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L’éducation de l’âme

dans le théâtre de Racine

 

 

 

par Joseph Lagneau

 

 

 

Monsieur Gérard Bedel, auteur bien connu et apprécié des lecteurs du Sel de la terre [1], déplore à juste titre « que notre époque, friande d’anniversaires, ne daigne pas honorer comme il le mérite Jean Racine, mort le 21 avril 1699 », et de s’interroger : « Méconnus aujourd’hui, les classiques ne seront-ils pas oubliés demain à cause de la révolution culturelle que nous subis­sons [2] ? » Aussi, Le Sel de la terre, après avoir publié des analyses sur Cor­neille, La Fontaine et Pascal [3], poursuit-il son investigation sur le Grand Siècle à l’occasion de ce tricentenaire, en vérifiant avec Étienne Gilson le lien organique entre thomisme philosophique et classicisme littéraire : « Comment ne pas voir qu’il n’y a jamais eu rien de plus médiéval que la doctrine classique du XVIIe siècle français ? La philosophie populaire, au XVIIe siècle, ce n’est aucunement celle de Descartes, c’est celle de saint Thomas et d’Aristote [4]. »

 

*

  

 

 

S’INTÉRESSE-T-ON à l’œuvre dramatique de Racine, deux tendances se dessinent : les uns [5], les esthètes, frappés par la beauté des images ou la musicalité des vers font de Racine le maître de la poé­sie ; les autres [6], les moralistes, plus attentifs à la représentation des sentiments exprimés (l’amour, l’ambition, le zèle divin, entre autres) voient en Racine le peintre de la passion. Raymond Picard a bien résumé cette situation dans un de ces Essais sur la littérature et l’art à l’âge classique [7] : « Est-on surtout sensible à la fluidité du vers, à la suavité de la musique, l’on accueille tout naturellement l’image du “doux Racine”, cœur toujours tendre, qu’il batte pour le profane ou le sacré. Si au contraire l’on réagit vivement à la psychologie du drame, à sa ri­gueur, à sa dureté, on construit un “cruel” Racine sadique, poncif qui, aujourd’hui, n’est guère moins usé que l’autre. Dans les deux cas, on attribue à l’homme les sentiments et les émotions que l’on éprouve devant l’œuvre. »

Indépendamment de l’homme [8], qui à cette époque s’efface toujours devant son œuvre, comment doit-on considérer le théâtre de Racine : éthique ou esthé­tique ? Bien qu’indissolublement liées chez un poète de la qualité de Racine, nous privilégierons les notions sur les images, conformément aux remarques per­tinentes du professeur J. Robichez comparant les rimes de Victor Hugo à celles de l’auteur de Bérénice [9] : « Chez Hugo, l’idée s’incline, s’efface devant son illus­tration. Chez Racine, comptent davantage l’analyse, la complexité des sentiments, leur portée, leur liaison. En somme, les romantiques annoncent ce qui est devenu flagrant aujourd’hui, le triomphe de l’image sur la notion, avec pour aboutisse­ment moins de lecture et plus de télévision. » Pour autant, la représentation des sentiments ou des passions [10] dans le théâtre de Racine est-elle synonyme d’éthique ? Ne devrait-on pas plutôt parler d’anti-éthique, quand on observe ces tragédies souvent tragiques où semble régner la fatalité de la passion, comme en témoigne la plainte d’Oreste :

 

Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne (Andromaque, v. 98)

 

ou la complainte de Phèdre :

 

Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire (v. 161) ?

 

Là encore, nuançons, et distinguons plusieurs moments dans la genèse de la « passion émue [11] ». En effet, que la scène évoque l’amour humain, l’amour du pouvoir ou l’amour divin, il y a matière à éducation pour les cœurs, les têtes et les âmes. A côté des « âmes damnées » – les Phèdre, Roxane, Néron, Mathan – il y a place pour des cœurs généreux – les Bérénice, Andromaque, Titus, Joas – ou qui auraient pu l’être : nous verrons ainsi tour à tour relativement à la famille, à la patrie, à Dieu, le mal réalisé (pour n’en vivre pas), le mal maîtrisé (pour vivre bien), le mal maîtrisable (pour apprendre à bien vivre) dans ces instants tragiques que le théâtre se plaît à représenter. En somme, si Corneille est un maître de vo­lonté dans un théâtre de la grandeur d’âme où l’énergie des résolutions le dispute au sublime de l’expression, Racine plus modestement est un maître de lucidité dans un théâtre de la « misère sans Dieu » – excepté pour ses deux dernières pièces – où la violence des personnages est atténuée par le pathétique du lan­gage. Racine, maître de lucidité est donc éducateur des âmes, puisque la lumière de la conscience morale éclaire et réchauffe tout à la fois les intelligences, même lorsque les volontés faibles ou rebelles sont conduites à la faute ou à l’échec.

 

 

Le pouvoir de l’amour :

l’éducation du cœur

 

On sait que la représentation du sentiment amoureux est chose la plus déli­cate qui soit : n’est-ce pas elle qui attira les foudres des jansénistes et de Bossuet dans ses Maximes sur le théâtre ? La question mériterait d’être traitée à part (voir indications infra, au début du § II), et contentons-nous d’une lecture qui, de ce point de vue, évite bien des problèmes. Ce qui est certain, c’est que, conformé­ment aux convenances de l’idéal classique, Racine garde toujours la pudeur de sentiment et la sobriété de langage requises, signes d’un théâtre authentiquement formateur qui faisait l’admiration de Maurras (dans Bons et Mauvais Maîtres, cha­pitre A. Chénier) : « … cette pudeur divine, ce drapé, ce voilé de l’art racinien où l’âme seule est entendue pour accuser les tremblements, les gémissements, les “hennissements” de la chair. »

 

L’amour vainqueur ou l’amour-passion

 

Depuis que Mauriac a décrété que « Phèdre était la tragédie la plus parfaite qui ait été jamais écrite [12] », on a voulu faire de « la fille de Minos et de Pasiphaé » (v. 36) le modèle de l’amour-passion. Il est vrai que la violence du sentiment éprouvé tout autant que la conscience de son amour coupable – le Grand Ar­nauld jugeait que « l’héroïne de cette pièce était une honnête femme à qui la grâce a manqué [13] » – inspirent à Phèdre les vers les plus terribles qui soient :

 

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! (v. 702).

 

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée (v. 305-306).

 

De l’amour j’ai toutes les fureurs (v. 259).

 

Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,

Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable (v. 241).

 

J’ai conçu pour mon crime une juste terreur (v. 307).

 

Mais a-t-on bien observé que même dans cette pièce-limite, où terreur et pi­tié s’entrechoquent dans les cœurs des spectateurs, Racine, bien au-delà des deux « ressorts » du théâtre antique (terreur et pitié), conserve un souci éducatif : « Les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont causes ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr leur dif­formité [14] ? »

C’est que Racine connaît tout des mouvements désordonnés du cœur hu­main. Nul mieux que lui n’en a saisi les nuances et les méandres, les tours et les détours, en les exprimant avec une absolue vraisemblance et une entière conve­nance [15] puisqu’un vers, un mot parfois [16] suffisent à identifier le déchirement d’un amant désemparé (Hippolyte à Aricie) :

 

Présente, je vous fuis, absente, je vous trouve (v. 542).

 

Plus généralement, Racine dont les pièces sont montées comme « des mé­canismes d’horlogerie », dit-on, pour montrer la pleine cohérence des intrigues, a tout saisi de la « logique » amoureuse passionnelle, depuis la naissance du senti­ment – et les nombreux aveux amoureux sont là pour en témoigner, ceux de Né­ron, de Pyrrhus, de Xipharès, de Bajazet – en passant par sa puissance – il suffit de relire Andromaque où trois amants aiment qui ne les aiment pas ! – jusqu’à sa nuisance, témoins les dénouements tragiques qui ensanglantent les pièces [17] de Phèdre, d’Andromaque, de Britanicus et de Bajazet.

 

Cet amour désordonné – illégitime ou déplacé le plus souvent – concerne tous les âges (d’Hermione à Pyrrhus et de Phèdre à Mithridate) chez ces grands de la Cour où les tentations se font plus nombreuses. Racine excelle à en relever les moindres signes jusqu’aux moindres indices.

 

— Néron à Junie :

 

Vous n’aurez point pour moi de langages secrets :

J’entendrai des égards que vous croirez muets (v. 681-682).

 

Le corps et l’âme tout à la fois ressentent la passion éprouvée :

 

J’aime… A ce nom fatal, je tremble, je frissonne (Phèdre, v. 261).

 

J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes (v. 690).

 

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler (v. 274 à 276).

 

Les sens externes – « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue [18] » – et les sens in­ternes – « Votre image sans cesse est présente à mon âme » (Britannicus à Junie, v. 960) – entretiennent ce feu dévorant qui consume ses victimes ou attise leur rage.

— Pyrrhus :

 

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai (v. 320).

 

— Néron :

 

J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler (v. 402).

 

Toutes les ressources de l’art littéraire sont sollicitées avec naturel par Ra­cine qui recourt volontiers aux métaphores du feu ou du poison [19] pour décrire les ravages du désordre amoureux, comme dans ce sévère examen de conscience de Mithridate, modèle d’harmonie littéraire :

 

Quoi ! des plus chères mains craignant les trahisons,

J’ai pris soin de m’armer contre tous les poisons ;

J’ai su, par une longue et pénible industrie,

Des plus mortels venins prévenir la furie.

Ah ! qu’il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,

Et repoussant les traits d’un amour dangereux,

Ne pas laisser remplir d’ardeurs empoisonnées

Un cœur déjà glacé par le froid des années (v. 1413 à 1420).

 

Rendus ainsi captifs – et chez les hommes, les plus valeureux sont les plus faibles, conquérants soudain devenus conquis – les amants ou les amantes de­viennent esclaves de leur passion, oscillant entre la clairvoyance désabusée de leur déchéance, bien rendue par les innombrables appositions « raciniennes », échos des tribulations de leur cœur [20], et l’énergie aveugle de leur révolte qui éclate en imprécations, symboles des accusations tout azimut : « Cruel », « parjure », « perfide », etc… Les cœurs se heurtent de fait à une loi de nature : aimant qui ne les aime pas [21], ils affichent alors une haine qui, loin d’être le contraire de l’amour, n’en est qu’une suite, rendant possibles toutes les consé­quences de la jalousie :

 

— Oreste :

 

Je pris tous mes transports pour des transports de haine (v. 54).

 

— Hermione :

 

Et [votre âme prévenue] croit qu’en moi la haine est un effort d’amour (v. 580).

Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher (v. 1244).

 

Aveuglés par cette passion destructrice [22], ces âmes révoltées conservent toute la lumière nécessaire à l’accomplissement de leur vengeance ou toute la force suffisante, c’est-à-dire l’énergie du désespoir, pour parachever une œuvre qu’elles ont rendue fatale : Hermione par exemple fait tuer Pyrrhus, tandis que Phèdre se tue elle-même !

Telle est la logique implacable de cet amour-passion désordonné devenu au fur et à mesure fatalité [23] parce que « le moi haïssable » (Pascal) n’a pas su se renoncer, c’est-à-dire s’oublier ou se donner [24]. Au-delà des raisons liées au genre littéraire choisi – la tragédie classique privilégie les moments de crise où les sen­timents humains se dévoilent en toute vérité –, ces fins dramatiques ont aussi une portée éthique qui n’a pas échappé à l’impie Voltaire, digne de crédit seulement lorsqu’il faisait de la critique littéraire : « Pour que l’amour soit digne du théâtre tragique, il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue par des remords. Il faut ou que l’amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux, ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu’il n’est pas invincible ; sans cela, ce n’est plus qu’un amour d’églogue ou de comédie [25]. »

 

L’amour maîtrisé ou le don de soi

 

Si pour les besoins de la cause théâtrale, l’amour désordonné conduit aux crimes et aux malheurs pour les caractères qui manquent de volonté droite et de la grâce divine, il eût pu en être autrement : c’est la leçon que nous tirerons tout à l’heure avec Burrhus face à Néron, et Andromaque vis-à-vis d’Hermione. Mais il existe aussi des amours légitimes contrariées pour (et par) des raisons poli­tiques [26], et qui nous donnent de beaux exemples de renoncement empreints d’une majestueuse tristesse sous la forme de la soumission – celle d’Iphigénie [27] :

 

                                                       Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi :

Quand vous commanderez, vous serez obéi (v. 1174-1176).

 

– Ou de la séparation [28] – Bérénice à Titus :

 

Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même

Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?

Que le jour recommence et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

 

Les cœurs tendres, dont la raison d’État ou la simple jalousie, et parfois la jalousie déguisée en raison d’État, empêchent le partage des sentiments, décou­vrent alors la valeur de l’innocence et le prix de la pénitence à travers des vers élégiaques où la douceur de l’expression balance la tristesse de la situation.

 

 

— Hippolyte à Thésée :

 

Mais l’innocence enfin n’a rien à redouter (v. 996).

 

Examinez ma vie, et songez qui je suis.

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;

Et jamais on n’a vu la timide innocence

Passer subitement à l’extrême licence (v. 1092-1096).

 

J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse.

On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.

Le jour n’est pas plus pur [29] que le fond de mon cœur (v. 1110).

 

— Bérénice à Antiochus :

 

Vivez et faites-vous un effort généreux.

Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.

Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte.

Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers,

Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour le plus tendre et le plus malheureux

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse (v. 1498-1504).

 

Souffrance et sacrifice vécus dans l’absence ou la perte de l’être aimé [30] sont le lot de ces âmes d’élite, à la fois humaines et héroïques. – « Vous êtes empereur et vous pleurez » (v. 1154), dit Bérénice à Titus -, prête par fidélité à refuser toute nouvelle offre de mariage, comme la pieuse Andromaque attachée au souvenir d’Hector, et surtout la jeune Junie qui, après la mort de Britannicus, décide d’entrer chez les Vestales :

 

On veut après sa mort que je lui sois parjure ;

Mais pour lui conserver une foi toujours pure,

Prince, je me dévoue à ces dieux immortels

Dont ta vertu t’a fait partager les autels (v. 1735-1738).

 

Ils la mènent au temple, où depuis tant d’années

Au culte des autels nos vierges destinées

Gardent fidèlement le dépôt précieux

Du feu toujours ardent qui brûle pour nos dieux (v. 1743-1746).

 

Ces exemples d’amours contrariées mais dominées par la vertu nous conduisent à la double leçon racinienne sur l’amour humain, souffrance et inno­cence, comme l’illustre ce distique d’Andromaque à propos du sort terrible qui pèse sur son jeune fils Astyanax [31] ;

 

Hélas ! il mourra donc ! Il n’a pour sa défense

Que les pleurs de sa mère et que son innocence (v. 373-374).

 

Cette double leçon, examinons-la enfin à travers deux morceaux de choix qui manifestent également que l’amour humain légitime, mis à l’abri des occa­sions dangereuses, est ordonné par le mariage à l’éducation des enfants.

 

La leçon : l’amour ordonné

 

Tout d’abord une leçon négative. Pour les amours illégitimes ou les tenta­tions amoureuses, un seul remède : la fuite ou l’absence. Telle est la leçon-mo­rale donnée par le précepteur Burrhus à Néron, déjà marié à Octavie et brus­quement épris de Junie, pourtant fiancée à Britannicus.

 

— Néron :

 

Je vous entends, Burrhus. Le mal est sans remède.

Mon cœur s’en est plus dit que vous ne m’en direz.

Il faut que j’aime enfin.

 

— Burrhus :

 

                              Vous vous le figurez,

Seigneur, et, satisfait de quelque résistance,

Vous redoutez un mal faible dans sa naissance.

Mais, si dans son devoir votre cœur affermi

Voulait ne point s’entendre avec son ennemi [l’amour],

Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire,

Si vous daignez, Seigneur, rappeler la mémoire

Des vertus d’Octavie, indignes de ce prix,

Et de son chaste amour vainqueur de vos mépris ;

Surtout si de Junie évitant la présence

Vous condamniez vos yeux à quelques jours d’absence,

Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer,

On n’aime point, Seigneur, si l’on ne veut aimer (v. 779 à 790).

 

Tout est donc ici affaire de volonté : il suffit de le vouloir pour le réaliser.

Ensuite, une leçon positive, celle où Andromaque, la veuve fidèle du Troyen Hector, montre à l’égoïste Hermione combien la survie de son fils Astya­nax compte pour elle bien plus que sa propre vie. Ce morceau d’anthologie litté­raire mérite de figurer dans tous les cœurs des mères de famille et dans toutes les mémoires des jeunes filles, puisqu’y sont célébrés avec dignité et émo­tion la fidélité conjugale, l’amour maternel et la bienveillance féminine :

 

                                    Où fuyez-vous, madame ?

N’est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux

Que la veuve d’Hector pleurant à vos genoux ?

Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,

Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.

Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer

Le seul où mes regards prétendaient s’adresser :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;

Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.

Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,

Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;

Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,

En quel trouble mortel son intérêt nous jette,

Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter

C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.

Hélas ! lorsque, lassés de dix ans de misère,

Les Troyens en courroux menaçaient votre mère,

J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui :

Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.

Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?

Laissez-moi le cacher en quelque île déserte ;

Sur les soins de sa mère, on peut s’en assurer,

Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer (v. 858 à 880).

 

Une fois encore Voltaire a su relever la portée esthétique de cette leçon éthique sur le pouvoir de l’amour humain : « Jamais l’amour n’a fait verser autant de larmes que la nature. Le cœur n’est qu’effleuré, pour l’ordinaire, des plaintes d’une amante (exemple : Hermione !) ; mais il est profondément attendri de la douloureuse situation d’une mère près de perdre son fils (exemple : Andro­maque) ; c’est donc assurément par condescendance pour son ami que Des­préaux disait :

 

De l’amour la sensible peinture

Est, pour aller au cœur, la route la plus sûre.

 

La route de la nature est cent fois plus sûre, comme plus noble ; les mor­ceaux les plus frappants d’Iphigénie sont ceux où Clytemnestre défend sa fille, et non pas ceux où Achille défend son amante [32]. »

Maître des cœurs, Racine l’est aussi des têtes [33] dans la mesure où cette ex­pression symbolise, comme nous allons le voir, l’amour du pouvoir dans ses vices (ambition, ruse et injustice), ou le service du pouvoir dans ses vertus (prudence, justice et magnanimité).

 

 

L’amour du pouvoir :

l’éducation du prince

 

L’objet de la tragédie est la peinture des passions [34] et, peut-on ajouter au XVIIe siècle, directement ou indirectement, des vertus. « Pour les mieux peindre », ajoute L. Dubech [35], « elle prend les passions à l’état pur chez les maîtres du monde et rien n’est plus raisonnable. Plus le personnage est élevé, plus la pas­sion reçoit de lumière et acquiert d’importance. La tragédie, en particulier la fran­çaise, est un drame au sommet de l’État ».

On comprend mieux alors l’invitation récemment formulée par M. Trémolet de Villers :

 

Les jeunes élites veulent-elles une vraie formation politique ? J’entends une forma­tion humaine, qui prépare à l’exercice du pouvoir, et non d’abstraites théories qui, ap­prises par cœur ou mal digérées, ne restent que des leçons d’irréel ? Qu’elles lisent et méditent Corneille et Racine.

Dans ces œuvres, le pouvoir et ses drames sont vrais. Ils sont humains, incarnés dans des personnages qui, l’espace d’une journée, vivent au degré le plus intense les pas­sions qui agitent les cœurs, autour des princes ou dans leur cour. Mais c’est cela la vie de l’État [36].

 

L’ambition

 

Les passions qui agitent les héros ont forcément un contre-coup sur les conditions des États. En ce sens, toute tragédie bien faite est nécessairement poli­tique [37]. Or, l’ambition est l’un des vices politiques les plus répandus selon la re­marque pertinente de La Fontaine [38] :

 

Deux démons à leur gré partagent notre vie

Et de son patrimoine ont chassé la raison :

Je ne sais pas de cœur qui ne leur sacrifie ;

Si vous me demandez leur état et leur nom,

J’appelle l’un amour et l’autre ambition.

Cette dernière étend le plus loin son empire

Car même elle entre dans l’amour.

 

Racine ne serait donc pas « le peintre du cœur s’il n’était que le peintre de l’amour », en conclut Dubech. « La politique est partout dans son œuvre [39]. »

Or le pouvoir comporte bien des tentations. L’attachement aux richesses, la recherche désordonnée des honneurs, la soif de régner constituent, en sus des « désordres extrêmes » du cœur [40], une autre forme de concupiscence, capable de séduire bien des souverains.

 

— Créon :

 

Quand on est sur le trône, on a bien d’autres soins

Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins.

Du plaisir de régner une âme possédée

De tout le temps passé détourne son idée ;

Et de tout autre objet un esprit éloigné

Croit qu’il n’a point vécu tant qu’il n’a pas régné.

Mais allons. Le remords n’est pas ce qui me touche.

Et je n’ai plus un cœur que le crime effarouche ;

Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts,

Mais, Attale, on commet les seconds sans remords (La Thébaïde, v. 893-902).

 

Comme l’amour, l’ambition est une passion dévorante et permanente, sus­ceptible de tenter les jeunes princes (et même les princesses !), prêts à toutes les compromissions pour s’y livrer.

 

— Etéocle :

 

Pour un trône est-il rien qu’on refuse de faire ?

On promet tout, madame, afin d’y parvenir ;

Mais on ne songe après qu’à s’y bien maintenir (La Thébaïde, version originale).

 

— Bajazet à Roxane :

 

Combien le trône tente un cœur ambitieux ! (v. 1503).

 

L’ambition anime encore ses serviteurs zélés et expérimentés usque ad mor­tem sans répit et sans repos, comme les têtes de l’hydre sans cesse renaissantes.

 

— Agrippine :

 

Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit (v. 90).

 

Il [Néron !] m’écarta du trône où je m’allais placer.

Depuis ce coup fatal le pouvoir d’Agrippine

Vers sa chute, à grands pas, chaque jour s’achemine (v. 110-112).

 

Rome encore une fois va connaître Agrippine (v. 1604).

 

Ce vice politique, ennemi du bien commun, a le triste privilège de satisfaire deux tendances fondamentales de l’homme, l’indépendance et l’assouvissement des plaisirs, synonymes de deux concupiscences, l’orgueil de la vie et la concu­piscence de la chair [41].

 

— Néron :

 

Et c’est pour m’affranchir de cette dépendance

Que je la [Agrippine !] fuis partout, que même je l’offense (v. 507-508).

 

— Junie à Néron :

 

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;

Vos jours, toujours sereins, coulent dans les plaisirs.

L’Empire en est pour vous l’inépuisable source (v. 649-651).

 

En outre, de même que l’amour-passion entraînait une cohorte de maux (haine, désespoir, jalousie), l’ambition politique introduit un cortège de vices. Tous les moyens sont bons pour accéder au pouvoir ou pour s’y maintenir coûte que coûte : dissimulation, hypocrisie, mensonge, trahison, infidélité, parjure, as­tuce, ruse, haine, et peu savent une fois « montés sur le trône » « aspirer à y descendre [42] », à l’exception du roi de Perse Assuérus [43] :

 

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,

Et ces profonds respects que la terreur inspire,

A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur (v. 665-668).

 

Bien avant Machiavel qui allait utiliser ce penchant naturel, saint Thomas d’Aquin avait énoncé et dénoncé cette logique de la pseudo-politique qui est aussi une psychologie du vice : « L’ambition engendre l’hypocrisie », avait-il averti [44]. Nil novi sub sole ! Les exemples dans le théâtre politique de Racine ne manquent pas [45] depuis le perfide Néron :

 

J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer (v. 1314) ;

 

jusqu’à l’ingénieux Mathan :

 

Par un mensonge adroit tirons la vérité (v. 1032) ;

 

En passant par l’habile Agamemnon :

 

Par des feintes raisons, je m’en vais l’[Calchas] abuser (v. 1484).

 

Le paroxysme de la simulation politique [46] nous est offert par Acomat, vizir de Constantinople, qui, fidèle à la politique d’infidélité du sérail, rappelle à l’innocent Bajazet, frère du sultan Amurat, les mœurs byzantines qui eussent ré­volté un saint Louis ou n’importe quel chevalier français :

 

Ne rougissez donc point : le sang des Ottomans

Ne doit point en esclave obéir aux serments.

Consultez ces héros que le droit de la guerre

Mena victorieux jusqu’au bout de la terre :

Libres dans leur victoire, et maîtres de leur foi,

L’intérêt de l’État fut leur unique loi ;

Et d’un trône si saint la moitié n’est fondée

Que sur la foi promise et rarement gardée (v. 643-650).

 

Dans ce décor de décadence politique, il est un élément qui joue un rôle néfaste en entretenant les vices politiques d’ambition et d’hypocrisie : c’est la Cour, à laquelle s’oppose souvent l’armée (à condition de distinguer les légion­naires romains des janissaires turcs !), symbole de service franc et loyal. Junie, victime des agissements de la Cour impériale, a bien décrit « l’air empoi­sonné » (Phèdre, v. 1360) de ce milieu corrupteur [47] où le mensonge devient une seconde nature :

 

Absente de la Cour, je n’ai pas dû penser

Seigneur, qu’en l’art de feindre, il fallut m’exercer (v. 641-642).

 

Je ne connais Néron et la Cour que d’un jour ;

Mais (si je l’ose dire) hélas ! dans cette Cour

Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense !

Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence !

Avec combien de joie on y trahit sa foi ! (v. 1521-1526).

 

Racine, à une époque où la liberté d’écriture est réelle et où le roi agrée les fictions littéraires [48] dans lesquelles figurent des critiques de la Cour (Molière, La Fontaine) condamne lui aussi [49] les pratiques délétères des courtisans flatteurs, selon les vues perçantes mais malheureusement inefficaces de Phèdre [50] en ré­ponse aux conseils perfides d’Œnone (v. 907) :

 

Et puisse ton supplice à jamais effrayer

Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,

Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,

Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,

Et leur osent du crime aplanir le chemin (v. 1320-1326).

 

Telle est la première leçon politique (« méfiance est mère de la sûreté »), adressée aux princes et aux chefs : l’ambition et ses corollaires conduisent à tous les excès, illustrés par l’Empire romain décadent, et dont la mort du traître Phar­nace (dans Mithridate) et le désespoir, proche de la folie, de Néron, sont les symboles les plus frappants.

 

— Burrhus :

 

Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes (v. 1768).

 

A cette éducation de type négatif, s’ajoute une éducation plus positive, car il existe aussi dans le théâtre de Racine des têtes généreuses et vertueuses :

 

L’honneur seul peut flatter un esprit généreux (Esther, v. 599).

 

Le service du bien commun

 

Il existe deux manières de peindre la politique en littérature. L’une, plus historique, s’inspirant de Tite-Live, s’intéresse aux débats publics de l’intérêt commun et, à travers de grandes joutes oratoires, fait passer les héros de la déli­bération à la décision : c’est la manière éclatante et parfois sublime de Corneille. L’autre, plus psychologique, s’inspirant de Tacite, s’intéresse aux caractères des hommes et avec simplicité et réalisme décrit « un jeu subtil de passions secrètes aux points sensibles » (L. Dubech) : c’est la manière limpide et sobre de Racine. « Pour autant dans cette seconde perspective le sens de l’honneur n’est pas obli­téré, et sans avoir la pompe d’un Horace ou la verve d’un Nicomède, la majesté royale des héros raciniens est soumise aux lois les plus hautes du devoir d’État. Mis à part la pièce d’Andromaque, défaite de la politique par les passions et qui trouve son contraire en Bérénice, victoire de la politique sur la passion, les per­sonnages de Porus et de Xipharès ne manquent pas de magnanimité, tandis que Néron (dans un premier temps), Titus, Mithridate, Agamemnon (malgré ses tergi­versations) ne sacrifient ni les uns ni les autres leur politique ni ne compromet­tent leur empire [51]. »

Porus en effet, roi des Indes, symbole de la résistance à la politique expan­sionniste d’Alexandre-le-Grand, réagit fièrement et noblement à la manière du héros cornélien Nicomède face au lâche Prusias.

 

— Alexandre :

 

Comment prétendez-vous que je vous traite ?

 

— Porus :

 

En roi ! (v. 1500).

 

Xipharès, fils de Mithridate, champion de la liberté des rois, adhère avec l’allégresse d’un Horace (dans une grande scène politique digne de Corneille – III, 1), au projet de son père qui consiste à s’opposer à l’hégémonie unificatrice de Rome en portant la guerre sur son propre terrain, à l’inverse d’Hannibal :

 

Et Rome, unique objet d’un désespoir si beau,

Du fils de Mithridate est le digne tombeau (v. 945-946).

 

Attentif à la dignité de la fonction royale [52], Racine a surtout mis en relief la grandeur souveraine dans la pièce de Bérénice où le personnage de Titus sym­bolise la victoire du devoir d’État sur les penchants, l’Empereur romain ne pou­vant épouser une reine étrangère :

 

                        … Toujours la patrie et la gloire

Ont parmi les Romains remporté la victoire (v. 1167-1168).

 

A Bérénice qui s’exprime en femme amoureuse :

 

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! (v. 1154).

 

Titus répond avec humanité, grandeur et sagesse :

 

Oui, madame, il est vrai, je pleure, je soupire,

Je frémis. Mais enfin, quand j’acceptai l’empire,

Rome me fit jurer de maintenir ses droits :

Il faut les maintenir (v. 1155-1158).

 

Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder ? (v. 1146).

 

Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance [de Rome]

Vous les [les Romains] verriez toujours à ses ordres soumis (v. 1160-1161).

 

Sang des sujets, respect des lois, souci du bien commun, rien n’est oublié par le prudent Titus, un de ces serviteurs de l’État dont Etéocle avait brossé le portrait dans la Thébaïde :

 

D’abord que sur sa tête il reçoit la couronne,

Un roi sort à l’instant de sa propre personne ;

L’intérêt du public doit devenir le sien ;

Il doit tout à l’État et ne se doit plus rien (version originale).

 

Et en ce serviteur du bien public – « Ce n’est plus votre fils, c’est le maître du monde » (v. 180) s’écrie Burrhus face à Agrippine – quand raison d’État et sens du bien commun s’équivalent, ne peut-on voir l’image auréolée de Louis XIV [53] à travers les yeux émerveillés de Bérénice :

 

En quelque obscurité que le ciel l’eût fait naître,

Le monde en le voyant eût reconnu son maître (v. 315-316) ?

 

Aimé de ses sujets et sachant reconnaître la qualité des meilleurs d’entre eux [54], le roi, chez Racine, trouve sa puissance souveraine limitée par l’armée comme l’expérimente le faible Agamemnon face aux remontrances d’Ulysse le rusé et du bouillant Achille :

 

Encor si je pouvais, libre dans mon malheur,

Par des larmes au moins soulager ma douleur ! (v. 363-364).

 

Seigneur, de mes efforts, je connais l’impuissance (v. 389).

 

Soumis aux contingences, celles de la passion et de la politique – « Racine, qui avait une si haute idée du pouvoir des rois, le montre ainsi toujours tempéré et dépendant en quelque manière d’un élément humain », relève L. Dubech (page 173) –, les rois raciniens seront soumis à l’action de Dieu dans les deux dernières tragédies. En attendant, certains d’entre eux restent conscients de leur fragilité (« Triste destin des rois »…), raison supplémentaire pour qu’une authen­tique formation prélude à l’éducation des princes.

 

La leçon : défense de la cité

 

Cette formation de l’intelligence et du cœur des grands commence très tôt et l’on sait tout le soin que le XVIIe siècle français – témoin le rôle de Bossuet auprès du Dauphin – apportait à cette tâche délicate. Racine ne déroge pas de cette tradition bien française [55] : pourvoir à éclairer les intelligences et à fortifier les volontés. Vérifions-le à travers deux exemples de formation politique.

Résolue à mourir pour rester fidèle au souvenir d’Hector, Andromaque confie à Céphise son fils Astyanax et « elle trace le programme de l’éducation qui doit être donnée au fils des vaincus, dans la dignité et dans la modestie. Ce qui la guide à cette minute, ce sont des paroles qu’elle n’a pu oublier, les paroles que prononça Hector en partant pour la bataille [56] » :

 

Il demanda son fils et le prit dans ses bras :

Chère épouse, dit-il en essuyant ses larmes,

J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;

Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :

S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.

 

Voici comment Céphise devra exécuter ce testament :

 

Je confie à tes soins mon unique trésor :

Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.

Fais connaître à mon fils les héros de sa race ;

Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace ;

Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,

Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été :

Parle-lui tous les jours des vertus de son père,

Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.

Mais qu’il ne songe pas, Céphise, à nous venger.

Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.

Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :

Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste.

 

Ainsi, le jeune Astyanax devra se rendre digne de ses aïeux troyens par la vaillance de son comportement et la réserve de son attitude, ce qui est le fonde­ment d’une authentique noblesse. On croit là reconnaître le portrait d’un cheva­lier français, à la fois fier et humble et l’on partage l’enthousiasme de Mgr Calvet devant ce « miroir de l’éducation » où les mères jouent souvent un rôle si impor­tant, pour ne pas dire décisif : « Quelle lumière pure, mesurée et tonique se dé­gage de ces vers ! L’Andromaque antique, déjà pourtant si belle dans Homère, dans Euripide, dans Virgile, n’a pas rencontré cette pureté de pensée et d’accent ; ici, c’est un cœur de chrétienne et de Française qui se révèle tout entier [57]. »

Dans Britannicus, c’est à un âge un peu plus avancé que s’adresse la leçon politique donnée par le précepteur Burrhus [58] à son jeune élève Néron jusqu’ici vertueux malgré le poids de l’hérédité. Après la période de « l’infans » et de « l’adolescens », c’est le « juvenis » qui aspire, attentif aux conseils du perfide Nar­cisse, à l’indépendance par le crime : se dégager de « l’implacable » Agrippine en faisant périr Britannicus ! Burrhus lui fait alors entendre la voix de la conscience morale qui est aussi la voie du salut politique :

 

C’est à vous de choisir, vous êtes encor maître.

Vertueux jusqu’ici, vous pouvez toujours l’être :

Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus ;

Vous n’avez qu’à marcher de vertus en vertus [59] :

Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime,

Il vous faudra, Seigneur, courir de crime en crime,

Soutenir vos rigueurs par d’autres cruautés,

Et laver dans le sang vos bras ensanglantés…

Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre.

Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre,

Toujours punir, toujours trembler dans vos projets;

Et pour vos ennemis compter tous vos sujets (v. 1139 à 1346 et 1351 à 1354).

 

Telles sont les sombres perspectives qui attendent les princes cruels, infi­dèles et violents. Combien plus rayonnant apparaît l’avenir si Néron, fidèle à la vertu et défenseur du bien commun, gagne le cœur de ses sujets par une bien­veillante confiance [60] :

 

Et ne suffit-il pas, Seigneur, à vos souhaits

Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ? (v. 1337-1338).

 

Ah ! de vos premiers ans l’heureuse expérience

Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence ?

Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?

Dans quel repos, ô ciel, les avez-vous coulés !

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :

Partout, à ce moment, on me bénit, on m’aime ;

On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer :

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point nommer ;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage :

Je vois voler partout les cœurs à mon passage (v. 1335 à 1364).

 

Malgré les avatars de l’histoire confirmée par l’intrigue théâtrale – Néron ébranlé jusqu’au fond du cœur : (« Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur » v. 1381) capitulera sous l’influence de Narcisse [61] – , Racine a su don­ner, à travers de prophétiques exhortations, des leçons morales et politiques à va­leur universelle : mais « la misère de l’homme sans Dieu » (Pascal) étant profonde, il va y adjoindre des leçons religieuses, le secours de Dieu étant seul capable d’étayer solidement et durablement l’éducation de l’âme.

 

 

L’amour du Tout-puissant :

l’éducation de l’âme

 

Après avoir écrit ses neuf tragédies profanes en treize ans de carrière litté­raire (1664-1677), Racine se marie et est nommé par Louis XIV historiographe du roi en compagnie de Despréaux. Il a 37 ans et se consacre désormais à sa nou­velle tâche avec application, tout en se rapprochant de ses anciens maîtres de Port-Royal [62] qu’il avait raillés lors de la querelle sur la question du théâtre. « A mesure qu’il redevient chrétien [63], note L. Dubech (ibid., page 196), sans cesser de révérer la majesté royale, Racine la subordonne lentement au divin. » Dans ses deux dernières tragédies, Esther (1689) et Athalie (1691), écrites à la demande de Madame de Maintenon pour les demoiselles de Saint-Cyr, le poète sacré s’élève en purifiant les cœurs et en illuminant les âmes :

 

Et vous, qui vous plaisez aux folles passions

Qu’allument dans vos cœurs les vaines fictions,

Profanes amateurs de spectacles frivoles,

Dont l’oreille s’ennuie au son de mes paroles,

Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité.

Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité (Prologue d’Esther, v. 65-70).

 

Loin que cette vue nouvelle diminue les rois, elle les rehausse. Devenus les instruments de Dieu sur la terre, ses vases d’élection, ils sont en proie à la rage des méchants, hostiles au vrai culte et au peuple élu dans ce contexte biblique. Néanmoins, commente J. Morel [64], « les fins ultimes sont partout les mêmes : pro­clamer hautement la puissance d’une providence qui, à travers les échecs appa­rents (ou les succès comme ici), à travers la mort elle-même, justifie l’innocence et condamne les persécuteurs ».

 

L’idolâtrie et la persécution

 

Si l’amour humain et l’ambition politique nous sont apparus des passions furieuses, que dire du zèle amer des impies et des apostats fondé sur la haine du vrai Dieu ? Le renégat Mathan, prêtre sacrificateur de Baal en donne un triste exemple :

 

Heureux si sur son temple [de Dieu] achevant ma vengeance,

Je puis convaincre enfin sa haine d’impuissance,

Et parmi les débris, le ravage et les morts,

A force d’attentats, perdre tous mes remords (v. 959-962).

 

Quant à la reine Athalie, la fureur de sa passion sacrilège la conduit à des projets homicides, comme si l’infidélité religieuse, la pire de toutes, secrétait des monstres :

 

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit (v. 1774).

 

Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;

Et que pour signaler son empire nouveau,

On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !

Voici ce qu’en mourant lui souhaite sa mère :

Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j’espère

Qu’indocile à ton joug, fatigué de ta loi,

Fidèle au sang d’Achab qu’il a reçu de moi,

Conforme à son aïeul, à son père semblable,

On verra de David l’héritier détestable

Abolir tes honneurs, profaner ton autel,

Et venger Athalie, Achab et Jézabel (v. 1780-1790).

 

Quant à Aman, le favori et l’âme damnée du roi de Perse, Assuérus, ne per­suadera-t-il pas le souverain de persécuter les juifs avec la haine féconde d’un coreligionnaire, puisqu’Aman était amalécite, de la race d’Agag, roitelet palesti­nien qui était tombé vivant entre les mains de Saül ?

 

Jusqu’à quand souffre-t-on que ce peuple respire,

Et d’un culte profane infecte votre empire ?

Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,

Du reste des humains ils semblent divisés,

N’aspirent qu’à troubler le repos où nous sommes,

Et, détestés partout, détestent tous les hommes.

Prévenez, punissez leurs insolents efforts ;

De leur dépouille enfin grossissez vos trésors (v. 497-504).

 

Toute la nation fut ainsi condamnée (v. 509).

 

Si l’apostasie d’Aman et l’idolâtrie d’Athalie conduisent ces derniers par haine du vrai Dieu à la persécution pour conjurer le trouble et la mauvaise conscience [65], elles s’accompagnent aussi en les justifiant d’attitudes plus basse­ment humaines [66]. Par exemple, si Aman poursuit de sa vindicte féroce son com­patriote Mardochée, c’est que ce dernier, à l’origine, ne lui a pas rendu le salut militaire, et s’il persécute les juifs c’est également par vanité politique pour se maintenir au pouvoir à tout prix :

 

Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,

Des intérêts du sang est faiblement touchée.

Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus ?

Je prévins donc contre eux l’esprit d’Assuérus :

J’inventai des couleurs ; j’armai la calomnie ;

J’intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie.

Je les peignis puissants, riches, séditieux ;

Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux (v. 489-406).

 

Il [Assuérus] sait qu’il me doit tout, et que pour sa grandeur

J’ai foulé sous les pieds remords, craintes, pudeur (v. 866-867).

 

Et Mathan, né dans la tribu de Lévi, voué aux emplois sacerdotaux, aurait-il quitté le Dieu des juifs pour une « idôle de bois que les vers rongent » en dépit de ses soins ? « Vaincu » par Joad pour une affaire de préséance – « Quand j’osai contre lui disputer l’encensoir » (v. 929) –, il « entra dans une autre carrière » sy­nonyme de reniement :

 

Né ministre du Dieu qu’en ce temple on adore,

Peut-être que Mathan le servirait encore,

Si l’amour des grandeurs, la soif de commander,

Avec son joug étroit pouvaient s’accommoder (v. 923 à 926).

 

Et mon âme à la cour s’attacha tout entière.

J’approchai par degrés de l’oreille des rois,

Et bientôt en oracle on érigea ma voix.

J’étudiai leurs cœurs, je flattai leurs caprices,

Je leur semai de fleurs les bords des précipices ;

Près de leurs passions rien ne me fut sacré (v. 932 à 937).

 

N’est-ce pas enfin la même attitude courtisane qu’adopte Athalie devant l’innocent Joas, lorsque, pour lui faire renoncer au « cruel Dieu des juifs », elle lui propose, vrai démon du désert, de regagner cette Cour où foisonnent plaisirs, honneurs, richesses :

 

Je plains le triste sort d’un enfant tel que vous.

Venez en mon palais, vous y verrez ma gloire (v. 678-679).

 

Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule (v. 687).

 

Laissez là cet habit, quittez ce vil métier ;

Je veux vous faire part de toutes mes richesses (v. 694-695) ?

 

Notons d’ailleurs que cette vie hédoniste s’accompagne fort bien de la li­berté de culte, comme si la liberté religieuse s’accommodait très bien de la dé­chéance morale :

 

J’ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre :

Ce sont deux puissants dieux (v. 684-685).

 

D’où la réponse cinglante et fort peu œcuménique du pieux Joas :

 

                                    Il faut craindre le mien ;

Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n’est rien (v. 685-686).

 

On comprend alors que Racine ait voulu vouer à la même réprobation, par l’intermédiaire du Chœur (l’anti-Cour, vrai sanctuaire des élans divins [67]), la ca­lomnie des courtisans et l’impiété de leurs maîtres :

 

Rois, chassez la calomnie.

Ses criminels attentats

Des plus paisibles États

Troublent l’heureuse harmonie (Esther, II, 3).

 

Le bonheur de l’impie est toujours agité ;

Il erre à la merci de sa propre inconstance.

Ne cherchons la félicité

Que dans la paix de l’innocence (Esther, II, 8).

 

Le vrai culte : foi, piété et justice

 

Face aux « monstres d’impiété » qui déshonorent le temple – « Et l’enfer, couvrant tout de ses vapeurs funèbres, / Sur les lieux les plus saints a jeté ses té­nèbres » (Esther, Prologue, v. 35-36) – et accaparent le pouvoir – « Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ? » (Athalie, v. 1142) –, Racine a su placer au cœur de l’intrigue des hommes de grande foi capables de leur résister victorieu­sement. En des circonstances périlleuses pour la vraie religion (la déportation et la persécution dans Esther, l’apostasie dans Athalie), ces chantres de l’orthodoxie que sont Mardochée et surtout Joad fondent toute leur action sur l’adoration du vrai Dieu et la pratique de l’unique culte.

 

— Joad à Abner :

 

Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche :

Du zèle de ma loi que sert de vous parer ?

Par de stériles vœux pensez-vous m’honorer ?

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?

Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ?

Le sang de vos rois crie et n’est point écouté.

Rompez, rompez tout pacte avec l’impiété (v. 85 à 90).

 

Adorateurs zélés du vrai Dieu – « Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel » (v. 1) –, ces passionnés du Tout-Puissant font preuve d’un zèle géné­reux et d’une espérance invincible :

 

La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ? (v. 71).

 

Entourés de personnages plus faibles qu’eux, presque incrédules comme la craintive Esther ou le fidèle Abner, ils ont le don d’enflammer les esprits, de ravi­ver les courages.

 

— Le Chœur :

 

De l’amour de son Dieu son cœur [d’Esther] s’est embrasé ;

Au péril d’une mort funeste

Son zèle ardent s’est exposé :

Elle a parlé. Le ciel a fait le reste (v. 1224-1227).

 

— Joad :

 

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte (v. 60 à 64).

 

A ce titre, Joad joue un double rôle décisif, car non seulement il combat les méchants avec une violence digne de l’ancien Testament [68] :

 

Les chiens, à qui son bras a livré Jézabel,

Attendant que sur toi sa fureur se déploie,

Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie (v. 1038-1040),

 

prophétise-t-il à Mathan dans une formidable malédiction ; et

 

Allez, sacrés vengeurs de vos princes meurtris,

De leur sang par sa mort faire cesser les cris (v. 1793-1794),

 

lance-t-il aux lévites chargés d’exécuter Athalie ; mais aussi, mû par l’amour de Dieu, il éclaire les intelligences obscurcies et affermit les volontés au moment opportun.

 

— A Josabet :

 

Et comptez-vous pour rien Dieu, qui combat pour nous ?

Dieu, qui de l’orphelin protège l’innocence

Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance (v. 226-228).

 

Vos larmes, Josabet, n’ont rien de criminel :

Mais Dieu veut qu’on espère en son soin paternel (v. 265-266).

 

— A Abner :

 

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?

Quand Dieu par plus d’effets montra-t-il son pouvoir ?

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat ? Quoi ! toujours les plus grandes merveilles

Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles ? (v. 104-108).

 

Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,

Un Dieu tel aujourd’hui qu’il fut dans tous les temps.

Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire,

Et son peuple est toujours présent à sa mémoire (v. 125-128).

 

Cependant, Racine, qui n’oublie jamais les causes secondes, a peint en Mardochée et Joad des hommes complets : pleins de foi et d’ardeur au service de Jahweh, ils n’en font pas moins preuve d’un grand réalisme politique, où la pré­voyance, parfois même la ruse [69] entrent en ligne de compte. Habile pour péné­trer dans le palais inaccessible d’Assuérus, Mardochée a su ménager des intrigues et des voies secrètes.

 

— Esther :

 

Son amitié pour moi le rend ingénieux.

Absent, je le consulte ; et ses réponses sages

Pour venir jusqu’à moi trouvent mille passages (v. 94 à 96).

 

Tandis que Joad, ingénieux et précautionneux, a tendu un piège [70] à Athalie « dans un modèle de réalisme sublime où traits humains et confiance inébranlable en Dieu se confondent » (L. Dubech) :

 

L’entreprise, sans doute, est grande et périlleuse.

J’attaque sur son trône une reine orgueilleuse,

Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux

De hardis étrangers, d’infidèles Hébreux.

Mais ma force est au Dieu dont l’intérêt me guide (v. 1337 à 1341).

 

Bien que rusé et cruel au service du Dieu d’Abraham et de Jacob [71], Joad, chantre de l’ancien Testament sera aussi le coryphée du nouveau Testament, l’annonciateur du royaume nouveau où, pareil à Moïse, il conduit et n’entrera pas :

 

Cieux, écoutez ma voix ; terre, prêtez l’oreille (v. 1139).

 

Quelle Jérusalem nouvelle

Sort du fond du désert brillante de clartés,

Et porte sur le front une marque immortelle ?

Peuples de la terre, chantez.

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle (v. 1159-1163).

 

Avec le même lyrisme [72], Racine fera du Chœur d’Esther l’écho de la bonne nouvelle où la prudence du serpent sera atténuée par la simplicité de la co­lombe :

 

Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable !

Heureux qui dès l’enfance en connaît la douceur !

Jeune peuple, courez à ce maître adorable.

Les biens les plus charmants n’ont rien de comparable

Aux torrents de plaisirs qu’il répand dans un cœur ;

Que le Seigneur est bon ! que son joug est aimable !

Heureux qui dès l’enfance en connaît la douceur !

Il s’apaise, il pardonne…

Du cœur ingrat qui l’abandonne

Il attend le retour.

Il excuse notre faiblesse (v. 1265 à 1275).

 

En somme, et telle est la leçon qu’en retireront Esther et Joas pour l’éduca­tion de leur âme, le souverain doit agir cum pietate et justitia pour la prospérité de son peuple [73] :

 

Dieu, de nos volontés arbitre souverain,

Le cœur des rois est ainsi dans ta main (Esther, v. 733-734).

 

Un roi sage, ennemi du langage menteur,

Écarte d’un regard le perfide imposteur.

J’admire un roi victorieux,

Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux ;

Mais un roi sage et qui hait l’injustice,

Qui sous la loi du riche impérieux

Ne souffre point que le pauvre gémisse,

Est le plus beau présent des cieux (Esther, v. 989 à 994).

 

Stabilité des grandeurs terrestres ou fragilité des empires selon que Dieu et la justice y règnent en maître ou pas [74], telle est la dernière et redoutable leçon donnée par Joad dans un contexte à la fois antique et biblique, c’est-à-dire ter­rible et redoutable :

 

Par cette fin terrible, et due à ses forfaits [la mort d’Athalie],

Apprenez, roi des Juifs, et n’oubliez jamais

Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,

L’innocence un vengeur, et l’orphelin un père (v. 1813 à 1815).

 

Grand Dieu, si tu prévois qu’indigne de sa race,

Il [Joas] doive de David abandonner la trace,

Qu’il soit comme le fruit en naissant arraché,

Ou qu’un souffle ennemi dans sa fleur a séché.

Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,

Doit être à tes desseins un instrument utile,

Fais qu’au juste héritier le sceptre soit remis (v. 283 à 289).

 

La leçon : l’honneur de servir

 

Même si historiquement Joas (comme Néron dans un autre contexte) ne sera pas fidèle à l’éducation reçue, du moins l’éducation donnée par Joad à Joas et celle donnée par Mardochée à Esther auront rempli leur tâche qui consiste à montrer la voie à suivre et à en donner les moyens. Pour Joas, la vérité théâtrale est sauve quand, dans un émouvant dialogue avec le grand-prêtre (en parfait ac­cord avec le dialogue entre Athalie et le jeune Eliacin), Joas montre le fond de son âme pure et ardente. Toute la scène serait à citer : contentons-nous de quelques extraits auxquels nous ajouterons justement les réponses pleines d’assu­rance adressées par Joas à la veuve de Joram.

 

— Joad :

 

Il est juste, mon fils, que je vous le déclare (v. 1266).

 

Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle.

Il est temps de montrer cette ardeur et ce zèle

Qu’au fond de votre cœur mes soins ont cultivés (v. 1269 à 1271).

On vous a lu souvent l’histoire de nos rois [75].

Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites lois

Doit s’imposer un roi digne du diadème ?

 

— Joas :

 

Un roi sage, ainsi Dieu l’a prononcé lui-même,

Sur la richesse et l’or ne met point son appui,

Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui

Ses préceptes, ses lois, ses jugements sévères,

Et d’injustes fardeaux n’accable point ses frères. 

 

— Joad :

 

Mais sur l’un de ces rois s’il fallait vous régler,

A qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler ?

 

— Joas :

 

David, pour le Seigneur plein d’un amour fidèle,

Me paraît des grands rois le plus parfait modèle (v. 1275 à 1286).

 

Si Esther et Joas ont tenu leur rôle providentiel dans leur pièce respective, c’est que leur éducation politique et religieuse avait tout à la fois formé leur tête et élevé leur cœur comme en témoignent bien ces deux exhortations où transpa­raît la force rayonnante de Dieu sur leurs âmes.

 

— Mardochée à Esther :

 

Quoi ? Lorsque vous voyez périr votre patrie,

Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !

Dieu parle, et d’un mortel vous craignez le courroux !

Que dis-je ? Votre vie, Esther, est-elle à vous ?

N’est-elle pas au sang dont vous êtes issue ?

N’est-elle pas à Dieu dont vous l’avez reçue ?

Et qui sait, lorsqu’au trône il conduisit vos pas,

Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ?

Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie

Pour être un vain spectacle aux peuples de l’Asie,

Ni pour charmer les yeux des profanes humains.

Pour un plus noble usage il réserve ses saints.

S’immoler pour son nom et pour son héritage,

D’un enfant d’Israël, voilà le vrai partage :

Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours ! (Esther, v. 205 à 219).

 

— Joad à Joas :

 

O mon fils, de ce nom j’ose encor vous nommer,

Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes

Que m’arrachent pour vous de trop justes alarmes.

Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,

Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur ;

De l’absolu pouvoir, vous ignorez l’ivresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;

Qu’un roi n’a d’autre frein que sa volonté même ;

Qu’il doit immoler tout à sa grandeur suprême ;

Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d’un sceptre de fer veut être gouverné ;

Que, s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime :

Ainsi de piège en piège, et d’abîme en abîme,

Corrompant de vos mœurs l’aimable pureté,

Ils vous feront enfin haïr la vérité,

Vous peindront la vertu sous une affreuse image…

Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

Promettez sur ce livre, et devant ces témoins

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,

Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin (Athalie, v. 1384 à 1408).

 

Qu’elle était belle cette tradition politique et religieuse où les rois promet­taient devant Dieu, lors de leur sacre [76], de défendre le vrai culte et de faire ré­gner la justice en leur royaume. « Ces traits, note justement L. Dubech in fine (page 314), rappellent les caractères de familiarité de l’ancienne monarchie, en qui une tradition obscurément prolongée voyait l’héritière et la continuatrice de l’ancien royaume de Juda et d’Israël. Peut-être les filles des rois de l’ancien Tes­tament sculptées aux portails des cathédrales étaient-elles les figures symboliques de cette Tradition, qui mêlait ainsi à la haute pensée politique d’Esther et d’Atha­lie les puissances profondes du sentiment populaire. »

 

 

Conclusion

 

Éducateur des cœurs, des têtes et des âmes par le spectacle de la passion souvent vainqueur, parfois maîtrisée, Racine reste avant tout un poète, mais un poète d’une rare psychologie [77], et chez qui le pittoresque n’est même pas absent pour qui sait le goûter dans cet art tout de sobriété [78] :

 

A peine son sang [d’Eriphile] coule et fait rougir la terre,

Les Dieux font sur la terre entendre le tonnerre ;

Les vents agitent l’air d’heureux frémissements

Et la mer leur répond par ses mugissements ;

La rive au loin gémit, blanchissante d’écume ;

La flamme du bûcher d’elle-même s’allume ;

Le ciel brille d’éclairs, s’entrouve, et parmi nous

Jette une sainte horreur qui nous rassure tous (Iphigénie, v. 1777-1784).

 

Fidèle à l’Art poétique de Boileau, en vertu duquel la règle des règles dans la tragédie est « de plaire et de toucher » (chant III), l’auteur de Bérénice incarne cet art de l’essentiel synonyme d’universalité : « Le classique par excellence, pour nous [79], c’est Racine, parce que son œuvre est humaine au-dessus des hommes, comme elle est vraie au-dessus du temps… Si Racine nous semble le plus clas­sique des classiques, c’est par ce goût d’exprimer l’intense dans le général, c’est qu’il saisit directement ce qui est au cœur de la vie pour le porter au sommet de l’art. » Chez lui, comme chez La Fontaine, éthique et esthétique se confondent donc dans une harmonie artistique parfaite selon le jugement de Maurras [80] : « En nous tenant aux poètes seuls, l’auteur des Fables et l’auteur de Britannicus mon­trent les mêmes titres au premier rang. Une égale source de poésie, un art divers, mais identique dans les principes profonds, une philosophie des passions ana­logue, une pareille vue du monde, de l’âme, de la société assimilent si parfaite­ment ces deux poètes qu’il est tout à fait impossible de trouver entre eux une rai­son de différence et de classement. »

Pour conclure, laissons le dernier mot à ce spécialiste de la littérature clas­sique qu’est Mgr Calvet [81] et qui, mieux que quiconque, récapitule en quoi le théâtre de Racine est synonyme d’éducation de l’âme : « Historien des maladies et des défauts des âmes, il en explique les péripéties, sans indulgence, sans com­plaisance pour le malade, toujours claivoyant, toujours logique, toujours raison­nable, même quand il fait revivre les ardeurs souterraines et l’illogisme doulou­reux de la passion. Sa haute moralité est là, dans la lucidité inflexible des consciences, beaucoup plus que dans le spectacle des conséquences désastreuses de cette même passion, lequel n’a jamais détourné personne de tenter l’expé­rience. Son analyse, cruelle à force d’exactitude, peut nous apprendre par quels artifices la liberté est enlacée et comment la volonté est réduite en esclavage, lorsqu’elle n’a pas profité des premières heures du mal pour le vaincre, alors qu’il est encore débile et sans racines. Il est bien de chez nous pour avoir ainsi mis de la raison jusque dans les capitulations de la raison, comme il reconnaissait lui-même que Corneille avait fait voir la raison dans les exaltations de la raison. Qu’il se dépasse ou qu’il s’abandonne, le Français reste fils de Boileau [82]. »

 

 

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[1] — Auteur d’un article sur « Le latin chrétien » dans Le Sel de la terre 25.

[2] — Article intitulé « Auteurs oubliés et méconnus » dans Lecture et Tradition, avril-mai 1999, p. 41. Le numéro de mai (nº 268) de la même revue ajoute : « Si Racine est oublié, on fête Balzac » (bi-centenaire de sa naissance).

[3] — Voir Le Sel de la terre 3, 4, 5, 6, 21 et 26.

[4] — Gilson E., Les Idées et les lettres, Paris, Éd. Vrin, 1932, p. 251 et 252.

[5] — Courant inauguré par Voltaire et représenté par A. France, Giraudoux, P. Valéry, Mauriac entre autres écrivains.

[6] — Courant représenté par Mgr Calvet, L. Dubech, Th. Maulnier, parmi les plus connus (sans oublier Péguy).

[7] — Picard R., De Racine au Parthénon, Paris, Éd. Gallimard, 1977, p. 10.

[8] — Biographie de l’homme Racine elle-même controversée entre les thèses de R. Picard, de R. Jasinky et de J. Pommier. Sur ce sujet, consulter le récent et volumineux dictionnaire intitulé Tout Racine, par J.-P. Battesti et J. Chauvet, Paris, Éd. Larousse, 1999.

[9] — Dans Fideliter, mars-avril 1999, nº 128, p. 73-74.

[10] — Et les onze passions « thomistes » de l’appétit sensible y sont représentées : l’amour, le désir, la joie, la haine, l’aversion, la tristesse (pensons par exemple à la « tristesse majestueuse » dont parle la préface de Bérénice), l’espoir, le désespoir, l’audace, la crainte et la colère.

[11] — Expression empruntée à Boileau dans l’Art poétique (chant III, « De la tragédie ») : « Que dans tous vos discours la passion émue / Aille chercher le cœur et le remue. »

[12] — D’après La Vie de Jean Racine (1928).

[13] — Cette pièce écrite en 1677, la dernière de sa carrière profane, contribuera au rapprochement de Racine avec ses anciens maîtres de Port-Royal (sur ce sujet, voir l’article « La religion de Racine » de L. Dubech dans la Revue universelle, janvier 1942, p. 103).

[14] — Préface de Phèdre.

[15] — Conformément aux règles de l’idéal classique, formulées par Boileau : « L’amour le plus coupable, exprimé chastement / N’excite plus en nous de honteux mouvement » (Art poétique).

[16] — Une virgule même, selon les analyses pertinentes de Thierry Maulnier dans son maître-livre consacré à Racine (Paris, Éd. Gallimard, 1936). Admirons à cet égard la simplicité de Racine qui trouve toujours les mots justes (2 000 mots utilisés dans son théâtre contre 20 000 chez Shakespeare !) pour exprimer les états de l’âme. Comme le disait le Maréchal Pétain : « Racine a toujours le mot qu’il faut » (cité par J. Calvet dans : Témoins de la Conscience française, Éd. Alsatia, 1943, p. 209).

[17] — Et non les scènes puisque, contrairement au théâtre anglais, les convenances françaises faites de mesure empêchent la représentation des faits violents (« Ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose », Art poétique).

[18] — A propos de ce vers (v. 273) et de quelques autres, E. Gilson estime (dans un article paru dans Les Nouvelles littéraires du samedi 15 avril 1939) que, « en cette fin de XVIIe siècle, le Traité des passions de l’âme (surtout les chapitres 112 à 135 de la deuxième partie) de Descartes inspira la Phèdre de Racine : Phèdre ne dit pas : « Je vis Hippolyte, je le désirai, et je me sentis triste », mais elle dit : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue », ce qui veut dire exactement la même chose, mais est du Descartes, traduit en langue de théâtre par un dramaturge de génie… Ce que le Traité des passions apportait de vraiment neuf, c’était la thèse fondamentale que toutes les passions de l’âme sont causées par des modifications du corps, à tel point qu’elles naissent, durent et meurent avec elles. Notons que trois tableaux ornaient le cabinet de travail de Racine : l’un représentait saint Jean, l’autre Richelieu et le dernier Descartes justement ! »

[19] — Exemple : Monime : « Dans l’ombre du secret ce feu s’allait éteindre / Ce feu que dans l’oubli je croyais étouffé (Mithridate, v. 1335 à 1342). Hippolyte : « Quel funeste poison / L’amour a répandu sur toute sa maison » (Phèdre, v. 991-992).

[20] — Exemple : Andromaque : « Captive, toujours triste, importune à moi-même » (v. 301). Pyrrhus : « Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé » (v. 319). Concernant l’emploi des adjectifs qualificatifs dont il est le maître, outre les appositions, Racine, sobre en épithètes (l’inverse de Chateaubriand !), sait « jouer » de l’attribut (du sujet et de l’objet) : « Et moi, qui l’amenai triomphante, adorée / Je m’en retournerai seule et désespérée ! » (Clytemnestre à propos d’Iphigénie, v. 1305-1306). Ce distique a inspiré à J. de Romilly une belle analyse (dans Le Trésor des Savoirs oubliés, Éd. de Fallois, 1998, p. 29).

[21] — C’est le cas type des protagonistes d’Andromaque, mais aussi de personnages tels que Néron, Pharnace, Roxane, Eriphile et bien sûr Phèdre.

[22] — Exemple : Oreste : « Tel est de mon amour l’aveuglement funeste » (v. 481).

Hermione : « Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ? » (v. 1485).

[23] — Nombre d’adjectifs reviennent souvent (fatal, funeste, déplorable, malheureux) pour exprimer cette loi du destin dont Oreste est le parfait représentant : « Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis / Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis » (v. 43-44).

[24] — Témoins ces vers vengeurs d’Hermione : « Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée / Demande une victime à moi seule adressée » (v. 1189-1190) – « Qu’on l’[Pyrrhus] immole à ma haine, et non pas à l’État » (v. 1268).

[25] — Voltaire, Dissertation sur la tragédie. A. Bonnard exprime le même sentiment dans Ce monde et moi (Éd. Dismas, 1991, p. 81) : « Les héros de Corneille existent selon la façon dont ils luttent contre l’amour, ceux de Racine selon la façon dont ils le ressentent. »

[26] — Tels sont les cas des amours de Britannicus et de Junie contrariées par ceux de Néron, de ceux de Monime et Xipharès empêchées par Mithridate, de ceux d’Hippolyte et d’Aricie entravées par Thésée, de ceux d’Iphigénie et d’Achille perturbées par Agamemnon, de ceux de Bajazet et d’Atalide gênées par Acomat et de ceux bien sûr de Titus et de Bérénice incompatibles avec la politique romaine. Sur cette vision « d’un couple de l’amour vrai et réciproque », voir la très bonne analyse d’H. de Crémiers dans son excellent article consacré à Racine (Spectacle du Monde, mai 1999, nº 446, p. 83-84).

[27] — Péguy qualifie cette célèbre prière d’Iphigénie de « cruelle » à l’image de tout le théâtre de Racine (Péguy dixit dans Victor-Marie, comte Hugo). Il est vrai que, malgré sa déclaration d’intention toute pure, il est étonnant (et peu vraisemblable) qu’Iphigénie ne cherche pas à défendre sa vie en son nom propre et en tant que fiancée !

[28] — A propos de Bérénice, voir le bel article intitulé « Racine, ou le salut par le théâtre », de Patricia Jarnier (dans Permanences nº 360, avril 1999, p. 39 à 42).

[29] — Vers admirable, admirablement commenté par M. Bedel (ibid.) : « Un chant aérien de monosyllabes exprimant la pureté. »

[30] — Bajazet meurt au combat, Britannicus est empoisonné, tandis qu’Hippolyte est dévoré par un monstre marin ; seuls Achille et Xipharès connaîtront un sort moins cruel.

[31] — Tous les vers d’Andromaque exprimant la tendresse maternelle seraient à citer : « Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui » (v. 264) ; « On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère » (v. 278), etc… Malgré des présupposées romantiques, Chateaubriand a écrit des pages touchantes sur la figure de la mère chez Andromaque (Génie du Christianisme, 2e partie, « Poétique du Christianisme » !)

[32] — Voltaire, Dissertation sur la tragédie.

[33] — Métonymie désignant la prudence ou la ruse des chefs au sens où Corneille disait d’Attila : « Il combattait plus de tête que de bras » (Attila, v. 40).

[34] — Sur la question délicate du théâtre au XVIIe siècle – et principalement de la représentation de la passion amoureuse – consulter Le Traité de la Comédie et « autres pièces d’un procès de théâtre » de P. Nicole, Éd. Champion, 1998 (où figurent, lors de la querelle entre Racine et Port-Royal, les deux lettres de Racine à l’auteur des Hérésies imaginaires et des Deux Visionnaires, 1666), ainsi que la thèse de Jean Dubu intitulée Les Églises chrétiennes et le théâtre, 1550-1850 (Éd. Presses Universitaires de Grenoble, 1997) où le problème est ainsi résumé : « Ainsi Corneille, grâce à ses maîtres (les jésuites) et Racine, grâce à son oncle d’Uzès (Antoine Sconin, chanoine régulier génovéfain, théologien) se rejoignaient dans une adhésion pure et simple aux vues de saint Thomas d’Aquin sur le problème de la licéité du théâtre » (p. 133).

[35] — Auteur d’un remarquable Racine politique, Éd. Grasset, 1926, ici p. 9 (introduction).

[36] — Trémolet de Villers J., Les Fleurs d’Ulysse, Éd. DMM, 1996, p. 99. L’avocat poursuit : « Qui vous pique ou vous agite ? Quelles sont vos passions ? Et quelles sont les passions que la proximité du pouvoir aiguise, déchaîne, annihile ? Quelle est, dans cette épure, le jeu de l’amour et de la colère, de la haine et du hasard, de la gloire et de la crainte ? Comment ça se passe, l’exercice du pouvoir, sa perte ou sa conquête, dans le cœur d’un prince ? Voilà de vraies questions » (p. 100).

[37] — Tel était l’avis de Corneille pour qui « l’amour ne devait jouer que le second rôle », le premier étant tenu par « le péril d’État » (voir Le Sel de la terre 3). Les deux tragédies plus spécifiquement politiques de Racine sont Britannicus et Mithridate, la pièce préférée de Louis XIV, où figure le fameux vers : « Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome » (v. 836), en écho (et en opposition !) au vers fameux de Corneille : « Rome n’est plus dans Rome ; elle est toute où je suis » (Sertorius, v. 936).

[38] — Cité par L. Dubech, ibid., p. 10.

[39]Ibid.

[40] — Expression appliquée à Pyrrhus (« Il peut dans ce désordre extrême / Épouser ce qu’il hait et punir ce qu’il aime », Andromaque, v. 121-122). Notons avec Romain Rolland (extrait de sa Correspondance et cité par la Lettre de la Péraudière nº 228, p. 27) qu’avec ses deux passions (l’amour et l’ambition), « nous retrouvons la même férocité cachée sous la même politesse apparente. Vous trouverez cela faux. Et je ne serais pas loin de voir là, au contraire, un des sommets de la civilisation humaine. Voyez-vous, les fortes lois de la raison n’apparaissent d’ordinaire que chez les peuples qui ont besoin d’elles pour combattre et réprimer leurs instruments naturels et trop forts et trop dangereux… Eh bien, la loi d’“airain” qui régit notre poésie vient, je crois, du même besoin de mâter une langue trop libre et trop fluide, qui s’échappe et qui fuit quand on croit la saisir ».

[41] — Quant à la concupiscence des richesses, elle est moins présente chez Racine, car elle concerne plutôt les bourgeois. Comme le note finement M. Trémolet de Villers : « … pauvres ou bourgeois, vos drames seront ceux de Molière, les problèmes d’argent et ceux de la santé » (ibid., p. 102).

[42] — Vers prononcé par Auguste (Acte II, 1) dans Cinna de Corneille.

[43] — Sur « les embarras du trône », Assuérus ajoute : « De soins tumultueux un prince environné / Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné ; / L’avenir l’inquiète, et le présent le frappe » (v. 543-545). Quant à Agamemnon, c’est en vain qu’il prononce cette triste vérité : « Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes / Et des rigueurs du sort et des discours des hommes » (v. 365-366).

[44] — Thomas d’Aquin saint, De regno.

[45] — D’où la fameuse maxime « fond impur, forme pure » attribuée au théâtre de Racine !

[46] — Remise en cause quelquefois par des personnages du sexe faible comme Monime (« Ma foi ni mon amour / Ne seront point le prix d’un si cruel détour » – v. 1369-1370), ou Iphigénie (« Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre » – v. 1178).

[47] — Racine multiplie les épithètes péjoratives pour confondre la Cour et ses affidés, les courtisans du type de Narcisse, d’Œnone ou de Mathan : Cour « trompeuse » (Esther), « idolâtre » (Bérénice), « lieu funeste et profané » (Phèdre).

[48] — Louis XIV n’était-il pas le premier à rire de la satire de la justice de l’époque contenue dans la seule comédie de Racine, Les Plaideurs (1668) ?

[49] — « Ceux qui tiennent Racine pour un flatteur pourront réfléchir, note L. Dubech (ibid. p. 199) qu’une des rares fois où il s’est exposé au reproche de forcer la nature (dans Athalie), ce fut pour répéter aux rois l’avertissement de se garder des flatteurs. »

[50] — Et une fois encore, ce qui fait l’intérêt moral du personnage de Phèdre, c’est la connaissance et le consentement qui font de ses actes des fautes et, dans une perspective chrétienne, des péchés.

[51] — D’après Dubech L. (ibid., p. 160). En ce sens, Bajazet est un héros « impolitique ». Enfin, les héros romains de Racine, conformément à l’histoire, ont davantage le sens politique que ses héros grecs : « Titus est sensible au bien public, Néron songe à la sûreté de l’État (par de mauvais moyens), tandis qu’Alexandre s’abandonne à la galanterie, Pyrrhus et Oreste à leur folie, Agamemnon à la vanité » (p. 200).

[52] — Même le faible Oreste – « Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite, / Que d’amis, de devoirs j’allais sacrifier » (Pyrrhus, v. 638-639) – , devenu malheureux après l’assassinat de son rival, le roi d’Epire Pyrrhus, exprime le regret d’avoir manqué à ses devoirs envers le rang suprême : « Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ; / J’assassine à regret un roi que je révère ; / Je viole en un jour les droits des souverains, / Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains… »

[53] — L. Dubech note : « Les Français du XVIIe siècle ne considéraient pas le souverain comme un tyran de qui la volonté fait loi, ils professaient à l’égard de la personne et de la fonction royales les plus vifs sentiments de respect et d’enthousiasmes raisonnés, mais cet amour n’éclatait que parce qu’il était mérité » (p. 140).

[54] — Ainsi Assuérus fait-il preuve de munificence quand il s’adresse ainsi à Aman : « Dis-moi donc : que doit faire un prince magnanime / Qui veut combler d’honneurs un sujet qu’il estime ? / Par quel gage éclatant et digne d’un grand roi / Puis-je récompenser le mérite et la foi ? » – Esther, v. 585-588).

[55] — Tradition représentée d’une manière orthodoxe par La Fontaine, et d’une manière hétérodoxe par Fénelon. Quant à Racine, ayant vécu dans l’entourage proche de Louis XIV, le soin qu’il prit à élever ses sept enfants (voir sa correspondance) révèle son sens et son souci de l’éducation.

[56] — Calvet Mgr , ibid., p. 102.

[57]Ibid.

[58] — Intègre au milieu de cette Cour corrompue : « Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d’horreur » (v. 141) – Il ne sait parler qu’avec « la liberté / D’un soldat qui sait mal farder la vérité » (v. 173-174).

[59] — Ici, il faudrait citer les Psaumes (que Racine avait appris à apprécier à Port-Royal) auxquels renvoient implicitement certaines formules comme « marcher de vertus en vertus ».

[60] — Peut-être les prescriptions de Burrhus sont-elles plus morales que politiques et rappellent-elles un certain Mentor dans Télémaque. En ce sens, Racine serait plus proche de Fénelon que de Corneille, maître ès-prudence politique !

[61] — « La force de ces sentiments, qui gardent leur valeur éternelle, commente Mgr Calvet (p. 99), remue jusqu’au fond l’âme de Néron si bien qu’aux perfides attaques de Narcisse, il oppose d’abord une résolution assez nette ; et s’il capitule, c’est que Narcisse, à la vertu qui n’a qu’une voix, sait opposer les accents variés de toutes les passions réunies. »

[62] — Inhumé à Port-Royal, son corps sera transféré à l’église Saint-Roch lors de la fermeture de l’abbaye. Si les deux dernières tragédies manifestent une fréquentation assidue de l’Écriture, « il ne semble pas que la foi de Racine ait eu les caractères de ce que les ennemis de Port-Royal considéraient comme une nouvelle hérésie » (d’après R. Picard, ibid., article intitulé « Racine et Port-Royal », p. 45).

[63] — Racine est l’auteur de traductions d’Hymnes du bréviaire romain (1687) et de Cantiques Spirituels (1694). Voir par exemple « le Cantique III » « sur les contrariétés que l’homme éprouve au-dedans de lui-même » (« Mon Dieu, quelle guerre cruelle ! Je trouve deux hommes en moi… ») et le commentaire minutieux qu’en a fait A. Delaroche dans Fideliter (rubrique « Les Muses sacrées », nº 2).

[64] — Morel J. dans Agréables mensonges, l’article intitulé « Du profane au sacré dans l’œuvre de Racine ».

[65] — Témoin ces vers de Mathan : « Toutefois, je l’avoue, en ce comble de gloire, / Du Dieu que j’ai quitté l’importune mémoire / Jette encore en mon âme un reste de terreur ; / Et c’est ce qui redouble et nourrit ma fureur » (v. 955).

[66] — Conformément à l’opinion de L. Dubech : « Dans ces tragédies sacrées soumises à l’action divine ne cesse pas pour autant le jeu des lois politiques qui tendent les ressorts sur le plan naturel » (p. 173).

[67] — Pour la musique du Chœur d’Athalie, composée par J-.B. Moreau, voir la très belle cassette-vidéo d’Athalie réalisée lors du camp N.-D. d’Ars (CRC), du 22 août 1998.

[68] — Comme toujours, note L. Dubech (p. 310), « Racine, soucieux de vérité humaine et historique, a reproduit son modèle (biblique ici) : il l’a seulement porté au plus haut degré de relief et de généralité. Au point de vue moral, Joad est incomplet comme l’ancienne Loi. Comme elle, il est farouche, sanguinaire : il n’aura pas sur le choix des moyens la délicatesse d’un chrétien ».

[69] — Ainsi Mardochée recommande la dissimulation à Esther auprès d’Assuérus, et Joad trompe Athalie en jouant sur l’ambiguïté du mot « trésor » qui désigne en fait la présence de Joas dans le temple.

[70] — Il s’agit là en fait d’une ruse de guerre contre une ennemie puisque Joad refuse dans le camp de David le secours de Jéhu qui n’a « ni le cœur assez droit, ni les mains assez pures » (v. 1092) : « Non, non ; c’est à Dieu qu’il nous faut attacher » (ibid.), proteste-t-il.

[71] — Ce qui conduit le grand-prêtre à demander à Dieu de répandre sur ses puissants ennemis « l’esprit d’imprudence et d’erreur, / De la chute des rois funeste avant-coureur ! » (v. 293-294).

[72] — « Dans les conseils qu’il va donner à Joas, estime L. Dubech (p. 310), Joad va exposer avec une éloquence d’inspiré le grand rêve de fraternelle charité qui n’est pas spéficiquement juif, mais qui est engendré par le monothéisme juif, et qui est le rêve de la théocratie, affinée par l’esprit chrétien. »

[73] — A ce titre, Racine fit souvent l’éloge d’une monarchie tempérée : « L’intérêt de l’État est de n’avoir qu’un roi, / Qui, d’un ordre constant gouvernant ses provinces, / Accoutume à ses lois et le peuple et les princes » (Thébaïde, v. 206-208).

[74] — Ici encore, la pensée de Racine rencontrait celle de Louis XIV vieillissant quand le roi commençait ses instructions à son fils par ces paroles : « Vous devez savoir avant toute chose, mon fils, que nous ne saurions montrer trop de respect pour celui qui nous fait respecter de tant de millions d’hommes. La première partie de la politique est celle qui nous enseigne à le bien servir, et si nous manquons de remplir en cela ses desseins, peut-être qu’il nous laissera tomber dans la poussière dont il nous a tirés. »

[75] — Sans doute est-ce en souvenir de l’éducation des rois dans l’ancien Testament que Bossuet a accordé une place de choix à l’histoire, sacrée et profane, dans ses Instructions au Dauphin : les fables en sont inexorablement rejetées !

[76] — A ce sujet, voir le très bel article de E. Vicart « La signification théologique et politique du sacre de nos rois », dans Le Sel de la terre 17.

[77] — Cette psychologie est bien résumée par ce que J. Morel appelle les « quatre points cardinaux de la psychologie racinienne : l’amour et l’ambition pouvant être infléchis par la jalousie vers la soif de vengeance ou dépassés par la noblesse d’âme vers la pure générosité » (ibid., p. 244).

[78] — Une étude stylistique plus précise pourrait insister sur l’absolue concision de vers de Racine, parfaitement adaptée aux situations en cours : « Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune » (Andromaque, v. 9) ; « On trompe Iphigénie ; on se cache d’Achille ; / Agamemnon gémit » (Iphig., v. 762) ; « On se menace, on court, l’air gémit, le fer brille » (ibid., v. 1705). Voir également le v. 913 d’Andromaque où quatre personnages expriment leur sentiment en un seul vers : « Lui ! – Sa fille ! – Mon Père ! – O Ciel ! quelle nouvelle ! » (figure de style appelée stichomythie)

[79] — Bonnard A. dans Ce monde et moi, Éd. Dismas, 1991, p. 80-82.

[80] — Maurras Ch. dans Bons et Mauvais Maîtres, chap. Victor Hugo.

[81] — Calvet Mgr, ibid., p. 96-97.

[82] — Et non de Descartes, comme l’avait écrit Mgr Calvet. Allusion aux vers bien connus de l’auteur des Épîtres : « Rien n’est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable. / Aimez donc la raison. »

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 31

p. 140-170

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