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+ La Foi du général

 

 

« De Gaulle était-il animé par la foi chrétienne ? » C’est à cette question qu’a tenté de répondre Michel Brisacier, histo­rien, ancien adjoint au chef du bureau des cultes du ministère de l’Intérieur et auteur de nombreux articles pour la revue Espoir de l’Institut Charles De Gaulle. Son en­quête vise donc à relever dans la vie pu­blique et privée du général des indices d’adhésion au catholicisme et de pratique religieuse. Mais elle est loin de posséder les qualités de rigueur, d’expertise et d’impar­tialité d’un procès en canonisation ou de la sainte Inquisition. L’auteur n’a rien d’un juge ecclésiastique ou d’un théologien, ses références doctrinales sont floues et, d’ail­leurs, sa démonstration est peu soucieuse de doctrine. L’historien se contente de ré­unir des informations, des impressions, qui ne permettent pas d’amener des conclu­sions lumineuses sur le personnage. M. Brisacier a sans doute de la sympathie pour son héros. Mais le lecteur se rappellera, avec profit, que le XXe siècle a donné un exemple de véritable chef d’État chrétien en Europe : le docteur Salazar, qui a gou­verné le Portugal pendant plus de quarante ans et s’est éteint, comme De Gaulle, en 1970 (la comparaison des deux personnes est pour le moins intéressante).

 

La jeunesse et la maturité

 

De Gaulle est né dans une famille chrétienne, à la double origine parisienne et lilloise confirmée par trois mariages suc­cessifs. On remarque que généralement l’ascendance féminine, qui vient du Nord, est la plus chrétienne. Quand, au XIXe siècle, les pères sont plutôt libéraux et orléanistes, les mères demeurent ultramon­taines et légitimistes.

Le père de Charles était un chrétien militant. Élevé chez les jésuites, il s’inscrivit à la conférence Olivaint, fut directeur des études puis placé à la tête d’un établisse­ment catholique parisien, après avoir re­noncé très tôt à une carrière dans l’admi­nistration. Résolument engagé au service de l’Église, il fut pourtant d’esprit plus modéré qu’un Veuillot par exemple. « Disons qu’en tout état de cause, il n’était pas clérical et qu’à cet égard il prépare la voie à son fils » note l’auteur. « Les De Gaulle se caractérisaient surtout par leur grande indépendance d’esprit » (page 27).

Charles a connu une scolarité classique pour un enfant de bonne famille : études primaires chez les frères des Écoles chré­tiennes, études secondaires chez les jésuites, avec un passage en Belgique après la sécula­risation. Il a été inscrit à l’association ma­riale de son collège. Selon quelques témoi­gnages, le jeune Charles nourrissait déjà de généreuses ambitions : « Au collège il savait déjà qu’il sauverait la France » a dit son frère (page 40). « A considérer les virtuali­tés du garçon, de l’adolescent, du jeune of­ficier, quand on a des avenues dans l’esprit, on peut se fixer des perspectives » (René Bouillet, page 40). Il prépare Saint-Cyr au collège Stanislas, encore dirigé par des ma­rianistes et ébranlé par le départ du père Riest renvoyé pour cause de modernisme (cet ami de Loisy est parti aux États-Unis où il s’est marié, avant de rentrer en France et de se faire tuer au front, en 1915). Les lettres, notes et carnets du lieutenant puis du capitaine De Gaulle, publiés depuis, peuvent nous donner une idée de la culture que se donne ensuite le jeune officier. Il lit Péguy, Psichari, mais il cite aussi des au­teurs libéraux : Montalembert, Lacordaire, Lamennais ou Falloux. Curieusement, il s’intéresse à la question du gallicanisme, pourtant tranchée à son époque : toujours cet esprit d’indépendance… (M. Brisacier titre ce paragraphe : « Un catholique libé­ral ; la tentation du gallicanisme »). Il se réfère au Correspondant qui était le princi­pal organe du camp libéral. « Les travaux d’Odile Rudelle, précise l’auteur, ont mon­tré à quel point De Gaulle et les constitu­tionnalistes de la Ve République étaient re­devables à cette école de pensée, Le Corres­pondant ayant paru jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale » (page 46).

Mais pendant ces années 1920, les notes de Charles révèlent une culture dis­parate, encyclopédique. Il se rapproche des dissidents d’Action française comme Berna­nos et Maritain. Enfin, « déjà proche de Marc Sangnier [le fondateur du Sillon condamné par saint Pie X] et des députés de La Jeune République de Philippe Serre, il adhère aux amis de Temps présent à la veille de l’invasion » (page 58). Il s’agit du jour­nal qui a succédé à l’hebdomadaire Sept des dominicains de La Tour-Maubourg, in­terdit par Pie XI. « Un grand animateur de ce courant chrétien de gauche était le père Maydieu, que De Gaulle a fréquenté alors » (page 58). Ces sympathies de Charles De Gaulle étonneront peut-être ceux qui le croyaient maurrassien. Il est vrai qu’il a lu l’Action française, mais il s’en est éloigné. Rappelons qu’à l’époque, il pouvait y avoir une certaine confusion entre les partisans de l’Action française et le camp des catholiques fidèles, anti-libéraux et anti-modernistes, au point que la condamnation de l’une a nuit beaucoup à l’autre, au grand profit des progressistes.

Quelques documents permettent en­core de cerner la pensée de De Gaulle avant-guerre : les cours d’histoire qu’il a donnés à Saint-Cyr, et quelques ouvrages dont il est l’auteur. La religion semble y apparaître comme une affaire privée. Seul le patriotisme de sainte Jeanne d’Arc est re­tenu, par exemple. La foi du maré­chal Foch est louée mais, précise De Gaulle, le maréchal « ne mêla jamais l’ordre religieux à ses actes professionnels » – qu’est-ce à dire ? Il se réfère ailleurs à « l’intuition » des grands chefs, mais ne parle pas d’inspiration. Et, en tête de son chapitre intitulé « De l’action de guerre », dans Le Fil de l’épée (1925), il cite le Faust de Goethe : « Au commencement était le Verbe ? Non ! Au commencement était l’Action ! » (page 60). Enfin, dans sa ré­ponse à une critique de son livre Vers l’ar­mée de métier (1934) qui lui reproche d’avoir un trop grand culte des armes, il se contente de noter : « Le monde est fait d’idées qui se compensent. Faute de cet équilibre, où irions-nous ? » (page 62).

 

Le temps des épreuves

 

La famille De Gaulle a été éprouvée à partir des années 1920, avec la mort d’une belle-sœur de Charles, certaines déporta­tions pendant la guerre, et la mort de l’un de ses frères, en 1946, après une longue maladie. Il y a eu aussi, en 1928, la nais­sance de sa deuxième fille, Anne, atteinte d’un profond mongolisme. Cette épreuve fut pour De Gaulle une grâce, un rayon de soleil qui brilla dans son existence pendant une vingtaine d’années. Il « veillait chaque soir à trouver le temps de la prendre dans ses bras et de lui chanter indéfiniment les mêmes refrains ». « Anne, écrivait-il à un prêtre, oui, monsieur l’aumônier, sa nais­sance a été une épreuve pour ma femme et pour moi. Mais croyez-moi, Anne est ma joie et ma force. Elle est une grâce de Dieu dans ma vie. Elle m’aide à demeurer dans la modestie des limites et des impuissances hu­maines. Elle me garde dans la sécurité de l’obéissance à la souveraine volonté de Dieu. [C’est nous qui soulignons]. Elle m’aide à croire au sens et au but éventuels de nos vies, à cette maison du Père où ma fille Anne trouvera enfin toute sa taille et tout son bonheur » (pages 67-68).

Anne a quitté cette vallée de larmes le 6 février 1948, accomplissant sans doute au ciel sa vocation de médiatrice commen­cée ici-bas.

 

Londres et Paris

 

Au début de la guerre, il y a dans l’en­tourage du général De Gaulle quelques ec­clésiastiques « bottés » : un peloton de chars est même commandé par un jésuite secondé par un trappiste ! (ce dernier fut heureusement nommé aumônier militaire par la suite). Le capitaine de corvette d’Ar­genlieu était, avant la mobilisation, le Pro­vincial des Carmes de Paris. Il y a aussi des chrétiens laïcs. Tous sont convaincus de la justesse de la cause servie par l’auteur de l’Appel du 18 juin. M. Brisacier rapporte par exemple le témoignage d’un soldat ca­tholique de l’entourage de De Gaulle : « De toute évidence, son intention est droite ». Mais cela n’apporte rien à l’enquête, puisqu’aussi bien pouvait-on trouver de nombreux catholiques favo­rables à la « Révolution Nationale » du ma­réchal Pétain. Dans le camp gaulliste, chez les chrétiens, on évoque la condamnation du nazisme par Pie XI, le souvenir de sainte Jeanne d’Arc, etc. Mais quelle est la pensée personnelle de Charles De Gaulle ? Aucune citation ne permet de croire qu’il agissait pour des motifs aussi élevés. Il semble que le général avait foi en Dieu et en la France, mais on a du mal à distinguer dans ses paroles ce qui domine, de la gloire de Dieu ou de la grandeur de la patrie. Le soldat catholique de Londres mentionné ci-dessus affirmait de son côté : « La France ne se relèvera qu’après avoir demandé à Dieu le pardon de ses fautes. La France ne sera forte et belle que chrétienne. Nous voulons Dieu dans la patrie et dans la fa­mille. Nous voyons bien où le reniement de sa foi a conduit la France » (page 85). Cela est vrai, sans ambiguïté. Mais nous ne trouvons rien de tel dans les discours du général, dans ses grandes phrases ambiguës. Le même soldat écrivait que désormais la fête nationale devait être celle de sainte Jeanne d’Arc. A-t-on jamais entendu le gé­néral exprimer un désir semblable ?

Quand, en 1944, les alliés approchent de la capitale, la question se pose de la ren­contre entre un représentant de l’Église de France et celui du gouvernement provi­soire. Mgr Théas, évêque de Montauban, réclame à la hâte un avis sur la légitimité de ce gouvernement. La consultation est rédi­gée par le père Fessard, S.J., qui avait déjà écrit pour… Témoignage chrétien (journal « chrétien de gauche » issu de la résistance). L’auteur démontre que Vichy suit une « courbe de légitimité décroissante », qu’a suivie d’ailleurs l’opinion publique, tandis que le gouvernement provisoire est en pleine ascension et que De Gaulle « représente la fidélité de la nation française à son idéal » (page 102), ce qui constitue l’un des éléments favorables à sa légitimité (c’était sans doute aussi l’avis du général). Mais de quel idéal s’agit-il ? L’auteur ne l’explique pas. Probablement un idéal d’osmose entre les valeurs du christianisme et de la révolution, poursuivi par des hommes à la mystique libérale…

La cause est entendue, la roue a tourné. Vichy n’est plus. Mgr Théas ren­contre De Gaulle à Paris, le cardi­nal Suhard ayant été prié de ne pas paraître dans sa cathédrale qui avait accueilli trop récemment le maréchal Pétain en visite of­ficielle, et la dépouille mortelle de Philippe Henriot pour ses funérailles. L’évêque de Montauban sort content de cette entrevue dont le compte rendu précise : « Garantie des libertés de l’Église : écoles libres, congrégations ; pour la question sociale, appréciation peut-être trop optimiste et peu consciente du danger communiste » (page 104). Il semble aussi que se soient révélées, au cours de cet échange, les incli­nations césaristes du général.

Pie XII est obligé de rappeler son nonce, persona non grata au même titre que tous les diplomates accrédités par Vichy. Il le remplace par Mgr Roncalli, qui va réus­sir à limiter l’épuration ecclésiastique : Georges Bidault et les « démocrates-chré­tiens » réclamaient trente « têtes », il n’y aura finalement que trois démissions. L’orage est passé ! De Gaulle accepte enfin de rencontrer le cardinal Suhard, duquel il recueille « l’assurance du concours moral de l’épiscopat » (page 124). Le gouverne­ment a été reconnu par le Saint-Siège, la page est tournée.

 

Le chef d’État

 

M. Brisacier ne fait pas allusion au « collaborationisme » du général De Gaulle, celui qu’il a pratiqué avec les propagateurs du fléau du XXe siècle. Tout au plus rapporte-t-il l’avis du cardi­nal Suhard qui trouvait le général trop peu méfiant vis-à-vis des communistes. Il aurait pourtant fallu évoquer cette question très importante dans le chapitre intitulé « Un chrétien, chef d’État » (page 123). Préci­sément, l’auteur ne parle pas de « chef d’État chrétien », d’un serviteur du Christ-Roi qui chercherait toujours l’extension de son règne. En 1945, le communisme était le grand danger, comme il l’était d’ailleurs depuis 1917 et comme l’avait dit Notre-Dame à Fatima. Il aurait fallu tordre le cou à cette bête immonde qui allait dévorer la moitié de la planète et s’en prendre à l’Église. Dans la « chronologie significa­tive » publiée en annexe par M. Brisacier, on trouve, bien sûr, la date de la condam­nation de l’Action française et celle de la publication de l’encyclique condamnant le nazisme. Mais il n’est pas fait mention de l’encyclique condamnant le communisme, ni de l’institution de la fête du Christ-Roi… Quel étrange oubli ! L’auteur est-il de bonne foi ? Il est malhonnête de sélec­tionner comme il l’a fait quelques événe­ments, peut-être séduisants, dans la vie du général, sans signaler les graves omissions de sa politique. Seul reproche retenu : celui des grâces refusées à quatre condamnés à mort. C’est vrai, mais c’est peu. Et M. Brisacier d’excuser son général en pré­tendant, le cœur gros, qu’au fond De Gaulle était contre la peine de mort. Mais la question n’est pas là. Saint Thomas d’Aquin, lui, était pour. Tout dépend à qui et comment on l’applique. D’ailleurs le Docteur angélique prévoyait également une peine de mort pour le tyran oppres­seur : Bastien-Thiry l’avait compris, mais cela s’est retourné contre lui. L’auteur cite encore De Gaulle : « L’exercice du droit de grâce est la prérogative la plus haute d’un chef d’État, qui n’a de compte à rendre qu’à Dieu » (page 132). Pourtant, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, la constitution de la Ve République ne mentionne pas le nom de Dieu. Avec De Gaulle, la présence de Dieu semble cir­conscrite aux quatre murs des églises et, à la rigueur, aux audiences privées du chef de l’État. La raison d’État l’emporte sur Dieu, et l’Église est tenue à distance. Le reproche qu’a fait le général au cardinal Gerlier est révélateur : « Le cardinal Gerlier, ce n’est pas le gallicanisme qui l’étouffe. L’Église de France non plus, dans sa majorité ; ni le patriotisme. Vichy l’attirait davantage. Vi­chy c’était la France selon son cœur. Elle avait beau être écrasée et humiliée, tout al­lait bien puisqu’on faisait revenir les congrégations chassées sous la IIIe République, puisqu’on favorisait l’en­seignement catholique, puisque les âmes étaient d’autant plus prêtes à se laisser cueillir par l’Église qu’elles étaient plus désespérées » (page 136).

Selon le témoignage de Michel Cail­lau, neveu du général, De Gaulle « était chrétien, sans dévotion. Il communiait ré­gulièrement à la messe » et se disait chré­tien « pour des raisons politiques, natio­nales, de civilisation. Par l’histoire et la géographie ». Mais il « n’a pas été un prince chrétien du tout ». « Ce qui primait, c’était la raison d’État » (pages 139-140).

Mieux vaut donc, à la lecture de ce livre, garder en mémoire une référence, l’exemple de celui qui fut, à la même époque, le chef de gouvernement chrétien par excellence. Que pensait Salazar du gé­néral De Gaulle ? « De Gaulle a toujours été un mystère pour Salazar. Il n’a jamais compris qu’un homme qui aurait pu faire tant de bien ait fait tant de mal. (…) — L’histoire dira qu’il s’est trompé, (pensait-il) » (Jacques Ploncard d’Assac, Salazar, DMM, 1983, pages 361-362).

 

X. Jan

 

 

Brisacier Michel, La Foi du général, Mayenne, Éd. Nouvelle Cité, 1998, 171 p., 95 F.


 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 31

p. 220-224

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