Actualité de la gnose :
à propos d’une « Église du Graal »
par Jean-Claude Lozac’hmeur *
AU COURS d’une émission diffusée le 1er août 1998 par Radio-Courtoisie, a été présenté un livre intitulé L’Église et le Graal [1]. L’auteur, M. Emmanuel Insolera, fut couvert de louanges par les participants à l’émission, parmi lesquels figuraient Paul Georges Sansonetti [2], Philippe Faure [3] et Lazlo Toth, directeur des éditions Archè [4].
Convié par l’animateur (Arnaud Guyot-Jeannin) à donner son opinion sur le livre de M. Insolera, Paul Georges Sansonetti s’exprimait ainsi : « Je vais commencer par dire tout le bien que j’en pense : c’est peut-être la première fois que l’on nous présente une thèse selon laquelle ce n’est pas le calice de la messe qui aurait inspiré une symbolique chevaleresque mais l’inverse. C’est-à-dire qu’on est parti d’un modèle idéal, je n’oserais pas dire archétypal – mais c’est cette idée-là – un modèle central qui va ensuite influencer la liturgie. Pour l’auteur (et nous retrouvons ici la notion même d’ésotérisme), il y a eu les disciples officiels du Christ, ceux que l’on connaît : Pierre, Jacques, Jean, Philippe…, et puis des disciples secrets, dont le fameux Joseph d’Arimathie qui était l’oncle du Christ [5] et aurait été en quelque sorte le premier gardien du Graal. Autrement dit, nous serions là au cœur de l’ésotérisme chrétien. Cela change tout. »
« Cela change tout » en effet, du moins pour les catholiques qui prennent au sérieux l’enseignement constant de l’Église. Catholique convaincu et spécialiste du Cycle du Graal, j’ai accepté de faire une recension détaillée de ce curieux ouvrage. C’est ce travail que l’on va lire dans les pages qui suivent.
La thèse développée
D’entrée de jeu, l’auteur révèle la double finalité de son livre : « Prouver l’indépendance formelle absolue du Graal chrétien par rapport au fameux chaudron magique des Celtes », d’autre part montrer, une fois pour toutes, preuves à l’appui, qu’entre la légende du Graal et le magistère ecclésiastique, « il n’existe aucune rupture » (page 8). Un peu plus loin, il précise l’orientation de son travail :
Une fois posé que la légende du Graal définit d’une manière privilégiée la forme la plus accomplie d’ésotérisme chrétien qui ait pu être transmise, notre étude entend principalement démontrer comment l’Église « visible » et l’Église « invisible » – celle dite exotérique de Pierre et de Paul et celle ésotérique de Jean et de Joseph d’Arimathie – sont en réalité, et ne pourraient être, qu’une seule et même Église : intimement liées, de la même manière que la pulpe et le noyau constituent indissociablement un seul fruit [6].
L’ouvrage comporte deux parties. La première est consacrée à la « Translation du Graal d’Orient en Occcident » ; la seconde étudie les rapports entre « Le Graal et le mystère de la transsubstantiation. »
La translation du Graal d’Orient en Occident
Le premier chapitre est centré sur le personnage de Joseph d’Arimathie. L’auteur avertit ses lecteurs : pour démontrer que ce dernier est un représentant de premier plan de « l’Église invisible chrétienne » (page 9), il s’appuiera sur les Évangiles apocryphes auxquels il déclare « témoigner un profond respect » (page 20, n. 23).
Mais son principal argument est le verset du quatrième Évangile révélant que Joseph « était un disciple de Jésus, mais en secret, par peur des juifs » (Jn 19, 38). Selon M. Insolera, le mot kekrummevno~ (kékrumménos) de l’original grec correspondrait en réalité au latin occultatus « tenu caché ». Ainsi commencerait à se « silhouetter » la différence entre le cercle visible (apôtres et disciples) et le cercle invisible, occultatus, celui de Joseph et des autres intimes [7] de Jésus, qui apparaissent sporadiquement, presque en passant, dans le canon évangélique (page 18).
Serait inacceptable « la plus simple des exégèses courantes » (page 19), à savoir que Joseph se cachait, comme dit le texte « par peur des Juifs », puisqu’il est le seul à ne pas s’être « pour ainsi dire volatilisé » lors de la Passion. On ne peut donc l’accuser de lâcheté. A l’appui de sa thèse, M. Insolera fait référence aux travaux des R.P. Boismard et Lamouille de l’École Biblique de Jérusalem qui, dans leur commentaire de l’Évangile de saint Jean [8], « concluent après une analyse philologique approfondie que l’expression “par peur des Juifs” serait une addition postérieure à la source originelle des Évangiles canoniques aujourd’hui perdue » (page 21). (Je laisse aux théologiens le soin de vérifier le bien-fondé de cette affirmation hardie.) Se tournant ensuite vers la tradition ecclésiastique, l’auteur cite de longs extraits des Pères de l’Église qui ont pris la défense de Joseph.
Dans le chapitre II est abordé le problème de la « Translation du Graal d’Orient en Occident dans la littérature chrétienne » interprétée « au niveau herméneutique » comme la translation d’Orient en Occident du « centre invisible – ésotérique – de la hiérarchie chrétienne, et cela selon un parcours exactement parallèle à celui accompli par le centre visible – exotérique – de la même tradition » (page 37). (Le lecteur aura compris que cette dernière périphrase désigne l’Église de Pierre.)
M. Insolera avertit honnêtement ses lecteurs que les preuves attestant la réalité de cet événement ne sont pas de nature à satisfaire les savants contemporains. Mais il s’empresse d’ajouter que cela n’a pas d’importance car, à l’exemple de René Guénon, il a adopté le concept de « hiéro-histoire » ou « histoire sacrée ». Selon ce concept en effet, « les événements qui appartiennent à la sphère spirituelle ne sont pas supposés laisser nécessairement derrière eux des preuves documentaires explicites » (page 35). Derrière les contradictions apparentes des légendes, des œuvres littéraires qui en découlent, des chroniques « les plus invraisemblables », l’initié sait toujours reconnaître « le fil symbolique… qui les rend cohérentes » (page 36).
Aussi, parmi les textes choisis pour sa démonstration, figure en première place Le Roman de l’Estoire dou Graal de Robert de Boron (composé vers 1200), « défini par certains chercheurs comme un véritable Évangile ésotérique médiéval » (n. 54, page 36). Comme preuve de l’existence, dès les origines du christianisme, d’une Église « intérieure », est mentionnée la Légende de Lydda apparue aux VIe-VIIe siècles et qui relate la construction, dans cette bourgade voisine d’Arimathie, d’une église bâtie par Pierre, Joseph et Nicodème. La suite de l’histoire de la communauté « mystérieuse » implantée à cet endroit serait donnée par la Chronique du Pseudo-Flavius Dexter [9] qui décrit l’arrivée à Marseille sur une barque sans voiles ni rames de Joseph d’Arimathie accompagné de Lazare, Madeleine, Marthe, Marcelle et Maximin. Ce voyage miraculeux, « exactement parallèle à celui, historique, des apôtres Pierre et Paul » (page 44), attesterait, selon M. Insolera, le passage d’Orient en Occident du siège de l’« Église invisible ». La suite de l’histoire, il le reconnaît, est moins claire, « mais à la fin toutes les routes se rassemblent, et pointent décidément vers l’Angleterre » (page 45).
Ces « routes », ce sont bien sûr certains romans du cycle du Graal (XIIe-XIIIe siècles), mais s’y ajoute un document, lui aussi postérieur aux « faits » de plus d’un millénaire, à savoir un passage du De Antiquitate Glastoniensis ecclesiae du moine Guillaume de Malmesbury, de l’abbaye anglaise de Glastonbury [10]. Selon ce traité composé vers 1135, les premiers évangélisateurs de la Grande-Bretagne auraient été des disciples de l’apôtre Philippe, à la tête desquels se trouvait Joseph d’Arimathie. M. Insolera ne se laisse pas impressionner outre mesure par le témoignage d’un texte byzantin rendant fort improbable cette expédition missionnaire de Joseph (j’y reviendrai). Au prix d’une légère concession, il continue, impavide, son exposé : « La présence de Joseph d’Arimathie en Angleterre, personnellement ou à travers sa filiation spirituelle, est-elle suffisante demande-t-il, à prouver la translation, à travers elle, du saint Graal d’Orient en Occident ? » (page 56.) La réponse ne saurait faire de doute. Motif ? « La tradition littéraire du cycle du Graal en est absolument persuadée » (ibid.). Le montreraient également des légendes médiévales de la translation du Saint-Sang telles que celles de Bruges et de Fécamp [11].
S’appuyant sur ces « faits » dont les contradictions n’auraient pas à être prises en compte, notre auteur tient pour assurée « la translation du sang du Christ en Occident par une chaîne invisible de gardiens, instituée par le Christ lui-même, parallèlement à celle visible de la succession apostolique » (page 64).
Le Graal et le mystère de la Transsubstantiation
La seconde partie du livre achemine le lecteur vers la conclusion paradoxale qu’appelait la première : « La légende du Graal, affirme M. Insolera, ne peut être considérée comme gnostique ou hérétique dans ses fondements, mais bien comme une manifestation du sens intérieur même… de certains points centraux de la théologie et de la liturgie de cette époque » (page 73). En effet, « nous voudrions démontrer, ajoute-t-il, que la tradition du Calice-Graal, reprise par Robert de Boron, coïncide avec le fondement intérieur, invisible, de tous les calices extérieurs et visibles consacrés et élevés au cours de la messe. (…) Le Calice-Graal [12] représenterait le modèle idéal du fondement de l’orthodoxie dogmatique, comme le sang du Christ est le fondement du mystère de la transsubstantiation du vin au moment de la consécration liturgique » (pages 73-74).
Pour défendre sa thèse, M. Insolera fait appel à divers textes, notamment à un passage de la Gemma animae d’Honorius d’Autun, une œuvre composée entre 1100 et 1140 où la patène et le corporal sont présentés respectivement comme les symboles de la pierre fermant le sépulcre et du saint Suaire. Ces rapprochements se retrouvent dans l’épisode du roman de Robert de Boron décrivant l’apparition du Christ à Joseph dans sa prison (versets 901-913). Robert, de toute évidence, connaissait le traité de ce liturgiste. Mais ici apparaît une notion nouvelle : prenant au pied de la lettre les vers dans lesquels l’écrivain se réfère à un « grand livre » qui aurait été sa source [13], M. Insolera déclare voir dans Honorius d’Autun et Robert de Boron deux maillons d’une longue chaîne de « divulgateurs d’un symbolisme herméneutique » (page 142), symbolisme dont le secret aurait été conservé depuis les origines par les membres de l’« Église Invisible ».
Reste à démontrer que Joseph d’Arimathie recueillit le sang du Christ dans le calice de la Cène et que ce dernier, avec le sang qu’il contient, se confond avec le Saint-Graal. En ce qui concerne le premier point, « l’anneau manquant » serait un texte du IXe siècle, l’Historia ecclesiastica et mystica contemplatio du Pseudo-Germain de Constantinople. Le passage allégué est le suivant : « Le discus [plat correspondant à la patène] représente les mains de Joseph et de Nicodème qui célébrèrent la sépulture du Christ. Le discus représente aussi, sur le mode herméneutique, le lieu où le Christ fut placé… Le calice représente le vase qui reçut le sang jailli du flanc immaculé transpercé et qui coula précieusement de ses mains et de ses pieds [14]. »
M. Insolera reconnaît que « ce vase n’est pas expressément relié à Joseph » (page 86), mais il fait remarquer qu’il « est mentionné en étroite relation avec lui » (ibid). Quant au second point (identité du Graal et du calice de la Cène), il serait confirmé bien entendu par le roman de Robert de Boron. Cela fait, on en conviendra, des révélations bien tardives et dont la finalité n’apparaît pas clairement. Notre théologien, ici encore, va au-devant de l’objection. Après avoir souligné que l’existence de traditions non écrites est attestée par les Pères de l’Église, il émet l’hypothèse qu’elles aient pu confluer « dans les “estoires escrites” qui servent de rigoureux canevas à Robert » (page 90). D’ailleurs, le Christ lui-même n’en annonçait-il pas la révélation lorsqu’il déclarait : « Non est enim occultum quod non manifestetur ? [car il n’est rien de caché qui ne doive être manifesté] » (Lc 8, 17).
Le dernier chapitre (pages 97-111), moins intéressant du point de vue qui nous occupe, traite de La Queste del Saint Graal (composée vers 1225) et des polémiques sur la transsubstantiation déclenchées à la fin du XIIe siècle par Pierre le Chantre († 1197).
Le livre s’achève par une série d’Appendices d’importance inégale. L’un d’eux est un long extrait des Acta Sanctorum (VIII, pages 378-379) mentionnant la présence d’une partie du Saint-Sang « en Angleterre et ailleurs… particulièrement à Bruges ». Le même texte qualifie d’« opinion très vraisemblable » la tradition selon laquelle ce sang aurait été recueilli lors de la descente de croix quand le corps du Seigneur « fut lavé avec une éponge ».
Résumons-nous. Ramenée à l’essentiel, la thèse défendue par M. Insolera dans son livre L’Église et le Graal tient dans les cinq propositions suivantes :
1 — Il existe une Église invisible ou ésotérique bâtie sur Joseph d’Arimathie, parallèle à l’Église visible ou exotérique bâtie sur Pierre.
2 — Le siège de cette Église invisible a été transféré en Grande-Bretagne dès le Ier siècle, soit par Joseph d’Arimathie lui-même, soit par ses disciples.
3 — Sa doctrine, dont la connaissance intégrale est réservée à des initiés, a été progressivement révélée au cours des siècles par des « divulgateurs » tels que les auteurs des Évangiles Apocryphes (IIe-IIIe siècles), le Pseudo-Germain de Constantinople (IXe siècle) et surtout Robert de Boron dans son Roman de l’Estoire dou Graal (début du XIIIe siècle).
4 — Lors de la mise au tombeau, le sang du Christ fut recueilli par Joseph d’Arimathie dans le calice de la Cène.
5 — Ce calice – qui se confond avec le Graal – et son précieux contenu, sont conservés quelque part en Grande-Bretagne par la hiérarchie de l’Église invisible.
Étude critique
Comme on le voit, M. Insolera est un gnostique [15]. Il fait partie de ces gens qui affirment avoir une connaissance supérieure des mystères de la religion chrétienne et qui, à la notion de grâce, substituent celle d’initiation. Les arguments qu’il développe à l’appui de sa thèse surprenante relèvent de disciplines aussi diverses que la théologie, l’histoire de l’Église, la patristique, la liturgie, l’exégèse et l’histoire littéraire. Ils ont de quoi impressionner (dans un premier temps), d’autant qu’en bon disciple de René Guénon. M. Insolera affecte de croire que tous ses lecteurs sont des érudits. C’est sans doute la raison pour laquelle il n’a pas cru bon d’inclure dans son livre un résumé du roman médiéval sur lequel repose l’essentiel de sa démonstration. Il y a dans tout cela, sinon une volonté délibérée de jeter de la poudre aux yeux, du moins le désir de se démarquer des fidèles ordinaires assez naïfs pour s’en tenir à l’enseignement officiel et irréformable de l’Église. A une époque où les catholiques, abandonnés par le magistère, flottent à tout vent de doctrine, le défi mérite d’être relevé. C’est pourquoi, laissant aux théologiens la tâche de traiter les aspects de la question qui sont de leur ressort, je me propose de démontrer que du point de vue scientifique, l’identification du Graal au calice de la Cène n’est pas fondée. Le fait, par conséquent, d’associer ce motif littéraire d’origine folklorique aux légendes de Joseph d’Arimathie et du Saint-Sang dénote chez son auteur une tendance fâcheuse à confondre réalité et fiction.
Mon étude comportera trois parties :
— la première sera une analyse détaillée de L’Estoire dou Graal de Robert de Boron,
— la deuxième sera consacrée à l’auteur de ce roman hagiographique,
— la troisième, qui présentera la méthode de M. Insolera, permettra au lecteur de porter, en connaissance de cause, un jugement sur la valeur véritable de ses conclusions.
Le Roman de l’Estoire dou Graal
Les critiques sont unanimes pour attribuer à Robert de Boron deux œuvres en vers : Le Roman de l’Estoire dou Graal [16] et le fragment du Merlin qui lui fait suite. Ces deux textes sont conservés dans le manuscrit BN fr. 20047 de la fin du XIIIe siècle. Plusieurs spécialistes pensent que Robert est aussi l’auteur de la Trilogie en prose à laquelle l’œuvre en vers a servi de modèle et qui comporte un Joseph [17], un Merlin et un Perceval [18].
M. Insolera conférant au Roman de L’Estoire dou Graal le statut de cinquième Évangile, il me semble indispensable d’en donner une analyse détaillée, analyse qui comme je l’ai dit, fait cruellement défaut dans son ouvrage. L’œuvre comporte trois parties.
• Histoire de Joseph (vers 1-960)
Après un prologue qui évoque sommairement l’histoire du salut depuis le péché d’Adam jusqu’à l’incarnation, Robert raconte comment le « vase » (veissel) dans lequel le Christ institua l’eucharistie fut d’abord confié par un Juif à Pilate, puis donné par ce dernier à Joseph d’Arimathie qui y recueillit le sang du Sauveur avant la mise au tombeau.
Mais lorsque Jésus ressuscite, les Juifs, refusant de croire au miracle, accusent Joseph d’avoir soustrait le corps. Pour le châtier, ils l’enferment dans une tour. Le Christ lui apparaît dans une lumière aveuglante et lui remet le « vase » contenant son sang et que l’on appellera désormais « calice [19] ». Il lui révèle en outre qu’à l’avenir, lors de la célébration de la messe, l’autel symbolisera le sépulcre, le corporal le linceul où le Christ fut enveloppé, la patène la pierre qui fut scellée sur le sépulcre. Il lui annonce qu’il sera le premier des trois élus qui devront garder la précieuse relique et accomplir le plan divin sur la terre.
Robert de Boron intervient alors dans son récit pour préciser qu’il écrit ces choses sur le témoignage d’un « grand livre » composé par de « grands clercs ». Là en effet « sont écrits les grands secrets qu’on appelle Graal [20] ».
• Guérison de Vespasien et châtiment des juifs (vers 961-2256)
Bien des années plus tard, Vespasien, le fils de l’empereur Titus [21], qui avait été guéri de la lèpre grâce à l’image du Christ conservée par Verrine (Véronique), se rend en Palestine pour venger la mort du « prophète » qui l’a guéri. Une fois sur place, il réussit par ruse à se faire indiquer la prison où se trouve encore Joseph, miraculeusement vivant. Après avoir été instruit par lui des vérités de la foi, il le libère. Puis il châtie cruellement les Juifs coupables d’avoir crucifié le Sauveur : ceux qui refusent de se convertir sont vendus comme esclaves au prix de trente pour un denier.
• Histoire de la communauté du Graal (vers 2257-3514)
Joseph part en exil volontaire avec sa sœur Enygeus, son beau-frère Bron (ou Hébron) et une petite communauté de chrétiens. Mais une famine s’abat bientôt sur le groupe à cause des péchés de luxure commis par certains. Joseph, instruit par une voix divine, fait exposer le « veissel » en présence de tous, puis ordonne que l’on place devant lui un poisson pêché dans ce but par Bron, le « Riche Pêcheur [22] ». Petrus l’un des membres du groupe, déclare que le « veissel » s’appellera désormais « Graal », c’est-à-dire « celui qui agrée », « celui qui est agréable à voir [23] ».
Ainsi est institué le service de la précieuse relique qui, de fait, communique aux purs une joie ineffable, mais dont les pécheurs sont exclus. A la table où se déroule cette cérémonie, qui est une commémoration de la Cène, un siège reste vide. Il ne pourra être occupé que par le « troisième gardien » du Graal qui sera le fils d’Alein et le petit-fils de Bron et d’Enygeus [24]. Les luxurieux se repentent sauf l’un d’entre eux, Moysès, qui tente hypocritement de s’asseoir sur le siège interdit. Il est aussitôt englouti par la terre.
Plus tard, obéissant à des instructions divines, Joseph confie le Graal et ses secrets à son beau-frère Bron qui en devient le second gardien. Il devra s’en aller vers les « Vaux d’Avaron [25] » où il attendra l’arrivée du « troisième homme », celui qui accomplira les prophéties relatives au Graal. Mais auparavant, Bron, Alein et Petrus devront se rendre dans ces lointaines contrées occidentales. Petrus aura pour mission de remettre au chevalier élu une lettre mystérieuse descendue du ciel.
• La Trilogie en prose
Le Merlin et le Perceval de la version en prose mènent le récit à son terme : Bron le Roi-Pêcheur est tombé en langueur lorsque Perceval s’est assis sur le siège interdit. Seul le héros a le pouvoir de le guérir. Encore faudra-t-il qu’il pose des questions sur le Graal et la « Lance qui saigne » lors de sa visite au château du Roi-Pêcheur. Son silence au moment décisif retarde cet heureux événement. Cependant, grâce à l’intervention de l’Enchanteur Merlin, une seconde chance lui est offerte de réussir l’épreuve. Cette fois, il pose les questions. Bron lui révèle qu’il vient de voir passer le saint vaisseau qui a reçu le sang du Christ et la lance avec laquelle le centurion Longin a frappé le sauveur sur la croix. Aussitôt Bron est guéri, la malédiction pesant sur son royaume est levée et Perceval lui succède sur le trône.
Robert de Boron : un auteur à tendances gnostiques
Que sait-on de Robert de Boron ? Peu de choses. Tout au plus qu’il était un chevalier originaire du village de Boron, à 18 kilomètres de Montbéliard, entre Besançon et Belfort. Sa langue, qui est un mélange de francien et de picard, avec des traits bourguignons, confirme cette conclusion. Le Roman de l’Estoire dou Graal dédié à
Monseigneur Gautier en paix
Qui de Montbéliard était [26]
montre que Robert écrivait aux environs de 1200. En effet, Gautier de Montbéliard seigneur de Montfaucon partit pour la troisième croisade en 1201 ou 1202.
Robert séjourna-t-il en Grande-Bretagne ? Certains érudits le pensent car un document officiel mentionne un « Robert de Burun » qui en 1186 reçut un don du roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt (1154-1189) et fit à son tour une donation au monastère picard de Montreuil-sur-Mer [27]. Cette hypothèse présente l’avantage d’expliquer la connaissance que Robert a des traditions relatives à l’abbaye anglaise de Glastonbury.
Pour mieux le connaître, il reste son œuvre. Or celle-ci nous renseigne éloquemment sur ses tendances religieuses. Non seulement en effet Le Roman de l’Estoire dou Graal est à tonalité gnostique – compte tenu de ses sources, le contraire eût étonné – mais on a de bonnes raisons de penser que notre poète était lui-même, sinon gnostique convaincu, du moins sous influence gnostique. Cela apparaît dans ses conceptions de la foi et de l’Église, qui ne reflètent pas l’enseignement constant du magistère.
• La foi selon Robert de Boron
S’il est une chose qui retient l’attention dans L’Estoire du Graal, c’est la révélation directe, par le Christ, de secrets à Joseph d’Arimathie prisonnier, épisode que Robert déclare avoir découvert dans un livre mystérieux :
Je n’ose dire ni raconter, dit-il, et je ne pourrais le faire même si je le voulais, si je n’avais le grand livre où sont écrites les histoires vécues et racontées par les grands clercs. C’est là que se trouvent écrits les grands secrets que l’on appelle le Graal [28].
Ces « grands secrets », Joseph devra les confier « tout privéement » (vers 3420) à son beau-frère Bron, le deuxième gardien du Graal, qui les transmettra au « troisième homme », c’est-à-dire à Perceval. Nous sommes ici en pleine gnose puisque, au-dessus de la foi ordinaire, se situe la connaissance de mystères plus profonds, cachés au commun des fidèles.
Comme le souligne F. Zambon [29], le personnage de Jésus chez Robert ressemble à s’y tromper au sauveur gnostique : il est conçu exclusivement comme le « révélateur », comme celui qui apporte la lumière, bref, comme le maître qui transmet la gnose. Ce ne sont pas ses actes qui sauvent, mais les symboles qu’ils matérialisent ou l’enseignement qu’il communique. Sa passion n’a aucune valeur de sacrifice ni d’expiation.
Les critiques, bien sûr, se sont interrogés sur la teneur de ces secrets du Graal. Il serait trop long de rappeler toutes les hypothèses qui ont été avancées. Qu’il me suffise de donner quelques exemples.
William Nitze [30] les rapprochait des « paroles secrètes qu’il n’est pas permis à l’homme de répéter » dont parle saint Paul (2 Co 12-14).
Emma Jung et M.L. Franz [31] les mettent en rapport avec un apocryphe égyptien des IIIe-IVe siècles, Le Livre d’Adam et d’Ève, qui parle d’un enseignement secret transmis depuis Adam jusqu’à Sem et Melchisedech, ses derniers gardiens. Cet enseignement, qui concerne la sépulture d’Adam au centre de la terre, restera caché jusqu’à ce que s’accomplisse la rédemption du monde entier.
Plus vraisemblable peut-être est la suggestion de Jessie Weston [32] : la solution de l’énigme du Graal en général serait à chercher du côté de la gnose des premiers siècles, en particulier chez Clément d’Alexandrie qui fait de nombreuses allusions à une tradition secrète reçue des apôtres [33].
Mais l’hypothèse la plus plausible pourrait être celle de Francesco Zambon [34] qui voit dans les fameux secrets « une formule que le texte passe sous silence ». Cette formule serait la synthèse suprême de l’enseignement relatif au Graal, l’explication de sa présence sur la terre et la révélation de son action salvatrice dans le temps. Comme on le voit, on est loin, très loin de l’enseignement des papes et des conciles.
• L’Église selon Robert de Boron
L’idée que se fait Robert de l’Église est aussi peu orthodoxe que sa conception du salut. A l’Église fondée sur Pierre, il juxtapose une sorte de communauté occulte, sans sacerdoce, qui se transmet un enseignement caché, reçu directement de Jésus et supérieur à celui des Évangiles canoniques. L’achèvement de la rédemption dans le monde est confié à ces initiés plutôt qu’aux membres du clergé officiel qui, sans être totalement disqualifiés, sont discrédités et relégués au second plan.
Certains détails du reste, ne trompent pas. Il n’est pas innocent, par exemple, d’opposer à Joseph, bénéficiaire d’une révélation particulière, un personnage subalterne du nom de Petrus qui, bien qu’ayant découvert le sens du mot Graal [35], ne figure pas parmi les gardiens de la prestigieuse relique ; qui, recevant du ciel une lettre mystérieuse, n’est pas autorisé à la lire mais doit la confier au « troisième homme », à qui est réservé ce privilège. Le symbolisme est transparent : Pierre (le Pape) est un profane incapable de décrypter le message dont il est porteur !
Cette Église initiatique a sa propre doctrine et ses propres rites fondés sur le « service du Graal ». Or cette liturgie est supérieure au sacrifice eucharistique puisque, comme le fait remarquer Myrrha Lot-Borodine [36], le mysterium fidei [mystère de la foi : la sainte messe] n’y a pas sa raison d’être, la présence du sang même du Christ rendant la consécration inutile : loin d’être une simple image de la messe, le service du Graal en est le prototype, « l’idée » au sens platonique.
Dresser une liste complète des éléments hétérodoxes de ce roman hagiographique serait fort long. Je donnerai pour conclure un dernier exemple, celui du personnage de Moysès, l’hypocrite englouti par la terre (voir page 121). On peut à juste titre se demander si nous n’avons pas là une trace d’un de ces courants hérétiques qui considéraient Moïse comme un envoyé de Satan et sa loi comme une invention diabolique [37]. Assurément, il peut s’agir d’un hasard, mais le choix du nom Petrus comme on vient de le voir, est-il lui aussi un hasard ?
Que conclure, sinon que Robert de Boron n’est pas l’écrivain ecclésiastique que certains se sont imaginé ? Son œuvre n’est pas la réinterprétation catholique du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Tout indique au contraire que sa pensée se rattache à des spéculations théologiques et symboliques transmises de l’Antiquité au Moyen Age par des voies souterraines.
L’étrange méthode de M. Insolera
La thèse défendue par M. Insolera est fausse. Comme les sources [38] le montrent, L’Estoire dou Graal n’est pas un cinquième Évangile mais une œuvre littéraire comparable au célèbre Quo Vadis de Senkiewicz (les influences gnostiques en plus). Cela, M. Insolera au fond de lui-même le sait, ou plutôt le craint, j’en suis persuadé. Mais son désir de voir au cœur du catholicisme un culte gnostique officiellement reconnu est tel qu’il renonce à tout esprit critique, à tout bon sens. Pour rendre sa démonstration plus aisée, il modifie les règles du jeu en substituant au concept d’Histoire, entaché selon lui de « positivisme » (page 51) celui de hiéro-histoire ou « histoire sacrée » qu’il définit ainsi :
Selon les lois de l’histoire sacrée – ou hiéro-histoire – (…) les événements qui appartiennent à la sphère spirituelle ne sont pas supposés laisser nécessairement derrière eux des preuves documentaires explicites, qui constituent en fait une des plus typiques manifestations de la sphère d’action profane. Toutefois, des traces de ces événements sacrés peuvent être recherchées et reconstruites à travers un répertoire de sources qui relèvent plutôt de l’exposé symbolique ou allégorique que de celui de l’histoire érudite. Les légendes hagiographiques, les récits en vers ou en prose dont elles sont la source, les chroniques apparemment les plus invraisemblables et dépourvues de rationalité, voilà essentiellement la matière de la hiéro-histoire, le champ à explorer. En reconnaissant, derrière les contradictions visibles, le fil symbolique qui les unit les rend cohérentes en les parcourant en secret, on pourra déchiffrer peut-être, quelquefois, quelques lambeaux de l’histoire sacrée du monde » (pages 35-36).
Et de donner comme exemple de légendes riches en informations de ce genre « quelques-unes des œuvres littéraires du cycle du Graal » (ibid.). Dans ces récits en effet « est narré ce que les œuvres historiographiques ne mentionnent pas, parce qu’ils appartiennent typiquement au domaine de la hiéro-histoire “invisible” – c’est-à-dire inaccessible – aux instruments d’enquête de l’histoire profane : la translation du Graal de l’Orient à l’Occident » (page 36).
Il est clair qu’une telle méthode permet de démontrer tout ce qu’on veut. On comprend que M. Insolera l’ait choisie. Elle présente en effet un double avantage : d’une part, elle l’autorise à ne retenir que les faits favorables à sa thèse, sa qualité d’« initié » lui permettant, croit-il, de discerner le vrai du faux ; d’autre part, elle disqualifie d’avance ses contradicteurs éventuels accusés de sacrifier au scientisme et au matérialisme « des trois derniers siècles » (n. 52, page 36). Nous allons voir qu’il ne se fait pas faute de l’appliquer, aussi bien en ce qui concerne la légende de Joseph d’Arimathie qu’en ce qui concerne celle du Graal.
• Son interprétation des sources chrétiennes
Récapitulons. En ce qui concerne l’histoire ecclésiastique, M. Insolera affirme donc :
1 – que le Christ a fondé une Église ésotérique ayant eu pour premier pape Joseph d’Arimathie,
2 – que le siège de cette Église ésotérique se trouve depuis le Ier siècle quelque part en Grande-Bretagne,
3 – qu’on y conserve le calice de la Cène – le Graal – contenant le Saint‑Sang, que Joseph reçut du Christ lui-même.
Sur quoi se fonde son argumentation ?
Essentiellement sur les données apocryphes ou légendaires que voici :
IIe siècle, Évangile de Nicodème : Le Christ ressuscité apparaît à Joseph d’Arimathie dans sa prison.
VIe siècle, Breviarius de Hierosolyma : La présence du calice de la Cène est signalée à Jérusalem.
VIe-VIIIe siècles, Légende géorgienne de Lydda : Joseph, préféré à Pierre, recueille le sang du Christ dans le Linceul et évangélise Lydda.
? Chronique du Pseudo-Flavius Dexter (personnage du Ve siècle) : arrivée miraculeuse à Marseille de Joseph accompagné de Lazare, Madeleine, Marthe et Maximin.
XIIe siècle (vers 1135), De Antiquitate Glastoniensis Ecclesiae (de Guillaume de Malmesbury) : Joseph, premier évangélisateur de la Grande-Bretagne.
XIIe siècle (vers 1200), Roman de L’Estoire dou Graal (de Robert de Boron) : Le Christ confie à Joseph le Graal contenant son sang.
Ainsi donc, il aurait fallu attendre onze siècles pour que l’on apprenne par le De Antiquitate que Joseph d’Arimathie fut le premier évangélisateur de la Grande‑Bretagne ? Et près de douze pour découvrir, par un romancier, que le Christ après sa résurrection lui confia le Graal ? A qui fera-t-on croire cela ? Assurément pas aux historiens. Le père Delahaye, le célèbre bollandiste, se fait leur interprète lorsqu’il écrit :
Le moine de Glastonbury qui remania la légende de Joseph d’Arimathie, les premiers auteurs des légendes apostoliques de France, ne peuvent, devant le tribunal de l’histoire, exciper de leur bonne foi. On se détourne d’eux avec mépris, tout en admirant la simplicité de leurs dupes [39].
M. Insolera a beau opposer au Père Delahaye – qu’il cite page 45 – son concept de hiéro-histoire, cela ne change rien à l’affaire. Son livre montre qu’il s’aveugle lui-même et rejoint volontairement les rangs des dupes. Pour tout lecteur connaissant quelque peu le sujet, il est clair qu’il procède, quand cela l’arrange, à une sélection ou à une présentation tendancieuse des pièces du dossier.
Quelques exemples :
— désireux d’ajouter un titre de gloire à leur abbaye pourtant célèbre, les moines de Glastonbury prétendirent en 1191 avoir découvert sur leurs terres les tombes du roi Arthur et (pourquoi pas ?) de la reine Guenièvre [40]. M. Insolera se garde bien de parler de cet événement. On devine pourquoi : ce serait jeter indirectement le discrédit sur le fameux passage du De Antiquitate rédigé ou interpolé dans la même abbaye.
— M. Insolera, on l’a vu, met en doute l’authenticité du verset de l’Évangile de saint Jean selon lequel Joseph d’Arimathie était « disciple de Jésus, mais en secret, par peur des juifs » (Jn 19, 38). Cependant Robert de Boron, dont il prétend interpréter fidèlement la pensée, accepte sans difficultés la version traditionnelle : « Joseph vit Jésus-Christ et, en son cœur, l’aima grandement. Mais pour rien au monde il n’aurait osé le montrer, à cause des juifs qu’il redoutait tant. [41] » M. Insolera le sait mais n’en souffle mot : sa démonstration en souffrirait.
— Selon le Breviarus de Hierosolyma, le calice de la Cène était, au VIe siècle encore, conservé à Jérusalem. Comment aurait-il pu se trouver depuis le Ier siècle en Grande-Bretagne, dans le sanctuaire du Graal ? M. Insolera cette fois signale le fait (page 39) mais ne s’inquiète pas de la contradiction.
— L’évangélisation de la Grande-Bretagne par Joseph d’Arimathie implique que ce dernier soit mort et ait été enseveli sur les lieux de son apostolat. Or le cercueil de Joseph figure sur une liste des reliques de Constantinople compilée vers 1190. Grâce à sa méthode, M. Insolera se tire avec élégance de ce mauvais pas : « L’existence des dépouilles de Joseph en Orient, écrit-il, confirmerait la version poétique de Robert de Boron selon laquelle il serait resté en Palestine, envoyant sa filiation spirituelle évangéliser la Bretagne » (page 54). Et voilà ! Il suffisait d’y penser.
Décidément, rien n’arrête notre intrépide gnostique. Une liste complète de ses extravagances serait fort longue, et de surcroît, fastidieuse. Elle montrerait que son péché mignon est celui d’omission. Cela ressort encore plus nettement, on va le voir, de sa manière très particulière de traiter la légende du Graal.
• Son interprétation de la légende du Graal
M. Insolera prétend écrire l’histoire d’une relique : le calice de la Cène. Pour cela il s’appuie sur quelques légendes et surtout sur une œuvre littéraire. La démarche est en soi insolite. Ce roman appartient à un cycle. Que dirait-on d’un archéologue qui prétendrait écrire l’histoire d’un pays en limitant ses investigations à une seule ville ? On dirait qu’il n’est pas sérieux. Cependant, M. Insolera ne procède pas autrement. Du cycle du Graal il ne retient qu’une œuvre, celle de Robert de Boron. De cette œuvre il ne retient qu’une partie, L’Estoire dou Graal. Pourquoi ne souffle-t-il mot de la Trilogie ? Serait-ce parce qu’il aurait fallu parler de Merlin l’Enchanteur ? Pourquoi, à part quelques brèves allusions, ne dit-il rien du reste du cycle ? Certains des textes occultés présentent des motifs archaïques plus proches des origines mythologiques que ne l’est le roman de Chrétien de Troyes lui-même. A ce titre, ils sont d’un grand secours pour résoudre l’énigme qui se trouve au cœur du débat.
• Une problématique tronquée
M. Insolera aime avoir les coudées franches. On l’a vu dans sa manière de parler du Cycle du Graal. Cela se vérifie encore dans sa façon de traiter la problématique du sujet. Cent cinquante années de recherches sur une des questions les plus difficiles qui soient sont résumées en deux pages (pages 7-8) et quelques notes dispersées dans son livre.
Est écartée d’un revers de main l’approche de spécialistes de premier plan tels que Ferdinand Lot, Erich Köhler, Alexandre Micha, parce que « philologique et documentaire au sens strict » et donc « extrémiste » au même titre, semble-t-il, que les élucubrations du « Sâr » Peladan [42].
Sont écartées également celle de Jessie Weston, ésotérique, qualifiée d’« aventureuse », et celle de Jean Frappier, Roger S. Loomis, Jean Marx, William A. Nitz, favorable à l’hypothèse celtique, parce que « ouverte à des interprétations personnelles ».
Notre arthurien improvisé se déclare, il est vrai, « conscient naturellement d’une probable analogie conceptuelle » entre le chaudron magique des Celtes et le Graal de Robert de Boron, mais sa démonstration s’arrête là. Tout le reste n’est qu’affirmations solennelles du caractère chrétien du vase mystérieux. C’est oublier que le Graal n’est qu’un motif dans l’histoire d’un personnage qui s’appelle « Perceval le Gallois » et auquel Chrétien de Troyes associe l’épithète de « Fils de la Veuve [43] ».
Ces détails ont leur importance [44].
Conclusion : une thèse absurde
Ainsi donc, comme les modernistes, l’œil fixé sur sa chimère, sans apporter l’ombre d’une réfutation, M. Insolera tient pour nuls et non avenus les travaux des spécialistes qui ne vont pas dans son sens. Pour lui, seule compte la thèse des origines chrétiennes qui se heurte à une difficulté insurmontable : la présence de femmes dans le cortège tel qu’il apparaît dans la source même de Robert de Boron, à savoir le Perceval de Chrétien de Troyes [45]. Comment contourne-t-il l’obstacle ? En choisissant arbitrairement comme texte de référence l’œuvre de l’auteur qui a opéré la christianisation la plus systématique de la légende.
Mais le plus extraordinaire reste à signaler car, ce choix fait, M. Insolera suit son « évangéliste » jusque dans son innovation la plus arbitraire, celle qui a consisté à faire du Graal un calice [46]. Pour Chrétien de Troyes et les Français de cette époque, en effet, le terme graal désignait toujours une écuelle ou un plat. On a sur ce point des témoignages qui ne sauraient laisser le moindre doute. Ainsi, dans Le Roman d’Alexandre, antérieur de dix ans environ au Conte du Graal de Chrétien de Troyes, on trouve un vers comme celui-ci : « Ersoir mangai o toi a ton graal [47]. » Ce vers renvoie à l’habitude médiévale de manger à deux dans une même écuelle. Mais un graal pouvait avoir les dimensions d’un grand plat comme le montre la définition donnée vers 1220 par le moine chroniqueur Helinand de Froidmont (en Beauvaisis) :
« On appelle graal en français une large écuelle assez profonde dans laquelle on a coutume d’apporter aux riches des mets raffinés avec leur sauce… le nom en langue vulgaire est graalz [48]. »
Cela est si vrai que même après Robert de Boron le mot reprend dans certaines œuvres du cycle sa signification originelle. Dans L’Estoire du Saint Graal (composée vers 1220), première partie de l’immense ensemble Lancelot-Graal, parlant du vase mystérieux, l’auteur précise : « C’est l’escuèle ou Jésus-Christ manja l’agnel le jor de Paskes od (= avec) ses disciples. »
M. Insolera sait cela. Il le sait si bien qu’à chaque fois qu’il parle de son Graal à lui, il se sent obligé d’utiliser l’expression « Calice-Graal [49] », c’est-à-dire « Calice-plat » ou « Calice-écuelle », comme si l’on disait aujourd’hui la « tasse-soucoupe ». On ne saurait mieux faire violence aux faits pour les plier à sa fantaisie [50].
La conclusion s’impose : entre le « vrai » graal, celui de Chrétien de Troyes et le Calice de la Cène, il n’y a rien de commun. L’audacieuse innovation de Robert de Boron s’explique par sa volonté de rattacher coûte que coûte la légende de Joseph d’Arimathie, à celle de Perceval le Gallois (dont l’origine celtique est aujourd’hui démontrée). Que ne s’est-il contenté comme certains auteurs du cycle (vraisemblablement comme Chrétien lui-même) de faire du Graal « l’escuèle ou Jésus‑Christ manja l’agnel le jor de Paskes » ! M. Insolera aurait pu se targuer d’avoir avancé un argument méritant d’être pris en considération. Malheureusement pour lui, cet argument, il ne l’a pas : le Graal étant, je le répète, un plat, ne saurait passer en aucune manière pour le « modèle idéal du calice liturgique » (page 93). Sa théorie s’effondre. Qu’il puisse en imposer à des lecteurs peu cultivés ou acquis d’avance à ses idées, cela se comprend. Il ne convaincra ni les gens sensés ni les spécialistes que son concept de hiéro-histoire fera sourire. Une étude comme celle-ci sera-t-elle de nature à le détromper ? Il est à craindre que non car, comme on le sait, « il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ». Pour donner une idée de son aveuglement, je ne saurais mieux faire que de citer en conclusion un érudit connu :
Par un étrange contraste du destin, cette légende arthurienne d’origine païenne et profane allait sous des influences vraisemblablement anglaise d’abord (Glastonbury), puis française par la suite (Clairvaux), prendre une couleur de plus en plus largement chrétienne. A la fin de la Queste del Saint-Graal où Joséphé, premier prêtre et premier évêque, vient célébrer la messe, les assistants réduits à ceux qui se sont montrés dignes d’une telle vision et d’un tel spectacle verront le saint Enfant Jésus descendre dans l’hostie et se substituer à son apparence, pendant que le sang du Saint-Graal coulera. Et après le baiser de paix, c’est le Christ lui-même qui apparaîtra, couvert de plaies et dévoilant ses secrets, ses « repostailles » comme dit le texte…
Mais l’Église avait comme un sentiment profond de l’origine païenne de ces légendes : elle ne leur fit jamais place dans les représentations figurées des tympans, des bas-reliefs ou des vitraux des cathédrales. Elle considéra ces histoires comme faites pour le plaisir de ceux auxquels elles étaient contées [51].
On ne saurait être plus clair. Ce jugement a d’autant plus de poids qu’il vient au terme d’un long travail de comparaison systématique des textes graaliens et des données du folklore celtique.
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Annexe
« Disciple de Jésus, mais en secret, par peur des juifs » (Jn 19, 38)
Dans l’article qu’on vient de lire, M. Lozac’hmeur explique que le « principal argument [de M. Insolera] est le verset du quatrième Évangile révélant que Joseph “était un disciple de Jésus, mais en secret, par peur des juifs” (Jn 19, 38). »
M. Insolera refuse l’exégèse obvie de ce texte et prétend que le mot kekrummevno~ (caché, en secret) correspondrait au latin occultatus « tenu caché ». Ainsi, Joseph aurait été un disciple « occulte » de Jésus. A l’appui de sa thèse, il fait référence aux travaux des pères Boismard et Lamouille de l’École Biblique de Jérusalem [52] qui, dit-il, « concluent, après une analyse philologique approfondie, que l’expression “par peur des Juifs” serait une addition postérieure à la source originelle des Évangiles canoniques aujourd’hui perdue. »
Qu’en est-il véritablement ?
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Comme n’importe qui peut le constater en lisant la page 452 de l’ouvrage cité, nulle part le père Boismard ne cherche à séparer le mot « caché » des mots « par crainte des juifs ». Manifestement, M. Insolera n’a pas lu le livre qu’il invoque en faveur de sa thèse ou il bluffe.
Il est vrai que le père Boismard suppose que cette péricope (comme disent les exégètes modernes) a été interpolée lors d’une étape postérieure de la rédaction du texte primitif. Mais il ne l’entend pas seulement des mots « par crainte des juifs » ; il veut parler de tout l’ensemble du passage ayant trait à Joseph d’Arimathie et Nicodème (v. 38-42). De ce passage, il ne garde (non sans transformations) que ce qui suit : « […] Et Pilate le permit ; ils vinrent donc et enlevèrent […] le corps de Jésus et le lièrent de bandelettes […] et ils le mirent (dans un tombeau) » ; soit un tout petit bout du verset 38, un autre du verset 40 et un dernier du verset 42. Tout le reste (c’est-à-dire les passages correspondant aux crochets) aurait été ajouté au texte originel lors d’une phase ultérieure de la rédaction par un auteur inconnu que Boismard appelle « Jean II–B » (c’est-à-dire, selon lui, le troisième rédacteur successif du quatrième Évangile !).
Quant à l’expression « caché par crainte des juifs », loin de la trouver discordante, Boismard et Lamouille la déclarent au contraire « très johannique » puisqu’on la retrouve en Jn 7, 13 et Jn 20, 19. Ils ne la contestent pas et il n’est aucunement question pour eux d’isoler « caché » de « par crainte des juifs » : ils comprennent bien que le sanhédrite Joseph n’ose pas avouer qu’il est disciple de Jésus par peur des juifs et ils n’en font pas un disciple ésotérique. Simplement, ils croient qu’une telle précision date forcément de l’époque où le judaïsme réorganisé rejetait l’Église primitive (c’est-à-dire après 70). Le présupposé n’est donc pas gnostique, il est moderniste, ce qui n’est pas mieux.
D’ailleurs, dans le tome II de la même Synopse, qui commente en parallèle les récits des quatre Évangiles, le père Boismard, fidèle à ses théories évolutives, suppose que cette mention de Jn 19, 38 est une relecture du premier Évangile par « l’école johannique » : « Le rédacteur johannique [c’est-à-dire Jean II–B] a ajouté un certain nombre de détails en provenance de l’ultime rédaction matthéenne : au verset 38, la précision que Joseph était disciple de Jésus […] ; de plus, Jean ajoute au thème repris de Matthieu la précision : “Mais caché, par peur des juifs”, analogue à celles qui se lisent en 7, 13 et 20, 19 [53]. »
Donc, on le voit, le père Boismard ne conclut pas du tout dans le sens indiqué par Insolera.
Quoi qu’il en soit, on aura compris que l’autorité du père Boismard et de sa Synopse sont très contestables (et contestées jusque dans les milieux de l’exégèse néomoderniste). Il n’est pas sérieux de parler à son sujet d’une « analyse philologique approfondie ». Il s’agit d’un essai de reconstitution extravagante, érudit sans doute (il y a trois gros volumes) mais peu scientifique au fond, car tout repose sur des hypothèses gratuites, élaborées à partir d’un examen purement interne du texte, sans aucun fondement dans les témoignages de la Tradition ni même, le plus souvent, des manuscrits [54].
Le père Boismard croit nécessaire, pour rendre compte de la complexité des Évangiles et de leurs caractéristiques stylistiques, de postuler trois étapes de rédaction pour les synoptiques et quatre pour saint Jean, et pas moins de neuf documents hypothétiques antérieurs à nos évangiles actuels [55]. Son travail de recomposition est entièrement commandé par des présupposés grossiers : il voit partout des anomalies, des incohérences, des fusions, des redites qui seraient des indices de rédactions composites ; il détecte des influences d’une théologie déjà élaborée ou, au contraire, archaïque, qui lui permettent de trancher pour ou contre l’authenticité de chaque passage. C’est ainsi que, au bout du compte, sa Synopse livre au lecteur stupéfait les différents états de la « préhistoire » des Évangiles, verset par verset, comme s’il avait pu méticuleusement compulser les écrits de tous les rédacteurs successifs que son imagination féconde a inventés.
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Au reste, ordinairement, l ’exégèse hypercritique ne cherche pas à faire de Joseph d’Arimathie un gnostique. Elle soutient plutôt qu’il est un personnage inventé pour donner à Jésus une sépulture digne [56]. La « preuve » de cette fiction serait la contradiction entre saint Jean disant que Joseph se cachait par peur des juifs et saint Marc qui affirme au contraire qu’il alla trouver « courageusement » Pilate (audacter, tolmhvsa~, « en osant » ; Mc 15, 43). L’épisode serait donc fictif. Il est inutile de répondre à cet argument spécieux.
En fait, la mention de saint Jean : « caché par crainte des juifs », s’explique très bien si on la rapproche du passage parallèle de saint Luc qui précise que Joseph d’Arimathie était sanhédrite (Lc 23, 50). Pour la même raison, il est dit de Nicodème : « L’un d’eux [des sanhédrites], celui qui était venu de nuit à Jésus… » (Jn 7, 50). En tant que sanhédrites, Joseph et Nicodème – qui connaissaient de l’intérieur l’hostilité de leurs pairs envers Jésus – savaient qu’ils avaient tout à craindre.
Le Sel de la terre.
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* — Professeur émérite à l’université de Rennes II.
[1] — Titre complet : L’Église et le Graal. Étude sur la présence ésotérique du Graal dans la tradition ecclésiastique, Milano, Éd. Archè, 1997. Une version italienne du même ouvrage a été publiée en 1998 aux mêmes éditions sous le titre La Chiesa e il Graal. Les deux éditions ont été consultées pour la présente recension, les citations sont tirées de l’édition française.
[2] — Auteur d’ouvrages et d’articles portant sur le Graal et l’alchimie.
[3] — Historien, Maître de conférences à l’université d’Orléans.
[4] — Les éditions Archè ont publié les œuvres d’initiés tels que René Guénon, Julius Evola et A.K. Coomaraswamy.
[5] — D’où M. Sansonetti tient-il cette information ? Sans doute d’un texte gnostique ?
[6] — M. Insolera tient à préciser que son gnosticisme se situe à l’intérieur de l’Église catholique : « Contre toute forme de « gnosticisme » ou de « catharisme » séparés, nous affirmons par conséquent – preuves à l’appui – le lien indissoluble et nécessaire, dans le christianisme, entre la gnose et l’initiation (le Graal) et la foi et la pratique des œuvres (l’eucharistie) » (p. 9).
[7] — Outre Joseph, auraient fait partie du cercle « invisible » Nicodème, Marthe, Marie, Lazare et Madeleine (p. 18-19, n. 21). En ce qui concerne Lazare, M. Insolera mentionne (ibid.) une interprétation « initiatique » de sa résurrection « comme un indice possible de l’existence à l’intérieur du cercle des intimes de Jésus d’un rituel secret » (M. Smith, The Secret Gospel, New York, 1973). L’auteur de ce livre et M. Insolera ont certainement en vue ici un rituel de type maçonnique comportant les motifs de la mort et de la résurrection du candidat à l’initiation. Ainsi donc, pour eux, la résurrection de Lazare n’aurait fort bien pu être qu’un simulacre. L’information est intéressante.
[8] — M.E. Boismard – A. Lamouille, Synopse des quatre Évangiles, III : L’Évangile de Jean, Paris, 1977, p. 452.
[9] — Flavius Lucius Dexter : « Préfet du prétoire de l’Empire d’Orient, mort dans la première moitié du Ve siècle » (p. 43).
[10] — Glastonbury : ville du Somersetshire qui fut le siège d’une importante abbaye au Moyen Age. Cette abbaye fut associée à la légende arthurienne lorsque l’on prétendit y avoir découvert au XIIe siècle les tombes du roi Arthur et de la reine Guenièvre.
[11] — Thierry d’Alsace, père de Philippe comte de Flandres qui commanda à Chrétien de Troyes Le Conte du Graal dans les années 1180-1185, avait apporté à Bruges une fiole du Saint-Sang (qui est encore honorée à notre époque par une procession). A Fécamp, on vénérait une relique du même genre. Selon la légende, cette seconde relique aurait été apportée miraculeusement en Gaule dans le tronc d’un figuier, avec le fer de la Sainte-Lance, après un long périple sur les mers. Elle avait été cachée dans le figuier par Isaac, le fils de Joseph d’Arimathie, qui l’avait reçue de son père.
[12] — L’expression est significative : le mot graal en français médiéval, avant Robert de Boron, n’a jamais eu le sens de « calice ». Mais… n’anticipons pas.
[13] — vv. 929-938 de l’édition William A. Nitze.
[14] — Traduction latine figurant en regard du texte grec : « Discus est vice manuum Joseph et Nicodemi, qui funus Christo celebrarunt. Discus est autem ubi Christus infertur, si velis interpretari ;… Poculum est vice vasis illius quod accepit sanguinem emissum ab immaculato latere puncto, et pretiosus a manibus et pedibus defluxus. » (PG 98, 422 d). L’auteur rappelle que ce texte fut signalé pour la première fois par l’érudit A.N. Wesselofsky dans un article intitulé « Zur Frage über die Heimath der Legende vom Heiligen Gral » in Archiv Für slavische Philologie, 23, 1901.
[15] — Du grec gnôstikos, « apte à connaître », « savant ». Comme pluriel substantivé, gnôstikoi désigne les gnostiques, proprement « ceux qui savent ». A la même famille se rattache le mot gnose, de gnôsis connaissance, du verbe gignôskein, « apprendre à connaître », « comprendre ».
[16] — de Boron Robert, Le Roman de l’Estoire dou Graal, édité par William A. Nitze, Paris, Éd. Champion, Paris, 1927, réédité depuis.
[17] — Autre titre du Roman de L’Estoire dou Graal.
[18] — Éditions de la Trilogie : The Didot-Perceval, Éd. William Roach, Philadelphia, 1941. Robert de Boron, Le Roman du Graal, édité par B. Cerquiglini, col. 10/18, Paris, 1981. On en trouvera une traduction partielle dans La Légende arthurienne, le Graal et la Table Ronde, ouvrage collectif sous la direction de Danielle Régnier-Bohler, Éd. Robert Laffont, col. « Bouquins », Paris, 1989, p. 319-430 (traduction d’Emmanuèle Baumgartner).
[19] — Cist veissiaus ou men sanc meïs
Quant de men cors le requeillis
Calices apelez sera (v. 907-909).
[20] — La sunt li grant secré escrit
Qu’en numme le Graal et dit (v. 935-936).
[21] — On sait qu’en réalité Vespasien (10-79) était le père de Titus (40-81). Robert reproduit l’erreur d’une chanson de geste très populaire dont il s’est inspiré.
[22] — « Riche Pêcheur » : surnom donné au maître du château du Graal dans le roman de Chrétien de Troyes. Robert a essayé tant bien que mal de christianiser cette épithète étrange qu’il a trouvée dans son modèle.
[23] — Qui a droit le vourra nummer
Par droit Graal l’apelera ;
Car nus le Graal ne verra
Ce croi je, qu’il ne li agrée (v. 2658-2661).
L’étymologie est fantaisiste.
[24] — Alein est un des douze fils de Bron et d’Enygeus. Perceval son fils, le « troisième homme » est l’élu qui doit accomplir les aventures du Graal.
[25] — Avaron : Avalon, le paradis des Celtes, identifié avec Glastonbury.
[26] — A ce tens que je la retreis
O mon seigneur Gautier en peis
Qui de Mont Belyal estoit
Unques retreite esté n’avoit
La grant Estoire dou Graal
Par nul homme qui fust mortal (v. 3490-3494).
[27] — F. Zambon, Robert de Boron e i segreti del Graal, Firenze, 1984, p. 13.
[28] — « Ge n’ose conter ne retreire
Ne je ne le pourroie feire
Neis se je faire le voloie,
Si je le grant livre n’avoie
Ou les estoires sont escrites
Par les granz clers feites et dites.
La sunt ligrant secré escrit
Qu’en numme le Graal et dit » (v. 929-936).
[29] — Ibid., p. 72.
[30] — Notes critiques à son édition, p. 124.
[31] — Jung E. et von Franz M.-L., Die Graalslegende in psychologischer Sicht, Zürich und Stuttgart 1960, p. 325-339, citées par F. Zambon, ibid., p. 50.
[32] — The Legend of Sir Perceval, II, p. 293-300, citée par F. Zambon, ibid., p. 51.
[33] — Le sujet a été étudié par le cardinal J. Daniélou (de moderniste mémoire), alors simple abbé, dans un article intitulé « Les traditions secrètes des Apôtres » publié dans l’ouvrage collectif Eranos-Jahrbuch, Eranos, 1962.
A ce propos, M. Étienne Couvert nous a adressé par lettre les informations suivantes : « Je ne connais pas l’article du cardinal Daniélou sur les traditions secrètes des Apôtres. Il me suffit de voir qu’il a été édité par Eranos, éditeur gnostique, pour augmenter ma méfiance déjà très grande, à l’égard du jésuite. Il y a plus, Marie-Madeleine Davy (une “gnostique” bon teint…) a publié ses souvenirs de jeunesse dans un livre : Traversée en solitaire. A la p. 160 elle précise : “On rencontrait chez Maryse Choisie toute une série de jésuites. Ils se succédaient : le père Teilhard de Chardin, qui venait déjà avec Monsieur (sic) le père Fessard, le père Daniélou, le père Salle et ensuite le père Riquet dont la conduite fut magnifique durant la Résistance”. Maryse Choisie était donc chargée de “maçonniser” les grands jésuites, les intellectuels, ceux qui allaient pourrir la Compagnie de Jésus. C’était une gnostique ; elle avait fait lire à Teilhard de Chardin Les Grands Initiés d’Édouard Schuré, qui lui avaient tordu l’esprit. Daniélou était donc bien engagé dans une voie gnostique. » (NDLR.)
[34] — Zambon F., ibid., p. 105.
[35] — Voir ci-dessus, note 2, p. 121.
[36] — Lot-Borodine Myrrha , Autour du saint Graal, p. 156-157.
[37] — Zambon F., ibid., p. 68 sq.
[38] — Outre Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, les principales sources de Robert de Boron sont des apocryphes tels que L’Évangile de Nicodème, La Guérison de Tibère, La Vengeance du Sauveur. S’y ajoute une chanson de geste, La Destruction de Jérusalem, inspirée de La Guerre juive de l’historien Flavius Josèphe (Jérusalem, 37 après Jésus-Christ – † après 100) (voir F. Zambon, ibid, p. 19 sq.).
[39] — Delahaye, H., Les Légendes hagiographiques, Bruxelles, 1902, p. 120.
[40] — L’affaire a été racontée par l’écrivain anglo-normand Giraut de Cambrie (contemporain des faits et précédemment chapelain d’Henri II Plantagenêt) dans deux de ses traités : le Speculum Ecclesiae, II, 8-10 et le De Principis Instructione, I. Timothy Lewis et J-.D. Bruce ont édité et traduit une version galloise médiévale du Speculum Ecclesiae sous le titre « The pretended exhumation of Arthur and Guinevere », Revue Celtique, XXXIII, p. 432 et sq. (1912).
[41] — « Jhesu Crist vit, et en sen cuer
L’aama mout ; meis a nul fuer
N’en osast feire nul semblant
Pour les Juïs qu’il doutoit tant »
(v. 201-204).
[42] — Peladan Joseph (1859-1918). Écrivain français gnostique aux idées extravagantes. S’affichant comme catholique mystique, il rattachait sa famille à un souverain de Babylone (!) qui lui aurait conféré le titre de « Sâr ». Il composa une œuvre ayant pour thèmes principaux l’érotisme et l’occultisme.
[43] — « … li filz a la veve dame » (v. 74 du Conte du Graal [Perceval], édition Félix Lecoy, C.F.M.A., Paris, 1973, p. 7).
[44] — Depuis les travaux de J.G. von Hahn (Arische Aussetzung und Rückkehr Formel, in Sagwissenchaftliche Studien, Iena 1876) et d’Alfred Nutt (The Aryan Expulsion-and-Return Formula in the Folk and Hero Tales of the Celts, in The Folklore Record, t. IV, Londres, 1882, p. 1-42), on sait que l’histoire de Perceval, le héros du Graal dérive d’un mythe attesté dans la plupart des civilisations d’origine indo-européenne, notamment dans le domaine celtique, mais aussi dans d’autres civilisations. J’ai moi-même, à partir de ces recherches, montré que la clé de l’ésotérisme maçonnique se trouve dans ce mythe et le rite qui s’y rattache (voir mon livre Fils de la Veuve, Essai sur la symbolique maçonnique, Éd. Sainte Jeanne d’Arc, 1990, [épuisé]. Une nouvelle édition, revue et augmentée, est en préparation).
[45] — « Tenant un graal dans ses mains, une demoiselle s’avançait avec les jeunes gens, belle, svelte, élégamment parée. Quand elle eut pénétré dans la pièce avec le graal qu’elle tenait, il en émana une si grande clarté que les chandelles perdirent la leur, comme les étoiles et la lune quand le soleil se lève. Après elle, venait une autre demoiselle qui tenait un tailloir (un plat à découper) d’argent » (traduction des vers 3208-3219 de l’Édition Lecoy).
[46] — « Cist veissiaus ou men sanc meïs
Quant de mon cors le requeillis
Calices apelez sera » (v. 907-909).
[47] — Traduction : « Hier soir j’ai mangé avec toi dans ton écuelle » (v. 618 de l’édition Milan La Du, cité par Jean Frappier, ibid., p. 6).
[48] — Gradalis autem sive gradale gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosae dapes cum suo jure divitibus solent apponi… dicitur vulgari nomine graalz. Frappier Jean, ibid.
[49] — P. 73, 87, 88 notamment.
[50] — Le mot graal lui-même semble d’origine provençale : en français d’oïl on aurait eu greel, forme qui s’oppose à l’occitan grazal. En ce qui concerne l’étymologie, on retiendra deux hypothèses :
— Pour C. Théodor Gossen (Vox Romanica 5, t. XVIII : 2, 1960, p. 192-197, Zur etymoligischen Deutung des Grals), graal proviendrait du bas latin gradale, combinaison de crater (grand vase à boire) et de (vas) garale (récipient à garum, sauce pour poisson ou saumure).
— Pour Léo Spitzer (« The name of the Holy Grail » American Journal of Philology, t. LXV, 1944, p. 354-363) et pour W. von Wartburg (Französisches Etymologisches Wörterbuch, article Cratis), gradalis viendrait de cratis « claie ». Le bas latin gradale qui a donné graal semble avoir désigné tout d’abord un objet rustique en osier ou en paille tressée, un clayon, puis un récipient large et légèrement évasé, et finalement toutes sortes d’ustensiles fabriqués en terre, en bois ou en métal, mais presque toujours très ouverts, et plus larges que profonds.
Les recherches de Mario Roques dans les parlers d’oïl (Romance Philology, t. IX, 1955-1956, p. 196-201) et celles de Gossen dans les parlers franco-provençal, occitan, italien et romano-ibériques (Vox Romanica 1959, vol. 18, p. 188-198) montrent qu’à côté du graal précieux de Chrétien de Troyes existait (et dans certains cas continue d’exister) un graal domestique et rural. Ainsi, dans le Jura (Atlas linguistique de la France), le griô – gro – gra – gré désigne un seau. Dans l’Yonne, la grolotte est une petite écuelle de terre (Jossier, Dictionnaire des patois de l’Yonne, 1882). En provençal, le grazal désigne un cratère, un vase ou une jatte.
[51] — Marx Jean, La Légende arthurienne et le Graal, Paris, P.U.F., 1951, p. 314-315.
[52] — Synopse des quatre Évangiles en français, t. III : L’Évangile de Jean, Paris, Cerf, 1977, p. 452.
[53] — Synopse des quatre Évangiles en français, P. Benoît et M.-E. Boismard, t. II, Paris, Éd. du Cerf, 1972, p. 435.
[54] — Merk S.J. (Novum Testamentum graece et latine, 9a éd. [1964], Rome) et Nestlé-Aland (Novum Testamentum graece et latine, 21e éd., 1963, Londres), dans leurs indications de para-critique, ne donnent aucun manuscrit avec kekrummevno~ seul, sans la mention dia; to;n fovbon tw`n ∆Ioudaivwn. Les seules variantes de ce verset portent sur h\lqen (ils vinrent), h\ren (il prit) et to; sw`ma (le corps) en fin de verset. Mais sur les mots qui nous intéressent ici, aucune variante n’est signalée.
[55] — Au point de départ : les documents A, B, C et Q ; puis : « Marc intermédiaire », « Matthieu intermédiaire », « Proto-Luc », « Jean II-A » et « Jean II-B » ; et enfin, les rédactions ultimes des Évangiles actuels.
Concernant le quatrième Évangile, Jean I, de tendance anti-sadducéenne, aurait rédigé assez tôt en Palestine le « Document C » ; Jean II–A aurait ensuite repris et amplifié cette œuvre, également en Palestine ; Jean II–B, en Asie mineure et après 70, aurait glosé et transformé les « matériaux » du précédent dans un sens anti-pharisien (c’est pour cela que l’addition « disciple caché par peur des juifs » est attribuée à Jean II–B par Boismard) ; Jean III enfin, aurait repris l’ensemble à la fin du Ier siècle en atténuant la condamnation des juifs et du monde (« le salut vient des juifs » Jn 4, 22). Quelle salade ! Heureux lecteur qui ignore cette cuisine en lisant son nouveau Testament.
[56] — Voir Messori Vittorio, Il a souffert sous Ponce Pilate, Paris, F.-X. de Guibert, 1995.

