Essai de doctrine
sociale et politique
à l’école de saint Thomas d’Aquin
par l’abbé Guillaume Devillers
Cet article continue la série commencée dans les numéros 26 (la société en général) et 30 (le gouvernement de la société). Cette étude, ainsi que les précédentes, s’efforce de suivre fidèlement la méthode et les doctrines du saint docteur Thomas d’Aquin. Notons cependant que les renvois aux œuvres de saint Thomas ne signifient pas forcément que notre thèse s’y trouve telle quelle : il peut n’y avoir qu’une simple analogie entre le texte de saint Thomas et l’application que nous en faisons à notre sujet.
Troisième question :
Le mariage et la société familiale
APRÈS avoir étudié dans de précédents articles la société en général et les lois fondamentales du gouvernement des sociétés, il nous faut considérer maintenant de façon plus détaillée les différentes sociétés : premièrement la famille, deuxièmement la société économique et professionnelle, troisièmement l’État, quatrièmement l’Église.
Quant à la famille nous nous poserons sept questions :
1. — Si la fin principale du mariage est la génération et l’éducation des enfants.
2. — Si tout le monde est tenu d’avoir des enfants.
3. — Si le mariage est bon et utile, même indépendamment de la génération.
4. — S’il y a péché mortel à user systématiquement du mariage les seuls jours inféconds.
5. — Si la fécondation artificielle est péché mortel.
6. — Si l’homme est le chef de la femme.
7. — Si l’éducation et l’enseignement doivent tendre principalement à l’acquisition de la sagesse chrétienne.
Article 1
La fin principale du mariage est-elle le bien des enfants ?
• Objections :
1) Il ne semble pas que la fin principale du mariage soit le bien des enfants. Nous avons vu, en effet, dans une étude précédente que la fin de toute société n’est autre que l’utilité de ses membres, s’aidant et se soutenant les uns les autres en vue du bien commun de tous. Or le mariage est une petite société entre l’homme et la femme. Par conséquent la fin primaire ou principale du mariage n’est pas le bien des enfants, mais l’entraide mutuelle.
2) En outre nous lisons dans le Catéchisme du Concile de Trente : « Le premier motif qui doit déterminer l’homme et la femme à se marier, c’est l’instinct naturel qui porte les deux sexes à s’unir, dans l’espoir de s’aider mutuellement, et de trouver dans cette réciprocité de secours plus de forces pour supporter les incommodités de la vie et les infirmités de la vieillesse. »
3) D’ailleurs, l’apôtre saint Paul enseigne dans la première épître aux Corinthiens : « Il est bon pour l’homme de garder la chasteté parfaite ; cependant, à cause de la fornication, que chacun soit uni à sa femme [1]. » La fin principale du mariage n’est donc pas la génération, mais plutôt d’éviter la fornication, autrement dit l’apaisement de la concupiscence.
4) Et le pape Pie XI affirme que ce à quoi les époux doivent s’efforcer avant toute chose, c’est de s’aider mutuellement à renforcer et perfectionner de jour en jour en eux-mêmes l’homme intérieur ; en sorte que, par la vie commune, ils progressent de plus en plus dans toutes les vertus, et surtout qu’ils grandissent dans la vraie charité envers Dieu et envers le prochain [2]. La fin du mariage n’est donc pas la génération, mais le progrès des époux dans la sainteté.
5) De plus, la génération n’est qu’un bien corporel et naturel. Or le mariage a été institué comme sacrement, et les sacrements sont, non pas pour le bien du corps, mais pour le bien de l’âme.
6) Cependant. Il semblerait au contraire que la génération soit non seulement la fin principale, mais encore la fin unique du mariage. En effet la femme a été créée pour l’homme, comme il est dit au livre de la Genèse (Gn 2, 18), mais uniquement pour lui permettre d’engendrer ; car pour toute autre fin l’homme serait mieux aidé par un autre homme que par une femme [3]. Et c’est ce que semble nous enseigner le Créateur du genre humain lorsqu’il institue le mariage dans le paradis, déclarant à nos premiers parents et à travers eux à tous les futurs conjoints : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre » (Gn 1, 28).
7) En outre la fin de toute chose est ce à quoi elle se trouve ordonnée par elle-même et dans sa nature propre. Or la nature n’a pas été changée par le péché originel, et il est clair qu’avant le péché, le mariage ne s’ordonnait aucunement à l’apaisement de la concupiscence. En effet la raison gouvernait alors parfaitement toutes les inclinations de la chair. Par conséquent, même après le péché, le mariage ne peut avoir d’autre fin que la génération.
• Réponse
Ce que l’on entend proprement par mariage, c’est la société conjugale entre mari et femme. Et comme cette société conjugale va presque nécessairement de pair avec la vie commune sous un même toit, il s’ensuit que le mariage est pris assez généralement dans un sens plus large incluant la vie commune [4]. C’est pourquoi tous les biens nécessaires à la vie commune et pour l’obtention desquels l’homme et la femme peuvent s’aider mutuellement entrent de plein droit parmi les fins du mariage. C’est ce que dit la sainte Écriture : « Deux valent mieux qu’un seul, car ils trouvent un secours et un réconfort dans leur société. » Cependant la fin principale du mariage est la génération et l’éducation des enfants. Voici pourquoi :
Toute partie est pour le tout en raison de la société ou communication des parties entre elles, comme il a été dit dans notre première étude [5]. Or, par le mariage, tout homme entre en quelque sorte en société avec l’ensemble du genre humain comme la partie par rapport au tout. En effet, c’est par le mariage que les enfants reçoivent non seulement la vie et la nature humaine, mais encore une multitude de bienfaits qui ne peuvent leur être communiqués correctement que par l’éducation dans le sein familial. Il est donc clair que ce bien essentiel du genre humain qu’est sa conservation par la génération et la bonne éducation des enfants dépend totalement de la stabilité des familles et de la sainteté du mariage. Et comme tout homme se doit d’aimer le bien commun de toute la société humaine plus que son bien propre, il en résulte que ce bien des enfants est sans aucun doute la fin principale du mariage, à laquelle tout le reste doit être subordonné, en particulier leur propre commodité ou bien-être [6].
Et cela apparaît encore plus clairement si l’on considère la différence de nature entre l’homme et la femme, et les instincts dont la sagesse du Créateur a doté leurs natures respectives. En effet l’homme est naturellement davantage porté aux travaux difficiles qui s’accomplissent en dehors de la maison, pour lesquels il se trouve d’ailleurs mieux préparé par les forces du corps et de l’âme. La femme, en revanche, est naturellement plus portée vers les tâches qui se réalisent à la maison. Or une telle diversité est admirablement adaptée au bien des enfants, qui ont absolument besoin des soins attentifs et constants de leur mère, tandis que leur père pourvoit aux autres nécessités de la famille [7]. Ceci nous confirme que le bien des enfants est la fin principale du mariage selon l’intention du Créateur, et ce n’est qu’en se pliant généreusement à cette loi divine que les époux pourront atteindre leur bonheur véritable en ce monde, et surtout dans l’autre.
• Solution des objections :
1) A la première objection il faut répondre que l’homme et la femme formant partie de toute la société humaine, ils doivent considérer ce qui est bon et utile pour eux-mêmes en fonction de ce qui est prudent et convenable pour le bien de la société tout entière, selon le mot célèbre de saint Augustin : « Toute partie qui n’est pas convenablement adaptée à son tout est, par le fait même, difforme et indigne [8]. »
2) A la seconde objection il faut répondre que le saint concile de Trente parle ici selon l’ordre chronologique, et non selon l’ordre de perfection. Il est vrai en effet que l’homme et la femme doivent commencer par s’aimer l’un l’autre et s’aider mutuellement dans tout ce qui est nécessaire à la vie, afin de pouvoir ensuite engendrer et élever convenablement leurs enfants. Mais selon l’ordre de perfection ou d’intention, c’est le bien des enfants qui occupe le premier rang, en raison du bien commun de toute la société humaine, comme il a été dit dans la réponse. Et les époux devraient bien plutôt être prêts à souffrir la mort ou n’importe quel dommage, plutôt que de consentir à quelque chose de contraire à ce bien commun fondamental [9]. C’est pourquoi le même Catéchisme du concile de Trente ajoute quelques lignes après la phrase citée par l’objectant : « Car [les enfants] sont en effet la fin véritable pour laquelle Dieu institua le mariage au commencement. Aussi ceux-là commettent une faute très grave qui s’opposent volontairement à cette fin du mariage ; elle a été voulue et ordonnée par Dieu qui unit inséparablement les droits et les devoirs. » On ne pourrait parler plus clairement !
3) A la troisième objection il faut répondre que l’apaisement de la concupiscence est une fin accidentelle et secondaire du mariage, en raison du péché et du désordre que le péché a amené dans notre nature. En effet, le bien des enfants, qui est la fin principale, requiert par-dessus tout que soient évités fornication et adultère, par lesquels se trouve empêchée la bonne éducation des enfants par leurs propres père et mère [10]. Et c’est pourquoi il convient que ceux-là se marient qui ne pourraient ou ne voudraient garder la continence parfaite. En effet, vaincre totalement la concupiscence n’est pas à la portée de tous, comme le dit Notre-Seigneur dans Mt 19, 11 : « Tous ne comprennent pas ce langage. » Et c’est pourquoi ceux qui ne peuvent vaincre totalement la concupiscence doivent lui céder en partie et la vaincre en partie (par la fidélité dans le mariage [11]).
4) Pour répondre à la quatrième objection il nous faut distinguer une double fin : fin prochaine et fin ultime [12]. Il est tout à fait juste que la fin ultime et très principale de toute la vie humaine est Dieu, que nous devons aimer de toutes nos forces, en lui rapportant toutes nos actions. Mais précisément, l’amour de Dieu, qui est le commencement et la fin de toute notre vie spirituelle, n’exige-t-il pas que nous utilisions les créatures selon l’intention du Créateur et selon le bien véritable de toute la société humaine ? C’est donc justement parce qu’ils doivent rechercher par-dessus tout leur bien spirituel, que les époux ont l’obligation grave d’ordonner leur mariage à ce bien commun précieux et désirable entre tous qu’est le bien des enfants, comme à sa fin prochaine et principale [13]. D’ailleurs, tous les autres biens, et en particulier la sainteté et la perfection spirituelle, sont en soi, mieux obtenus par la continence que par le mariage, comme nous le verrons dans l’article 3.
5) A la cinquième objection il faut répondre que la fin du mariage n’est pas seulement la conservation ou accroissement du nombre des humains, qui pourrait tout aussi bien être obtenue par l’union libre, et qui n’a pas d’intérêt par soi-même : si les enfants engendrés sont destinés à brûler éternellement en enfer, il vaudrait mieux sans doute qu’ils ne soient jamais nés ! Mais la fin véritable du mariage est l’accroissement du nombre des élus, afin d’édifier le corps du Christ qui est l’Église. Et c’est pour cela que Notre-Seigneur a institué le sacrement du mariage et la virginité consacrée.
6) Quant à la première objection en sens contraire du « cependant », il faut répondre ce qui suit : du fait que pour n’importe quelle fin autre que la génération l’homme serait, en soi, mieux aidé par un homme que par une femme, il ne s’ensuit pas que le mariage ne puisse avoir d’autre fin que la génération, mais que ces autres fins doivent toujours avoir quelque relation avec la génération et l’éducation des enfants. En effet, l’apaisement de la concupiscence et la vie commune ne sont des fins du mariage qu’en tant qu’ils s’ordonnent au bien des enfants comme il a été expliqué dans la réponse, et c’est pourquoi ils sont appelés fins secondaires, c’est-à-dire subordonnées à la fin primaire. Et rien n’empêche que, à côté de ces fins essentielles, le mariage puisse en avoir d’autres, accidentelles, du moment qu’elles ne soient pas contraires au bien commun de la société toute entière et à la loi divine.
7) A la septième objection (en sens contraire), il faut répondre qu’il est vrai que la nature n’a pas été changée par le péché ; elle a pourtant perdu la rectitude originelle de nos premiers parents, qui était un don de la grâce. D’où il suit que l’homme peut, sans doute, avec la grâce de Dieu vaincre les sortilèges de la concupiscence, mais non sans de durs combats. Et c’est pourquoi, même dans la loi évangélique qui est parfaite, il est permis d’utiliser le mariage au-delà de ce qui est nécessaire à la génération, afin d’éviter la fornication et l’adultère. Ce qui est concédé à la misère humaine par manière d’indulgence et non de commandement : car la chasteté parfaite qui n’use du mariage que selon ce qui est nécessaire à la génération serait sans doute théoriquement bien préférable [14].
Remarquons en terminant cet article que la fin du mariage étant posée, les critères qui doivent guider le choix du conjoint s’en déduisent facilement : Aristote fait remarquer que le mariage est une sorte d’amitié. Il faut donc choisir le conjoint avec lequel pourra exister l’amitié la plus profonde et la plus durable en vue des fins du mariage. C’est-à-dire une amitié qui se fonde moins sur la beauté, le plaisir ou les richesses que sur les biens de l’âme, l’amour de la vertu et par-dessus tout, le souci du bien des enfants qui est, comme nous l’avons vu, la fin principale.
Article 2
Si toutes les personnes mariées
sont tenues d’avoir des enfants
• Objections :
1) Il semblerait que non seulement toutes les personnes mariées, mais encore tous les hommes sans exception soient tenus d’avoir des enfants. En effet, comme il a été dit dans l’article précédent, tout homme est par rapport au genre humain comme la partie par rapport au tout, et chacun est par conséquent tenu de subordonner son bien particulier au bien commun de la conservation de l’espèce. Cette obligation fait d’ailleurs l’objet d’un précepte divin : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre » (Gn 1, 28). Tous les hommes sont donc tenus d’engendrer autant qu’ils le peuvent.
2) En outre, l’apôtre n’affirme-t-il pas : « La femme fera son salut par la génération des enfants » (1 Tm 12, 15). Or le salut est la fin ultime à laquelle tous doivent tendre par-dessus tout. Donc, toutes les femmes sont tenues d’avoir des enfants.
3) Par ailleurs, c’est une obligation pour tous d’agir conformément à la raison, et l’ordre de la raison consiste principalement à ordonner chaque chose à sa fin [15]. Or, nous avons vu dans l’article précédent que la fin principale du mariage est la génération. Tous les hommes mariés sont donc tenus d’avoir des enfants, ou tout au moins de n’user du mariage qu’en vue de la génération.
4) Enfin, le pape Pie XII affirme : « Le mariage oblige à un état de vie qui, de même qu’il confère certains droits, impose également l’accomplissement d’une œuvre positive en rapport avec ce même état, c’est-à-dire la génération [16]. »
• Cependant :
Saint Augustin enseigne à propos du mariage virginal entre Marie et Joseph : « Par cet exemple il est suggéré d’une manière admirable aux fidèles mariés qu’ils peuvent bien eux aussi garder d’un commun accord la continence, sans préjudice de leur union conjugale, en s’abstenant des rapports charnels [17]. » Or, par la continence, la génération est empêchée. Donc, ni tous les hommes, ni même tous les hommes mariés ne sont tenus d’avoir des enfants.
• Réponse :
Les lois du mariage sont faciles à déterminer si nous considérons sa fin. En effet, non seulement toutes les lois morales sont en dépendance de la fin, mais même toute espèce de nécessité de faire ceci ou cela provient uniquement de la nécessité d’atteindre la fin [18]. Or nous avons vu dans l’article précédent que la fin principale du mariage, à laquelle les autres fins doivent se subordonner, est la conservation du genre humain. Pour atteindre ce but, deux choses sont nécessaires : Premièrement et « négativement », que rien ne soit fait contre la fin, selon l’ordre de la nature. Deuxièmement, qu’il s’en trouve suffisamment pour accomplir positivement et saintement cet office de la génération et de l’éducation des enfants, selon les nécessités de chaque époque. A ce sujet saint Thomas fait la remarque suivante : désormais, le genre humain s’est suffisamment multiplié par toute la terre, et le peuple de Dieu, qui en est la partie principale, a grandi également, non pas par la génération charnelle comme dans l’Ancien Testament, mais par l’eau et l’Esprit‑Saint, c’est-à-dire par le baptême et la prédication. C’est pourquoi saint Thomas pensait que l’obligation positive de la génération ne s’imposait plus [19]. Cependant la situation actuelle est très différente de celle du Moyen Age chrétien. L’apostasie des peuples et la propagande anti-nataliste ont mis de nos jours la sainte Église dans une situation très grave, et c’est pourquoi il semble bien que les parents chrétiens ont aujourd’hui une plus grande obligation qu’à d’autres époques d’avoir de nombreux enfants et de les élever avec soin dans la foi chrétienne. Quoi qu’il en soit, la nécessité négative de ne pas faire ce qui est contraire à la fin s’impose à tous sans exception et trois choses sont ainsi gravement condamnées par la morale naturelle aussi bien que chrétienne. Premièrement, le meurtre de l’enfant déjà conçu, soit par l’infanticide, soit par l’avortement. Deuxièmement, tout usage de la sexualité dans lequel l’intention de la nature, c’est-à-dire la génération, se trouve de quelque manière que ce soit empêchée, comme l’a déclaré solennellement le pape Pie XI : « L’Église catholique élève hautement la voix par notre bouche, et affirme de nouveau : que tout usage du mariage dans lequel des artifices humains sont employés pour que l’acte soit privé de sa vertu naturelle de procréer, va par le fait même contre la loi de Dieu et contre la loi de la nature, et ceux qui agissent de la sorte se souillent d’une faute grave [20]. » Troisièmement, est également gravement condamné, non seulement la fornication et l’adultère, mais encore n’importe quel désir du plaisir sexuel, et même tout ce qui par sa nature s’ordonne de quelque manière à l’acte de la génération, lorsque ces choses sont faites en dehors des limites du mariage légitime.
En effet, tout cela est gravement contraire au bien des enfants à naître et à leur convenable éducation [21]. Concluons par conséquent que tous les hommes ne sont pas tenus d’avoir des enfants, mais que tous sont gravement tenus de ne rien faire contre la fin dans l’usage de la sexualité. Cette restriction est essentielle au bien commun, et les péchés contraires sont la cause principale de la corruption et du désordre de la société humaine.
• Solution des objections :
1) Le bien de la conservation du genre humain n’est pas la fin ultime de la vie humaine, car il s’ordonne à son tour à autre chose, c’est-à-dire au bien de la raison et de la civilisation, et au royaume des cieux. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire ni souhaitable que tous les hommes s’efforcent d’avoir le plus d’enfants possible [22]. Bien plus, il est très utile que quelques-uns gardent la continence et la virginité selon le conseil évangélique (Mt 19, 12). Quant au précepte divin de croître et de se multiplier, il a été donné à la multitude en général, et non comme devant être observé par tous et par chacun [23].
2) L’apôtre parle ici des femmes qui refusaient la génération pour éviter les fatigues de la maternité. En effet, la génération est une œuvre bonne et utile au salut, si elle se fait selon Dieu, et c’est pourquoi il ajoute aussitôt la condition : «… si elle demeure dans la foi (et la fidélité à son mari), dans l’amour, et dans la sanctification ». Mais en parlant ainsi, saint Paul n’exclut nullement qu’il puisse exister d’autres œuvres également bonnes, voire même plus utiles que la génération, par lesquelles les femmes puissent faire leur salut : « C’est pourquoi celui qui marie sa fille vierge fait bien ; et celui qui ne la marie pas fait mieux » (1 Co 7, 38).
3) L’ordre de la raison requiert principalement que chaque chose soit utilisée en vue de la fin qui lui est propre, mais cela n’exclut pas absolument qu’elle soit utilisée parfois raisonnablement dans un autre but. C’est ainsi qu’il est parfois licite, et les saints eux-mêmes nous en donnent l’exemple, de prendre avec modération quelque nourriture, non pour la conservation du corps qui est la fin propre des aliments, mais simplement pour le bien de l’amitié et pour entretenir de bons rapports avec autrui. Car de même que l’effet d’une cause peut, pour quelque raison extrinsèque [24], dépasser la vertu qui lui est propre, de même il arrive parfois que l’utilité d’une chose dépasse la fin qui lui est propre. Cependant il n’est jamais permis d’utiliser les choses contre l’ordre de la fin ultime, à laquelle tout sans exception doit être ordonné. Et c’est pourquoi selon Aristote, même les hommes vertueux et tempérants utilisent parfois les choses agréables en dehors de leur fin propre, mais avec modération, en fonction de ce qui convient selon les circonstances de lieu, de temps et d’utilité [25]. Car sans cette modération, l’homme en vient bien vite à pécher contre la loi et contre la fin, surtout dans le domaine de la sexualité à cause de la violence des passions et des plaisirs. Il est donc clair que, même s’il est parfois permis d’ordonner le mariage à une autre fin que la génération, cependant il est nécessaire de n’user de la sexualité qu’avec la plus grande modération.
4) Le pape Pie XII ne voulait certainement pas dire que tous les hommes mariés ont l’obligation positive d’avoir des enfants, car alors il faudrait « décanoniser » plusieurs saints qui, comme saint Henri, empereur, ont gardé la continence parfaite dans le mariage. Le sens de la phrase de Pie XII est donc, nous semble-t-il, le suivant : dans la mesure où les époux usent de leur droit matrimonial, ils ont l’obligation positive de mettre au monde et d’éduquer les enfants qui en naîtront selon les dispositions de la nature [26].
Note à l’article 2 :
Les fondements de la morale matrimoniale
Nul n’est tenu directement à avoir des enfants – au moins sous peine de péché mortel – et c’est pourquoi il n’est pas juste de vouloir fonder la morale matrimoniale sur cette obligation positive. Il y a bien cependant une obligation indirecte, puisque les époux sont gravement tenus à rendre le dû conjugal, et à ne rien faire qui puisse empêcher l’acte d’être fécond. Combien de chrétiens se rendent aujourd’hui gravement coupables sur ce point, mettant en danger le salut de leur âme et celui de leur conjoint ! Plutôt mourir que consentir à n’importe quel péché d’onanisme, de contraception, d’avortement, defornication, de divorce, de refus du dû conjugal, etc… ! Il est évident que là où la loi de Dieu est généreusement observée par les époux chrétiens, nos églises ne tardent pas à se remplir de jeunes enfants. C’est aussi dans cette observation de la loi divine, « dans la fidélité, l’amour et la sanctification », selon le mot de saint Paul déjà cité, et en acceptant avec joie, en éduquant de leur mieux les enfants que le bon Dieu leur envoie, que les époux trouvent le meilleur remède à la concupiscence, et leur vrai bonheur, l’un par l’autre, en ce monde et pour l’éternité. Nous n’insistons pas sur la loi fondamentale de l’unité et indissolubilité du mariage, qui ne pose pas de problème particulier [27].
Cependant bien des chrétiens, mariés ou non, considèrent avec raison comme insuffisant le seul fait d’éviter le péché mortel par l’observation de ces préceptes « négatifs ». Désireux d’avancer plus sûrement sur le chemin du salut et d’atteindre avec la grâce de Dieu une plus grande perfection, ils se posent alors la question suivante :
Article 3
Si le mariage est bon et utile,
même indépendamment de la génération *
• Objections :
