+ La tentation
de l’œcuménisme
Sì Sì No No, congrès de Rome 1998
Les publications du Courrier de Rome ont fait paraître l’année dernière les actes du IIIe congrès théologique de Sì Sì No No, réuni en avril 1998 et consacré à l’œcuménisme.
Après le IIe congrès de 1996, qui avait réalisé une analyse critique du Concile lui-même [1], on nous offre ici encore une substantielle contribution à l’étude de la crise post-conciliaire. Il importe à chacun aujourd’hui de prendre conscience de la gravité des erreurs professées et répandues par la quasi-totalité du clergé, afin de protéger sa foi et celle des autres, en résistant à la tentation d’un « ralliement » qui suppose un silence plus ou moins complice, conduisant peu à peu à l’admission pure et simple des doctrines meurtrières de la foi [2], et enfin de préparer le retour de « Rome » à la Tradition, quand l’heure de Dieu aura sonné.
Les dix-huit intervenants de ce congrès, issus de toute la famille de la Tradition, font à peu près le tour de la question, envisageant tout d’abord les aspects théologiques de l’œcuménisme, puis la pratique de ce mouvement avec les principales fausses religions et enfin, les liens intimes qui unissent les acteurs de cet œcuménisme avec la maçonnerie, le mondialisme et le Nouvel Age.
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Pour comprendre en quoi consiste cette perversion, il fallait commencer par étudier la notion catholique d’unité de l’Église consistant essentiellement dans l’unité de foi, et sa contrefaçon moderniste, l’« Église-communion », qui se compose de l’ensemble des liens, des biens ou éléments d’Église qu’on retrouve plus ou moins dans les différentes communions chrétiennes.
Le père Pierre-Marie O.P., explique combien cette nouvelle notion est pratique : elle permet d’intégrer à la nouvelle Église tous ceux qui possèdent au moins un « élément ecclésial ». Ainsi par exemple : les schismatiques orientaux possèdent la réalité des sacrements du baptême, de l’eucharistie, de l’ordre :
De même, chez nos frères séparés s’accomplissent beaucoup d’actions sacrées de la religion chrétienne qui, de manières différentes selon la situation diverse de chaque Église ou communauté, peuvent certainement produire effectivement la vie de la grâce, et l’on doit reconnaître qu’elles donnent accès à la communion de salut. [3]
Puis on nous présente la doctrine de Jean-Paul II qui précise l’orientation du Concile. Retenons-en cette idée que l’unité fondamentale du genre humain reposerait sur la création et la rédemption, que cette unité est divine, tandis que les différences, même religieuses, ne sont qu’un fait humain. La tâche de l’Église reviendrait donc à « manifester l’unité du genre humain, en montrant que les chrétiens sont en communion, même incomplète, avec elle » (page 23). Enfin, après avoir souligné le rôle du père Congar dans la nouvelle théologie conciliaire de l’Église et rappelé l’ensemble de l’enseignement catholique, le conférencier tire une conclusion intéressante : il essaie de noter théologiquement le degré d’erreur des différents éléments de cette nouvelle conception de l’unité de l’Église.
Dans sa communication, M. l’abbé de Sainte Marie recherche dans Gaudium et spes les différentes erreurs philosophiques qui fondent la conception conciliaire de dignité de l’homme et leurs conséquences pour l’œcuménisme (page 84) :
– L’intériorité de l’intelligence (n°14 §2 et 15 §1 de Gaudium et spes) comme source de la dignité humaine.
– L’obéissance à la conscience morale comme voix intérieure (n°16).
– La liberté, comme réalisation de l’intériorité (n°17).
Ainsi, si la conscience est le fondement de la connaissance que l’homme a de Dieu, cette conscience doit s’affirmer, s’éclairer, se purifier par la confrontation avec les autres consciences, par le dialogue des consciences. L’œcuménisme est la partie chrétienne de ce dialogue des consciences qui concerne finalement, si l’on est logique, toutes les religions.
Le professeur Pasqualucci montre comment le Concile veut faire converger l’unité profane du genre humain, créée par le prétendu développement, le progrès et la science, avec l’unité dans le Christ.
Il ne s’agit donc plus de convertir des âmes, mais de prendre conscience – moyennant le « dialogue » – du fait que le salut est déjà réalisé (implicitement !) et que l’unité qui s’est produite dans le Christ doit se superposer à celle produite par le développement profane, en le portant à son accomplissement dans cette nouvelle unité du genre humain, dont le soi-disant grand Jubilé de l’an 2000, avec la cérémonie projetée d’union interreligieuse sur le Mont Sinaï, devrait être un signe visible et durable (page 139).
Il dégage les sources de cette idée d’unité du genre humain :
Dans les leçons sur l’éducation, Kant se pose, à un certain moment, le problème de l’éducation religieuse des enfants. Il faut leur donner « l’idée d’un Être Suprême et d’un suprême législateur ». Et comment ? Avec quels raisonnements ? « Le meilleur moyen pour expliquer l’idée de Dieu est de se servir de l’analogie d’un père qui a soin de nous tous ; ainsi on arrive facilement à l’idée d’unité du genre humain (auf die Einigkeit des Menschens) telle qu’on la rencontre dans une famille. Pour les enfants, Dieu doit être un bon père de famille qui réalise et maintient l’unité du genre humain tout comme le pater familias réalise et maintient l’unité de sa famille. Et non seulement pour les enfants. Le Dieu de Kant n’est pas juge : il ne récompense ni ne punit (page 141).
Mazzini donc, interprète le « ut unum sint » d’une façon totalement déformée, en le rapportant au genre humain, et certainement pas à l’Église, à la communauté des seuls croyants. Le Christ aurait donc voulu unifier le genre humain à l’enseigne de la fraternité universelle et aurait été, pour ainsi dire, le premier « socialiste humanitaire » de l’histoire. Du point de vue de Mazzini, l’unique mérite du christianisme a été celui d’avoir introduit l’idée de fraternité universelle, capable de conduire à l’union du genre humain tout entier (page 143).
Mgr Tissier de Mallerais concluait cette première partie des conférences en rappelant très clairement les quatre principes fondamentaux relatifs à l’œcuménisme, à savoir : 1) L'unité de l'Église catholique consiste en une unité surnaturelle de foi, de sacrements et de gouvernement. 2) Cette unité est la propriété de la seule Église catholique. 3) Cette unité ne peut être perdue par l'Église catholique. Ce sont ceux qui s'en séparent qui perdent cette unité. 4) « L'union des chrétiens ne peut être procurée autrement qu'en favorisant le retour des dissidents à la seule et véritable Église du Christ. » [4]
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Les communications suivantes vont davantage nous décrire la pratique de l’œcuménisme.
M. l’abbé Schmidberger commence par rappeler les principes de fond du protestantisme :
Sola fide – par la foi seule, et celle-ci comprise dans le sens d’un recours confiant de l’homme au Christ et à Dieu. Cette foi seule, ainsi comprise obtient le salut, les œuvres n’ont aucune valeur dans l’économie du salut.
Sola scriptura – la Bible seule, pas de magistère vivant qui serait porteur de la deuxième source de la révélation, à savoir la tradition orale, ou des vérités contenues implicitement dans la sainte Écriture.
Sola gratia – la grâce seule, sans aucun concours humain, justifie l’homme.
En résumé on peut en déduire :
Solus Deus – Dieu donne le salut directement, sans aucune médiation de l’Église avec son magistère, son sacerdoce et son sacrifice, sans l’intercession des saints (page 185).
Puis il souligne les difficultés insurmontables que doit rencontrer le « dialogue œcuménique » avec les protestants, difficultés provoquées par l’absence d’autorité hiérarchique et doctrinale, l’esprit d’indépendance et le subjectivisme des protestants. Dans ce contexte, on peut relever les ravages causés par l’effort œcuménique dans le camp catholique : une conception sentimentale de la foi, la mise en cause de l’autorité hiérarchique, du célibat sacerdotal, le laxisme en morale conjugale, la profanation du culte eucharistique :
Ce qui s’est produit à Munich il y a quelques années révèle au grand jour cet état de choses : le Kirchentag protestant (réunion d’un grand nombre de protestants, d’associations protestantes) eut lieu dans la capitale bavaroise juste au moment de la Fête-Dieu. Comme on voulait faire la procession avec les protestants mais qu’on ne voulait pas leur imposer la vue de l’ostensoir, on laissa simplement le saint sacrement à l’Église et on fit la procession sans lui. Œcuménisme donc, aux dépens du Dieu eucharistique et de la vérité catholique.
Dans le même registre, il y eut une procession de la Fête-Dieu quelque part en Suisse avec une Bible à la place du Saint-Sacrement (page 196).
Comment en serait-il autrement quand des hommes comme le cardinal Ratzinger ne craignent pas de célébrer des « vêpres œcuméniques » avec Maria Jepsen, la première « femme-évêque » protestante en Allemagne, qui se déclare favorable à faire bénir les « unions » d’homosexuels ? (page 199).
M. Dominique Viain, quant à lui, retrace dans une longue conférence l’histoire du « dialogue » avec le judaïsme depuis 1947 et fait apparaître l’évolution de l’état d’esprit qui y a présidé du côté catholique. Lors de la rencontre de Seelisberg, le 30 juillet 1947, on tenait encore les Évangiles pour vrais, mais en demandant de les présenter de façon à éviter tout antisémitisme. En 1974, les « Orientations et suggestions pour l’application de la déclaration conciliaire Nostra ætate nº 4 » du cardinal Willebrands demandent « aux commissions chargées de traductions liturgiques d’être particulièrement attentives à la façon de rendre les expressions et les passages qui peuvent être entendus de façon tendancieuse par des chrétiens insuffisamment informés » (page 217).
En 1985, la Commission pour les relations religieuses de l’Église catholique avec le judaïsme, dans un autre document signé par le même cardinal Willebrands Note de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, remet en cause la valeur historique de certains passages des Évangiles :
Il n’est donc pas exclu que certaines références hostiles ou peu favorables aux juifs aient comme contexte historique les conflits entre l’Église naissante et la communauté juive. Certaines polémiques reflètent des conditions de rapports entre juifs et chrétiens, bien postérieurs à Jésus [souligné par nous].
Cette constatation reste capitale si l’on veut dégager le sens de certains textes des évangélistes pour les chrétiens d’aujourd’hui (page 221).
La position juive quant à elle demeure beaucoup plus claire : satisfaction pour le rejet des accusations de déicide, surenchère concernant la reconnaissance de l’État d’Israël, crainte de la récupération : « Israël tient autant à son idée spécifique que l’Église ne tient plus à la sienne » (page 233).
M. l’abbé Laroche nous montre à son tour l’utopie d’un rapprochement avec l’Islam. D’abord pour montrer que la profession de « foi » islamique est anti-trinitaire, l’auteur cite un extrait d’une circulaire distribuée à Cologne en 1997 par le Centre Islamique de Conversion et d’Information :
Il est clair d’après le Coran qu’Allah n’engendre pas et n’est pas engendré, et que personne ne lui est égal ; il n’a ni mère, ni fils, ni filles. Jésus – Paix soit sur lui – n’est pas, selon le Coran, Fils de Dieu, mais prophète, envoyé et fidèle serviteur d’Allah (page 258).
Quelle est l’attitude catholique actuelle vis-à-vis de l’Islam ? Un courant minimaliste (surtout préconciliaire) incapable d’estimer les vérités et richesses de l’Islam et critiquant les sources musulmanes ; un courant maximaliste admettant le prophétisme de Mohamed et le caractère révélé du Coran, dont on fait une lecture chrétienne ; une via media, la position officielle, qui regarde avec estime l’Islam, mais n’ose le considérer comme religion révélée. Ainsi pour le père Geffré, tenant du deuxième courant, « il faut une parole de Dieu incomplète dans d’autres révélations antérieures ou postérieures à la révélation chrétienne. Ce sont les semences du Verbe dont a parlé Vatican II et qui signifient la nouvelle attitude de l’Évangile à l’égard des autres religions, attitude faite de respect et d’estime ».
Cette conception a directement inspiré Vatican II : la Déclaration Nostra ætate se garde bien de parler de la répudiation, de la polygamie, de l’esclavage et de la guerre sainte.
Ici, comme avec le judaïsme, il ne peut s’agir que d’un reniement de la partie catholique. Comme le montre le conférencier, ce dialogue est un dialogue de sourds :
Pour le musulman en effet, le Coran vient directement du Ciel : de là il tire son caractère intangible. Et comme le Coran lui-même a parlé de tous les mystères chrétiens… pour en nier ouvertement la vérité : la Trinité, l’Incarnation, la Divinité du Christ et la Rédemption par la Croix, il n’y a rien à apprendre du dialogue. Les chrétiens par contre font figure de personnes en recherche, dont la foi n’est pas complète : ce dont les musulmans sont persuadés (page 269).
Le seul intérêt que les musulmans y trouvent, est un moyen de propagande.
La communication du Dr Heinz-Lothar Barth étudie une notion nouvelle introduite au Concile, celle de la hiérarchie des vérités, qui permet de mettre sous le boisseau les ponts de foi qui seraient un obstacle au rapprochement avec les non-catholiques :
En comparant les doctrines entre elles, il ne faut pas oublier qu’il existe un ordre ou une hiérarchie des vérités dans la doctrine catholique (existere ordinem seu « hierarchiam » veritatum doctrinæ catholicæ), car toutes n’ont pas le même rapport avec le fondement de la foi chrétienne. [5]
Vatican II distingue de la même manière la forme et le contenu des dogmes. Ce qui laisse supposer un nouveau principe d’après lequel on pourrait changer le texte d’un énoncé tout en conservant son sens. Après avoir rapporté les condamnations de ces notions par l’Église, l ’auteur donne l’exemple d’une de leur application à la notion de transsubstantiation dans la sainte eucharistie.
M. l’abbé Sélégny s’intéresse plus particulièrement à l’œcuménisme au sein du protestantisme et de l’« orthodoxie » et dresse un rapide inventaire des événements œcuméniques entre l’Église et les autres religions dites chrétiennes, depuis 1964.
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Les dernières conférences du congrès mettent en lumière les liens du mouvement œcuménique avec le mondialisme et la franc-maçonnerie. Il en ressort clairement que ce sont les mêmes hommes – les hommes du Nouvel-Age – qui occupent les postes de commande de ces deux mouvements et que leur esprit est le même : « Dissoudre l’unité catholique pour ensuite replâtrer les morceaux, les coaguler dans l’unité nouvelle du culte de l’homme, du Novus Ordo Sœculorum, derrière lequel se cache le culte de Satan » (page 500).
Notons, pour finir, l’intéressante contribution de M. l’abbé Simoulin qui, à travers la vie et les écrits de Jean XXIII, démasque, sous l’apparente bonhomie du personnnage, une volonté tenace et « une charité qui refuse de prendre en considération l’erreur et tout ce qui pourrait faire obstacle à l’unité » (page 415).
Il a détaché la charité de la foi, et ceci est un crime terrible. La charité ne peut être charité si elle n’inclut la foi, que ce soit pour saisir son objet ou pour le communiquer. Il est vrai que, lorsqu’il s’agit de Dieu, la charité n’a pas d’autre fin que Dieu lui-même, parce qu’elle possède en lui-même son objet. Mais lorsqu’il s’agit du prochain, la charité tend toujours et nécessairement à jouir de Dieu présent ou à le donner s’il est absent (page 430).
A l’heure où l’on annonce la prochaine béatification de ce pape, voilà de quoi éclairer notre jugement. La conclusion à en tirer, c’est que « le Concile n’a pas pris de tournant » après une première période traditionnelle.
Il a été désorienté dès le début par Jean XXIII lui-même, et le tournant donné par le cardinal Liénart le 13 octobre, celui donné par le cardinal Suenens le 4 décembre, ou tout autre tournant, ne sont que les confirmations, les renforcements de cette orientation primitive voulue et donnée par Jean XXIII lui-même (page 430).
Remercions M. l’abbé du Chalard d’avoir organisé ce congrès de Sì Sì No No bien propre à conforter les catholiques dans leur fidélité à la Tradition et à les engager à persévérer dans leur refus des poisons distillés par la Rome conciliaire.
Le prochain congrès doit se tenir à Rome du 3 au 5 août 2000, sur le thème : Bilans et prospectives pour une vraie retauration de l’Église.
Fr. R.
La Tentation de l’œcuménisme, Actes du IIIe congrès théologique de Sì Sì No No, avril 1998, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1999, 21 x 15, 518 p., 150 F.
[1] — Église et Contre-Église au Concile Vatican II, actes du IIe congrès théologique Sì Sì No No, janvier 1996, Versailles, Publication du Courrier de Rome, 1997, 482 p., 180 F.
[2] — Voir l’évolution du Barroux. En 1988 : aucun compromis doctrinal. En 1999 : nous acceptons tout le Concile.
[3] — Déclaration de Vatican II sur l’œcuménisme, Unitatis redintegratio, n° 3.
[4] — Pie XI, Mortalium animos.
[5] — Unitatis redintegratio, n° 11

