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« Comment les juifs ont changé la pensée catholique »

 

 

 

par Joseph Roddy

 

 

 

En 1965, paraissait une brochure en français du vicomte Léon de Pon­cins, intitulée Le Problème juif face au Concile. Cette brochure était le résumé des quatre premiers chapitres d’un ouvrage plus complet, Le Judaïsme et le Vatican ; une tentative de subversion spirituelle, qui parut en 1967 en langue anglaise, aux éditions « The Britons Publishing Cº » de Londres, aucun édi­teur français n’ayant voulu assumer les risques d’une telle publication.

En effet, le 14 octobre 1965, après de longues discussions, les Pères du Concile avaient adopté à une écrasante majorité la Déclaration Nostra ætate dont le quatrième paragraphe traitait de l’attitude de l’Église envers le ju­daïsme.

La solution apportée à cette question par le texte conciliaire était en nette rupture avec la doctrine traditionnelle de l’Église. Dans son livre, Léon de Poncins montrait que cette nouvelle attitude résultait des pressions exercées sur le Vatican par les organisations juives mondiales et quelques personnalités comme Jules Isaac (1877-1963), l’auteur de Jésus et Israël [1] et Genèse de l’anti­sémitisme [2]. Cet écrivain d’Aix-en-Provence, ancien inspecteur général de l’Instruction publique, fut en effet le principal théoricien et le promoteur de la campagne menée contre l’enseignement traditionnel de l’Église sur la question juive. Il trouva de sérieux appuis parmi les évêques progressistes et surtout en la personne du cardinal Bea, le président du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, qui se fit l’habile porte-parole des revendications juives devant le Concile.

Isaac réclamait de l’Église « la condamnation et la suppression de toute discrimination à l’égard des juifs » [3], c’est-à-dire : — la modification des prières liturgiques concernant les juifs (spécialement celles du Vendredi saint) ; — l’affirmation que les juifs ne sont aucunement responsables de la mort du Christ dont la faute incombe à l’humanité entière ; — la mise en sommeil des passages de l’Évangile et des Pères de l’Église jugés trop hostiles aux juifs [4] ; — l’aveu que l’Église porte toute la responsabilité dans l’état de guerre latente qui persiste depuis deux mille ans entre les juifs et les chré­tiens ; — la promesse que l’Église demandera pardon pour sa contribution à l’antisémitisme qui a abouti à l’Holocauste, qu’elle réparera les torts qu’elle a causés au peuple juif et modifiera radicalement son attitude et son enseigne­ment sur le peuple déicide.

Relayé et appuyé par le Cœtus Internationalis Patrum, Léon de Poncins s’efforça, pendant le Concile, de porter à la connaissance des évêques un cer­tain nombre de documents pour montrer l’existence d’un véritable complot sur cette question et réfuter les thèses d’Isaac. Pour toute réponse, il fut ac­cusé par l’Osservatore della domenica – organe de presse du Vatican – de ca­lomnier le cardinal Bea. Finalement, les efforts du camp traditionnel échouè­rent.

Mais, le 25 janvier 1966, un important magazine américain nommé Look [5], qui comptait 7 500 000 lecteurs, publia un article des plus intéres­sants sur le rôle du cardinal Bea et des organisations juives mondiales dans l’élaboration du texte conciliaire. L’auteur de cet article, Joseph Roddy, principal rédacteur du magazine et lui-même bien introduit dans les milieux juifs américains dont il défend le point de vue, donnait des détails sur les né­gociations secrètes qui s’étaient déroulées à New York et à Rome entre le car­dinal Bea et les leaders du B’naï B’rith et de l’American Jewish Committee.

Dans son livre (au chapitre 15), Léon de Poncins n’a cité que quelques courts extraits de cet article de Look. En voici la traduction intégrale, inédite en langue française. La traduction est de notre rédaction [6].

Le Sel de la terre.

 

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EN CE QUI CONCERNE les principes élémentaires de la foi, la plupart des catho­liques romains s’appuient strictement sur les questions du catéchisme et les ré­ponses autorisées de l’Église. Les enfants, dans les écoles catholiques, apprennent par cœur ces passages-là et s’en souviennent pratiquement toute leur vie. Dans le catéchisme, ils apprennent que le dogme catholique ne change pas et, avec en­core plus de force, que les juifs ont tué Jésus-Christ. A cause de cette idée chré­tienne, l’antisémitisme s’est répandu au cours des vingt derniers siècles comme une sorte de maladie sociale dans le corps de l’humanité. Il s’est propagé avec des hauts et des bas, mais les antisémites n’ont jamais tout à fait disparu. Les ignorants qui discutaient de toutes sortes de sujets, restaient toujours capables de s’unir dans le mépris des juifs. C’était un consensus de gens bien-pensants qui a abouti à Auschwitz.

Peu de catholiques ont été directement élevés dans la haine des juifs. Ce­pendant, l’enseignement catholique ne pouvait contourner le récit du nouveau Testament racontant comment les juifs ont provoqué la crucifixion. Les chambres à gaz n’ont été que la dernière preuve qu’on ne leur avait pas encore pardonné. Le meilleur espoir que l’Église de Rome n’apparaisse plus désormais complice du génocide, est le quatrième chapitre de sa Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes, que le pape Paul VI a promulguée loi de l’Église peu avant la fin du concile Vatican II. A aucun moment de son discours, du haut de la chaire de Pierre, le pape n’a fait mention de Jules Isaac. Mais peut-être l’archevêque d’Aix, Charles de Provenchères, avait-il parfaitement mis en évidence le rôle d’Isaac quelques années plus tôt. « C’est un signe des temps, avait dit l’archevêque, qu’un laïc et, qui plus est, un laïc juif soit à l’origine d’un décret conciliaire. »

Jules Isaac était un érudit en histoire, membre de la légion d’honneur et inspecteur de l’Instruction publique en France. En 1943, à 66 ans, cet homme qui habitait près de Vichy, tomba dans le désespoir quand les Allemands déportèrent sa femme et sa fille. Depuis ce jour, Isaac n’eut plus qu’une pensée : l’indiffé­rence du monde chrétien en face du sort des juifs incinérés. Son livre Jésus et Is­raël fut publié en 1948. Après l’avoir lu, l’abbé Paul Demann, à Paris, consulta les manuels scolaires et vérifia la triste affirmation d’Isaac : par inadvertance, peut-être même à dessein, les catholiques enseignaient le mépris des juifs. Grégory Baum, prêtre augustin, né juif orthodoxe, qualifia ce livre de « récit émouvant de l’amour que Jésus avait pour son peuple, les juifs, et du mépris que les chrétiens, plus tard, entretinrent à leur égard. »

Le livre d’Isaac fut remarqué. En 1949, le pape Pie XII reçut brièvement son auteur. Mais onze ans passèrent avant qu’Isaac ne connût un réel espoir. A Rome, à la mi-juin 1960, l’ambassade de France recommanda Isaac auprès du Saint-Siège. Isaac voulait rencontrer Jean XXIII. Il fut renvoyé du vieux cardinal Eugène Tisserant au cardinal archi-conservateur Alfredo Ottaviani. Ottaviani l’adressa au cardinal Andréa Jullien, âgé de 83 ans, qui le fixa sans le voir et resta immobile comme une statue pendant qu’Isaac lui expliquait comment l’enseignement ca­tholique aboutissait à l’antisémitisme. Lorsqu’il eut fini de parler, il attendit une réaction, mais Jullien restait de marbre. Isaac, qui était dur d’oreille, fixait attenti­vement les lèvres du prélat. Le temps s’écoulait et aucun des deux ne prononçait une parole. Isaac songeait à partir, mais il se décida à poser une question impor­tune : « Qui devrais-je voir à propos de cette terrible affaire ? » risqua-t-il. Après un nouveau silence prolongé, le vieux cardinal dit : « Tisserant ». Isaac expliqua qu’il avait déjà vu Tisserant. Le silence se réinstalla. Le mot suivant fut : « Ottaviani ». Isaac secoua également la tête. Après quelques instants, un nouveau nom sortit : « Bea ». Jules Isaac alla donc voir Augustin Bea, le seul jésuite alle­mand du Sacré Collège. « Chez lui, j’ai trouvé un puissant appui », déclara Isaac.

Le lendemain, l’appui fut même bien plus fort. Jean XXIII, debout sur le seuil de l’appartement papal, au quatrième étage du Vatican, tendit la main à Isaac et s’assit près de lui. « Je me présente comme un non-chrétien, promoteur des Amitiés Judéo-Chrétiennes [7], et vieil homme fort sourd » dit Isaac. Le pape Jean parla un moment de sa dévotion pour l’ancien Testament, évoqua l’époque où il était diplomate du Vatican en France, puis demanda à son interlocuteur où il était né. Isaac comprit qu’un entretien décousu avec le souverain pontife com­mençait et il s’inquiétait de savoir comment il parviendrait à amener la conversa­tion sur son problème. Il dit à Jean XXIII que ses actions avaient suscité de grandes espérances chez le peuple de l’ancien Testament, et ajouta : « Le pape lui-même, dans sa grande bonté, n’est-il pas responsable si, maintenant, nous at­tendons davantage ? » Le pape Jean se mit à rire. Isaac avait trouvé quelqu’un qui l’écoutait. Le non-chrétien, assis à côté du pape, expliqua alors que le Vatican devrait étudier l’antisémitisme. Jean XXIII répondit qu’il y pensait depuis le début de leur conversation. « Je demandais si je pouvais m’en aller avec quelques lueurs d’espoir », se souvient Isaac. Le pape Jean lui dit qu’il était en droit d’avoir plus que de l’espoir. Puis, il fut question des limites de la souveraineté : « Je suis le chef, mais je dois également consulter les autres... Ce n’est pas une monarchie absolue [8] ! » Pour beaucoup de gens dans le monde, cela ressemblait plutôt à une monarchie bienveillante. Grâce à Jean XXIII, bien des choses arrivaient promp­tement entre le catholicisme et le judaïsme [9].

Quelques mois avant qu’Isaac n’exposât son cas contre les Gentils, le pape Jean XXIII avait institué au Vatican un Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens, sous la présidence du cardinal Bea. C’était afin d’accélérer la ré­union avec les Églises séparées de Rome depuis la Réforme. Après l’entrevue d’Isaac, le pape Jean fit clairement comprendre aux responsables de la Curie ro­maine qu’une condamnation ferme de l’antisémitisme catholique devait sortir du Concile qu’il avait convoqué. Aux yeux du pape, le cardinal allemand était le meneur idéal pour ce travail législatif, même si son Secrétariat pour l’unité des chrétiens offrait une désignation fâcheuse pour l’accomplir.

Dès lors, il y eut pas mal de pourparlers entre les bureaux du Concile au Vatican et les organisations juives. Tant le Comité juif américain (American Jewish Committee) que la ligue anti-diffamation du B’nai B’rith (Anti-Defamation League of B’nai B’rith) se firent entendre haut et clair à Rome. Le rabbin Abraham J. Hes­chel, du séminaire juif de théologie de New York, qui avait fait la connaissance de Bea à Berlin trente ans plus tôt, rencontra le cardinal à Rome. Bea avait déjà lu l’ouvrage du Comité juif américain : L’image des juifs dans l’enseignement ca­tholique. Le même Comité avait publié à la suite un autre document, une étude de vingt-trois pages intitulée : Les éléments anti-juifs dans la liturgie catholique. Parlant au nom du Comité, Heschel déclara qu’il espérait que le concile du Vati­can purgerait l’enseignement catholique de toutes les idées suggérant que les juifs étaient une race maudite. Et, ce faisant, estimait Heschel, le Concile ne de­vrait en aucune manière exhorter les juifs à devenir chrétiens.

A peu près à la même période, le docteur Nahum Goldman, Israélien, diri­geant la Conférence mondiale des organisations juives, dont les membres, au point de vue de la croyance, allaient de la tendance la plus orthodoxe à la plus libérale, fit part au pape de ses aspirations. Les B’nai B’rith voulaient que les ca­tholiques éliminent des offices de l’Église toute formule qui pût ne serait-ce que paraître antisémite. Mais, ni alors, ni dans le futur, ce ne serait une chose facile à faire.

La liturgie catholique, là où elle est tirée des écrits des premiers Pères de l’Église, pouvait facilement être révisée. Mais pas les Évangiles. Même si Matthieu, Marc, Luc et Jean furent meilleurs évangélistes qu’historiens, leurs écrits étaient divinement inspirés, selon le dogme catholique ; il était donc à peu près aussi facile de les transformer que le centre du soleil. Cette difficulté mettait dans une impasse théologique tant les catholiques les mieux disposés, que les juifs qui comprenaient le mieux le catholicisme. Elle souleva aussi l’opposition conserva­trice dans l’Église et, dans une certaine mesure, alarma les Arabes au Moyen-Orient.

L’accusation des conservateurs contre les juifs était qu’ils étaient déicides, coupables d’avoir tué Dieu dans la personne humano-divine du Christ. Aussi, af­firmer maintenant qu’ils n’étaient pas déicides, était-ce indirectement prétendre que le Christ n’était pas Dieu, puisque le fait de la crucifixion sur le Calvaire est une réalité inébranlable dans la théologie catholique. La crucifixion et la religion de ceux qui l’ont réclamée, telles étaient donc les raisons pour lesquelles les juifs étaient « les assassins de Dieu » et les « assassins du Christ » d’après les sarcasmes des antisémites. Il était évident, par conséquent, que les Écritures catholiques se­raient mises en cause si le Concile parlait du déicide et des juifs. De doctes têtes mitrées, proches de la Curie, avertirent donc que les évêques réunis au Concile feraient bien de ne pas toucher à ce sujet, fût-ce avec des crosses de dix pieds de long ! Restait Jean XXIII et lui, il dit qu’ils devaient le faire.

Si l’inviolabilité de la sainte Écriture était le plus gros problème à Rome, il y avait aussi la guerre entre les Arabes et Israël. L’État d’Israël de Ben Gourion, dans la perspective de la Ligue arabe, tout comme la Chine de Mao pour Taïwan, n’avait pas d’existence réelle. Ou alors, s’il existait, ce n’était que comme une arête au travers de la gorge de Nasser. Si le Concile se mettait à parler en faveur des juifs, ses consignes religieuses paraîtraient politiques aux évêques arabes. Puis il y aurait des échanges d’émissaires, la nuit, entre le Vatican et Tel-Aviv. La Ligue arabe pensait pouvoir résoudre cette crise au moyen de la diplomatie. Contrairement à Israël, les États arabes avaient déjà des ambassadeurs en cour de Rome. Ils sauraient rappeler au Saint-Siège, avec une extrême politesse, que quelques 2 756 000 catholiques romains vivaient dans les pays arabes, et ils n’oublieraient pas de mentionner les 420 000 chrétiens orthodoxes séparés de Rome que la papauté espérait récupérer. On pouvait compter sur les évêques de ces deux fractions du christianisme pour faire valoir leurs intérêts auprès du Saint-Siège. Il était trop tôt pour les menaces. Mais, au lieu de cela, les Arabes harcelèrent Rome pour assurer qu’ils n’étaient ni antisémites, ni anti-juifs. Les Arabes sont aussi des sémites, disaient-ils, et, parmi eux, vivaient des milliers de réfugiés juifs. Les Arabes patriotes étaient uniquement anti-sionistes parce que, selon eux, le sionisme était un complot pour instaurer un État judaïque au cœur de l’Islam.

A Rome, le message provenant du Moyen-Orient et des conservateurs était donc qu’une déclaration sur la question juive serait malvenue. Mais, à l’Ouest, à New York où vivaient 225 000 juifs de plus qu’en Israël, l’avis prévalait que ce serait une calamité de laisser tomber cette déclaration. Au milieu de cette im­passe, la corpulence ingénue de Jean XXIII intervint, non pas pour arranger l’affaire mais pour l’aggraver. Tout à fait personnellement, le pape caressait l’idée, jugée grotesque par la Curie romaine, que les religions non catholiques devraient envoyer des observateurs au Concile. La perspective d’être invités ne posait au­cun problème aux protestants, mais elle surprenait manifestement les juifs. Le fait d’assister au Concile donnait à entendre, pour certains juifs, que la théologie chrétienne les concernait. Mais rester à l’écart alors qu’ils étaient invités, pourrait faire croire que les juifs ne se souciaient pas vraiment de ce que les catholiques s’attaquent à l’antisémitisme.

Quand on apprit que la déclaration de Bea, présentée pour être votée à la première session du Concile, contenait une réfutation claire de l’accusation de déicide, le Congrès juif mondial fit savoir à Rome que le docteur Chaïm Y. Wardi, Israélien, viendrait comme observateur officieux au Concile. Les deux faits n’avaient peut-être pas de rapport, mais ils semblent bien pourtant avoir été liés. A leur suite, on entendit d’autres rumeurs, bien plus fortes celles-là. Les Arabes se plaignirent au Saint-Siège. Le Saint-Siège répondit qu’aucun israélien n’avait été invité. Les Israéliens, de leur côté, nièrent qu’un observateur eût été nommé. Les juifs de New York pensèrent alors qu’il valait mieux que l’observateur soit un Américain. A Rome, tout se termina grâce à une manipulation de l’agenda, de sorte que la déclaration ne pût venir à l’ordre du jour du Concile au cours de la première session [10]. Malgré cela, les évêques eurent pas mal de lectures supplé­mentaires à faire sur les juifs. Une certaine agence, suffisamment proche du Vati­can pour avoir les adresses à Rome des 2 200 cardinaux et évêques invités au Concile, procura à chacun un livre de 900 pages : Il complotto contro la Chiesa (Le Complot contre l’Église). Dans ce livre, au milieu d’innombrables pages mé­chantes, il y avait quelques bribes de vérités séduisantes. Les plaintes comme quoi l’Église était infiltrée par des juifs, seraient à même d’intriguer les antisé­mites. Car, de fait, il y avait des juifs ordonnés prêtres qui travaillaient dans les environs de Rome à la déclaration sur les juifs, parmi lesquels se trouvaient le père Baum et Mgr John Oesterreicher, membres de l’équipe de Bea au Secréta­riat. Bea lui-même, selon le quotidien du Caire Al Gomhuria, était un juif du nom de Behar.

En cette fin d’après-midi du 31 mars 1963, ni Baum, ni Oesterreicher n’accompagnaient Bea, qu’une limousine attendait devant l’Hôtel Plaza de New York. Le trajet en voiture prit fin quelques six blocs d’immeubles plus loin, devant les bureaux du Comité juif américain. Là, un sanhédrin moderne attendait de pouvoir saluer le chef du Secrétariat pour l’unité des chrétiens. La rencontre n’avait pas été révélée à la presse. Bea voulait que ni le Saint-Siège ni la Ligue arabe sachent qu’il était là pour recueillir les questions auxquelles les juifs vou­laient des réponses. « Je ne suis pas autorisé à parler de manière officielle », leur dit-il. « Par conséquent, je peux seulement dire ce qui, à mon avis, pourrait être et même, devrait être accompli par le Concile ». Puis il exposa le problème : « En gros, dit-il, les juifs sont accusés du crime de déicide et une malédiction est cen­sée peser sur eux. » Il réfuta les deux accusations. Comme, d’après les récits des évangélistes eux-mêmes, seuls les chefs des juifs alors présents à Jérusalem et un très petit groupe de leurs partisans réclamèrent à grands cris la mort de Jésus, tous ceux qui étaient absents et les générations futures de juifs qui n’étaient pas nés, n’étaient donc aucunement impliqués dans le déicide, expliqua Bea. Quant à la malédiction, elle ne pouvait nullement accabler ceux qui crucifièrent le Christ, puisque les dernières paroles du Christ mourant furent une prière pour leur par­don. Tel était le raisonnement du cardinal.

 

*

 

L

ES RABBINS réunis dans la pièce voulurent savoir si la déclaration di­rait ex­plicitement que le déicide, la malédiction et le rejet du peuple juif par Dieu, étaient des erreurs de l’enseignement chrétien. Leur question posait implicitement le problème beaucoup plus délicat du nouveau Testament. Bea répondit de façon détournée. Il avertit ses auditeurs qu’il était impossible à une énorme assemblée d’évêques de rentrer dans les détails, qu’on pourrait seulement fixer les grandes lignes et qu’il ne fallait pas espérer rendre simples des choses qui étaient complexes. «En réalité, continua-t-il, c’est une er­reur de chercher la cause principale de l’antisémitisme dans des sources pure­ment religieuses, comme les récits de l’Évangile. Ces motifs religieux, pour autant qu’ils sont allégués (ce qui, souvent, n’est pas le cas), ne sont généralement qu’une simple excuse et un voile pour cacher d’autres raisons d’inimitié plus effectives.»

Après l’entretien, le cardinal et les rabbins burent ensemble un verre de sherry. L’un d’entre eux interrogea le prélat sur Mgr Oesterreicher que beaucoup de juifs trouvaient un peu trop missionnaire à leur égard. « Vous savez, Émi­nence, confia une fois un journaliste juif à Bea, les juifs ne considèrent pas les juifs convertis comme leurs meilleurs amis. » Bea répondit gravement : « Pas nos juifs à nous ! »

Peu de temps après, fut jouée la première de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, qui dépeignait Pie XII comme le vicaire du Christ qui avait gardé le si­lence pendant qu’Hitler perpétrait la Solution finale. Dans les pages de la revue jésuite America, Oesterreicher s’adressa directement au Comité juif américain et au B’nai B’rith : « Les agences juives en relations humaines, écrivait-il, devront dire la vérité à l’encontre du Vicaire dans des termes très clairs. Autrement, elles desserviront leur propre cause. » Dans le Tablet, journal de Londres, l’archevêque de Milan, Giovanni-Battista Montini, écrivit une critique de la pièce et défendit le pape dont il avait été le substitut. Quelques mois plus tard, le pape Jean XXIII mourut et Montini devint le pape Paul VI.

Au cours de la deuxième session du Concile, à l’automne 1963, la déclara­tion sur les juifs parvint aux évêques. Elle formait désormais le quatrième cha­pitre d’une déclaration plus ample sur L’œcuménisme. Le chapitre suivant, le cin­quième, traitait de la liberté religieuse et était aussi épineux que le précédent. Comme les annexes des propositions de loi du Congrès, chacun de ces chapitres contestés était un wagon capricieux raccroché en queue du nouveau train de l’œcuménisme. Vers la fin de la session, quand arriva le moment de voter la dé­claration sur l’œcuménisme, les modérateurs du Concile décidèrent que le scrutin ne concernerait que les trois premiers chapitres. L’on aiguillait ainsi les wagons indésirables sur une voie de garage et l’on évitait beaucoup de tapage dans un Concile qui s’efforçait coûte que coûte d’être œcuménique. Le vote sur les juifs et sur la liberté religieuse suivrait bientôt, promit-on aux évêques. En attendant, ils pourraient lire Les Juifs à la lumière de l’Écriture et de la Tradition, qui était plus court mais plus fielleux que Il complotto. Finalement, la deuxième session se ter­mina sans que l’on eût voté les textes concernant les juifs et la liberté religieuse, et sur une note d’aigreur manifeste malgré l’annonce du voyage du pape en Terre sainte. Ce pèlerinage devait faire couler beaucoup d’encre, mais il resterait de la place dans les journaux pour parler des votes qui n’avaient pas eu lieu. « Il s’est passé quelque chose dans les coulisses », commentait la Conférence natio­nale catholique d’aide sociale (National Catholic Welfare Conference) ; « [c’est] l’un des mystères de la deuxième session ».

Deux juifs distingués, très concernés par la question, devaient réfléchir sé­rieusement à de si grands mystères : Joseph Lichten, 59 ans, de la Ligue anti-dif­famation du B’nai B’rith de New York et Zachariah Shuster, 63 ans, du Comité juif américain. Lichten avait perdu ses parents, sa femme et sa fille à Buchenwald, et quelques-uns des plus proches parents de Shuster avaient également disparu. Ils s’étaient abouchés à Rome avec des évêques et leur entourage. Cependant, ces deux représentants du lobby ne se voyaient pas souvent l’un l’autre autour d’un verre de vino rosso aux environs de Saint-Pierre. Car, si tous deux avaient le commun désir que la déclaration sur les juifs soit la plus forte possible, chacun voulait que son propre organisme en ait tout le mérite. Ceci, bien sûr, si la décla­ration était vraiment forte. Mais, en attendant, chacun se présentait aux prélats américains comme le meilleur représentant à Rome de l’opinion juive américaine.

Pour savoir comment évoluait le Concile, nombre d’évêques américains à Rome se reposaient sur ce qu’ils lisaient dans le New York Times [11]. Il en allait de même pour le Comité juif Américain et le B’nai B’rith. Ce journal était donc le lieu idéal pour faire ses remarques. Lichten pensait que Shuster avait beaucoup de talent pour s’y introduire, mais qu’il n’était pas assez instruit en théologie. Et Shuster pensait exactement la même chose de Lichten. Mais ni l’un ni l’autre n’avait guère de temps à consacrer à Fritz Becker. Becker était à Rome comme porte-parole du Congrès juif mondial ; il ne cherchait pas la publicité et en obte­nait peu. Le Congrès juif mondial, selon Becker, s’intéressait au Concile, mais pas au point d’essayer de l’influencer. « Nous ne partageons pas le point de vue des Américains sur l’importance qu’il y a à être dans la presse », affirmait-il.

Être dans la presse commençait à séduire même le Vatican. Malgré tout, un expert en relations publiques devait expliquer que le Saint-Siège faisait preuve d’inexpérience en Terre sainte. Quand Paul VI pria avec le patriarche orthodoxe – le barbu Athénagoras – en secteur jordanien, la visite fit très bon effet. Mais, quand il passa en Israël, il eut des paroles blessantes sur l’auteur du Vicaire et fit un sermon prosélyte à l’égard des juifs. Son séjour fut si bref qu’il ne prononça jamais publiquement le nom du jeune pays qu’il visitait. Les spécialistes des ques­tions vaticanes qui analysaient les démarches du pape pensèrent que l’espoir d’une déclaration sur les juifs s’amenuisait.

Les choses prirent une meilleure tournure au Waldof-Astoria à New York. Là, à l’occasion d’un anniversaire à l’hôpital de la Maison d’Israël (Beth Israël Hospital), les invités apprirent que, des années plus tôt, le rabbin Abba Hillel Sil­ver avait parlé au cardinal Francis Spellman des efforts d’Israël pour obtenir un siège aux Nations Unies. Pour aider, Spellman avait dit qu’il solliciterait les gou­vernements d’Amérique du Sud et qu’il partageait avec eux le fervent désir qu’Israël soit admis. A peu près à la même époque, « le pape américain » (il papa americano [12]) déclara dans une réunion du Comité juif américain qu’il était « absurde de maintenir qu’il y avait une sorte de culpabilité actuelle ». A Pitts­burgh, le rabbin Marc Tanenbaum, du Comité juif américain, s’adressa à l’agence de presse catholique (Catholic Press Association) au sujet de l’accusation du déi­cide et la rédaction fit une réponse substantielle. A Rome, six membres du Co­mité juif américain furent reçus en audience par le pape. L’un d’eux, Mrs Leonard M. Sperry, venait de fonder le Centre Sperry pour la coopération entre groupes (Sperry Center for Intergroup Cooperation) à l’université Pro Deo de la Ville sainte. Le pape affirma à ses visiteurs qu’il approuvait tout ce que le cardinal Spellman avait dit à propos de la culpabilité des juifs. Les spécialistes des ques­tions vaticanes ne purent faire autrement que de réviser leur jugement et de pré­voir un avenir en rose pour la déclaration.

Puis intervint le New York Times. Le 12 juin 1964, il raconta que le désaveu du déicide avait été retiré du dernier projet de la déclaration. Au Secrétariat pour l’unité des chrétiens, un porte-parole déclara seulement que le texte avait été ren­forcé. Mais les juifs ne virent pas les choses de cette façon et un grand nombre de catholiques non plus. Avant que le Concile ne reprît et alors que le texte était encore tenu secret, le New York Herald Tribune [13] en publia un matin des pas­sages entiers. Il ne s’y trouvait aucune mention de l’accusation de déicide. A la place, il y avait un appel très clair à étendre l’esprit œcuménique parce que « l’union du peuple juif avec l’Église appartient à l’espérance chrétienne ». Lichten et Shuster faisaient partie des quelques juifs que cette lecture ne dérangea pas. Ils la considéraient d’un œil professionnel. Disons que la nouvelle se lisait mieux dans un journal du matin, au petit déjeuner, que si le pape l’avait promulguée comme un enseignement catholique. Mais, pour d’autres juifs, son effet fut élec­trisant. Leur déception déclencha l’indignation de quelques évêques américains, et Lichten et Shuster surent apprécier ces réactions. Les chances paraissaient minces qu’une déclaration sans mention du déicide et assortie d’une clause sur la conversion des juifs, serait désormais acceptée par les évêques et les cardinaux américains au Concile. C’est ce que pouvait se dire le couple de braves lobbyists.

Environ deux semaines auparavant, Mgr Georges Higgins, de la Conférence nationale catholique d’aide sociale (National Catholic Welfare Conference) de Washington D.C., avait arrangé une audience papale pour l’ambassadeur des Na­tions Unies, Arthur J. Goldberg, qui était à l’époque juge à la Cour Suprême. Le rabbin Heschel donna ses instructions à Goldberg avant la rencontre du juge et du pape pour discuter de la déclaration. Le cardinal Richard Cushing de Boston, voulut lui aussi apporter son aide. Par son assistant à Rome, le cardinal obtint une audience avec le pape pour Heschel, dont les appréhensions avaient des rai­sons de dépasser celles de Cushing. Accompagné de Shuster, du Comité juif, Heschel parla énergiquement du déicide et de la culpabilité et demanda au pon­tife de faire pression pour qu’il y ait une déclaration interdisant aux catholiques tout prosélytisme vis-à-vis des juifs. Paul VI, quelque peu outré, ne voulait pas donner son accord. Shuster, passablement dépité, se dissocia délicatement de Heschel en recourant au français que parlait le pape, mais pas le rabbin. Tout le monde convint que l’audience ne s’était pas terminée aussi cordialement qu’elle avait commencé. Seul Heschel et quelques autres pensèrent qu’elle avait fait du bien. Il fit annoncer dans un journal israélite que le nouveau texte de la dé­claration était paru, sans idée de conversion. Pour le Comité juif américain, cette interview était une source de plus d’irritation. L’audience du rabbin avec Paul VI au Vatican, tout comme la rencontre de Bea avec le Comité juif américain à New York, n’avait été accordée qu’à la condition qu’elle restât secrète. C’était ce genre de réunions au sommet, accomplies sous le manteau, qui amenait les conservateurs à dire que les juifs américains formaient le nouveau pouvoir agis­sant derrière l’Église.

Mais, dans l’aula du Concile, les choses paraissaient encore pires aux conservateurs. Là, il leur semblait que les évêques catholiques eux-mêmes travail­laient pour les juifs. On débattait alors sur le texte mitigé. Les cardinaux de Saint-Louis et de Chicago, Joseph Ritter et feu Albert Meyer, demandèrent un retour au texte plus catégorique. Cushing dit que le désaveu du déicide devait être réin­séré. Mgr Steven Leven, de San Antonio, demanda que le texte soit débarrassé de l’appel à la conversion et, sans le savoir, il proféra un avis prophétique au sujet du déicide : « Nous devons ôter ce mot du vocabulaire chrétien, dit-il, pour qu’il ne puisse plus jamais être utilisé contre les juifs. »

Toutes ces déclarations provoquèrent la réaction des évêques arabes. Ils fi­rent valoir qu’une déclaration en faveur des juifs exposerait les catholiques aux persécutions aussi longtemps que les Arabes combattraient les Israéliens. Pour la plupart des Arabes, les mots déicide, culpabilité héritée, et les phrases prêchant la conversion des juifs semblaient autant de point discutables. Ils ne voulaient aucune déclaration, ne cessaient-ils de dire, parce qu’elle serait politiquement uti­lisée contre eux. Leurs alliés dans cette guerre sainte étaient les Italiens conserva­teurs, les Espagnols et les Sud-Américains. Ceux-ci voyaient que les fondements de la foi étaient ébranlés par les théologiens libéraux qui pensaient que l’ensei­gnement de l’Église pouvait changer. Pour les conservateurs, on était proche de l’hérésie tandis que, pour les libéraux, c’était la foi pure. En plus de la « foi », les libéraux avaient la majorité des suffrages, aussi renvoyèrent-ils la déclaration de­vant le Secrétariat pour qu’elle soit renforcée. Pendant que la nouvelle rédaction était en cours, les conservateurs voulurent la réduire à n’être plus qu’un para­graphe dans la constitution sur l’Église. Mais lorsque la déclaration réapparut, à la fin de la troisième session, c’était un document entièrement nouveau intitulé : Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes. Sous cette forme, les évêques l’approuvèrent par 1770 voix contre 185 [14]. Les juifs des États-Unis furent au comble de la joie parce que la déclaration avait enfin vu le jour.

En fait, ce n’était pas le cas. Le vote n’avait fait qu’approuver la substance générale du texte. Comme les votes avec restrictions étaient acceptés (placet juxta modum est le terme latin pour : « oui, mais avec telle modification »), le laps de temps entre la troisième session – qui venait de se terminer – et la qua­trième, allait être employé à insérer les amendements (modi) modifiant le texte ou ceux que la plupart des 31 membres électeurs du Secrétariat jugeaient accep­tables. Selon les règlements du Concile, les amendements pouvaient atténuer ou nuancer l’expression, mais ne pouvaient pas changer la substance du texte. Mais quant à savoir ce qu’est ou n’est pas la substance, les philosophes n’ont jamais pu trancher. De même les théologiens sont en difficulté à ce propos.

Il fallut d’abord faire face à des difficultés moins obscures. A Segni, près de Rome, Mgr Luigi Carli écrivit dans le numéro de février 1965 de sa revue diocé­saine, que les juifs à l’époque du Christ et leurs descendants jusqu’à ce jour étaient collectivement coupables de la mort du Christ. Quelques semaines plus tard, le dimanche de la Passion, au cours d’une messe en plein air à Rome, le pape Paul VI parla de la crucifixion et de la part importante que les juifs y avaient prise. Le grand rabbin de Rome, Elio Toaff, répliqua avec tristesse que « même chez les personnalités catholiques les plus qualifiées, l’imminence de Pâques provoquait le retour des préjugés ».

Le 25 avril 1965, le correspondant du New York Times à Rome, Robert C. Doty, contraria à peu près tout le monde. Le fond de son article expliquait que la déclaration sur les juifs était en difficulté, et que le pape l’avait renvoyée de­vant quatre experts chargés de la débarrasser de ses contradictions avec l’Écriture et de la rendre moins inacceptable aux Arabes. Cette information fut réfutée comme ne l’est jamais un article du Times. Quand le cardinal Bea arriva à New York, trois jours plus tard, il fit démentir l’article de Doty par le prêtre qui lui servait de secrétaire ; celui-ci déclara que le Secrétariat pour l’unité des Chré­tiens avait toujours le contrôle total de la déclaration sur les juifs. Puis il excusa le sermon de Paul VI : « Ne perdez pas de vue, expliqua le prêtre, que le pape par­lait à une foule de simples fidèles ordinaires et non pas devant une assemblée instruite. » Quant à l’évêque antisémite de Segni, l’attaché du cardinal assura que l’opinion de Carli n’était absolument pas celle du Secrétariat. Morris B. Abram, du Comité juif américain, était à l’aéroport pour accueillir Bea ; il trouva que les explications du secrétaire étaient rassurantes.

A Rome, quelques jours plus tard, une section des membres du Secrétariat se réunit pour voter les amendements proposés par les évêques. Parmi ces amendements, quelques-uns provenaient du quatrième étage du Vatican, portant la signature de l’évêque de Rome. On ne sait pas avec certitude si cet évêque spécial fit pression pour que le désaveu de la « culpabilité de déicide » fût retran­ché. Mais l’autre possibilité, à savoir que la phrase aurait été coupée alors qu’il aurait voulu la garder, n’est guère plus vraisemblable. Les comptes rendus des débats du Secrétariat à propos du déicide s’accordent pour dire que le vote fut très serré, au terme d’une longue journée de délibération. Après qu’on eut éli­miné la mention du déicide, il restait à examiner la proposition de l’évêque de Rome, à savoir que la phrase commençant par : « déplore, voire condamne la haine et la persécution des juifs », se lirait mieux en enlevant : « voire condamne ». La haine et la persécution des juifs ne cessaient pas pour autant d’être « déplorées ». Cette suggestion ne provoqua aucune discussion et fut rapi­dement acceptée par un vote. Il était tard et personne ne se souciait plus de contester pour des détails.

La réunion du Secrétariat dura du 9 au 15 mai et, au cours de cette se­maine, le New York Times publia un article sur le Vatican tous les deux jours. Le 8 mai, le Secrétariat démentit une fois de plus que des personnes extérieures par­ticipaient à l’élaboration de la déclaration sur les juifs. Le 11 mai, le président du Liban Charles Helou, catholique maronite arabe, fut reçu par le pape. Le 12, le bureau de presse du Vatican annonça que la déclaration sur la question juive res­tait inchangée. Si c’était pour rassurer les juifs, ce communiqué leur donna sur­tout l’impression que le bureau de presse en faisait trop. Le 15, le Secrétariat clô­tura sa réunion et les évêques s’éparpillèrent, certains tristes, d’autres satisfaits, mais tous, les lèvres closes. Quelques-uns se demandaient peut-être si quelque chose d’anormal était arrivé et si, malgré le règlement du Concile, la substance d’un document conciliaire avait été changée entre les sessions.

Le Times persistait à créer des troubles. Le 20 juin, sous la signature de Doty, parut l’information que la déclaration était « à l’étude » et pourrait être abandonnée tout à fait. Le 22 juin, Doty inséra un article qui était comme un coup de poing tourné contre lui-même. Faisant des observations à Doty sur son article précédent, une source proche de Bea dit qu’il était « tellement privé de fondement qu’il ne méritait même pas un démenti ». Pour ceux qui avaient élevé la désinformation au niveau d’un grand art, c’était un mensonge dont ils pou­vaient être fiers parce qu’il disait exactement la vérité tout en étant totalement trompeur. Doty avait écrit que la déclaration était à l’étude quand, en fait, l’étude était terminée ; le mal était fait et désormais existait ce que beaucoup considèrent comme une déclaration substantiellement nouvelle sur les juifs.

A Genève, le Dr Willem Visser’t Hooft, président du Conseil Œcuménique des Églises (World Council of Churches), dit à deux prêtres américains que si ce qu’on rapportait était vrai, le mouvement œcuménique serait ralenti. Il ne cacha pas ses sentiments à la hiérarchie des États-Unis. Le Comité juif américain, lui non plus, ne se laissait pas envahir par la tristesse et l’inaction. Le rabbin Tanenbaum pressait Mgr Higgins avec des coupures de presse émanant de rédacteurs juifs alarmés. Higgins confia ses craintes au cardinal Cushing et le prélat de Boston s’enquit avec courtoisie auprès de l’évêque de Rome. En Allemagne, un groupe de l’Amitié judéo-chrétienne envoya une lettre aux évêques, déclarant : « Il y a maintenant une crise de confiance vis-à-vis de l’Église catholique. » Au Times il n’y avait jamais eu de crise de confiance vis-à-vis de ses reportages venant de Rome. Si, pourtant, il y en avait eu une, elle aurait pris fin le 10 septembre. Dans son article publié sous le titre : « Le projet du Vatican disculpant les juifs, révisé pour omettre le mot déicide », Doty ne permettait à aucun lecteur du Times de croire qu’il avait cherché à percer les secrets du Vatican. Il était heureux de men­tionner sa source : « une fuite autorisée par le Vatican ».

Des reportages similaires du Times prédisaient les fautes du Concile avant qu’elles n’arrivent. La plupart d’entre eux étaient justifiées par des articles de re­vues et des livres publiés ensuite, bien que certains eussent l’air de plaidoyers spéciaux. Le mensuel intellectuel du Comité juif Américain, Commentary, avait présenté une relation très sombre sur le Concile et les juifs, sous le pseudonyme de F. E. Cartus. Dans une note de bas de page, l’auteur renvoyait à un compte rendu confirmant ses dires, paru dans The Pilgrim, un livre de 281 pages rédigé sous le pseudonyme de Michael Serafian. Plus tard, dans la revue Harper’s, Car­tus, encore plus sombre, accrut les doutes sur le texte concernant les juifs. Pour étayer son propos, il remania des passages du Pilgrim et cita les comptes rendus du Time [15] sur le Concile dont le correspondant à Rome avait refait surface en si­gnant, en tant qu’auteur, un livre remarquable sur le Concile. A ce moment-là, tant le Time que le New York Times se réjouissaient d’avoir une taupe à l’intérieur des bureaux du Concile. Par simple plaisanterie de journaliste, les révélations de cet homme de l’ombre étaient signées « Pushkin », quand il les glissait sous la porte des correspondants.

Mais les lecteurs n’eurent pas droit aux écrits remaniés de Pushkin sur les dernières séances du Concile. L’agent double, qui ne savait jamais refuser un tra­vail, avait déposé la soutane. Il s’avéra que Pushkin était Michael Serafian pour les gros livres et F.E. Cartus pour les revues ; il était traducteur au Secrétariat pour l’unité des chrétiens et entretenait en même temps une chaude amitié avec le Comité juif américain. A ce moment-là, Pushkin-Serafian-Cartus vivait à l’Insti­tut biblique : on l’y connaissait bien depuis son ordination, en 1954, bien qu’il y fût connu sous le nom de Timothy Fitz-Harris O’Boyle, S.J. Les tuyaux sur ce qui se passait à l’intérieur du Concile et les fuites tactiques du jeune prêtre à l’inten­tion des journalistes, se recoupaient si bien qu’il ne pouvait s’empêcher de temps en temps de les enjoliver avec des fioritures inventées. Et l’on pouvait bien l’excuser de l’une ou l’autre imprécision vu son extrême fatigue. On savait qu’il travaillait à un livre dans l’appartement d’un couple d’amis jeunes mariés. Le livre finalement fut achevé, mais ce fut aussi la fin pour une moitié de l’amitié. Le père F. O’Boyle savait qu’il était temps de filer à l’anglaise avant que son supérieur re­ligieux n’enquête de trop près sur les raisons qui avaient provoqué la crise de cette amitié. Alors, il quitta Rome, sûr qu’il ne pouvait plus servir sur place.

 

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M

IS À PART son goût pour les pseudonymes, les jolies femmes et les comptes rendus sur des choses qui n’existaient pas –mais peut-être était-il un réel farceur de génie pour notes de bas de page–, Fitz-Harris O’Boyle faisait bien son travail au Secrétariat, était quelqu’un de valeur aux yeux du Comité juif américain, et beaucoup, dans les alentours de Rome, pensent toujours qu’il fut dans la dia­spora une sorte de génial sauveur. Sans lui, la déclaration sur les juifs aurait pu capoter très tôt, car ce fut Fitz-Harris O’Boyle qui aida le mieux la presse à harce­ler les prélats romains qui voulaient la saborder. L’homme bénéficie d’un tas de prières de prêtres.

Les années précédentes, Fitz-Harris O’Boyle était près de Rome quand la déclaration avait besoin d’un coup de main. Pour la quatrième et dernière session de Vatican II, il n’y avait aucune aide en vue et les choses arrivaient très vite. Le texte parut dans une version mitigée, comme le Times l’avait annoncé. Puis le pape partit pour les Nations Unies où son discours « Plus jamais la guerre » fut un triomphe. Après quoi, il accueillit le président du Comité juif américain dans une église des quartiers Est, ce qui sembla de bonne augure pour la cause. Mais, pendant la messe célébrée dans un stade américain, le lecteur du pape entonna un texte qui débutait ainsi : « Par crainte des juifs… ». A la télévision, ce fut la stupéfaction. Partout, il y eut des discours sur les hauts et les bas de la déclara­tion sur les juifs, beaucoup de ces discours préparaient la voie à un abandon fi­nal. Le vice-président de l’organisation de Lichten, le rabbin Jay Kaufman, fit pu­bliquement part de sa perplexité, « étant donné le sort de ce passage sur les juifs qui fait la navette entre une déclaration momentanée et un rejet certain, comme un moineau pris dans un jeu de badminton clérical ». Shuster pouvait avoir les mêmes échos du côté du Comité juif américain. Il pouvait entendre aussi le camp de l’opposition. Mécontent de cette déclaration atténuée, ce camp désirait à nou­veau la victoire complète, c’est-à-dire aucune déclaration. A cette fin, dans un mémorandum de 28 pages appelant les évêques à préserver la foi « du commu­nisme et de l’athéisme, ainsi que de l’alliance judéo-communiste », les Arabes concluaient par ces mots : « respectueusement soumis ».

A Rome, le scrutin des évêques fut fixé au 14 octobre. De l’avis de Lichten et de Shuster, il n’y avait presque plus d’espoir d’obtenir une amélioration. Des prêtres avaient glissé à chacun d’eux un exemplaire des réponses secrètes du Se­crétariat aux modifications demandées par les évêques. Les amendements appor­tés rendaient la lecture accablante. Dans le texte antérieur, l’origine juive du ca­tholicisme était soulignée dans un paragraphe qui commençait par : « En vérité, c’est le coeur plein de reconnaissance que l’Église du Christ reconnaît… » Dans les amendements envoyés au Secrétariat, deux évêques (mais lesquels ?) suggé­raient qu’on supprimât : « c’est le coeur plein de reconnaissance ». A ce qu’il semble, ils craignaient qu’on comprît qu’il était demandé aux catholiques de rendre grâces aux juifs actuels. « La suggestion est acceptée », trancha le Secréta­riat. Les réponses allaient dans ce sens pendant presque seize pages. Sur l’ensemble du document, plusieurs raisons étaient avancées pour ôter du texte ancien sa cordialité et rendre la nouvelle version plutôt juridique qu’humaine.

Quand Shuster et Lichten eurent fini de lire, ils passèrent des appels télé­phoniques au Comité et au B’nai B’rith de New York, mais ni l’un ni l’autre ne leur furent d’un grand secours. Ce fut Higgins qui essaya le premier de convaincre les deux membres découragés du lobby de se contenter de ce qu’ils avaient obtenu. Toutefois, pendant un ou deux jours, Mgr Leven, de San Antonio, leur rendit espoir. Il pensait que la nouvelle mouture était si appauvrie que les évêques américains voteraient en bloc contre elle. Si elle était suivie, cette tac­tique aurait ajouté quelques centaines de votes négatifs au camp des Arabes et des conservateurs et aurait amené le Concile au bord de la rupture, si bien que le pape n’aurait pas pu promulguer quoi que ce soit. Mais la tactique du vote de protestation fut bientôt abandonnée. Les remords de Lichten durèrent plus long­temps. Il envoya des télégrammes à environ 25 évêques qu’il croyait encore ca­pables de sauver le texte plus ferme. Mais ce fut à nouveau Higgins qui lui expli­qua calmement de renoncer : « Écoutez, Joé – dit le prêtre à Lichten, à la manière d’un avocat en droit social –, je comprends votre déception. Je suis déçu moi aussi. » Puis, il s’en alla consoler Shuster.

Dans son propre bureau, où Higgins avait réuni Lichten et Shuster pour ce qu’il croyait être leur première apparition ensemble à Rome, le prêtre, parlant sans mâcher ses mots, avait l’air de s’adresser à des chefs d’entreprise cherchant à ce que le syndicat n’exige pas trop. « Si, tous les deux, vous donnez à New York l’impression que vous pouvez obtenir un meilleur texte, vous êtes fous », leur dit-il. « Jouez cartes sur table. C’est tout simplement insensé de croire que par quelques pressions ici ou par quelques articles de journaux de retour à New York, vous pouvez opérer un miracle au Concile. Vous n’allez pas réussir et on pensera que vous n’avez pas été à la hauteur. »

Lichten se souvient encore de ceci. « Higgins disait : “Pensez qu’il peut se faire plus de mal, Joé, si nous laissons ces changements dresser des barrières sur le chemin que nous suivons depuis si longtemps. Et cela peut arriver si votre peuple et le mien ne répondent pas aux aspects positifs”. Ce fut pour moi le tournant psychologique décisif », dit Lichten. Shuster n’était toujours pas résigné et il se souvient bien de ce jour : « Je devais me torturer le cœur et l’esprit pour penser à ce que je devais faire. Je traversais une crise, mais je fus convaincu par Higgins. La perte du déicide, franchement, je ne trouvais pas que c’était une ca­tastrophe. Mais “déplore” au lieu de “condamne”, c’est autre chose. Quand je vous marche sur le pied, vous déplorez ce que je fais. Mais un massacre ? Déplorez-vous un massacre ? »

L’abbé René Laurentin, expert au Concile, adopta un point de vue différent. Il écrivit à tous les évêques, adressant à leur conscience un appel de dernière minute. En soi, la perte de la condamnation du déicide importait peu à Laurentin lui aussi, à condition qu’il n’y ait plus jamais d’antisémitisme dans le monde. Mais, puisque l’histoire invite au pessimisme à cet égard, Laurentin demandait aux évêques de supposer que le génocide se reproduirait peut-être : « Alors, le Concile et l’Église seront accusés, prétendait-il, d’avoir laissé dormir la racine émotive de l’antisémitisme, c’est-à-dire le thème du déicide. » Mgr Leven avait voulu extirper le mot déicide du vocabulaire chrétien quand il défendait, l’année précédente, le texte plus ferme. A cette heure, le Secrétariat l’avait si bien extirpé de la déclaration et si brusquement proscrit du vocabulaire chrétien, que la pros­cription elle-même était supprimée. « On échappe difficilement à l’impression que ces arguments sentent quelque peu l’artifice », écrivait Laurentin.

Avant le vote à Saint-Pierre, le cardinal Bea s’adressa à l’assemblée des évêques. Il leur dit que son Secrétariat avait reçu leurs amendements « avec un cœur plein de reconnaissance » – or ces mots se trouvaient être justement les tout premiers mots qu’avait supprimés le vote de son Secrétariat dans la nouvelle ver­sion. Une année plus tôt, Bea avait argumenté pour que le désaveu du déicide fi­gure dans le texte et, maintenant, il se faisait le défenseur de sa suppression. Il parla sans zèle, comme si, lui aussi, savait qu’il demandait aux évêques moins que ce que Jules Isaac et Jean XXIII avaient pu souhaiter. 250 évêques exacte­ment votèrent contre la déclaration, tandis que 1763 l’approuvèrent. A travers presque tous les États-Unis et l’Europe, les comptes rendus de presse qui suivi­rent, simplifièrent cette affaire complexe, avec des titres du genre : « Le Vatican pardonne aux juifs » ; « Les juifs non coupables » ; ou encore : « Les juifs disculpés à Rome ».

Les porte-parole du Comité et du B’nai B’rith firent des communiqués en­thousiastes, mais chacun laissa percer une pointe de déception de ce que la dé­claration ferme avait été édulcorée. L’ami de Bea, Heschel, fut le plus dur et nomma l’insuccès du Concile à traiter du déicide : « un acte d’hommage rendu à Satan ». Plus tard, une fois calmé, il resta seulement attristé. « Mon vieil ami, le jé­suite Gus Weigel, prêtre, a passé l’une des dernières nuits de sa vie dans cette chambre, dit Heschel. Je lui ai demandé s’il croyait que ce serait réellement ad majorem Dei gloriam, s’il ne devait plus y avoir de synagogues, plus de repas Sé­der et plus de prières dites en hébreu ? » La question était rhétorique et Weigel, depuis lors, a rejoint sa tombe. D’autres commentaires allaient de l’exaltation à la satire. Le docteur William Wexler, de la Conférence mondiale des organisations juives, essaya de préciser : « La véritable signification de la formulation du Concile œcuménique sera déterminée par les effets pratiques qu’elle aura sur ceux à qui elle s’adresse. » Harry Golden, du Carolina Israelite, demanda la ré­union d’un concile œcuménique juif à Jérusalem pour faire paraître une déclara­tion juive sur les chrétiens.

Par sa réplique agressive, ce chroniqueur reflétait une opinion populaire aux États-Unis, à savoir qu’une sorte de pardon avait été accordé aux juifs. L’idée fut à la fois lancée et alimentée par la presse, mais elle n’avait aucun fondement dans la déclaration. Ce qui, d’une façon très compréhensible, avait conduit à cette idée, ce furent en quelque sorte les querelles publiques autour du Concile : pendant quatre ans, les juifs avaient semblé passer en jugement. Et si les accusés ne se sentirent pas innocentés quand le verdict fut rendu, c’est parce que le jury avait mis trop de temps à se prononcer.

Il avait mis si longtemps pour des raisons que les politiciens comprennent, mais que peu estiment en rapport avec la religion. L’actuelle tête du Saint-Siège – comme le président de la Maison-Blanche – tenait absolument à recourir aux moyens de pression pour trouver un consensus quand un problème sensible se présentait au vote du Concile. En vertu du principe de collégialité, par lequel tous les évêques aident au gouvernement de l’Église entière, n’importe quel pro­blème véritable divisait le collège des évêques en progressistes et conservateurs. Les réconcilier était le rôle du pape. Le remède papal à cette friction dans le pro­cessus collégial, soit qu’il persuade soit qu’il impose, était de jouer avec la loi de contradiction. Quand une faction disait que seule l’Écriture était la source de l’enseignement de l’Église, l’autre tenait pour les deux sources de l’Écriture et de la Tradition. Pour réduire cet écart, la déclaration concernée était réécrite avec les nuances « pauliniennes » [demandées par Paul VI], de manière à réaffirmer la doc­trine des deux sources tout en admettant que l’autre théorie méritait d’être étu­diée. Lorsque les adversaires de la liberté religieuse dirent qu’elle se heurtait à la doctrine enseignant que le catholicisme est la seule véritable Église, une solution du même genre filtra depuis le quatrième étage du Vatican : La déclaration sur la liberté religieuse débute désormais par la doctrine de la seule véritable Église qui, selon quelques conservateurs satisfaits, contredit la suite du texte.

La question juive était un problème encore plus gênant pour qui cherchait à obtenir un consensus. Ceux qui voyaient une dichotomie dans la déclaration, pouvaient la trouver aussi dans le nouveau Testament, là où tous s’accordèrent pour l’y laisser. Mais, jusqu’à quel point la politique des Arabes compliqua-t-elle ce problème ? En Israël, depuis le vote, on a cette impression – et les journaux du Moyen-Orient le mettent particulièrement en évidence – que la masse des chrétiens arabes étaient plus indifférents à cette querelle que ne voulaient le sa­voir les conservateurs, inconditionnels de l’Écriture. Selon les lois newtonniennes de la vie politique, la pression engendrait la contre-pression plus souvent que les lobbyistes n’ont voulu l’admettre. Aussi, l’une des hypothèses que le B’nai B’rith et le Comité juif américain doivent considérer est-elle celle-ci : une part de la ré­sistance arabe et une part de l’intransigeance théologique ne furent-elles pas suscitées par les groupes de pression juifs ? Cette question fut tout le temps une source d’inquiétude, et Nahum Goldman avertit très tôt les juifs « de ne pas évo­quer le problème juif avec trop d’intensité ». Quelques-uns en tinrent compte. Après le vote, Fritz Becker, l’homme taciturne du Comité juif mondial, admit qu’il avait une fois rendu visite à Bea, mais la déclaration ne fut pas évoquée entre eux : « Nous avons juste parlé, le cardinal et moi, des avantages qu’il y avait à ne pas parler », dit Becker.

Il y a des catholiques proches des événements survenus à Rome, qui pen­sent que l’énergie des juifs a fait du mal. Higgins, prêtre de l’action sociale à Wa­shington D. C., n’en fait pas partie. S’il n’y avait pas eu de groupes de pression, sentait-il, la déclaration aurait été ajournée. En revanche, avec son habituelle fa­çon bourrue, le cardinal Cushing déclara que les seuls gens qui pouvaient vaincre la déclaration sur les juifs étaient les groupes de pression juifs. Le père Tom Stransky, le jeune pauliste coriace qui se rend à son travail au Secrétariat en Lambretta, pensait qu’une fois la presse introduite au Concile, il n’y avait plus moyen d’arrêter la pression de tels groupes. Si le Concile avait délibéré en secret, à l’écart des contraintes extérieures, la déclaration aurait été plus ferme, selon lui.

Dans les termes où la déclaration se présente, Stransky craint que quelques catholiques puissent allègrement l’ignorer, comme si elle avait été écrite aux juifs et pour eux : « Ce texte, vous devez vous en souvenir, s’adresse aux catholiques. C’est une affaire de l’Église catholique. Cela ne me gêne pas de vous le dire ; je serais également insulté si j’étais juif et si je pensais que ce document s’adressait aux juifs. » Pour les catholiques, Stransky pense que la déclaration est maintenant écrite pour obtenir le meilleur effet.

Ce fut le supérieur de Stransky au Secrétariat, le cardinal Bea, qui se rallia le mieux aux réclamations des conservateurs. Apparemment, Bea réalisa bien tardivement qu’il existait des catholiques plus pieux qu’instruits, dont le mépris pour les juifs était inséparable de leur amour pour le Christ. Entendre dire par le Concile que les juifs n’étaient pas les assassins du Christ, constituait un virage trop radical pour leur foi. Ils formaient les esprits simples et dogmatiques du ca­tholicisme. Mais il y avait beaucoup d’évêques au Concile qui, bien que moins simples, n’en étaient pas moins dogmatiques. Ils constatèrent la pression juive à Rome et en furent irrités. Ils pensaient que les ennemis de Bea avaient vu juste quand les secrets du Concile furent révélés dans les journaux américains. « Il veut soumettre l’Église aux juifs », dirent les colporteurs de haine au sujet du vieux cardinal, et quelques « dogmatiques » au Concile pensèrent que l’accusation était fondée. « Ne dites pas que les juifs ont participé, disait un prêtre, ou tout le com­bat contre les “dogmatiques” recommencera. » Un autre, le père Félix Morlion, de l’Université Pro Deo, dirigeant le groupe d’étude qui avait travaillé en étroite col­laboration avec le Comité juif américain, trouvait que le texte promulgué était le meilleur : « Celui d’avant prenait davantage en considération la sensibilité du peuple juif, mais il n’apportait pas la clarté nécessaire aux esprits chrétiens » disait-il. « En ce sens, il était moins efficace, même pour la cause du peuple juif. »

Morlion savait exactement ce que les juifs avaient fait pour obtenir cette déclaration et pourquoi les catholiques s’étaient décidés pour un compromis. « Nous aurions pu vaincre le parti des dogmatiques » insistait-il. Oui, bien sûr, mais le coût en aurait été une scission dans l’Église.

 

[Fin de la traduction de l’article de Joseph Roddy.]

 

 

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Évolution de la déclaration sur les juifs

 

 

Pour s’y retrouver plus facilement, voici une brève chronologie retraçant l’évolution de la déclaration sur les juifs au concile Vatican II :

 

• 1960

 

— Le 13 juin 1960, Jean XXIII reçoit Jules Isaac.

— Le 18 septembre 1960, trois mois après la création du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, Jean XXIII donne l’ordre au cardinal Bea de préparer un schéma séparé traitant des juifs.

 

• 1961-1962

 

— Courant 1961, une sous-commission du Secrétariat pour l’unité des chré­tiens prépare un premier projet de schéma sur les juifs (rédigé par G. Baum et J.-M. Oesterreicher, tous deux convertis du judaïsme).

— En novembre 1961, il est décidé de transformer le projet de schéma en une déclaration plus brève intégrée dans le schéma sur la Liberté religieuse. Cette déclaration d’une page (Decretum de Judæis) est prête en février 1962. Jean XXIII dit au cardinal Bea qu’elle peut être soumise directement à la Commission cen­trale préconciliaire « nulla alia commissione intervenienti » (sans passer par la Commission de théologie du cardinal Ottaviani).

— Juin 1962 : Suite aux remous causés par la désignation du Dr Chaïm Wardi comme observateur officieux au Concile, le décret sur les juifs n’est pas discuté à la Commission centrale. La Secrétairerie d’État (cardinal Cicognani) le retire de l’ordre du jour de la première session du Concile.

— Courant décembre 1962, à la fin de la première session, le cardinal Bea adresse un long rapport à Jean XXIII sur la question juive. Le 23 décembre 1962, Jean XXIII répond par une lettre autographe : « Nous avons lu avec soin le rap­port du cardinal Bea, et Nous sommes pleinement d'accord avec lui sur l'impor­tance du sujet et sur la responsabilité qui Nous incombe de le prendre en due considération. » Le Secrétariat reprend son projet de déclaration, désormais inti­tulé : « Document sur les relations d'ordre strictement religieux entre catholiques et juifs. »

 

• 1963

 

— Le 31 mars 1963, le cardinal Bea rencontre à New York les responsables du Comité juif américain.

— Juin 1963 : mort de Jean XXIII et élection de Paul VI qui annonce la poursuite du Concile.

— Le 8 novembre 1963, pendant la deuxième session, est distribué aux Pères conciliaires un texte sur « l'attitude des catholiques à l'égard des non-chré­tiens, et spécialement à l'égard des juifs », appelé à constituer le chapitre 4 du schéma sur L’Œcuménisme.

— Le 12 novembre 1963, au cours d’une conférence de presse organisée par le père R. Wiltgen, M. Shuster, directeur pour l'Europe du Comité juif améri­cain, déclare que la distribution du projet sur les relations entre catholiques et juifs est « sans conteste l'un des plus grands moments de l'histoire ».

— Le schéma sur L’Œcuménisme est discuté dans l’aula conciliaire à partir du 18 novembre 1963. Comme les deux chapitres sur les juifs et sur la liberté re­ligieuse font l’objet de vives controverses, les cardinaux modérateurs décident de ne pas les soumettre au vote.

— 4 décembre 1963 : Paul VI annonce son voyage en Terre sainte.

 

• 1964

 

— Le 27 février 1964, le Secrétariat pour l’unité des chrétiens examine en séance plénière les observations faites par les Pères conciliaires au sujet du cha­pitre sur les juifs.

— Le dimanche de la Pentecôte, 17 mai 1964, Paul VI annonce la création d’un Secrétariat pour les non-chrétiens, sous la présidence du cardinal Marella, chargé de préparer des déclarations sur les rapports avec les religions non-chré­tiennes autres que le judaïsme, et notamment l’Islam.

— Fin août 1964, juste avant l’ouverture de la troisième session, on ap­prend que la déclaration sur les juifs a été révisée et que la phrase qui disculpait les juifs de la crucifixion a été supprimée.

— Le 25 septembre 1964, à la 88e Congrégation générale, le cardinal Bea lit un rapport sur la déclaration révisée, déclare les juifs contemporains exempts de la culpabilité de la mort du Christ et réfute les accusations de déicide. La discus­sion sur la déclaration révisée commence ensuite dans l’aula. La déclaration est renvoyée par un vote devant le Secrétariat pour de nouvelles corrections.

— Le 9 octobre 1964, le cardinal Bea donne d’une voix triste, lecture à son Secrétariat de deux lettres émanant du Secrétaire général du Concile demandant la réduction des textes sur la liberté religieuse et sur les juifs. Bea et d’autres cardinaux vont trouver le pape : les directives sont révoquées après quelques jours.

— A la fin de la troisième session, le 18 novembre 1964, la déclaration révi­sée sur les juifs réapparaît. Elle est désormais insérée dans un nouveau document intitulé : « Des relations entre l’Église et les religions non-chrétiennes ». Outre le texte sur les juifs, se trouvent des paragraphes traitant des relations avec l’hindouisme et le bouddhisme ainsi que l’Islam.

— Le 20 novembre 1964, à la dernière Congrégation générale de la troi­sième session, le texte révisé est mis aux voix : Il recueille 1651 placet ; 99 non placet et 242 placet iuxta modum.

 

• 1965

 

— Entre la troisième et la quatrième session, le texte est à nouveau revu à la lumière des amendements exprimés lors du précédent vote. (La commission ad hoc du Secrétariat se réunit à cet effet entre le 9 et le 15 mai 1965.)

— Pendant la quatrième session, le 14 octobre 1965, les Pères sont invi­tés à s’exprimer par un vote sur la manière dont les amendements ont été incor­porés au texte : 1763 expriment leur satisfaction et 250 se déclarent insatisfaits.

— Le pape décide de soumettre la déclaration sur Les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes au scrutin définitif. Celui-ci a lieu le 28 octobre, en séance publique : 2221 voix se prononcent en faveur du texte et 88 voix contre. Paul VI promulgue immédiatement la déclaration, appelée désormais Nostra ætate (selon ses premiers mots).

 

 

 

 

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Les étapes du texte de la déclaration

 

Avant le Concile – 1962

Appendice au Schéma

De Verbo Dei.

IIe session – 1963

Chapitre IV du schéma

De Œcumenismo.

IIIe session

Déclaration sur les rapports de

Texte retiré de l’ordre du jour de la Ière session (non distribué).

Texte distribué aux évêques le 8 nov. 1963, discuté mais retiré du vote en fin de session.

Texte donné le 25 sept. 1964 et discuté dans l’aula.

(= 1er texte mitigé)

Avec un cœur reconnaissant l’Église, épouse du Christ, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection, selon le mystère divin du salut, sont présents dans les patriarches et les prophètes d’Israël. […]

Mais la plus grande partie du peuple judaïque demeure loin du Christ ; c’est pourtant injustement qu’on déclarerait ce peuple maudit alors qu’il reste très cher à Dieu, à cause de ses Pères et des dons qui leur ont été promis. L’Église aime ce peuple, d’où est né le Christ Seigneur […], d’où est né la Vierge Marie […], d’où sont issus les apôtres… […]

L’Église mère, condamnant sévérement les injustices infligées aux innocents en quelque lieu que ce soit, déplore celles qui ont été perpétrées contre les juifs, jadis ou en notre temps. Celui qui méprise ou persécute ce peuple, afflige de douleur l’Église catholique.

Avec un cœur reconnaissant l’Église du Christ reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches et les prophètes. […]

Bien qu’une grande partie du peuple élu demeure cependant loin du Christ, c’est néanmoins injustement qu’on déclarerait ce peuple maudit alors qu’il reste très cher à Dieu à cause de ses Pères et des dons qui leur ont été faits, ou qu’on le déclarerait nation déicide, parce que, les péchés de tous les hommes qui furent la cause de la passion et de la mort du Christ, le Seigneur les a expiés par sa passion et sa mort. La mort du Christ n’a pas été provoquée par tout le peuple vivant alors, et encore moins par celui d’aujourd’hui. C’est pourquoi, que les prêtres aient soin de ne rien dire, dans l’instruction catéchétique ou la prédication, qui puisse faire naître la haine ou le mépris à l’égard des juifs. […]

C’est pourquoi, puisque tel est le patrimoine commun de l’Église avec la Synagogue, ce saint Concile souhaite, en général, encourager et recommander entre elles la connaissance et l’estime mutuelle, qui naîtront par des études théologiques, ainsi que par des échanges fraternels, et, en particulier, de même qu’il réprouve sévèrement les injustices infligées aux hommes en quelque lieu que ce soit, de même, il déplore et condamne encore plus, avec un esprit maternel, la haine et les persécutions contre les juifs, perpétrées autrefois ou en notre temps.

 

L’Église du Christ reconnaît volontiers que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches et les prophètes. […]

Comme donc les chrétiens ont reçu un si grand patrimoine des juifs, ce saint Concile veut, en général, encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelle, qui naîtront par des études théologiques, ainsi que par des échanges fraternels, et, en particulier, comme il réprouve sévèrement les injustices imposées aux hommes en quelque lieu que ce soit, ainsi, il déplore et condamne la haine et la persécution contre les juifs.

Pour cette raison, que tous aient soin, soit dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, soit dans les discussions quotidiennes, de ne pas présenter le peuple juif comme une nation réprouvée, ni de ne rien dire ou faire qui puisse rendre les esprits hostiles aux juifs. Qu’ils veillent en outre à ne pas imputer aux juifs de notre époque les choses qui ont été perpétrés dans la passion du Christ.

 

conciliaire sur les juifs (extraits)

 

– 1964

l’Église avec les religions non-chrétiennes

IVe session – 1965

Déclaration Nostra ætate,

paragraphe 4 : De Iudæis

  

Ce texte avec ses di-

verses moutures méri-

Texte corrigé, distribué le 18 nov. 1964, discuté et voté.

(= retour aux idées premières)

Texte révisé par le Secrétariat en mai 1965 et adopté finalement.

(= texte final mitigé)

terait un commen­taire suivi.

Avec un cœur reconnaissant l’Église du Christ reconnaît, en effet, que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes. […]

Tellement grand est le patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs, que ce saint Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelle, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’échanges fraternels. Dès lors, réprouvant sévèrement les injustices infligées aux les hommes en quelque lieu que ce soit, le Concile, se souvenant de ce patrimoine commun, déplore et condamne la haine et les persécutions contre les juifs perpétrées autrefois ou en notre temps.

Pour cette raison, que tous aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de ne rien enseigner qui puisse faire naître dans le cœur des fidèles la haine ou le mépris à l’encontre des juifs ; que jamais le peuple juif ne soit présenté comme une nation réprouvée ou maudite ou coupable de déicide. En effet, les choses perpétrées dans la passion du Christ ne peuvent être imputées le moins du monde à tout le peuple vivant alors et encore moins au peuple d’aujourd’hui. […]

[…] L’Église du Christ reconnaît, en effet, que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes. […]

Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’échanges fraternels.

Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivants alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ.

En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs. […]

 

A défaut, l’on re­marquera que les théologiens du Secré­tariat pour l’unité des chrétiens ont omis la distinction essentielle entre le judaïsme du peuple élu de l’ancien Testament, qui est pré-chrétien, et le ju­daïsme postérieur à Notre-Seigneur, qui est anti-chrétien.

L’omission de cette distinction capitale entraîne, à tout le moins, de graves am­biguïtés : le « patri­moine spirituel com­mun » de l’ancien Testament devient l’occasion d’une es­time et d’un dialogue fraternel avec le ju­daïsme actuel, et fausse complètement la question théolo­gique de la responsa­bilité du peuple juif dans le drame de la passion. Il faut relire saint Paul (épîtres aux Romains et aux Galates) pour connaî­tre la vraie solution.

 

    NB : En italique : les mots soulignés par J. Roddy dans son article.

Jean XXIII, Paul VI et le « peuple hébraïque »

 

En annexe à l’article de Look, voici, sur le même sujet, un extrait du numéro 37 (décembre 1978) des Lettres politiques de Jacques Ploncard d’Assac, reproduit par Itinéraires 230 de février 1979 (page 166-167).

 

*

 

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AHUM GOLDMANN est une importante personnalité juive. Il a fondé en 1938, avec Stephen Wise, le « Congrès juif mondial ».

C’est ce Nahum Goldmann qui s’entretint avec le cardinal Bea, sous le pontificat de Jean XXIII. Voici comment il rapporte cet entretien (dans ses Mémoires parus sous le titre : Le Paradoxe juif) :

Le cardinal Bea dit à Goldmann : « Sa Sainteté Jean XXIII a décidé d’inscrire le problème juif à l’ordre du jour du concile œcuménique, et cela en dépit de toutes les résistances. Il veut obtenir le vote d’un texte absolvant les juifs de l’ac­cusation d’avoir crucifié Jésus et commis alors un crime inexpiable. » (C’était tout simplement une décision révolutionnaire, commente Goldmann.) « Le Saint-Père m’a chargé de m’occuper de la question, poursuivit Bea, car il connaît ma sympa­thie pour les juifs. Mais, du point de vue protocolaire, nous ne pouvons pas prendre l’initiative : il nous faut un memorandum, signé par la plupart des orga­nisations juives, nous demandant de discuter la question. Pouvez-vous vous en charger ? Bien entendu, j’acceptai et le cardinal Bea me promit que j’aurais tou­jours affaire directement à lui pour que l’affaire soit traitée au plus haut niveau. »

Plus tard, Nahum Goldmann rencontrera Paul VI, et il raconte :

« Il lut un texte en français, qui contenait beaucoup de compliments per­sonnels, mais pas un mot sur Israël. Il parla à un moment donné du “peuple hé­braïque”, ce qui constitue une expression erronée. Il s’arrêta alors, me regarda et dit : “On ne dit pas le peuple hébraïque ?” Je lui répondis qu’on pouvait le dire à la rigueur, mais que “peuple juif” convenait mieux. “Permettez-moi de vous faire une remarque à cette occasion, ajouta-t-il. L’Église catholique a une longue his­toire et entretient des rapports millénaires avec beaucoup de peuples dans le monde. Mais ses relations avec le peuple juif sont très récentes, car on ne peut guère appeler ‘relations’ les rapports que nous avons eus dans le passé. Nous manquons donc d’expérience en ce domaine ; c’est pourquoi nous commettons des erreurs comme celle qui m’a fait employer le mot ‘hébraïque’. Soyez patient, monsieur, et laissez-nous le temps d’apprendre à négocier avec les juifs”.

« (...) Quand nous le quittâmes, il nous dit : “Je veux vous demander une faveur. Nous appartenons à des religions différentes, mais nous croyons au même Dieu. Permettez-moi de vous bénir au nom de ce Dieu commun. (...) Quand vous viendrez me voir, conclut-il, ces portes vous seront ouvertes !”

« Depuis lors, le représentant du Congrès juif mondial à Rome n’a plus au­cun problème avec le Vatican. »


[1] — Paris, éd. Fasquelle, 1949, 2e éd. 1959, 596 pages. Ce livre s’attaque aux évangélistes, principalement saint Jean et saint Matthieu.

[2] — Paris, éd. Calmann-Lévy, 1956, 350 pages. Ce livre s’attaque à l’antisémitisme supposé des Pères de l’Église.

[3] — Voir les points de la conférence de Seelisberg de 1947. D. Viain en a donné un commentaire dans sa communication au IIIe congrès Sì Sì No No de 1998 (La tentation de l’Œcuménisme, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1999).

[4] — Il accusait même saint Matthieu d’être menteur et faussaire. Au sujet du cri de la foule : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » (Mt 27, 25), il écrit : « Ce verset qui a fait tant de mal […] ne s’apparente qu’aux évangiles apocryphes et ne correspond à aucune réalité historique » (L’Enseignement du mépris, Paris, éd. Fasquelle, 1962, p. 141). De même, dans Jésus et Israël : « Non, Pilate ne s’est pas lavé les mains à la mode juive. Non, Pilate n’a pas protesté de son innocence. Non, la foule juive n’a pas crié : “Son sang sur nous et sur nos enfants…”. Mais à quoi bon insister davantage ? La cause est entendue. Elle l’est pour tous les hommes de bonne foi. J’oserai dire : elle l’est aussi devant Dieu » (p. 493).

[5] — Look, périodique créé en 1937, a disparu le 19 octobre 1971 par manque de publicité.

[6] — Nous remercions Mlles Ch. Ségalou et C. Daragon qui ont assuré cette traduction.

[7] — En français dans le texte. (NDLR.)

[8] — En français dans le texte. (NDLR.)

[9] — La rencontre de Jean XXIII et Jules Isaac eut lieu le 13 juin 1960. A cette occasion, Isaac re­mit au pape un mémoire intitulé : « De la nécessité d’une réforme de l’enseignement chrétien à l’égard d’Israël ». Outre la réforme des prières liturgiques de la Semaine sainte et des formules d’abju­ration du baptême des adultes (1959), deux autres gestes de Jean XXIII devaient être très appréciés des juifs : « L’un, le 17 octobre 1960, quand recevant cent trente représentants de l’United Jewish Appeal, le pape, avec son affabilité coutumière, entra dans la salle d’audience et ouvrant les bras leur dit : “C’est moi, Joseph, votre frère” [Jean XXIII se prénommait Angelo Giuseppe]. L’expression, évo­quant le moment précis où Joseph se révèle à ses frères en Egypte (Gn 45, 3), suscita une grande émotion. L’autre, peut-être le plus important pour les juifs, se produisit le 17 mars 1962. Jean XXIII, parcourant en voiture les quais du Tibre, se trouva devant la synagogue de Rome. Il fit stopper la voi­ture et bénit un groupe de juifs qui sortaient du temple. Le rabbin Toaff, témoin oculaire de l’événe­ment, rappelle “qu’après un moment de désarroi compréhensible, les juifs l’avaient entouré en l’applaudissant avec enthousiasme. C’était en effet la première fois dans l’histoire qu’un pape bénissait des juifs, et c’était peut-être là le premier véritable geste de réconciliation”. » (Cité dans Histoire du concile Vatican II, sous la direction de G. Alberigo, Paris, Cerf/Peeters, 1997, t. I, p. 439.) (NDLR.)

[10] — Le Dr Chaïm Wardi était un ancien fonctionnaire du ministère israélien des Affaires reli­gieuses. De plus, sa nomination comme observateur officieux au Concile fut approuvée par les minis­tères israéliens des Affaires étrangères et des Affaires religieuses, ce qui lui donna une connotation politique. Le Vatican fut immédiatement assiégé de protestations des pays arabes, indignés par le trai­tement préférentiel accordé aux juifs. En conséquence, en juin 1962, la Secrétairerie d’État, en accord avec le cardinal Bea, fit retirer de l’ordre du jour du Concile la discussion du projet de déclaration De Judæis préparé par le Secrétariat pour l’unité des chrétiens. (Voir Histoire du concile Vatican II, sous la direction de G. Alberigo, Paris, Cerf/Peeters, 1997, t. I, p. 440-441.) (NDLR.)

[11] — Quotidien new-yorkais fondé en 1851, appelé communément le Times. (NDLR.)

[12] — C’est ainsi que les américains surnommaient le cardinal Spellman, réputé très romain et qui avait passé sept ans à la Curie avant de devenir archevêque de New York. (NDLR.)

[13] — Quotidien américain disparu en 1966. (NDLR.)

[14] — Au mois de novembre 1964. En fait, il y eut trois scrutins à se suivre. J. Roddy donne ici les résultats du deuxième vote ; le dernier scrutin donna les résultats suivants : 1651 placet, 99 non placet et 242 placet juxta modum. (NDLR.)

[15] — Hebdomadaire new-yorkais fondé en 1923. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 34

p. 196-220

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Les Fausses Religions : Erreurs, Doctrines et Unicité du Salut

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