Brèves informations
Nous signalons ici quelques brèves informations recueillies dans des revues spécialisées ou peu connues, et qui peuvent intéresser nos lecteurs.
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Ésotérisme en christianisme
Tel est le titre d’un article paru dans Vers la Tradition 79 de mars-avril 2000 [1], sous la plume de Jean-François Latrace.
Il commence par donner des aperçus sur l’ésotérisme en milieu orthodoxe. En se référant à un livre récemment paru [2], il pense que le Mont Athos est un « centre spirituel » dans le sens que René Guénon donnait à cette expression. L’auteur du livre, le père Païssos, prétend avoir rencontré, vers 1950, l’un des douze « anachorètes invisibles » qui constitueraient le collège dirigeant le « centre spirituel » dont relèverait l’orthodoxie tout entière.
Si ce qui est dit ici est vrai, cela est plutôt inquiétant pour l’orthodoxie.
Jean-François Latrace expose ensuite ses aperçus sur l’ésotérisme dans le monde romain.
Pour notre auteur, maître Eckhart (OP) aurait eu accès à la « réalisation spirituelle », et donc, pour pouvoir le comprendre, il faut recevoir « l’Esprit d’où parlait maître Eckhart, et – sauf exception rarissime – le recevoir par une initiation valide, régulière ».
Tout en admettant que certains saints, comme sainte Thérèse d’Avila, « ont réalisé des états fort élevés, rien moins que passifs et très supérieurs, en tout cas, à ceux des initiés simplement virtuels [3] », il estime « qu’un abîme, pas seulement temporel, sépare Eckhart et Sainte Thérèse », car l’union transformante est bien inférieure à l’identité suprême, selon la doctrine et le jargon des ésotéristes.
Puis Jean-François Latrace vient à poser deux questions intéressantes :
« Existe-t-il toujours un ésotérisme au cœur du catholicisme ? »
Oui, r épond-il sans hésiter. Il s’appuie sur le témoignage d’un certain abbé Boon qui disait, vers 1950 : « Je puis vous certifier qu’il existe encore une organisation d’ésotérisme catholique, certes difficile à rallier, mais vivante et susceptible de répondre à nos aspirations. » Cette organisation ne serait autre que celle à laquelle Louis Charbonneau-Lassay s’est souvent référé [4]. Et Jean-François Latrace note « l’analogie formelle de cette confrèrie hermétique avec le collège athonite découvert par Païssios : douze membres de part et d’autre, “totalement inabordables” ici, invisibles là ; quant à leur aspect parfois déconcertant (manifesté par l’anachorète à notre moine orthodoxe), il paraît (d’après ceux qui ont pu l’approcher) que l’abbé Boon, tout au moins, n’avait rien du curé sulpicien. »
Voici notre auteur rassuré : « Si, donc, la Chrétienté semble, elle, avoir quelques difficultés à “respirer à deux poumons”, on peut être sûr que son cœur bat bien de ses deux ventricules. Est-il, pour autant, d’accès facile ? »
Ce qui l’amène à se poser une seconde question : « Existe-t-il des possibilités initiatiques au sein du catholicisme romain ? »
Il commence par remarquer, avec René Guénon, que les conditions offertes par le monde occidental moderne sont particulièrement défavorables, « si défavorables qu’un tel travail y est à peu près impossible et qu’il pourrait être même dangereux de l’entreprendre ».
Puis il poursuit en faisant remarquer ceci à celui qui « croirait devoir et pouvoir passer outre cet avertissement » : « La religion que l’ésotérisme “prend pour support, en tant que moyen d’expression et de réalisation [5]” est souvent aujourd’hui, sinon en sa tête du moins en de vastes parties du corps, altérée ; il s’en suit que la constitution psychique d’un éventuel aspirant, qui n’eût pas été, au moins d’intention, intégralement fidèle à l’Unam, Sanctam, risque fort de présenter des “fissures” et qu’il ne puisse donc être intégré à une organisation qui en quelque sorte incarne la pureté doctrinale et rituelle en son principe. »
Traduisons en langage exotérique : pour entreprendre le dangereux chemin initiatique qui conduit à la réalisation spirituelle, il faut pratiquer la religion catholique traditionnelle.
Puis l’auteur de l’article encourage ceux qui pourraient avoir été refroidis par la difficulté mentionnée plus haut : « Pour celui qui, pleinement qualifié et préservé, sentira le “désir de Délivrance” (qui est une grâce) réellement et puissamment présent, il ne saurait y avoir, alors, de doute : “il trouve toujours l’initiation”. »
L’ésotérisme chrétien n’est donc pas une chimère. Il existe, au moins dans l’esprit d’un certain nombre de personnes, et il encourage ses affiliés à pratiquer la religion catholique traditionnelle.
Nous renvoyons les lecteurs à l’article paru dans Le Sel de la terre 13 sur René Guénon : l’influence spirituelle reçue par ceux qui recherchent cette voie ésotérique par le biais d’une initiation est de caractère diabolique.
Annexe
Citation de Louis Charbonneau Lassay, Le Bestiaire du Christ, Archè, Milano, 1980 (DDB, 1940), pages 23-24 :
Nous sommes bien loin de tout savoir relativement aux manifestations intellectuelles de la pensée pieuse au Moyen Age. Chaque jour, aux plus renseignés de ceux d’entre nous sur son archéologie, son emblématique religieuse et profane, son héraldique ecclésiastique nobiliaire, roturière et corporative, se présentent des signes, venant de lui, qui sont pour nous des énigmes. D’aucuns disent selon les cas : ce sont là des marques de tâcherons, des marques professionnelles, des meubles de blason, des signes de reconnaissance ou de propriété, des motifs décoratifs. Et de fait, ces idéogrammes peuvent être tout cela, mais en étant cela, qui est leur raison commune et extérieure d’être, leur exotérisme, ils peuvent avoir, ils ont presque toujours une signification cachée, qui est leur ésotérisme, leur sens sous-jacent, réservé jadis à un nombre limité d’informés. Il existait des écoles « généralement très fermées, plus ou moins mal connues » pour ce motif, et qui n’étaient d’ailleurs point des écoles philosophiques, dont les doctrines ne s’exprimaient que sous le voile de certains symboles qui devaient sembler fort obscurs à ceux qui n’en avaient pas la clef ; et cette clef n’était donnée qu’aux adhérents qui avaient pris certains engagements, et dont la discrétion avait été suffisamment éprouvée, en même temps qu’on s’était assuré de leur capacité intellectuelle. Ce cas qui implique manifestement qu’il doit s’agir de doctrines assez profondes pour être totalement étrangères à la mentalité commune, semble avoir été surtout fréquent au Moyen Age, et c’est une des raisons pour lesquelles, quand on parle de l’intellectualité de cette époque, il faut toujours faire des réserves sur ce qui a pu exister en dehors de ce qui nous est connu d’une façon certaine ; il est évident en effet que, là, comme pour l’ésotérisme grec, bien des choses ont dû se perdre pour n’avoir jamais été enseignées qu’oralement, ce qui est aussi « l’explication de la perte à peu près totale de la doctrine druidique. Parmi ces écoles auxquelles nous venons de faire allusion, nous pouvons mentionner comme exemple les alchimistes, dont la doctrine était surtout d’ordre cosmologique, mais d’ailleurs la cosmologie doit toujours avoir pour fondement un certain ensemble plus ou moins étendu de conceptions métaphysiques. On pourrait dire que les symboles contenus dans les écrits alchimistes constituent ici l’exotérisme, tandis que leur interprétation réservée constituait l’esotérisme » (René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues IX, p. 147).
J’aurai l’occasion de citer plusieurs fois dans la suite de cet ouvrage, l’un de ces groupements secrets du Moyen Age qui s’est conservé jusqu’à nous, L’Estoile Internelle, lequel possède des archives très anciennes, notamment un recueil de symboles, datant de la fin du xve siècle ; il m’a été exceptionnellement communiqué par ce groupe même, pour le présent travail, après la publication de plusieurs chapitres dans l’ancienne revue Regnabit.
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Les obsèques néo-païennes d’un dirigeant du GRECE
On lit dans Mouvements Religieux 241, p. 9, l’information suivante :
Jean-Christophe Mathelin raconte ainsi les obsèques de Roger Lemoine, dans Solaria : il fut incinéré à Paris le 23 juin 1999. Le 28 août, ses amis étaient rassemblés à la Domus d’Aix-en-Provence (maison du GRECE), où une « plaque de pierre » fut apposée. L’urne cinéraire est passée de main en main, puis a été installée dans un larnax sculpté, dans la salle d’honneur : On évoqua la vie du défunt, le poète Maurice Rollet lut un poème rédigé en son honneur. Cela se termina par un dîner d’adieu avec sketch humoristiques, musique et chants.
On lit, toujours dans la même revue :
Roger Lemoine [19 septembre 1928–02 juin 1999] était un adepte du néo-paganisme, et notamment d’Apollon, ce qui l’avait amené à participer à un « pèlerinage » à Delphes en 1979 avec une trentaine de compagnons. Il avait dirigé de 1970 à 1981 le Groupement de Recherche et d’Etudes sur la Civilisation Européenne [GRECE], une organisation qui a fait beaucoup pour le renouveau du néo-paganisme. Il en était resté le Chancelier jusqu’en 1989. (Solaria nº 14, hiver 1999-2000.)
Rappelons que le GRECE est un mouvement lancé par Alain de Benoît (voir Courrier des lecteurs du nº 33). Se présentant comme une « nouvelle droite », ce mouvement prône, en fait, un retour au paganisme anti-chrétien. Un de ses principaux maîtres à penser est le gnostique Julius Evola. Le GRECE et ses filiales ont largement infiltré et corrompu les mouvements politiques dits « de droite ».
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« Une prophétie sur le jubilé conciliaire ». Réponse
Nous avons publié dans notre numéro précédent (Le Sel de la terre 33, page 238) cette « prophétie sur le jubilé conciliaire » :
Le clergé actuel est généralement plongé dans l’obscurité de la lettre ; aussi la hiérarchie y est-elle retournée. Les plus ignorants et les plus attachés à la lettre morte sont les chefs ; et ces aveugles conducteurs d’aveugles se jettent avec leurs troupeaux dans la fosse.
Faut-il pour cela se séparer de leur communion ? Non, certainement, car ils sont les gardiens de la lettre qui est gardienne de l’esprit. Ils sont assis dans la chaire de saint Pierre comme les Pharisiens étaient assis dans la chaire de Moïse. Il faut communier à leur froment, mais se garder du levain qu’ils y mêlent [6]. (…)
Un jour viendra où un pape inspiré du Saint-Esprit déclarera que toutes les excommunications sont levées, que tous les anathèmes sont rétractés, que tous les chrétiens sont unis à l’Eglise, que les Juifs et les Musulmans sont bénis et rappelés par elle. Que tout en conservant l’unité et l’inviolabilité de son dogme, elle permet à tous les cultes de s’en rapprocher par degré en embrassant tous les hommes dans la communion de son amour et de ses prières ; alors il ne pourra plus exister de protestants. Contre quoi protesteraient-ils ? Le Souverain Pontife sera alors véritablement le roi du monde religieux et il fera ce qu’il voudra de tous les domaines de la terre.
Il faut en répandant l’esprit de charité universelle préparer l’avènement de ce grand jubilé, car c’est l’esprit des nations qui fait le génie des princes.
Courage donc, frère et ami, et ne vous laissez pas abattre par les difficultés de cette époque de transition. Nous souffrons, mais nous marchons.
Ce texte est une lettre datée du 21 janvier 1862 de l’ex-abbé Constant (Éliphas Lévi), que l’on trouve dans : Éliphas Lévi, Cours de philosophie occulte, Lettres au baron Spédalieri de la Kabbale et de la science des nombres, Guy Trédaniel, Éditions de la Maisnie, 1988, p. 49-50.
Éliphas Lévi (ou Eliphas Levy Zahed) est le pseudonyme judaïsant qu’acquit en 1854 Alphonse-Louis Constant (1810-1875), diacre [7] apostat, versé en magie et en sciences occultes. Il est habituellement considéré comme l’innovateur et le divulgateur de l’occultisme des temps modernes [8] ; il écrivit des brochures ardentes contre l’Église, l’État et l’ordre social, et fut l’auteur d’un épais ouvrage en deux volumes, terminé en 1856, Dogme et Rituel de Haute Magie, son œuvre maîtresse, considérée comme une des pierres milliaires en matière d’occultisme et de magie. Subdivisé en vingt-deux chapitres, un pour chaque lettre de l’alphabet juif ou pour chaque lame des tarots, le livre est un traité cabalistique où la magie est présentée comme un sacerdoce authentique, avec ses temples, ses autels, sa liturgie.
Cette même année « il se serait livré avec Bulwer-Lytton à des expériences théurgiques qui donnèrent lieu à l’apparition de deux entités : un certain Joannès et Appollonius de Tyana [9] dont ils reçurent un enseignement [10] ».
Le 14 mars 1861, il fut reçu franc-maçon au Grand-Orient de France. Admis à la « Loge du Parfait Silence », il reçut le grade de maître le 21 août de la même année [11].
Eliphas Lévi, en 1871, écrivit La Clé des Grands Mystères, son œuvre la plus cabalistique, dans une tentative de « désocculter l’occulte » à travers des révélations tirées des diverses Claviculae Salomonis des juifs Sepher Jezirah et Zohar. Au lendemain de son second séjour en Angleterre il semble digne de foi que la S.R.I.A. [Societas Rosicruciana in Anglia] lui ait conféré le titre de « Grand Empereur ».
Il faut rappeler que le même Eliphas Lévi fut l’initiateur à l’occultisme cabalistique « chrétien » du mage noir martiniste Stanislas de Guaita et qu’on lui doit la déclaration selon laquelle : « les rites religieux de tous les illuminés, Jacob Boehme, Swedenborg, Saint-Martin, sont tirés de la cabale, et toutes les associations maçonniques lui doivent leurs secrets et leurs symboles [12] ». (Affirmation reprise par le palladiste Pike in Morals and Dogma, œuvre qui, d’après Guénon, dérive directement de la pensée de Eliphas Lévi [13].)
Eliphas Lévi disait « que celui qui a atteint l’Absolu, c’est celui qui a découvert la Pierre Philosophale, le “Grand Secret”, l’Arcane prodigieux de la divinité : Lucifer est le Saint-Esprit, qui doit se manifester “bientôt” et que seuls les grands initiés connaissent [14]. »
[1] — Revue traditionnaliste, au sens guénonnien du terme, où collaborent des ésotéristes « chrétiens », musulmans, etc.
[2] — Père Païssos, Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu, édité par le monastère de Saint Jean le théologien, Souroti de Thessalonique, Grèce, 1998.
[3] — Jean-François Latrace cite ici Luc Benoist, auteur d’un ouvrage sur L’Ésotérisme aux PUF en 1975.
[4] — Louis Charbonneau Lassay, Le Bestiaire du Christ, Archè, Milano, 1980 (DDB, 1940), p. 23-24. Nous nous permettons de citer en annexe ce passage auquel font souvent référence les « ésotéristes chrétiens » .
[5] — Bien que la référence manque, il s’agit vraisemblablement d’une phrase de Guénon.
[6] — Remarquons ici que ce grand initité recommande de pratiquer extérieurement la religion catholique. (NDLR.)
[7] — Et non pas prêtre comme le dit par errreur Epiphanius.
[8] — On attribue à Éliphas Levy l’introduction du terme « occultisme », terme d’acception étendue, puisqu’il inclut les regroupements initiatiques, les théories et les pratiques ésotériques, magiques et celles qui ont un rapport avec le spiritisme, etc.
[9] — Philosophe néopythagoricien et mage du Ier siècle ap. J.-C.
[10] — Voir M.F. James, Les Précurseurs de l’Ère du Verseau, éd. Paulines, Montréal, 1985, pp. 26-27.
[11] — Cours de philosophie occulte, p. 9, n. 1.
[12] — E. Delassus, L’Américanisme et la conjuration anti-chrétienne, p. 477.
[13] — Epiphanius, Maçonnerie et sectes secrètes : le côté caché de l’histoire, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1999, p. 154. Voir aussi les pages 120 et 153 de ce livre.
[14] — Barbeau Raymond, Un Prophète luciférien Léon Bloy, Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1957, p. 58.

