L’éducation de l’âme
dans le théâtre de Racine
par Joseph Lagneau
Monsieur Gérard Bedel, auteur bien connu et apprécié des lecteurs du Sel de la terre [1], déplore à juste titre « que notre époque, friande d’anniversaires, ne daigne pas honorer comme il le mérite Jean Racine, mort le 21 avril 1699 », et de s’interroger : « Méconnus aujourd’hui, les classiques ne seront-ils pas oubliés demain à cause de la révolution culturelle que nous subissons [2] ? » Aussi, Le Sel de la terre, après avoir publié des analyses sur Corneille, La Fontaine et Pascal [3], poursuit-il son investigation sur le Grand Siècle à l’occasion de ce tricentenaire, en vérifiant avec Étienne Gilson le lien organique entre thomisme philosophique et classicisme littéraire : « Comment ne pas voir qu’il n’y a jamais eu rien de plus médiéval que la doctrine classique du XVIIe siècle français ? La philosophie populaire, au XVIIe siècle, ce n’est aucunement celle de Descartes, c’est celle de saint Thomas et d’Aristote [4]. »
*
S’INTÉRESSE-T-ON à l’œuvre dramatique de Racine, deux tendances se dessinent : les uns [5], les esthètes, frappés par la beauté des images ou la musicalité des vers font de Racine le maître de la poésie ; les autres [6], les moralistes, plus attentifs à la représentation des sentiments exprimés (l’amour, l’ambition, le zèle divin, entre autres) voient en Racine le peintre de la passion. Raymond Picard a bien résumé cette situation dans un de ces Essais sur la littérature et l’art à l’âge classique [7] : « Est-on surtout sensible à la fluidité du vers, à la suavité de la musique, l’on accueille tout naturellement l’image du “doux Racine”, cœur toujours tendre, qu’il batte pour le profane ou le sacré. Si au contraire l’on réagit vivement à la psychologie du drame, à sa rigueur, à sa dureté, on construit un “cruel” Racine sadique, poncif qui, aujourd’hui, n’est guère moins usé que l’autre. Dans les deux cas, on attribue à l’homme les sentiments et les émotions que l’on éprouve devant l’œuvre. »
Indépendamment de l’homme [8], qui à cette époque s’efface toujours devant son œuvre, comment doit-on considérer le théâtre de Racine : éthique ou esthétique ? Bien qu’indissolublement liées chez un poète de la qualité de Racine, nous privilégierons les notions sur les images, conformément aux remarques pertinentes du professeur J. Robichez comparant les rimes de Victor Hugo à celles de l’auteur de Bérénice [9] : « Chez Hugo, l’idée s’incline, s’efface devant son illustration. Chez Racine, comptent davantage l’analyse, la complexité des sentiments, leur portée, leur liaison. En somme, les romantiques annoncent ce qui est devenu flagrant aujourd’hui, le triomphe de l’image sur la notion, avec pour aboutissement moins de lecture et plus de télévision. » Pour autant, la représentation des sentiments ou des passions [10] dans le théâtre de Racine est-elle synonyme d’éthique ? Ne devrait-on pas plutôt parler d’anti-éthique, quand on observe ces tragédies souvent tragiques où semble régner la fatalité de la passion, comme en témoigne la plainte d’Oreste :
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne (Andromaque, v. 98)
ou la complainte de Phèdre :
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire (v. 161) ?
Là encore, nuançons, et distinguons plusieurs moments dans la genèse de la « passion émue [11] ». En effet, que la scène évoque l’amour humain, l’amour du pouvoir ou l’amour divin, il y a matière à éducation pour les cœurs, les têtes et les âmes. A côté des « âmes damnées » – les Phèdre, Roxane, Néron, Mathan – il y a place pour des cœurs généreux – les Bérénice, Andromaque, Titus, Joas – ou qui auraient pu l’être : nous verrons ainsi tour à tour relativement à la famille, à la patrie, à Dieu, le mal réalisé (pour n’en vivre pas), le mal maîtrisé (pour vivre bien), le mal maîtrisable (pour apprendre à bien vivre) dans ces instants tragiques que le théâtre se plaît à représenter. En somme, si Corneille est un maître de volonté dans un théâtre de la grandeur d’âme où l’énergie des résolutions le dispute au sublime de l’expression, Racine plus modestement est un maître de lucidité dans un théâtre de la « misère sans Dieu » – excepté pour ses deux dernières pièces – où la violence des personnages est atténuée par le pathétique du langage. Racine, maître de lucidité est donc éducateur des âmes, puisque la lumière de la conscience morale éclaire et réchauffe tout à la fois les intelligences, même lorsque les volontés faibles ou rebelles sont conduites à la faute ou à l’échec.
Le pouvoir de l’amour :
l’éducation du cœur
On sait que la représentation du sentiment amoureux est chose la plus délicate qui soit : n’est-ce pas elle qui attira les foudres des jansénistes et de Bossuet dans ses Maximes sur le théâtre ? La question mériterait d’être traitée à part (voir indications infra, au début du § II), et contentons-nous d’une lecture qui, de ce point de vue, évite bien des problèmes. Ce qui est certain, c’est que, conformément aux convenances de l’idéal classique, Racine garde toujours la pudeur de sentiment et la sobriété de langage requises, signes d’un théâtre authentiquement formateur qui faisait l’admiration de Maurras (dans Bons et Mauvais Maîtres, chapitre A. Chénier) : « … cette pudeur divine, ce drapé, ce voilé de l’art racinien où l’âme seule est entendue pour accuser les tremblements, les gémissements, les “hennissements” de la chair. »
L’amour vainqueur ou l’amour-passion
Depuis que Mauriac a décrété que « Phèdre était la tragédie la plus parfaite qui ait été jamais écrite [12] », on a voulu faire de « la fille de Minos et de Pasiphaé » (v. 36) le modèle de l’amour-passion. Il est vrai que la violence du sentiment éprouvé tout autant que la conscience de son amour coupable – le Grand Arnauld jugeait que « l’héroïne de cette pièce était une honnête femme à qui la grâce a manqué [13] » – inspirent à Phèdre les vers les plus terribles qui soient :
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! (v. 702).
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée (v. 305-306).
De l’amour j’ai toutes les fureurs (v. 259).
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable (v. 241).
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur (v. 307).
Mais a-t-on bien observé que même dans cette pièce-limite, où terreur et pitié s’entrechoquent dans les cœurs des spectateurs, Racine, bien au-delà des deux « ressorts » du théâtre antique (terreur et pitié), conserve un souci éducatif : « Les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont causes ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr leur difformité [14] ? »
C’est que Racine connaît tout des mouvements désordonnés du cœur humain. Nul mieux que lui n’en a saisi les nuances et les méandres, les tours et les détours, en les exprimant avec une absolue vraisemblance et une entière convenance [15] puisqu’un vers, un mot parfois [16] suffisent à identifier le déchirement d’un amant désemparé (Hippolyte à Aricie) :
Présente, je vous fuis, absente, je vous trouve (v. 542).
Plus généralement, Racine dont les pièces sont montées comme « des mécanismes d’horlogerie », dit-on, pour montrer la pleine cohérence des intrigues, a tout saisi de la « logique » amoureuse passionnelle, depuis la naissance du sentiment – et les nombreux aveux amoureux sont là pour en témoigner, ceux de Néron, de Pyrrhus, de Xipharès, de Bajazet – en passant par sa puissance – il suffit de relire Andromaque où trois amants aiment qui ne les aiment pas ! – jusqu’à sa nuisance, témoins les dénouements tragiques qui ensanglantent les pièces [17] de Phèdre, d’Andromaque, de Britanicus et de Bajazet.
Cet amour désordonné – illégitime ou déplacé le plus souvent – concerne tous les âges (d’Hermione à Pyrrhus et de Phèdre à Mithridate) chez ces grands de la Cour où les tentations se font plus nombreuses. Racine excelle à en relever les moindres signes jusqu’aux moindres indices.
— Néron à Junie :
Vous n’aurez point pour moi de langages secrets :
J’entendrai des égards que vous croirez muets (v. 681-682).
Le corps et l’âme tout à la fois ressentent la passion éprouvée :
J’aime… A ce nom fatal, je tremble, je frissonne (Phèdre, v. 261).
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes (v. 690).
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler (v. 274 à 276).
Les sens externes – « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue [18] » – et les sens internes – « Votre image sans cesse est présente à mon âme » (Britannicus à Junie, v. 960) – entretiennent ce feu dévorant qui consume ses victimes ou attise leur rage.
— Pyrrhus :
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai (v. 320).
— Néron :
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler (v. 402).
Toutes les ressources de l’art littéraire sont sollicitées avec naturel par Racine qui recourt volontiers aux métaphores du feu ou du poison [19] pour décrire les ravages du désordre amoureux, comme dans ce sévère examen de conscience de Mithridate, modèle d’harmonie littéraire :
Quoi ! des plus chères mains craignant les trahisons,
J’ai pris soin de m’armer contre tous les poisons ;
J’ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie.
Ah ! qu’il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
Et repoussant les traits d’un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d’ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années (v. 1413 à 1420).
Rendus ainsi captifs – et chez les hommes, les plus valeureux sont les plus faibles, conquérants soudain devenus conquis – les amants ou les amantes deviennent esclaves de leur passion, oscillant entre la clairvoyance désabusée de leur déchéance, bien rendue par les innombrables appositions « raciniennes », échos des tribulations de leur cœur [20], et l’énergie aveugle de leur révolte qui éclate en imprécations, symboles des accusations tout azimut : « Cruel », « parjure », « perfide », etc… Les cœurs se heurtent de fait à une loi de nature : aimant qui ne les aime pas [21], ils affichent alors une haine qui, loin d’être le contraire de l’amour, n’en est qu’une suite, rendant possibles toutes les conséquences de la jalousie :
— Oreste :
Je pris tous mes transports pour des transports de haine (v. 54).
— Hermione :
Et [votre âme prévenue] croit qu’en moi la haine est un effort d’amour (v. 580).
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher (v. 1244).
Aveuglés par cette passion destructrice [22], ces âmes révoltées conservent toute la lumière nécessaire à l’accomplissement de leur vengeance ou toute la force suffisante, c’est-à-dire l’énergie du désespoir, pour parachever une œuvre qu’elles ont rendue fatale : Hermione par exemple fait tuer Pyrrhus, tandis que Phèdre se tue elle-même !
Telle est la logique implacable de cet amour-passion désordonné devenu au fur et à mesure fatalité [23] parce que « le moi haïssable » (Pascal) n’a pas su se renoncer, c’est-à-dire s’oublier ou se donner [24]. Au-delà des raisons liées au genre littéraire choisi – la tragédie classique privilégie les moments de crise où les sentiments humains se dévoilent en toute vérité –, ces fins dramatiques ont aussi une portée éthique qui n’a pas échappé à l’impie Voltaire, digne de crédit seulement lorsqu’il faisait de la critique littéraire : « Pour que l’amour soit digne du théâtre tragique, il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue par des remords. Il faut ou que l’amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux, ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu’il n’est pas invincible ; sans cela, ce n’est plus qu’un amour d’églogue ou de comédie [25]. »
L’amour maîtrisé ou le don de soi
Si pour les besoins de la cause théâtrale, l’amour désordonné conduit aux crimes et aux malheurs pour les caractères qui manquent de volonté droite et de la grâce divine, il eût pu en être autrement : c’est la leçon que nous tirerons tout à l’heure avec Burrhus face à Néron, et Andromaque vis-à-vis d’Hermione. Mais il existe aussi des amours légitimes contrariées pour (et par) des raisons politiques [26], et qui nous donnent de beaux exemples de renoncement empreints d’une majestueuse tristesse sous la forme de la soumission – celle d’Iphigénie [27] :
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi :
Quand vous commanderez, vous serez obéi (v. 1174-1176).
– Ou de la séparation [28] – Bérénice à Titus :
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Les cœurs tendres, dont la raison d’État ou la simple jalousie, et parfois la jalousie déguisée en raison d’État, empêchent le partage des sentiments, découvrent alors la valeur de l’innocence et le prix de la pénitence à travers des vers élégiaques où la douceur de l’expression balance la tristesse de la situation.
— Hippolyte à Thésée :
Mais l’innocence enfin n’a rien à redouter (v. 996).
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
Et jamais on n’a vu la timide innocence
Passer subitement à l’extrême licence (v. 1092-1096).
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse.
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
Le jour n’est pas plus pur [29] que le fond de mon cœur (v. 1110).
— Bérénice à Antiochus :
Vivez et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers,
Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour le plus tendre et le plus malheureux
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse (v. 1498-1504).
Souffrance et sacrifice vécus dans l’absence ou la perte de l’être aimé [30] sont le lot de ces âmes d’élite, à la fois humaines et héroïques. – « Vous êtes empereur et vous pleurez » (v. 1154), dit Bérénice à Titus -, prête par fidélité à refuser toute nouvelle offre de mariage, comme la pieuse Andromaque attachée au souvenir d’Hector, et surtout la jeune Junie qui, après la mort de Britannicus, décide d’entrer chez les Vestales :
On veut après sa mort que je lui sois parjure ;
Mais pour lui conserver une foi toujours pure,
Prince, je me dévoue à ces dieux immortels
Dont ta vertu t’a fait partager les autels (v. 1735-1738).
Ils la mènent au temple, où depuis tant d’années
Au culte des autels nos vierges destinées
Gardent fidèlement le dépôt précieux
Du feu toujours ardent qui brûle pour nos dieux (v. 1743-1746).
Ces exemples d’amours contrariées mais dominées par la vertu nous conduisent à la double leçon racinienne sur l’amour humain, souffrance et innocence, comme l’illustre ce distique d’Andromaque à propos du sort terrible qui pèse sur son jeune fils Astyanax [31] ;
Hélas ! il mourra donc ! Il n’a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère et que son innocence (v. 373-374).
Cette double leçon, examinons-la enfin à travers deux morceaux de choix qui manifestent également que l’amour humain légitime, mis à l’abri des occasions dangereuses, est ordonné par le mariage à l’éducation des enfants.
La leçon : l’amour ordonné
Tout d’abord une leçon négative. Pour les amours illégitimes ou les tentations amoureuses, un seul remède : la fuite ou l ’absence. Telle est la leçon-morale donnée par le précepteur Burrhus à Néron, déjà marié à Octavie et brusquement épris de Junie, pourtant fiancée à Britannicus.
— Néron :
Je vous entends, Burrhus. Le mal est sans remède.
Mon cœur s’en est plus dit que vous ne m’en direz.
Il faut que j’aime enfin.
— Burrhus :
Vous vous le figurez,
Seigneur, et, satisfait de quelque résistance,
Vous redoutez un mal faible dans sa naissance.
Mais, si dans son devoir votre cœur affermi
Voulait ne point s’entendre avec son ennemi [l’amour],
Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire,
Si vous daignez, Seigneur, rappeler la mémoire
Des vertus d’Octavie, indignes de ce prix,
Et de son chaste amour vainqueur de vos mépris ;
Surtout si de Junie évitant la présence
Vous condamniez vos yeux à quelques jours d’absence,
Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer,
On n’aime point, Seigneur, si l’on ne veut aimer (v. 779 à 790).
Tout est donc ici affaire de volonté : il suffit de le vouloir pour le réaliser.
Ensuite, une leçon positive, celle où Andromaque, la veuve fidèle du Troyen Hector, montre à l’égoïste Hermione combien la survie de son fils Astyanax compte pour elle bien plus que sa propre vie. Ce morceau d’anthologie littéraire mérite de figurer dans tous les cœurs des mères de famille et dans toutes les mémoires des jeunes filles, puisqu’y sont célébrés avec dignité et émotion la fidélité conjugale, l’amour maternel et la bienveillance féminine :
Où fuyez-vous, madame ?
N’est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux
Que la veuve d’Hector pleurant à vos genoux ?
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
Le seul où mes regards prétendaient s’adresser :
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
Hélas ! lorsque, lassés de dix ans de misère,
Les Troyens en courroux menaçaient votre mère,
J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui :
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte ;
Sur les soins de sa mère, on peut s’en assurer,
Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer (v. 858 à 880).
Une fois encore Voltaire a su relever la portée esthétique de cette leçon éthique sur le pouvoir de l’amour humain : « Jamais l’amour n’a fait verser autant de larmes que la nature. Le cœur n’est qu’effleuré, pour l’ordinaire, des plaintes d’une amante (exemple : Hermione !) ; mais il est profondément attendri de la douloureuse situation d’une mère près de perdre son fils (exemple : Andromaque) ; c’est donc assurément par condescendance pour son ami que Despréaux disait :
De l’amour la sensible peinture
Est, pour aller au cœur, la route la plus sûre.
La route de la nature est cent fois plus sûre, comme plus noble ; les morceaux les plus frappants d’Iphigénie sont ceux où Clytemnestre défend sa fille, et non pas ceux où Achille défend son amante [32]. »
Maître des cœurs, Racine l’est aussi des têtes [33] dans la mesure où cette expression symbolise, comme nous allons le voir, l’amour du pouvoir dans ses vices (ambition, ruse et injustice), ou le service du pouvoir dans ses vertus (prudence, justice et magnanimité).
L’amour du pouvoir :
l’éducation du prince
L’objet de la tragédie est la peinture des passions [34] et, peut-on ajouter au XVIIe siècle, directement ou indirectement, des vertus. « Pour les mieux peindre », ajoute L. Dubech [35], « elle prend les passions à l’état pur chez les maîtres du monde et rien n’est plus raisonnable. Plus le personnage est élevé, plus la passion reçoit de lumière et acquiert d’importance. La tragédie, en particulier la française, est un drame au sommet de l’État ».
On comprend mieux alors l’invitation récemment formulée par M. Trémolet de Villers :
Les jeunes élites veulent-elles une vraie formation politique ? J’entends une formation humaine, qui prépare à l’exercice du pouvoir, et non d’abstraites théories qui, apprises par cœur ou mal digérées, ne restent que des leçons d’irréel ? Qu’elles lisent et méditent Corneille et Racine.
Dans ces œuvres, le pouvoir et ses drames sont vrais. Ils sont humains, incarnés dans des personnages qui, l’espace d’une journée, vivent au degré le plus intense les passions qui agitent les cœurs, autour des princes ou dans leur cour. Mais c’est cela la vie de l’État [36].
L’ambition
Les passions qui agitent les héros ont forcément un contre-coup sur les conditions des États. En ce sens, toute tragédie bien faite est nécessairement politique [37]. Or, l’ambition est l’un des vices politiques les plus répandus selon la remarque pertinente de La Fontaine [38] :
Deux démons à leur gré partagent notre vie
Et de son patrimoine ont chassé la raison :
Je ne sais pas de cœur qui ne leur sacrifie ;
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J’appelle l’un amour et l’autre ambition.
Cette dernière étend le plus loin son empire
Car même elle entre dans l’amour.
Racine ne serait donc pas « le peintre du cœur s’il n’était que le peintre de l’amour », en conclut Dubech. « La politique est partout dans son œuvre [39]. »
Or le pouvoir comporte bien des tentations. L’attachement aux richesses, la recherche désordonnée des honneurs, la soif de régner constituent, en sus des « désordres extrêmes » du cœur [40], une autre forme de concupiscence, capable de séduire bien des souverains.
— Créon :
Quand on est sur le trône, on a bien d’autres soins
Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins.
Du plaisir de régner une âme possédée
De tout le temps passé détourne son idée ;
Et de tout autre objet un esprit éloigné
Croit qu’il n’a point vécu tant qu’il n’a pas régné.
Mais allons. Le remords n’est pas ce qui me touche.
Et je n’ai plus un cœur que le crime effarouche ;
Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts,
Mais, Attale, on commet les seconds sans remords (La Thébaïde, v. 893-902).
Comme l’amour, l’ambition est une passion dévorante et permanente, susceptible de tenter les jeunes princes (et même les princesses !), prêts à toutes les compromissions pour s’y livrer.
— Etéocle :
Pour un trône est-il rien qu’on refuse de faire ?
On promet tout, madame, afin d’y parvenir ;
Mais on ne songe après qu’à s’y bien maintenir (La Thébaïde, version originale).
