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+ L’usage de la drogue

est-il un péché ?

 

En complément de la recension pré­cédente, nous donnons ici la traduc­tion de l’article « Questions et ré­ponses » de M. l’abbé Peter Scott, paru dans The Angelus de janvier 1999, page 25 et suivantes.

Le Sel de la terre.

 

*

 

— Question : Un prêtre en confession m’a dit que ce n’était pas un péché mortel de consommer des drogues comme la mari­juana. Qu’en pensez-vous ?

 

— Réponse : Les vieux livres ne parlent pas de ce problème nouveau du monde moderne. Cependant, l’immoralité de l’usage de la drogue peut être déduite clai­rement des principes par lesquels on évalue la malice de l’usage de l’alcool.

Il faut faire une distinction entre l’ivresse imparfaite et l’ivresse parfaite. La première consiste à se rendre délibérément éméché, et ne peut être qu’un péché véniel. La seconde consiste à boire jusqu’à se rendre complètement ivre. Elle est un pé­ché mortel, parce qu’une personne ivre perd l’usage de la raison. C’est ainsi que saint Thomas répond à l’objection selon laquelle la quantité de vin bu ne serait qu’une circonstance qui ne saurait trans­former un péché véniel en péché mortel.

 

Pour l’ivresse, il faut dire qu’elle est, par son essence même, péché mortel. Qu’un homme, sans nécessité, se rende impuissant à se servir de sa rai­son, de cette raison par laquelle l’homme s’ordonne à Dieu et se sous­trait à de multiples occasions de pé­cher, qu’il fasse cela uniquement pour le plaisir de boire, c’est expressément contraire à la vertu. S’il n’y a là parfois que péché véniel, c’est par ignorance ou par faiblesse ; tel est le cas de celui qui ne sait pas la force du vin, ou ne connaît pas sa propre faiblesse, et ne pense donc pas qu’il va s’enivrer ; alors, en effet, on ne lui reproche pas précisément de s’être enivré, mais seulement d’avoir trop bu [1].

 

La consommation de drogues illégales, même de celles qu’on appelle drogues douces, est comparable non point à l’ivresse imparfaite (devenir éméché pour avoir bu un peu de vin), mais à l’ivresse parfaite. Car ces drogues ont pour effet une « euphorie », c’est-à-dire une expérience émotionnelle éprouvée par une personne qui échappe aux exigences de la réalité. Tous les autres effets, par exemple la re­laxation, ne sont que des conséquences de cette euphorie anormale. Si cet état n’empêche pas systématiquement tout usage de la raison, indubitablement, il fait toujours obstacle à ce qui est le plus impor­tant dans l’usage de la raison et que saint Thomas vient de nous expliquer : « Ce par quoi l’homme s’ordonne à Dieu et se soustrait à de multiples péchés. » Toutes les drogues étouffent la conscience, et obscur­cissent le jugement pratique à l’égard du bien et du mal et de ce qu’il faut faire. Au regard de la moralité, l’effet des drogues équivaut donc à la suppression de l’usage de la raison et à un refus pratique de diri­ger tous les actes humains vers Dieu, grâce à la raison.

L’abus [2] de la drogue est, par consé­quent, beaucoup plus grave que la pure re­cherche de plaisir et de relaxation que cer­tains prétendent y voir. C’est un refus de l’ordre naturel et surnaturel, dans lequel Dieu nous a créés à son image et à sa res­semblance, afin que nos actes puissent être ordonnés à son honneur et à sa gloire. De plus, il va sans dire que l’abus de la drogue s’oppose directement à l’esprit catholique qui est un esprit de sacrifice – l’application pratique de l’esprit de la croix. Or cet es­prit de la croix est essentiel à la vie de notre foi.

Comme nous le faisions remarquer plus haut, le mal principal de l’abus de la drogue est la destruction de la conscience morale. Il s’ensuit que les conséquences désastreuses de l’usage de la drogue sont inséparables de la drogue et qu’elles sont voulues en même temps que les drogues elles-mêmes. Parmi ces conséquences, il y a l’infraction de la loi, à savoir : la consom­mation de drogues ; les moyens employés pour s’en procurer (comme le vol) et aussi les efforts faits pour en vendre aux autres, souvent des mineurs et des enfants. Autres conséquences : l’invraisemblable indul­gence envers soi-même qui accompagne le désir presque insatiable d’expériences tou­jours plus excitantes ; les péchés de blas­phèmes ; la musique rock, souvent sata­nique ; les péchés contre la pureté et la chasteté, qui sont le résultat de la perte de la pudeur et de la conscience. Les péchés contre la charité et la justice abondent éga­lement, par exemple : la désobéissance aux parents, le refus de faire son devoir en classe ou au travail, sans oublier l’entretien de mauvaises compagnies qui constituent le terrain d’élection des vices. Sont égale­ment voulus dans leur cause les résultats à long terme, tels que la dépendance émo­tionnelle et physique [3], le passage des drogues douces aux drogues dures, les ra­vages faits au corps et à la santé en général suite à l’usage prolongé de la drogue, qui culminent dans le phénomène des « circuits grillés [4] » dans lequel la per­sonne ne peut même plus raisonner clai­rement et encore moins porter des juge­ments moraux. C’est un péché mortel de mettre sa santé physique et spirituelle dans un tel danger prochain, quand bien même on prétendrait être immunisé contre ce péril sous prétexte que « ça n’arrive qu’aux autres ». Même le Catéchisme de l’Église ca­tholique, souvent libéral et ambigu, publié en 1994 en application des principes de Vatican II, le reconnaît :

 

L’usage de la drogue inflige de très graves destructions à la santé et à la vie humaine. En-dehors d’indications strictement thérapeutiques, c’est une faute grave. La production clandestine et le trafic de drogues sont des pra­tiques scandaleuses ; ils constituent une coopération directe, puisqu’ils y incitent, à des pratiques gravement contraires à la loi morale. (§ 2291.)

 

Cela n’exclut pas, cependant, l’emploi de drogues narcotiques pour des raisons thérapeutiques. Leur usage, sous contrôle médical, est justifié par une raison suffi­sante et proportionnée, même si elles pri­vent temporairement une personne de l’usage de la raison [5]. Car alors, la perte de la raison n’est pas voulue pour elle-même, elle n’est qu’une conséquence indirecte, en sorte qu’elle n’est pas nécessairement un désordre par rapport à la fin dernière de l’homme. L’exemple typique est celui du contrôle de la souffrance.

En conclusion, l’usage de la marijuana, comme de toute drogue douce ou dure, doit être considéré comme un péché mor­tel [6]. S’il arrivait que certaines personnes fussent dans l’ignorance de la gravité de ce péché, il est cependant évident que la ma­tière est objectivement grave. Par consé­quent, ce péché doit être confessé comme un péché mortel et l’on est obligé de confesser l’usage de la drogue, sous peine de confession mauvaise ou sacrilège. Si on a oublié de confesser ce péché, on doit le faire à la première occasion. Le prêtre qui a prétendu que ce n’était pas un péché mor­tel est tombé dans le piège du laxisme.


[1] — I-II, q. 88; a. 5, ad 1.

[2] — Nous avons traduit ici l’expression anglaise « drug abuse » par « abus de la drogue ». « Ce terme, explique un grand spécialiste de pharmacologie, le Pr. Gabriel Nahas, est utilisé par les anglophones, mais il est ambigu, car il est souvent difficile de distinguer entre l’usage et l’abus de la drogue. Ces deux modes de consommation sont étroitement liés et représen­tent deux étapes sucessives de la pharmacodépen­dance » (c’est-à-dire la dépendance physique et psy­chique du drogué par rapport aux drogues). Prof. Nahas Gabriel, dans La Drogue, bilan scientifique et médical, Paris, Éd. F.X. de Guibert, 1994, p. 11. (NDLR.)

[3] — Les médecins appellent cela la « pharmacodépendance » (du grec favrmakon qui si­gnifie : poison ou remède), que le Pr. Gabriel Nahas définit ainsi : « Comportement stéréotypé et compul­sif orienté vers la recherche, l’acquisition et l’ingestion de la substance psychoactive à une fréquence et en quantité nuisible à la santé. Ce comportement échappe au contrôle de la raison et empêche l’exercice du libre arbitre. » La Drogue, bilan scientifique et médical, Paris, Éd. F.X. de Guibert, 1994, p. 13. (NDLR.)

[4] — En anglais : « fried brains ».

[5] — Voir Merkelbach, Summa Theologiæ Mora­lis, II, p. 925.

[6] — Il nous semble toutefois que l’on pourrait préci­ser, selon la terminologie théologique, que c’est un péché mortel « ex genere suo » et non pas « ex toto genere suo ». Autrement dit ce péché admet une parvité de matière (comme le vol, la médisance, etc.), au contraire d’autres péchés comme l’impureté. Voler 10 F n’est pas un péché mortel, voler 10 000 F en est un. Pour l’impureté on ne peut pas faire une telle dis­tinction : un acte incomplet, dès lors qu’il s’agit d’un acte impur, constitue la matière d’un péché mortel, car il va contre le bien commun de l’espèce humaine. Dans le cas de la drogue, il semble bien qu’on puisse admettre une parvité de matière, puisque l’usage ex­ceptionnel d’une drogue douce ne va pas contre le bien commun de l’espèce et ne provoque pas des ef­fets physiques importants. En résumé nous dirions :

– l’usage d’une drogue dure est toujours péché mor­tel ;

– l’usage habituel d’une drogue douce est péché mor­tel ;

– l’usage exceptionnel d’une drogue douce est péché véniel ou mortel selon les circonstances (par exemple, si l’on se met dans une occasion prochaine de péché mortel).

De toute façon, c’est un péché à accuser en confession. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Peter Scott a été supérieur du District des États Unis d'Amérique .

Le numéro

Le Sel de la terre n° 34

p. 250-253

Les thèmes
trouver des articles connexes

Études Théologiques : Doctrine Catholique et Sagesse de Saint Thomas d'Aquin

La Morale Chrétienne : Principes de Vie et Vertus Théologales

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