+ L’histoire est à relire
C’est sous ce titre que Pierre-Michel Bourguignon, dans Les deux étendards de novembre 1999, fait écho à son tour au débat sur les fautes de la monarchie française, initié dans nos nº 17 et 19 [1]. D’abord, merci à lui de résumer de façon honnête (et même bienveillante) la position du Sel de la terre, au début de son article : « La France n’est pas impeccable. – Il faut être sincère en parlant d’elle. – Avant la Révolution française tout n’était pas parfait, mais le bien l’emportait sur le mal ; (…) après la Révolution, ce fut le reniement officiel. – La France est critiquable, mais cela ne signifie pas que ses adversaires ne l’étaient et ne le sont pas. – Il faut juger les torts et les raisons selon les papes et les auteurs les plus sûrs ». Et avant de développer son propre point de vue, P.-M. Bourguignon commente ainsi celui qu’il vient de résumer :
Excellentes et courageuses précisions parce qu’ailleurs, le plus souvent, les événements sont mesurés à l’aune de la grandeur de la France, sans qu’on nous dise de quelle grandeur et de quelle France il s’agit.
Viennent ensuite les précisions, critiques, compléments qu’il entend apporter au débat : Henri II ne fut pas un adversaire résolu du protestantisme puisqu’il soutint les princes luthériens d’Allemagne et, en Angleterre, les opposants à Marie Tudor ; Charles-Quint, malgré de grandes faiblesses personnelles, mena une politique catholique ; les rattachements à la France opérés par Louis XIV et Louvois ne furent pas sans atrocités ; le principe des frontières naturelles est totalement arbitraire.
Mais au-delà des faits et des citations que l’auteur produit – et dont plusieurs confirment heureusement les positions défendues ici-même –, sa vision des choses mérite surtout d’être signalée en ce que précisément, elle diffère de la nôtre (qu’elle pourra d’ailleurs aider, comme par contraste, à mieux comprendre).
Ce que nous défendons, c’est la politique chrétienne, celle du Christ-Roi – la Chrétienté, en un mot. P.-M. Bourguignon dirait certainement qu’il la défend aussi, mais il la lie de façon indissociable au Saint-Empire germanique. Le paragraphe le plus doctrinal de son article, celui qu’il intitule « Réflexions sur la politique qui aurait dû être chrétienne » est à cet égard très révélateur : il ne s’élève guère au principe supérieur qui doit éclairer toute la question, la royauté sociale de Notre-Seigneur (qu’ont malheureusement méconnue, en pratique, beaucoup de nos rois depuis Philippe le Bel), mais s’enlise dans l’opposition entre régime impérial et régime national, comme s’il s’agissait du nœud du problème. Et la conclusion de son article est tout aussi claire : la solution, c’est le retour à la pensée féodale du Moyen Age, un empire unique, une hiérarchie d’états. Dans cette perspective, il se réfère principalement à des auteurs allemands ou belges et il cite même à plusieurs reprises un livre édité à Bruxelles en 1871 et intitulé : les Droits de l’Allemagne sur l’Alsace et la Lorraine.
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Qu’il existe, depuis plusieurs siècles, un problème du nationalisme, c’est certain, et c’est à bon droit que Bourguignon critique, sur ce point, les historiens d’Action Française ; mais en profiter pour attaquer la nation elle-même, n’est-ce pas aller trop loin en sens inverse et, finalement, tomber, quoique par un autre côté, exactement dans le même travers ? Car la véritable opposition n’est pas entre nationalisme français et impérialisme allemand, mais bien entre la royauté surnaturelle du Christ et tous ceux qui, français, allemands, anglais, américains ou belges, font plus ou moins consciemment passer leur idéal temporel humain avant ce que le père Clérissac nommait « la politique surnaturelle de Dieu, réellement agissante, dominant la politique des pouvoirs terrestres [2] ».
L’idéal du Saint-Empire a sa grandeur. Mais le poser en thèse absolue au point de l’identifier à l’ordre social chrétien, réduire l’explication de la destruction de la Chrétienté à l’opposition entre empire et nation relève certainement d’une vision trop limitée, trop humaine des choses, une vision qui peut exercer un certain attrait, comme toute thèse simpliste, mais qui défigure la réalité. Comme le dit le proverbe : à tout problème compliqué, il existe une solution simple, rapide et… fausse. Les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres et, même lorsqu’il nous les manifeste, nous avons du mal à nous hisser à leur hauteur. Il est tellement plus facile – et tentant – de se construire sa petite vision des choses, fondée sur les aspects de la réalité qui nous plaisent davantage. Ce sera, selon les cas, la grandeur de la France, celle du Saint-Empire germanique, ou autre. Mais dès que l’on abandonne ainsi le principe supérieur et que l’on cherche à unifier sa vision du réel autour d’un principe inférieur, on en vient nécessairement à méconnaître certains aspects de la réalité.
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Le père Clérissac, dans la conférence citée plus haut, abordait précisément cette question de l’impérialisme divin, d’une façon que M. Bourguignon accuserait peut-être de faire la part trop belle à la France – on peut en discuter –, mais, au moins, avec cette hauteur de vue d’un bon théologien qui essaie de prendre en compte tous les aspects du plan divin : l’idéal impérial, d’une part (« Cette intention de la Providence divine, qui semble bien évidente dans l’histoire, appelons-la tout de suite par son nom : c’est l’idée impériale, l’Impérialisme divin »), mais aussi ces faits évidents d’une France qui est, au XIIIe siècle, avec saint Louis, la pièce maîtresse de l’apogée de la Chrétienté ; qui bénéficie, au XVe siècle, pour son salut, d’un miracle que Dieu n’a pas fait pour le Saint-Empire ; qui entend, enfin, au XVIIe siècle, Notre-Seigneur désigner son roi comme le « fils aîné de son Sacré-Cœur [3] » (même si, hélas, ce fils aîné méprise les demandes qui lui sont adressées).
C’est dans cette perspective que nous entendons nous situer. Nous refusons, certes, de placer notre pays au-dessus de l’Église qu’il doit servir. Nous refusons de prendre pour modèles des rois qui ont manqué à la mission essentielle de la France. Mais nous croyons, précisément, à cette mission surnaturelle de notre pays, si souvent rappelée par les papes – et dont nous aurions apprécié que P.-M. Bourguignon dise au moins un mot.
Et nous espérons aussi, selon la promesse répétée quatre fois par saint Pie X [4], le relèvement de cette France authentiquement et premièrement chrétienne.
Louis Medler
Bourguignon Pierre-Michel, « L’Histoire est à relire » dans Les Deux Étendards, cahiers apériodiques, n° 9 de novembre 1999 – 27, Casquit, 33490 Saint-Maixant.
[1] — Pour un résumé des épisodes précédents, voir Le Sel de la terre 27, p. 194, note 21. L’article de Jean Dumont paru dans ce même n° 27 a suscité diverses réactions (voir n° 29, p. 224), d’intéressantes réflexions de M. l’abbé Marcille (n° 31, p. 225) ainsi qu’un article dans Lecture et Tradition (86190 Chiré-en-Montreuil – n° 272, p. 10-12) où Claude Mouton essaie notamment de défendre François Ier. Nous nous permettons, sur ce roi, de renvoyer aux trois appréciations convergentes citées dans Le Sel de la terre 19, p. 405. – De Pierre-Michel Bourguignon, nous recommandons l’excellente étude sur la télévision intitulée On vous en mettra plein la vue, que Lecture et Tradition a publiée en un numéro spécial en 1991 (n° 176).
[2] — P. Humbert Clérissac O.P. (1864-1914), dans une conférence faite en janvier 1910 à l’abbaye Notre-Dame d’Oosterhout, éditée (avec deux autres conférences sur sainte Jeanne d’Arc) dans La Mission de sainte Jeanne d’Arc, Lyon, L’Abeille, 1941, p. 33 (ou Dion-Valmont en Belgique, Dismas, 1983, p. 54).
[3] — Voir Le Sel de la terre 17, p. 186.
[4] — Ces quatre promesses de saint Pie X sont recensées dans Le Sel de la terre 17, p. 86.

