Éditorial
« Rome » continue de répandre ses erreurs
LE TEMPS use et l’on finit par se lasser du combat. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin enseigne que nous avons besoin d’une vertu particulière, la persévérance, pour continuer notre effort jusqu’au bout, jusqu’à la victoire [1].
Nous attendons tous la fin de la terrible crise qui secoue l’Église depuis la mort de Pie XII et, parfois, ce désir risque de nous faire mal voir la réalité.
Nous aimerions que le pape et les évêques reviennent à la Tradition, pour ne pas avoir à nous opposer à eux. C’est une situation pénible, douloureuse, de devoir résister à l’autorité pour des motifs de foi.
De son côté, la révolution installée dans les sommets de la hiérarchie catholique est habile pour essayer de faire croire que « Rome [2] » revient à la Tradition, qu’elle s’oppose au modernisme et que l’on peut lui faire à nouveau confiance. La révélation de la troisième partie du secret de Fatima s’inscrit vraisemblablement dans ce sens.
Le 13 mai dernier, le pape a béatifié les deux pastoureaux en faisant un sermon « catholique » et il a fait annoncer que le secret allait être révélé. Ne pouvait-on espérer que le pape était touché par la grâce, qu’il allait commencer à réparer ses erreurs, et – pourquoi pas – qu’il allait enfin consacrer la Russie au Cœur Immaculé de Marie ?
La révélation du secret, le 26 juin, a refroidi ces espoirs.
Mais, d ès le 7 juin, il était possible d’être bien assuré que le pape Jean-Paul II n’a malheureusement pas encore été touché de la grâce. Dans une audience générale, il exposait plus clairement que jamais sa croyance dans le fait que tous les hommes possèdent la grâce de Dieu.
Ces erreurs doctrinales sont l’aspect le plus grave de la crise dans l’Église, car elles sont la cause de la perte de la foi chez des millions de fidèles. Elles sont aussi la seule raison qui légitime la résistance des traditionalistes. C’est pourquoi, il nous paraît utile d’y insister.
Nous ne le faisons pas, c’est bien évident, pour le plaisir de « critiquer le pape ». Bien au contraire, c’est pour nous très douloureux de devoir relever ces graves erreurs. Mais nous sommes obligés de le faire, car c’est là que se trouve le cœur du problème. Le jour où le pape cessera d’enseigner ces erreurs et même, les condamnera, alors, la crise de l’Église sera finie.
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Citons de larges extraits de cette audience du 7 juin [3], pour que nos lecteurs voient que nous ne tirons pas certaines affirmations hors de leur contexte, et donnons quelques commentaires.
1. En cette Année jubilaire, notre catéchèse s’arrête volontiers sur le thème de la glorification de la Trinité. Après avoir contemplé la gloire des trois Personnes divines dans la création, dans l’histoire, dans le mystère du Christ, notre regard se tourne maintenant vers l’homme pour saisir en lui les rayons lumineux de l’action de Dieu.
« Il tient en son pouvoir l’âme de tout vivant et le souffle de toute chair d’homme » (Jb 12, 10). Cette déclaration suggestive de Job révèle le lien radical qui unit les êtres humains au « Seigneur qui aime 1a vie » (Sg 11, 26). La créature rationnelle porte, inscrite en elle, une relation intime au Créateur, un lien profond qui est constitué avant tout du don de la vie. Un don qui est accordé par la Trinité elle-même et qui comporte deux dimensions principales, comme nous allons maintenant chercher à le montrer à la lumière de la parole de Dieu.
2. La première dimension fondamentale de la vie qui nous est donnée, est la dimension physique et historique : cette « âme » (nefesh) et cet « esprit » (ruah) auxquels fait allusion le livre de Job. Le Père entre en scène comme la source de ce don, au commencement même de la création, quand il proclame solennellement : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance… Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 26-27). Avec le Catéchisme de l’Église catholique, nous pouvons tirer cette conséquence : « L’image divine est présente en chaque homme. Elle resplendit dans la communion des personnes, à la ressemblance de l’union des Personnes divines entre elles » (CEC, n. 1702). Dans cette communion d’amour et dans la capacité d’engendrement du couple humain, nous avons un reflet du Créateur. Dans le mariage, l’homme et la femme continuent l’œuvre créatrice de Dieu ; ils participent à sa paternité suprême, dans le mystère que saint Paul nous invite à contempler quand il s’écrie : « Un seul Dieu et Père de tous, qui règne au-dessus de tous, par tous, et en tous » (Ep 4, 6).
La première dimension du don de la vie analysée ici par le pape, correspond à peu près à ce que la théologie traditionnelle appellerait la « nature ». Par le simple fait d’être homme ou « animal raisonnable », nous sommes faits à l’image de Dieu, ayant en nous une âme avec ses deux puissances (intelligence et volonté) qui sont une analogie des trois personnes divines.
La manière dont le pape présente ici cette doctrine n’est pas traditionnelle, car il parle d’une dimension physique et historique (?) et, surtout, il voit l’image de Dieu plus dans la communion des personnes que dans l’âme elle-même [4].
Toutefois, ce n’est pas ce qui est le plus grave ; passons à la suite de cette audience qui nécessite davantage notre attention :
4. Comme j’y ai déjà fait allusion, il y a une autre dimension, qui est présente dans la vie donnée à toute créature humaine [5]. Nous pouvons l’exprimer au moyen de trois catégories théologiques néo-testamentaires. Tout d’abord, il y a la « zoê aiônios », c’est-à-dire la « vie éternelle », que célèbre saint Jean (voir 3, 15-16 ; 17, 2-3) et qu’il faut comprendre comme une participation à la « vie divine ». Il y a ensuite ce que saint Paul appelle la « kainé ktisis », la « créature nouvelle » (voir 2 Co 5, 17 ; Ga 6, 15), produite par l’Esprit-Saint qui fait irruption dans notre état de créatures humaines, le transfigurant et lui attribuant une « vie nouvelle » (voir Rm 6, 4 ; Col 3, 9-10 ; Ep 4, 22-24). C’est la vie pascale : « C’est en Adam que meurent tous les hommes ; c’est dans le Christ que tous revivront » (1 Co 15, 22). Il y a enfin la vie des fils de Dieu, l’« hyiothesia » (voir Rm 8, 15 ; Ga 4, 5), qui exprime notre communion d’amour avec le Père, à la suite du Christ, par la force de l’Esprit-Saint : « Voici la preuve que vous êtes des fils ; envoyé par Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos cœurs et il crie vers le Père en l’appelant : “Abba”. Ainsi, tu n’es plus esclave, mais fils et, comme fils, tu es héritier par la grâce de Dieu » (Ga 4, 6-7).
5. Cette vie transcendante infusée en nous par grâce nous ouvre à l’avenir, au delà des limites de notre caducité de créatures. C’est ce que saint Paul affirme dans sa lettre aux Romains, en se référant encore une fois à la Trinité comme source de cette vie pascale : « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8, 11).
« La vie éternelle est donc la vie même de Dieu ainsi que la vie des fils de Dieu. Le croyant ne peut manquer d’être saisi d’un émerveillement toujours renouvelé et d’une reconnaissance sans limites face à cette vérité surprenante et ineffable qui nous vient de Dieu dans le Christ (voir 1 Jn 3, 1-2)… C’est ainsi que la vérité chrétienne sur la vie parvient à sa plénitude. La dignité de la vie n’est pas seulement liée à ses origines, au fait qu’elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin, à sa destinée, qui est d’être en communion avec Dieu pour le connaître et l’aimer. C’est à la lumière de cette vérité que saint Irénée précise et complète son exaltation de l’homme : la “gloire de Dieu” est bien “l’homme vivant”, mais “la vie de l’homme est la vision de Dieu” » (Evangelium vitae, 38 ; voir saint Irénée, Adversus haereses IV, 20, 7). […]
Nous lisons bien que cette « autre dimension » « est présente dans la vie donnée à toute créature humaine ». Le pape ajoute que cette « vie transcendante » est « infusée en nous par grâce ».
Ainsi, tous les hommes possèdent, infusée par la grâce, cette « autre dimension » de la vie, que le pape qualifie par trois expressions auxquelles il adjoint quelques références :
— C’est la « vie éternelle », que célèbre saint Jean (voir 3, 15-16 [6] ; 17, 2-3) et qu’il faut comprendre comme une participation à la « vie divine » ;
— c’est encore la « créature nouvelle » (voir 2 Co 5, 17 ; Ga 6, 15), produite par l’Esprit-Saint qui fait irruption dans notre état de créatures humaines, le transfigurant et lui attribuant une « vie nouvelle » (voir Rm 6, 4 [7] ; Col 3, 9-10 ; Ep 4, 22-24) ;
— c’est enfin « la vie des fils de Dieu » (voir Rm 8, 15 [8] ; Ga 4, 5), qui exprime notre communion d’amour avec le Père, à la suite du Christ, par la force de l’Esprit-Saint : « Voici la preuve que vous êtes des fils ; envoyé par Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos cœurs et il crie vers le Père en l’appelant : “Abba”. Ainsi, tu n’es plus esclave, mais fils, et comme fils, tu es héritier par la grâce de Dieu » (Ga 4, 6-7).
Toutes ces expressions, et les références auxquelles elles sont liées, signifient clairement la vie surnaturelle donnée par la grâce sanctifiante.
Or la foi catholique nous enseigne que les hommes naissent actuellement sans la grâce sanctifiante, avec le péché originel hérité d’Adam [9].
La grâce n’est donnée que par le baptême. C’est l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même : « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Jn 3, 5).
Le baptême est absolument nécessaire pour les petits enfants [10]. Après l’âge de raison, on peut recevoir la grâce avant d’avoir reçu effectivement le baptême, par le désir du baptême (désir qui présuppose la foi surnaturelle), à condition de ne pas être en état de péché mortel [11]. Tous ne sont pas dans ce cas, car beaucoup refusent le baptême, et beaucoup vivent dans le péché.
Quand on regarde les références données par le pape et leur contexte, on voit qu’elles donnent ces conditions : il faut croire en Notre-Seigneur (Jn 3, 15), il faut être baptisé (Rm 6, 3), il faut renoncer au péché (Rm 8, 13), bref il faut « être dans le Christ » (2 Co 5, 17). Comment Jean-Paul II peut-il les ignorer et dire que cette « vie transcendante infusée en nous par grâce » est une dimension « présente dans la vie donnée à toute créature humaine » ?
Pour pouvoir concilier cet enseignement avec la foi catholique, il faudrait dire que la « présence » dont il est question est seulement « en puissance » tant que les conditions requises (foi divine, désir du baptême, charité surnaturelle) ne sont pas réunies.
Comme Jean-Paul II ne fait pas cette précision, le sens obvie de son discours est que la vie de la grâce est donnée à toute créature humaine. C’est pourquoi tout chrétien, respectueusement mais fermement, a le devoir de « lui résister en face, parce qu’il est digne de blâme » et « qu’il ne marche pas droit selon la vérité de l’Évangile » (Ga 2, 11 et 13 [12]).
[1] — II-II, q. 128 et 137.
[2] — Si nous écrivons « Rome » entre guillemets, c’est parce qu’il s’agit de la « Rome conciliaire ». Voir la recension sur « La révélation du troisième secret de Fatima » dans ce numéro, qui rappelle l’origine de cette expression.
[3] — DC 2229 du 2 juillet 2000, p. 608-609. Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 8 juin. Traduction et titre de la DC.
[4] — On pourrait encore noter que le pape ne fait pas de distinction entre l’image et la ressemblance, tandis que, pour certains théologiens, la deuxième expression est réservée à la grâce.
[5] — C’est nous qui soulignons. (NDLR.)
[6] — Ici, saint Jean dit qu’ont la vie éternelle « ceux qui croient » en Notre-Seigneur, mais le pape ne mentionne pas cette condition.
[7] — Dans le verset précédent, saint Paul dit que cette vie nouvelle est donnée à ceux qui sont baptisés, mais le pape ne mentionne pas cette condition.
[8] — Dans le verset 13, saint Paul dit que cette vie de fils de Dieu est donnée à ceux qui font mourir les œuvres de la chair, c’est-à-dire qui renoncent au péché, mais le pape ne mentionne pas cette condition.
[9] — « Si quelqu’un affirme que la prévarication d’Adam n’a nui qu’à lui seul et non à sa descendance », et qu’il a perdu la sainteté et la justice reçues de Dieu pour lui seul et non aussi pour nous, ou que, souillé par le péché de désobéissance, « il n’a transmis que la mort » et les punitions « du corps à tout le genre humain, mais non pas le péché, qui est la mort de l’âme » : qu’il soit anathème, « puisqu’il est en contradiction avec l’Apôtre qui dit : “Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort ; et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, tous ayant péché en lui” [Rm 5, 12] » (Concile de Trente, DS 1512, se référant au 2e concile d’Orange, DS 372).
[10] — « Si quelqu’un nie que les tout-petits, qui viennent de naître de leur mère, doivent être baptisés », même s’ils viennent de parents baptisés, « ou bien dit qu’ils sont certes baptisés pour la rémission des péchés, mais qu’ils ne portent rien du péché originel venant d’Adam qu’il est nécessaire d’expier par le bain de régénération » pour obtenir la vie éternelle, d’où il suit que, pour eux, la forme du baptême pour la rémission des péchés n’a pas un sens vrai, mais faux : qu’il soit anathème. Car on ne peut pas comprendre autrement ce que dit l’Apôtre : “Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, tous ayant péché en lui” [Rm 5,12], si ce n’est comme l’a toujours compris l’Église catholique répandue en tous lieux. C’est en effet à cause de cette règle de foi venant de la Tradition des apôtres, « que même les tout-petits, qui n’ont pas encore pu commettre aucun péché par eux-mêmes, sont pourtant vraiment baptisés pour la rémission des péchés, afin que soit purifié en eux par la régénération ce qu’il ont contracté par la génération » [DS 223, concile de Carthage]. En effet « nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » [Jn 3,5]. (Concile de Trente, DS 1514).
[11] — Voir les articles de l’abbé Laisney sur le baptême de désir, dans les nº 11 et 12 de la revue.
[12] — Saint Paul raconte ici comment il a repris publiquement saint Pierre à Antioche.

