille de Jérusalem. Elles étaient admirablement graduées. Les catéchu­mènes y recevaient une connaissance claire des mystères de la Trinité et de l’incarnation : en un mot, on leur donnait une explication détaillée du symbole. Mais dans plusieurs églises la formule même du symbole ne leur était livrée que très tard, parfois même seulement le dimanche des Rameaux nommé pour cette raison la Pâque des compétents (Pascha competentium). Cette formule était comme un mot de passe, un signe mystérieux auquel les chrétiens se reconnais­saient au milieu du monde païen. On ne la livrait aux catéchumènes qu’après les avoir longuement éprouvés. En même temps que le symbole, on leur remet­tait cette autre perle inestimable du chrétien, l’oraison dominicale. Peut-être était-ce à ce moment qu’on commençait à les appeler les Élus (Electi) : c’était là leur troisième appellation.

Les catéchumènes étaient tenus d’apprendre par cœur le symbole et l’oraison dominicale : et ils les récitaient, ils les rendaient, suivant l’expression consacrée, au scrutin du samedi Saint. C’était alors aussi, mais alors seulement, qu’on soulevait pour eux le voile qui leur cachait les saints mystères. On leur apprenait brièvement en quoi consistent nos sacrements, et comment les obla­tions apportées sur l’autel étaient changées par la consécration au corps et au sang de Jésus-Christ. Cette révélation soudaine, faite quelques heures avant leur première communion, les pénétrait d’un saint tremblement. « La lumière des di­vins mystères, dit saint Ambroise, les frappant à l’improviste, faisait en eux une impression plus profonde que si une parole humaine les leur avait annoncés longtemps d’avance [8]. »

Toutefois, comme cette instruction sommaire était insuffisante, on réservait aux catéchumènes des conférences détaillées sur les sacrements durant la se­maine de Pâques. Alors les heureux néophytes, en habits blancs, recevaient d’amples lumières sur les mystères ineffables auxquels ils venaient de participer. Quelle joie pour leur âme !

Si nous voulons pénétrer la pensée de l’Église en toutes ces cérémonies du catéchuménat, il nous faut considérer ce qu’étaient les catéchumènes.

Les infidèles venant au baptême étaient de pauvres enfants d’Adam souil­lés du péché originel et entachés de plusieurs autres péchés. Le diable avait pris sur eux un formidable empire ; il était niché dans leur corps, comme dit saint Cyrille de Jérusalem. En outre, les péchés qu’ils avaient commis, et notamment l’idolâtrie et l’impudicité avaient laissé dans leurs sens, leur imagination, dans toutes les puissances de leur âme, des impressions malignes qui, indépendam­ment de la tache de la coulpe, eussent mis obstacle à la grâce du baptême, si l’on n’eût pris soin de les effacer.

Il fallait donc :

1º lier et enchaîner le diable, leur tyran. C’était l’objet des exorcismes, qui, comme dit saint Cyrille, pareils à une flamme ardente attisée par le souffle des ministres sacrés, mettent le diable en fuite, et l’empêchent de s’opposer, comme autrefois Pharaon, à la sortie d’Égypte des pauvres catéchumènes ;

2º travailler à pacifier et à clarifier leur âme remplie d’impressions sen­suelles. C’est pourquoi ils étaient soumis aux laborieux exercices de la péni­tence, à toute une série d’épreuves humiliantes. L’Église les regardait, dit saint Cyrille, comme un or mélangé de beaucoup d’alliage ; elle mettait l’or dans le creuset et attisait puissamment la flamme des exorcismes. Elle considé­rait en eux l’image divine altérée par le péché ; et comme avec un burin, elle repassait sur tous les traits pour les graver de nouveau. Peu à peu les impres­sions du péché s’en allaient : la nature reprenait quelque chose de son intégrité, les sens devenaient plus chastes, l’imagination plus tempérée, l’esprit plus net, la volonté s’humiliait : l’âme s’ouvrait aux saints enseignements que donnaient abondamment les catéchistes.

C’était surtout par ces enseignements que l’âme se clarifiait : car la foi a pour propre effet de purifier les âmes : fide purificans corda eorum (Ac 15, 9). A mesure que la divine lumière de la foi grandissait dans nos catéchumènes, les préjugés s’évanouissaient, les hideuses impressions de l’idolâtrie disparaissaient, les images impures s’effaçaient ; ils comprenaient mieux la suréminente excel­lence de la nature divine, et la très haute charité de Dieu pour les hommes en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Quelle révélation ! Comme leur âme s’élançait vers la lumière d’en-haut ; et sentant son impuissance à la saisir, se reconnaissant pécheresse, comme elle s’humiliait devant Dieu ! Comme elle désirait le saint baptême ! Elle avait pour emblème le cerf haletant après les fontaines ; comme  lui, elle languissait après Dieu.

L’Église, qui suivait les phases de ce combat intérieur, faisait d’instantes prières pour ses chers catéchumènes. Elle les portait dans ses entrailles de mère ; elle désirait, elle aussi, avec ardeur les donner à Jésus-Christ dans l’allé­gresse d’un enfantement tout spirituel. Plus approchait le grand jour, plus elle redoublait les prières qu’elle faisait pour eux.

Tel était le catéchuménat dans la pensée de nos pères. Il constituait ce que les auteurs mystiques nomment la vie purgative, laquelle conduit à la vie illuminative. L’illumination des âmes se faisait par le baptême.

 

*

  

 

 

Les cérémonies du baptême

 

Nous avons suivi nos chers catéchumènes par toutes les phases de leur initiation. Nous allons assister aux cérémonies du baptême.

Le baptême était autrefois solennellement conféré dans la nuit du samedi Saint à Pâques. C’est le mystère de la résurrection de Notre-Seigneur qui opère la régénération du chrétien ; le moment ne pouvait être mieux choisi. A la Pen­tecôte il se faisait une solennité supplémentaire pour ceux qui n’avaient pas pu être baptisés à Pâques.

Il ne sera point superflu d’introduire nos lecteurs dans le lieu même où se célébrait le baptême solennel, et qui se nommait le baptistère. Le baptistère était un gracieux monument de forme ronde ou octogone, placé à une faible dis­tance des basiliques, comme à Rome celui de Saint-Jean-de-Latran. Au milieu de l’enceinte il y avait un bassin en pierre ou en marbre, de forme ronde, d’une largeur convenable, et assez profond pour qu’un homme pût y être plongé dans l’eau jusqu’aux épaules ; on descendait au fond par trois degrés, on remontait par trois degrés au bord opposé. Au-dessus de cette piscine s’élevait une cou­pole au centre de laquelle planait une colombe en or ou en argent, les ailes étendues, image du Saint-Esprit fécondant les eaux. Alentour se dessinait une balustrade qui ne s’ouvrait qu’à l’évêque, aux catéchumènes et aux parrains et marraines.

Tel était l’aspect du baptistère, qu’il faut se représenter inondé de lumière au milieu de la nuit. Les catéchumènes y étaient conduits processionnellement, précédés du cierge pascal nouvellement allumé, suivis du clergé et de l’évêque. Suivons-les : en cette nuit mystérieuse, nous contemplerons un drame tout cé­leste, celui de l’illumination des âmes par l’eau et le Saint-Esprit.

 

*

 

Sur le seuil du baptistère, l’Église demande à ses catéchumènes de renou­veler solennellement un témoignage de leur bonne volonté qu’ils lui ont déjà donné dans les scrutins préparatoires.

Regardez-les ! Le visage tourné vers l’Occident, ils prononcent une re­nonciation solennelle à Satan, à ses œuvres et à ses pompes. Le couchant est l’endroit du ciel d’où les ténèbres se répandent sur la terre ; c’est là que, d’après la symbolique chrétienne, réside Satan, le prince des ténèbres. Tournés vers lui, les catéchumènes le repoussent de la voix, du geste, crachent même contre lui en signe de mépris.

Alors, se tournant vers l’Orient où se lève la lumière corporelle, ils éten­dent les bras vers Jésus-Christ, l’éternelle lumière, et protestent qu’ils s’attachent à lui pour toujours.

Ils franchissent ensuite le seuil du baptistère. En ce moment, les hommes et les femmes, séparés les uns des autres par un voile, reçoivent l’onction de l’huile des catéchumènes. Dans l’Église latine, elle se faisait sur la poitrine et entre les épaules. Dans l’Église grecque, elle se faisait par tout le corps.

Cette onction était considérée comme une préparation très efficace au saint baptême. Voici comment en parle saint Cyrille de Jérusalem, dans la pre­mière des catéchèses adressées aux néophytes durant la semaine de Pâques :

 

A peine entrés dans le baptistère, vous vous êtes dépouillés de votre dernier vête­ment, image du dépouillement que vous étiez appelés à faire du vieil homme. Vous avez été dépouillés en souvenir de la nudité de Jésus-Christ sur la croix, lequel, par sa nudité même, dépouilla les principautés et les puissances, et par sa croix les traîna comme en triomphe. Ah ! que le ciel vous préserve de reprendre jamais la tunique dont votre âme s’est alors dépouillée ! Dites plutôt avec l’Épouse : j’ai quitté ma tu­nique, comment la reprendrai-je ? Vous étiez alors l’image de notre père, d’Adam en­core innocent, d’Adam qui ne connaissait pas la honte, ne connaissant pas le péché.

C’est en cet état de nudité que vous avez été oints de la tête aux pieds par l’huile exorcisée ; que vous avez été greffés sur l’olivier franc qui est Jésus-Christ, que vous avez participé à sa sève onctueuse et divine. L’huile exorcisée était le symbole de cette onction intérieure provenant de Jésus-Christ qui fait disparaître toutes les traces et im­pressions diaboliques. Car de même que les insufflations faites par les saints, jointes à l’invocation du nom de Dieu, sont une flamme ardente qui s’attache aux démons et les met en fuite ; ainsi l’huile acquiert, par l’invocation de ce même nom et par les prières de l’Église, une telle énergie, que, pareille au feu, elle détruit les dernières traces du pé­ché dans nos sens, et dissipe en un instant tous les esprits infernaux. 

 

Ainsi parlait saint Cyrille.

 

*

 

Tandis que les catéchumènes reçoivent cette solennelle onction, tout se prépare à les recevoir autour de la piscine baptismale.

L’évêque se tient sur une estrade au bord de la fontaine qu’il vient de bé­nir. On appelle successivement les élus. Ils s’avancent un à un, les hommes d’abord conduits par leurs parrains, puis les femmes conduites par leurs mar­raines ; tour à tour ils descendent les degrés du bassin, et pénètrent dans l’eau à portée de la main du pontife. L’évêque adresse à chacun des catéchumènes qu’il va baptiser une triple interrogation pour lui faire rendre compte de sa foi. Puis il lui demande : Voulez-vous être baptisé ? Je le veux, répond celui-ci. Alors le pontife, étendant la main sur la tête de l’élu, le plonge par trois fois dans la fontaine, en disant : Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Trois fois l’élu disparaît entièrement sous les eaux ; trois fois il relève la tête. L’onde salutaire a été pour lui tout ensemble un tombeau et le sein d’une mère. Il est mort, et du même coup il est né ; et la vie qu’il a puisée dans la mort est immortelle. Christus resurgens non moritur – « Le Christ ressuscité d’entre les morts ne meurt plus » (Rm 6, 9).

Tandis que ses membres sont encore plongés dans l’eau baptismale, un prêtre répand sur sa tête quelques gouttes du saint-chrême, en signe que le Saint-Esprit est descendu et s’est reposé avec amour sur le nouveau chrétien.

Il remonte alors au bord de la fontaine ; d’autres y descendent à sa place et remontent à leur tour, pareils à ces brebis du divin cantique qui ont lavé dans l’eau leur blanche toison. Les parrains et les marraines attendent sur le bord de la piscine les néophytes, pour essuyer leurs membres ruisselants avec des linges que l’on conserverait précieusement presque à l’égal des reliques.

Cependant, l’évêque ne baptise lui-même que les premiers d’entre nos ca­téchumènes ; des prêtres ne tardent pas à le remplacer dans cet office. Pour lui, il se rend dans un lieu spécial du baptistère nommé le chrismarium, y monte sur un trône, et se revêt des ornements sacrés qu’il a déposés pour descendre au bord de la fontaine. Au fur et à mesure que les néophytes ont repris leurs vêtements, on les lui amène ; il commence par remettre à chacun d’eux une robe blanche, puis il leur confère à tous le sacrement de confirmation. Afin de conserver l’onction du saint-chrême, on leur ceint le front avec un bandeau blanc qui forme une couronne autour de leur tête.

La robe blanche est le vêtement des noces ; la couronne était autrefois l’insigne des mariés, l’époux la portait comme l’épouse. Nos catéchumènes ont été lavés dans le bain baptismal ; ils sont embaumés des parfums mystiques : il ne leur reste plus qu’à prendre place au banquet des noces de l’Agneau. Voici venir le moment de leur première communion.

En effet, durant toutes ces cérémonies, la nuit s’est écoulée ; et l’aurore brille au ciel. Les portes du baptistère s’ouvrent, et la procession reprend le chemin de la basilique. Bientôt la messe de la résurrection commence, et les néophytes y communient au milieu de l’allégresse générale. Ils apprennent à connaître Jésus par la fraction du pain, en recevant l’eucharistie.

La grande fête d’ailleurs dure pour eux toute la semaine. Les heureux néophytes conservent leur robe blanche, leur bandeau blanc ; ils assistent aux saints offices sur une estrade élevée et communient tous les jours ; tous les jours on leur adresse des instructions spéciales sur les mystères qui ont été consommés en eux. Comme l’Église leur fait fête ! Ils sont sa joie et sa cou­ronne ; elle les porte dans son âme, dans ses chants, dans ses prières ; et c’est en eux qu’elle reçoit, dans ces jours bénis, les plus larges effusions de la grâce de Dieu.

 

*

 

Voilà un tableau sommaire de la manière dont le baptême était conféré dans la primitive Église. Nos lecteurs ont pu remarquer successivement toutes les cérémonies qui s’observent encore aujourd’hui dans le baptême des enfants.

Le prêtre arrête l’enfant à la porte de l’église ; il lui demande ce qu’il veut ; il lui fait des insufflations et des signes de croix, il lui impose la main sur la tête ; il lui donne à goûter le sel bénit, puis il l’admet dans l’église. En un mot, il en fait un catéchumène ; l’enfant est initié.

Ensuite il récite avec lui, ou plutôt avec les parrain et marraine, le Credo et le Pater noster ; il lui touche les narines et les oreilles avec de la salive. C’est la tradition et en même temps la reddition du symbole ; l’enfant est catéchisé. Puis le prêtre l’oblige à renoncer à Satan, il lui fait les onctions sur la poitrine et entre les épaules. Il lui fait ensuite rendre compte de sa foi ; il l’interroge s’il veut être baptisé. Nos lecteurs ont reconnu les cérémonies qui précèdent im­médiatement le baptême.

Enfin, le prêtre baptise l’enfant, non plus en le plongeant trois fois tout entier dans la piscine baptismale, mais en versant l’eau sur sa tête à trois re­prises. Le rite est changé, le sacrement est le même.

Après le baptême, il lui fait l’onction du saint-chrême au sommet de la tête ; il lui met le chrémeau blanc en marque de l’innocence baptismale, et lui fait toucher le cierge bénit et allumé, qui est le signe de la lumière divine dont son âme est remplie. C’est ainsi que l’évêque donnait aux baptisés la robe blanche, et que le cierge pascal les précédait à leur rentrée dans la basilique.

Enfin, quand l’enfant aura grandi, le prêtre le conduira à l’évêque pour être confirmé ; il le fera asseoir à la table sainte ; l’œuvre commencée au bap­tême aura son couronnement.

On le voit, les temps ont modifié dans leur application les usages de l’Église ; au fond ce sont les mêmes usages. L’Église ne change pas ; elle est toujours mère. Comme mère, elle nous enfante, nous fait grandir, nous donne des aliments tout célestes. Elle ne désire qu’une chose, nous déposer un jour dans le sein du Dieu vivant, notre Père qui est dans les cieux, pour toute l’éter­nité.

 

*

  

 

 

Les effets du baptême

 

Durant le temps du catéchuménat, l’enfant d’Adam a franchi tous les de­grés de la vie purgative.

L’Église l’a soustrait à l’influence diabolique. Elle a travaillé à ouvrir à la lumière et à la grâce d’en-haut les issues de son âme, obstruées par l’infection du péché. Elle a tout fait pour exciter en lui les saints mouvements de la foi, de l’espérance, d’une charité initiale.

En un mot, elle l’a préparé à la transformation qui va s’opérer en lui par le baptême, comme l’aliment qui, broyé et digéré, est prêt à se transformer, sous l’influence de la chaleur vitale, en notre sang et en notre chair.

Considérons de près cette transformation. On a coutume d’énumérer plu­sieurs effets du baptême. En réalité, ils sont tous le résultat d’une seule opéra­tion instantanée, attribuée, comme l’incarnation elle-même, au Saint-Esprit. Tou­tefois, on peut les distinguer comme il suit.

 

*

 

Le catéchumène est disparu entièrement sous les eaux purifiantes, tandis que la formule sacramentelle fut prononcée. Que s’est-il passé ?

Extérieurement, il a pris la ressemblance de Jésus-Christ mort et enseveli. Intérieurement, il a reçu dans le centre de son âme l’impression de cette res­semblance. Le caractère sacramentel y a été gravé, et l’état de son âme en a été modifié radicalement et d’une manière ineffaçable. Il se trouve désormais confi­guré à Jésus-Christ, adapté à Jésus-Christ : il est devenu un de ses membres.

Par suite, Jésus-Christ prend possession de son âme par la grâce. Il y entre, elle est à lui. Elle est illuminée. En quoi consiste cette illumination ?

Notre-Seigneur efface premièrement la souillure du péché originel et des péchés actuels. Cette souillure, qui était demeurée au centre de l’âme, la rendait sujette de l’esprit de ténèbres. Elle se trouve affranchie.

Secondement, en ce même centre de l’âme, Notre-Seigneur verse la grâce sanctifiante qui, de là, se répand dans les puissances, y insérant les vertus in­fuses et les dons du Saint-Esprit. C’est là, proprement, l’illumination. L’âme de­vient le temple de l’Esprit-Saint : l’adorable Trinité y descend et y fait sa demeure.

Cette prise de possession est la conséquence de l’assimilation radicale de l’âme de Jésus-Christ. Cette assimilation est si complète, que non seulement la tache du péché est effacée, ce qui a lieu également dans la pénitence ; non seu­lement les blessures qu’il fait à l’âme sont cicatrisées, ce qui peut résulter des œuvres satisfactoires ; mais les cicatrices même ont disparu. L’état de l’âme est tout semblable à l’état de l’enfant nouveau-né. Quand Naaman le lépreux se fut baigné sept fois dans le Jourdain sur l’ordre d’Élisée (ce qui était une figure prophétique du baptême dans le Saint-Esprit), sa chair devint pure comme la chair d’un nouveau-né. Non moins grande est la netteté intérieure d’un baptisé. C’est ainsi que parle saint Cyrille de Jérusalem.

Enfin, cette assimilation est si complète que l’âme est complètement af­franchie de toutes les peines dues au péché, de manière qu’elle irait tout droit au ciel si elle quittait son corps au sortir du baptême. L’application des mérites de Notre-Seigneur a eu son plein effet. Tout est payé : tant il est vrai que, par le baptême, l’homme passe très réellement, quoique mystiquement, par la mort de Jésus-Christ.

L’heureux néophyte n’a donc plus rien à démêler avec la justice de Dieu : il est comme submergé dans la miséricorde. Il est devenu un autre Christ. Le Père céleste, prenant en lui ses complaisances, dit de lui : voilà mon Fils bien-aimé !

 

*

 

Afin de mieux comprendre cette admirable transformation de l’âme par le baptême, nous allons entendre deux saints docteurs nous parler de leur baptême.

Saint Augustin nous dépeint ainsi l’état de son âme, après qu’il eut reçu le baptême à Milan des mains de saint Ambroise [9].

 

Nous fûmes baptisés, dit-il, et toute sollicitude au sujet de notre vie passée s’éva­nouit. Je ne pouvais en ces jours assez me rassasier d’une douceur ineffable en considé­rant, ô mon Dieu, la hauteur de vos conseils sur le salut du genre humain. Oh ! com­bien j’ai pleuré alors au chant de vos hymnes et de vos cantiques, vivement ému par le concert des voix qui résonnaient suavement dans votre église ! Ces voix péné­traient dans mes oreilles, et votre vérité tombait goutte à goutte dans mon cœur, et il en sortait de pieux mouvements, et mes larmes coulaient, et je me trouvais bien à pleurer.

 

Saint Cyprien nous décrit très profondément, avec l’incomparable magnifi­cence de son style, le changement que le baptême produisit en lui. C’est une des plus belles pages de l’antiquité ecclésiastique [10]. Écoutons !

 

Tandis que j’étais encore étendu gisant dans les ténèbres, et entouré d’une nuit épaisse ; tandis que j’étais agité, ballotté, et comme perdu sur la mer troublée de ce monde ; ne me connaissant pas moi-même, étranger à la vérité et à la lumière : je ne pouvais, attendu ma manière de vivre, me résoudre à croire, comme la divine bonté me le promettait pour mon salut, que l’homme pût jamais renaître de nouveau, et que, vivifié par le bain salutaire, il pût surgir à une vie nouvelle, laissant là ce qu’il avait été jusqu’alors ; qu’il pût, en un mot, sans changer de corps, revêtir une âme et un esprit tout autres. Comment, disais-je, une conversion pareille est-elle possible ? Comment se dépouiller instantanément d’un mal qui nous vient de la nature, et qui a pris tant de consistance en nous par la corruption de la chair ; ou qui, provenant de l’habitude, a vieilli avec nous et a pénétré chaque jour plus avant ? Tout cela est trop profondément entré, enraciné, fixé dans le cœur. Apprendra-t-il jamais à se restreindre, celui qui s’est accoutumé à des banquets somptueux, à des repas opulents ? Quand est-ce que l’homme, tout brillant d’habits précieux, tout resplendissant d’or et de pourpre, ira jamais se réduire au simple train de l’homme du peuple ? Celui-ci, fasciné par les hon­neurs et l’éclat des faisceaux consulaires, ne peut plus se résoudre à l’obscurité de la vie privée. Celui-là, entouré d’une troupe de clients, environné d’un nombreux cortège de gens obséquieux, trouve insupportable la solitude. Il faut que le charme trompeur opère sur eux sans relâche, la coutume en est prise ; que le plaisir de boire les séduise, que l’orgueil les enfle, que la colère les brûle, que la rapacité les agite, que la cruauté les stimule, que l’ambition les flatte, que la concupiscence les entraîne dans l’abîme.

Voilà ce que je me répétais à moi-même : retenu captif par les nombreuses habi­tudes mauvaises contractées en ma vie première, je ne croyais pas pouvoir en être ja­mais affranchi ; j’en étais venu à donner carrière aux vices attachés à mon âme, et dans le désespoir d’un état meilleur, je flattais mes maux, les regardant comme une portion de moi-même et une dépendance de ma nature. Mais après que la souillure des péchés de ma vie passée eut été effacée par l’eau régénératrice, que dans mon cœur expié et pur eut été versée d’en haut la lumière, après qu’ayant puisé au ciel même un esprit nouveau, j’eus été transformé par une seconde naissance en un homme nouveau : aussitôt, par un changement merveilleux, tout ce qui était hésitant dans mon âme fut affermi, ce qui était fermé fut ouvert, ce qui était ténébreux fut éclairé, ce qui paraissait auparavant si difficile me devint aisé ; ce que j’estimais impossible, il fut en mon pou­voir de le faire. Bref, je reconnus que toute cette vie antérieure provenant d’une naissance charnelle et sujette au péché, c’était la vie de l’homme terrestre ; et que, si j’étais maintenant animé du Saint-Esprit, c’était l’œuvre de Dieu même opérant en moi. Vous savez, mon cher Donat, ce que Dieu nous a ôté et donné, ce qu’a été pour nous cette mort des péchés et cette vie des vertus. Vous le savez par votre expérience, car je n’ose invoquer la mienne, craignant en cela de faire acte de jactance ; quoiqu’il n’y ait point de jactance, mais seulement de la gratitude, à ne rien attribuer à la vertu de l’homme, mais à célébrer les dons de Dieu. Vous savez, dis-je, que c’est la foi seule qui nous a retirés du péché, tandis que nous péchions auparavant parce que nous étions hommes. De Dieu, oui, de Dieu seul provient tout ce que nous pouvons : de lui nous tenons la vie, de lui la puissance d’agir, en lui nous puisons et nous concevons cette sainte vigueur qui fait qu’étant sur la terre nous pénétrons dans la connaissance anticipée de la vie future. Mais que la crainte soit la gardienne de notre innocence ! afin que le même Dieu qui est descendu dans notre âme avec tant de clémence et dans l’éclat de sa lumière, demeure, grâce à des œuvres de justice, l’hôte de cette âme qui se délecte en lui.

 

Ainsi parle le grand docteur et martyr saint Cyprien.

 

*

 

Voilà ce que le baptême produit dans les adultes. Dans les petits enfants les effets sont les mêmes. Seulement ils se produisent dans le secret de l’âme, sous l’œil de Dieu. Engendrés dans la mort sans en avoir conscience, les enfants sont régénérés à la vie sans en avoir conscience. Ils reçoivent par les mains et par l’âme de l’Église communication de l’esprit de vie qui est en Jésus-Christ, comme ils ont reçu par leurs parents l’influence de mort émanée du premier Adam et flétrissant toute la race humaine. O altitudo !

L’âme de l’enfant est donc marquée du sceau de Jésus-Christ, lavée du pé­ché, affranchie du diable, illuminée de grâce, libérée de toute peine ; elle va droit au ciel, si elle quitte son corps.

Quand l’enfant grandit, les effets de la naissance céleste reçue au baptême se produisent en lui, bien qu’ils soient plus ou moins contrariés par les restes de la première naissance, la naissance terrestre. L’enfant, en effet, reçoit, la parole de foi qu’on lui adresse, il la reçoit comme la parole de Dieu même ; il croit, on dirait presque naturellement ; il est content qu’on lui parle de Dieu : car Dieu n’est pas un étranger pour lui, il n’est pas un étranger pour Dieu. Il a dans son âme cet Esprit dont parle saint Paul, et qui fait crier à Dieu : Père, Père !

En un mot, le baptême a déposé dans son âme la grâce, et par suite de la grâce, une aptitude à s’assimiler le vrai, une tendance à vouloir le bien, qui sont comme la faim et la soif de l’âme baptisée, aptitude et tendance reconnais­sables, même sous la couche de l’ignorance native, et parmi les mouvements des passions naissantes.

Voilà ce qu’est l’enfant de par son baptême. Il porte le germe de toute vérité, de tout bien. Il ne demande qu’à être cultivé. Mais il demande à l’être suivant les divines exigences de son baptême. Il appartient à Jésus-Christ, il a faim et soif de Jésus-Christ, il lui faut Jésus-Christ.

Oui, il lui faut Jésus-Christ, le pain de vie et d’intelligence. Il le lui faut doctrinalement, il le lui faut sacramentellement. Si on ne lui donne pas Jésus-Christ des deux manières, l’enfant baptisé mourra.

Hélas ! que penser des écoles où les maîtres consentent à exiler le pauvre enfant dans le paganisme, durant les belles années du développement de son intelligence et de l’épanouissement de son cœur ? N’est-ce pas le lieu de s’écrier avec saint Augustin parlant de cela même : Malheur à toi, torrent de la routine ! Vae tibi flumen moris humani [11].

(à suivre)

 

 


 

Le  baptême de Christ


[1] — « Le Seigneur est comme un combattant, le Tout-puissant est son nom. »

[2] — De agone christiano (Le Combat chrétien), chap. 2.

[3] — Tertullien, Apologétique, chap. 22.

[4] — De agone christiano (Le Combat chrétien), chap. 2.

[5] — Apologie pour Antonin-Verus, 42.

[6] — De Bapt. 5.

[7] — Catéchèses, 19.

[8] — De Init. I.

[9] — Confessions, livre 9, chap. 6.

[10] Lettre à Donat, chap. 2 et 3.

[11]Confessions, livre 1, chap. 16.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 31

p. 95-114

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