Éditorial
Méditer la vérité,
combattre l’erreur contraire
« MA GORGE méditera la vérité ; mes lèvres maudiront l’impie » (Pr 8, 7).
Saint Thomas commente ainsi ce verset du livre des Proverbes, au commencement de la Somme contre les Gentils :
Rechercher l’un des contraires et repousser l’autre sont l’œuvre d’un seul : ainsi la médecine, qui produit la santé, chasse la maladie. Par conséquent, si le propre du sage est de méditer la vérité, surtout celle qui porte sur le premier principe, et de l’exposer aux autres, c’est aussi de combattre l’erreur contraire.
C’est donc en toute exactitude, de la bouche même de la Sagesse, qu’est exposée la double tâche du sage dans les paroles que nous avons mises en exergue : dire la vérité divine, qui est la vérité par antonomase [1], après l’avoir méditée, c’est ce qu’elle exprime lorsqu’elle dit : « Ma gorge méditera la vérité » ; et combattre l’erreur contraire à la vérité, c’est ce qu’elle exprime lorsqu’elle dit : « et mes lèvres maudiront l’impie », ce qui désigne l’erreur contraire à la vérité divine, contraire à la religion, appelée aussi piété, d’où vient que cette erreur qui lui est contraire reçoit le nom d’impiété [2].
Méditer la vérité
Saint Thomas d’Aquin faisait partie d’un Ordre dont la devise est Veritas. Toute sa vie a été consacrée à contempler la vérité et à la transmettre aux autres : Contemplari et contemplata aliis tradere [3].
Dans ce prologue de la Somme contre les Gentils [4], saint Thomas explique bien quel est le rôle du sage, tel que la sainte Écriture nous le recommande.
Le sage doit mettre de l’ordre dans les choses. Et pour cela il doit considérer la fin (dans le sens de « but ») pour laquelle elles sont faites, parce que les choses sont bien ordonnées quand elles sont ordonnées à leur fin.
Il y a des sages dans un certain domaine (sages secundum quid), par exemple les architectes qui sont sages dans l’art de construire, car ils considèrent la fin des travaux (la construction de la maison) tandis que les autres métiers du bâtiment considèrent les moyens à mettre en œuvre pour atteindre cette fin. Toutefois le sage proprement dit (sage simpliciter) sera celui qui considère la fin ultime de toutes choses.
Car, pour saint Thomas, il ne fait pas de doute qu’il existe une fin ultime de l’univers [5].
Cette fin de l’univers n’est pas la dignité de l’homme, comme on pourrait le croire en lisant l’enseignement conciliaire, par exemple : « Selon l’avis pratiquement unanime des croyants et des incroyants, tout sur la terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet » (Gaudium et Spes, § 12) ; l’homme est la « seule créature sur terre que Dieu ait voulue pour elle-même » (Gaudium et Spes, § 24) [6].
La fin de l’univers, c’est la vérité. En effet, cette fin est celle qui est voulue par l’auteur de l’univers : elle doit être un bien pour son auteur. Mais l’auteur de l’univers est un être intelligent, saint Thomas dit même « une intelligence ».
La fin de l’univers doit donc être le bien de l’intelligence. Et cela, c’est la vérité. La vérité doit donc être la fin ultime de tout l’univers ; et c’est à la considération de la vérité que la sagesse doit principalement s’arrêter [7].
Voilà pourquoi le principal office du sage est de « méditer la vérité ».
L’homme moderne ne médite plus la vérité
Un des grands malheurs de notre époque est de ne plus considérer que les choses sont faites pour une fin.
Pour remédier à ce mal, nous donnons souvent des articles sur le monde animal, grâce au dévouement de notre collaborateur Olivier Dugon. Certains de nos lecteurs se sont étonnés que nous fassions cela, considérant qu’il y a plus important et plus grave. Il nous semble au contraire que la restauration de la compréhension de la finalité dans la nature est une des choses les plus importantes qui soit.
La finalité est partout présente dans notre monde, mais l’homme moderne ne veut plus la voir. L’homme contemporain ne considère plus pourquoi les choses sont faites, mais comment elles marchent. Ces derniers siècles ont vu des progrès considérables dans les sciences de la nature, mais une régression non moins formidable de la métaphysique et de la théologie.
Ces sciences donnent des lois qui décrivent les phénomènes (comment fonctionnent les choses). Tandis que la métaphysique, elle, donne l’intelligence de l’être des réalités (ce que sont les choses et pourquoi elles sont).
Nos contemporains commettent un péché contre la sagesse, qui s’appelle le péché de sottise, stultitia, et que saint Thomas étudie en II-II, q. 46. Cette sottise consiste dans un défaut de jugement par rapport à la fin ultime et au souverain bien. Quand ce péché est consommé, il devient la folie spirituelle, fatuitas, privation totale de l’intelligence des réalités spirituelles. Nous n’en sommes pas loin.
Ayant perdu le sens de la finalité, l’homme contemporain ne s’intéresse plus à la vérité, qui est la fin de l’univers, et plus particulièrement la fin de l’homme « animal raisonnable ». D’ailleurs, « qu’est-ce que la vérité [8] ? » demande-t-il, désabusé. « Qui peut prétendre posséder la vérité ? »
L’homme moderne prétend avoir quitté les ténèbres du Moyen Age pour rentrer dans l’ère des lumières. Il est en réalité en pleines ténèbres. Il voit à peine le bout de son nez.
Combattre l’erreur contraire
Une des causes qui a conduit à cette situation lamentable est sans doute le manque d’amour pour la vérité. Or l’amour que l’on a pour la vérité se mesure à la haine que l’on a pour l’erreur, selon la phrase attribuée à Tertullien [9].
« Aimer une chose et haïr son contraire relèvent d’un même principe. Ainsi l’amour d’une chose cause la haine de son contraire [10]. »
Mais, précisément, depuis que la franc-maçonnerie a répandu dans les esprits le venin de la « tolérance [11] », la haine pour l’erreur et le mal a commencé à diminuer parmi les hommes. En conséquence, l’amour de la vérité a diminué parallèlement. « Diminutae sunt veritates a filiis hominum [12]. »
Le libéralisme catholique et l’œcuménisme conciliaire ont pris le relais de la tolérance maçonnique, et nous en sommes venus au point qu’un pape embrasse publiquement le Coran [13], lequel est pourtant « la pire forme du mensonge ».
L’Islam est la religion qui, ayant eu connaissance du Christ, a refusé de le reconnaître pour Dieu. S’il est vrai que la pire forme du mensonge est celle qui, en apparence, contredit le moins la vérité, le mensonge qui consiste à dire du Christ tout le bien possible, sauf qu’il est Dieu, est le plus redoutable de tous [14].
Cette attitude de tolérance papale ne saurait se justifier au nom de la charité. « On tourne le nom de la charité contre la lumière toutes les fois qu’on se sert de lui pour faiblir dans l’exécration du mal [15]. »
Non, la véritable charité consiste à aimer Dieu, et donc à haïr ce qui lui est contraire, à aimer le pécheur, et donc à haïr son péché.
Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici : qui diligitis Dominum, odite malum [vous qui aimez Dieu, haïssez le mal ; Ps 96, 10]. Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d’irréconciliable. La charité, l’amour envers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l’ennemi de Dieu [16].
Car nous devons haïr les pécheurs en tant qu’il sont tels, et les aimer en tant qu’ils sont des hommes capables de la béatitude. C’est là véritablement les aimer de charité, à cause de Dieu [17].
*
Ainsi, par fidélité à saint Thomas d’Aquin, mais encore plus à Notre-Seigneur qui est venu « rendre témoignage à la vérité [18] », nous faisons nôtre ce projet :
Notre intention est d’exposer, selon notre mesure, la vérité que professe la foi catholique, tout en réfutant les erreurs contraires : car, pour reprendre les mots d’Hilaire, « la tâche principale de ma vie, à laquelle je me sens en conscience obligé devant Dieu c’est que toutes mes paroles et tous mes sentiments parlent de lui » [19].
[1] — Emploi d’un nom commun à la place d’un nom propre : Dieu est la vérité par antonomase, c’est-à-dire la Vérité même. (NDLR.)
[2] — Nous utilisons ici, avec quelques légères modifications, la traduction de la récente édition GF Flammarion dont une recension est faite dans ce numéro.
[3] — « Contempler et transmettre aux autres le fruit de la contemplation. » Autre devise de l’Ordre dominicain, tirée de II-II, q. 188, a. 6.
[4] — Nos lecteurs pourront trouver le texte de saint Thomas en entier à la suite de la recension de l’édition GF Flammarion donnée à la fin de ce numéro.
[5] — Voir I, q. 44, a. 4 ; q. 65, a. 2 ; C.G. III, ch. 17-21.
[6] — Comme le même document dit ailleurs que Dieu est la fin du genre humain, il semble que pour concilier toutes ces affirmations il faut dire que l’homme est divin par lui-même, enseignement fondamental de la gnose.
[7] — C.G. I, ch. 1.
[8] — « Quid est veritas ? », question de Pilate à Jésus.
[9] — Nous remercions à l’avance le lecteur qui pourrait nous dire si cette phrase est authentique et quelle est sa référence exacte.
Sur toute cette question, revoir l’éditorial du nº 11 : « L’amour de la vérité et la haine de l’erreur », ainsi que l’intervention de même titre dans les Actes du congrès théologique de SìSìNoNo. Principes pour rester fidèles à l’Église catholique en ces temps extraordinaires de crise , Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1995.
[10] — Amor et odium sunt contraria, quando accipiuntur circa idem. Sed quando sunt de contrariis, non sunt contraria, sed se invicem consequentia : eiusdem enim rationis est quod ametur aliquid, et odiatur eius contrarium. Et sic amor unius rei est causa quod eius contrarium odiatur. (I-II q. 29, a. 2, ad 2)
[11] — Voir sur la question de la tolérance l’admirable texte du cardinal Pie : « L’intolérance doctrinale », publiée dans Le Sel de la terre 21, p. 141 et sq.
[12] — « Les vérités ont été diminuées par les enfants des hommes », Ps 11, 2.
[13] — Voir Le Sel de la terre 31, p. 186.
[14] — Henri Rambaud, cité par Joseph Hours, « La conscience chrétienne devant l’islam », Itinéraires 60, p. 121.
[15] — Ernest Hello, L’Homme, 40e éd., Perrin, 1941, p. 80-85.
[16] — Ernest Hello, ibid.
[17] — Debemus enim in peccatoribus odire quod peccatores sunt, et diligere quod homines sunt beatitudinis capaces. Et hoc est eos vere ex caritate diligere propter Deum. (II-II, q. 25, a. 6).
[18] — Jn 18, 37.
[19] — C.G. I, ch. 2. La citation de saint Hilaire est tirée du traité de La Trinité, I, xxxii, 1-3.

