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Bref résumé de l’histoire

de l’Église d’Orient

 

 

 

par l’abbé Michel Boniface

 

 

 

Cet article est un résumé critique du livre de Raymond Le Coz, Histoire de l’Église d’Orient, Chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie (Paris, Cerf, 1995, 441 pages). M. l’abbé Boniface, prêtre de la Fraternité Saint-Pie X, connaît bien l’Église d’Orient puisque sa famille, originaire de Mésopotamie du Nord (Turquie de l’Est), est de rite syriaque catholique. Ses ancêtres furent presque tous massacrés dans le génocide de 1915, à Tur-Abdin.

Le Sel de la terre.

 

 

Introduction

 

L’Église d’Orient de langue syriaque :

une Église méconnue

 

DÈS l’introduction de son livre, Raymond Le Coz nous annonce le but précis de son travail : combler une lacune. En effet, beaucoup de chrétiens en Occident, même parmi les prêtres, ne savent pas « qu’il existe encore en Irak, en Iran et en Turquie une Église de langue sy­riaque » qui vient des premiers siècles. En plus, il est quasi impossible de se pro­curer en librairie le moindre ouvrage retraçant dans son ensemble et de façon complète l’histoire de cette Église (pages 14-15). En effet, évangélisés dès le dé­but du christianisme, les chrétiens d’Orient sont en péril de disparaître après dix-sept siècles de « persécutions et de difficultés de toutes sortes » (page 14). L’au­teur nous avertit aussi que le titre de l’ouvrage ne doit pas induire en erreur : il s’agit de l’histoire des chrétiens vivant dans l’ancien Empire perse à l’Est de l’Empire romain. « Dès la fin du IIe ou début du IIIe siècle, le christianisme s’est implanté en Mésopotamie, alors territoire persan, hors du monde romain et à l’Est de celui-ci. C’est pourquoi les chrétiens de ce pays ont donné à  leur commu­nauté le nom d’Église d’Orient » (page 11).

Cette Église sera appelée aussi plus tard : persane, nestorienne, assyrienne d’Orient, et sa branche catholique : chaldéenne. Elle « est surtout connue dans les livres d’histoire sous le nom d’Église nestorienne. C’est pourtant l’appellation la plus erronée qui soit », écrit Raymond Le Coz (page 12).

L’auteur a divisé son ouvrage en cinq parties, selon la succession des em­pires et des États qui ont dominé depuis dix-sept siècles sur la Mésopotamie, berceau des territoires de l’Église d’Orient.

Chacune de ces parties est introduite par un résumé exposant le cadre his­torique général ; puis, selon l’époque, la situation interne et externe de l’Église est décrite : la hiérarchie, l’évangélisation, les missions, les nombreuses écoles et leur organisation, les monastères et leur influence, la littérature, les sciences, la philosophie, les rapports de l’Église avec les autorités païennes, puis arabo-mu­sulmanes, mongoles, ottomanes, irakiennes ; les persécutions et les massacres subis par les chrétiens, les relations de l’Église d’Orient avec l’Église mère qui est celle d’Antioche et d’Édesse, puis avec Rome.

Durant la période parthe et sassanide, dite aussi persane, c’est avec intérêt que nous suivons la formation d’une grande Église catholique de langue et litur­gie syriaques qui s’est profondément implantée en Syrie du Nord et en Mésopo­tamie (en Irak actuel). Au cours des siècles suivants, elle rayonnera dans presque toute l’Asie centrale et l’Arabie et fera ce qu’a fait le rite latin en Europe : unir les peuples christianisés en une même foi et en une même langue liturgique.

Par ses monastères, ses églises, ses moines évangélisateurs – toujours prêts à partir jusqu’en Chine, en Mongolie, au Tibet, et même à accompagner les tribus itinérantes turques christianisées –, l’Église d’Orient représente une force : elle donne l’impression qu’elle va évangéliser définitivement toute l’Asie et l’Arabie.

A première vue, ce qu’a fait l’Église de Rome en convertissant l’Europe, ce qu’a fait l’Église de Constantinople en convertissant les pays slaves, l’Église d’Alexandrie aurait dû le faire en convertissant toute l’Afrique, et celle d’Antioche en convertissant la Mésopotamie, puis toute l’Asie et l’Arabie. Nous verrons dans les pages qui suivent pourquoi cela n’a pas eu lieu malgré de grands efforts et malgré la diffusion de l’Évangile sur de très grandes étendues.

Raymond Le Coz nous rappelle qu’au Moyen Age l’Église d’Orient, « au temps de son apogée, aurait compté de deux cent trente à deux cent cinquante évêchés et quatre-vingts millions de fidèles répartis sur un territoire immense al­lant de Chypre à la Mandchourie et du Turkestan à l’Inde et à Java » (page 236).

C’est avec raison qu’il écrit que l’avenir du christianisme aurait été différent, si l’évangélisation de l’Asie avait été durable. En effet, malgré les persécutions, malgré les lois antichrétiennes, malgré l’opposition farouche des Mages iraniens persécuteurs, l’Église d’Orient avançait dans sa conquête de l’Asie : la Mésopota­mie, l’Irak, la Turquie de l’Est, l’Arabie, l’Iran en partie, l’Inde du Sud, les terri­toires peuplés par les tribus turques, le Tibet, la Mongolie et la Chine sont assez tôt touchés par l’Évangile. Même l’islam n’a pas pu freiner, dans un premier temps, son expansion en Asie païenne.

 

Que s’est-il passé ?

 

Pourquoi l’Asie et l’Arabie n’ont-elles pas été définitivement évangélisées ? Comment l’islam, par ses « lois protectrices », a-t-il pu neutraliser, puis, peu à peu, étouffer et détruire l’Église en Orient ? Quelle a été la situation des chrétiens sous le régime païen, puis islamique ? Quel a été l’apport des chrétiens orientaux à la civilisation musulmane ? Comment l’islam a-t-il découvert la philosophie et la médecine antiques ? Qui a communiqué aux Arabes les acquits de la civilisation grecque ? Raymond Le Coz, pour rétablir la vérité historique et rendre justice aux chrétiens d’Orient qui furent les maîtres des Arabo-musulmans, répond à toutes ces questions.

Décrire, sous différents aspects, l’histoire mouvementée de dix-sept siècles n’est pas facile. Pourtant Raymond Le Coz a réussi à faire revivre la vie de l’Église d’Orient jusqu’aux massacres de 1915-1917, de 1933, de 1945 et à la dispersion des chrétiens d’Orient dans tous les continents à la fin du XXe siècle.

Nous ne pouvons pas être d’accord avec toutes les affirmations de Ray­mond Le Coz qui n’a pas une vision chrétienne de l’histoire, ni malheureusement une idée exacte de ce qu’est l’Église. Nous en discuterons quelques-unes dans le cours de cet article. Néanmoins, vu la pénurie de livres consacrés à l’Église d’Orient, nous pensons que, pour les personnes averties, cet ouvrage donnera une synthèse historique intéressante et fera réfléchir sur l’avenir des nations eu­ropéennes qui reçoivent imprudemment l’islam à bras ouverts, comme l’ont fait les dirigeants de l’Église d’Orient il y a quinze siècles.

Dans les pages qui suivent nous examinerons brièvement :

– comment l’Église s’implanta dans l’Empire persan, puis dans tout le conti­nent asiatique entre le IIe et le XIIIe siècle, et comment quelques théologiens membres de l’école d’Édesse et de Nisibe détachèrent l’Église d’Orient de l’unité catholique et la « nestorianisèrent » ;

– quelle fut l’attitude des chrétiens à l’égard de la conquête arabo-musul­mane au VIIe siècle et comment l’islam étouffa l’Église par ses lois « protectrices » ;

– quel fut le rôle des chrétiens orientaux dans la formation de la civilisation arabo-musulmane et dans la transmission de la philosophie grecque à l’Occident latin au XIIe siècle ;

– pourquoi les chrétiens manquèrent, aux XIIe-XIIIe siècles, l’occasion de convertir les Grands-Khans mongols et, par ce fait, l’évangélisation de l’Asie ;

– comment les contacts avec les papes et les missionnaires latins préparè­rent les « nestoriens » à retourner massivement au catholicisme à partir des XVe et XVIe siècles en formant l’Église chaldéenne catholique et le patriarcat de Babylone ;

– et enfin quelle fut la situation des chrétiens sous les Ottomans turcs qui, avec la collaboration des Kurdes, tentèrent d’éradiquer le christianisme, indiffé­remment catholique ou orthodoxe, en Turquie et en Irak, au cours des XIXe et XXe siècles.

 

 

La période persane (Ier-VIIe siècles)

 

Les origines

 

Durant les premiers siècles, l’Église s’implante en Mésopotamie et gagne rapidement les peuples de langue araméenne vivant des deux côtés de la fron­tière. Elle s’attaque même à l’évangélisation des peuples voisins et des Perses eux-mêmes malgré les lois protectrices du paganisme.

En 224, la monarchie parthe est renversée, et les Sassanides qui prennent le pouvoir, imposent le mazdéisme réformé par Zoroastre comme religion officielle. Ils commencent à freiner l’expansion de l’Église ou à la persécuter au gré de la politique et des intérêts du monarque en place. Durant toute la période sassa­nide, il y aura des moments de calme et des moments de persécutions violentes spécialement dirigées contre les évêques et les prêtres : « Le pouvoir veut frapper l’Église à la tête » afin de conduire le troupeau déjà nombreux à l’apostasie (page 33). Il y aura beaucoup de martyrs parmi les évêques, les prêtres, les hauts fonctionnaires convertis et tout le peuple chrétien. Joseph Yacoub chiffre à envi­ron 250 000 le nombre de chrétiens massacrés par les rois perses de la dynastie sassanide entre le IVe et le VIIe siècles [1].

A partir du IVe siècle, avec la conversion des empereurs romains au chris­tianisme, les rois perses considèrent leurs sujets chrétiens comme des traîtres po­tentiels. « L’Église de Perse fait figure de “cinquième colonne” de Rome au cœur de l’Empire sassanide » (page 33). Pour échapper à cette accusation et pour éviter le spectre de la persécution et les difficultés de communication avec Antioche, les évêques mésopotamiens prennent peu à peu leurs distances par rapport à l’Église mère et créent le « patriarcat » de Séleucie-Ctésiphone en Perse. D’ailleurs, la création du « patriarcat » est acceptée par Antioche comme une délégation de ju­ridiction.

 

Esprit traditionnel de l’Église d’Orient

 

L’Église d’Orient, fille du patriarcat d’Antioche, reçoit les décisions des conciles qui ont eu lieu dans l’Empire romain et accepte le dogme et la discipline promulgués dans l’Église catholique. Elle est en pleine communion avec l’Église universelle. Malgré les persécutions et l’opposition farouche du clergé païen, il y eut même des rois qui, bien qu’idolâtres, favorisèrent l’Église, réunirent les évêques en concile et firent traduire en syriaque les canons du concile de Nicée : ces traductions « constituent le premier noyau du droit de l’Église de Perse » qui sera plus tard appelé Synodicon orientale [2] (page 35).

En 409-410, Marouta, évêque de Maïpherqat, mésopotamien par son origine et par le siège qu’il occupait, est envoyé en Perse « par les évêques les plus direc­tement intéressés aux affaires religieuses de ce pays, Porphyre d’Antioche, Acace de Berée, Peqida d’Édesse (Ourhoï, Urfa actuelle, en Turquie du Sud-Est), Eusèbe de Tella, Acace d’Amid (Diarbakir). Ces prélats avaient remis à Marouta des ins­tructions l’invitant à faire, autant que possible, l’unité de foi et de discipline entre les Églises d’Orient et d’Occident », c’est-à-dire, entre l’Église qui se trouve dans l’Empire romain et celle de Perse. « L’ambassade de Marouta connut un plein suc­cès. Les lettres qu’il apportait furent communiquées au roi et celui-ci fit aussitôt décider la réunion d’un grand concile qui grouperait à Séleucie les évêques de toutes les provinces. Le concile s’ouvrit le 1er février 410. Quarante évêques per­sans y prirent part sous la présidence d’Isaac. Après avoir entendu la lecture du symbole et des canons de Nicée, ils décidèrent d’y souscrire [3]. » Puis ils mirent définitivement en place l’organisation de l’Église en territoire perse. L’évêque de Séleucie-Ctésiphone fut appelé « grand métropolitain et chef de tous les évêques » et, un peu plus tard, il sera appelé catholicos, puis patriarche. Ce titre sera confirmé par le pape au XIIIe siècle, puis au XVIe siècle, au moment de la forma­tion de l’Église chaldéenne catholique (pages 36, 69, 344).

En 420, le catholicos de l’Église d’Orient profite de la visite de l’évêque Acace, envoyé par l’empereur romain comme ambassadeur auprès du roi perse, pour réunir en synode les évêques, réduire une tentative de schisme, adopter les décrets de différents synodes occidentaux et, surtout, les canons du concile de Constantinople qui avait eu lieu en 381 et qui avait mis fin définitive­ment à la question arienne. Raymond Le Coz écrit : « Une telle démarche dé­montre, une fois de plus, la dépendance doctrinale de l’Église d’Orient par rap­port à l’Église d’Occident, même si l’autonomie de juridiction n’est pas mise en cause. » « L’Église mère garde encore une grande influence sur le plan théolo­gique et une ascendance morale » sur l’Église de Mésopotamie persane (page 37).

Dans toutes les épreuves douloureuses de l’Église d’Orient, les Pères occi­dentaux ont toujours appuyé l’Église fille qui faisait appel à eux (pages 26, 69). Il est dommage que Raymond Le Coz n’ait pas gardé dans la suite de l’ouvrage cette manière de considérer l’esprit traditionnel de l’Église d’Orient. Cet esprit est un esprit catholique et non pas séparatiste, ni d’autonomie absolue par rapport aux sièges apostoliques, de rejet de tout ce qui se fait et se décide en concile par l’ensemble des évêques unis aux successeurs de saint Pierre. Appeler « esprit tra­ditionnel de l’Église d’Orient » l’esprit nouveau acquis après le schisme est une erreur et n’aide pas les chrétiens d’Orient, victimes précisément de cet esprit nouveau, à comprendre leur histoire pour se libérer du virus qui a causé leur ruine et à se réunir pour régler leurs problèmes actuels afin de ne pas disparaître complètement [4] (pages 16, 61, 124, 391).

 

Les missions

 

L’Église d’Orient, durant les premiers siècles, est conquérante dans tout l’Orient. « Le christianisme est très prospère » dans l’Arabie de l’Est, au Yémen, dans les îles du Golfe Persique ; plusieurs royaumes arabes, clients des Perses ou des Byzantins, sont déjà convertis (pages 59, 76-80). Quelques zélés mission­naires auraient pu évangéliser facilement La Mecque et Médine et les quelques tribus arabes déjà touchées par le christianisme mais qui restaient encore païennes (pages 78-80, 131-132). Quand Mahomet conquerra La Mecque, il re­cevra la soumission – mais non la conversion – de nombreuses tribus du désert qui étaient chrétiennes (pages 130-134). Sans les schismes entre chrétiens, l’islam n’aurait pas existé !

« En 525, un évêque, aidé de quelques prêtres, évangélise les Huns, allant jusqu’à traduire dans leur langue plusieurs livres religieux et, quelques années plus tard, les Huns hephtalites viennent réclamer un évêque au catholicos ; puis c’est le tour des Turcs d’être atteints par l’activité des missionnaires et enfin celui de la Chine » où « la propagation chrétienne est particulièrement rapide ; des églises sont édifiées dans presque toutes les villes et l’on parle de quarante évêques ; l’empereur Tai-tsoung de la dynastie des Tang publie en 635 un édit en faveur de la religion chrétienne, désignée sous le nom de religion “radieuse” ; c’est l’année de la prise de Séleucie-Ctésiphone par les Arabes » (pages 80-81).

Malgré la conquête islamique et la destruction de l’Empire perse, mission­naires, marchands et militaires chrétiens turco-mongols continuent l’évangélisa­tion de l’Asie centrale (pages 240-242), du Tibet, de l’Inde (pages 77, 242-244) et de la Chine (pages 59, 244-247). Et même, en évangélisant Turcs, Mongols et In­diens, les évêques et les moines missionnaires préparent (sans le vouloir, mais c’est la conséquence logique de leur œuvre) une puissance capable de détruire l’islam et de libérer Jérusalem. Raymond Le Coz écrit : « Il n’est pas exagéré de prétendre que, sous les Mongols [aux XIIIe-XIVe siècles], il s’en est fallu de peu pour que l’avenir du christianisme ne se soit trouvé chez les nestoriens plutôt que chez les chrétiens occidentaux. Hélas ! pour nos amis de l’Église d’Orient, la lutte opposant chrétiens et musulmans pour la conversion des Mongols tourne à l’avantage de ces derniers. Peut-être des considérations d’ordre politique ont-elles influé sur le choix des princes qui désiraient garder leur popularité auprès d’une population en grande partie musulmane » (page 259).

Nous pouvons tirer les conséquences de cette conclusion de Raymond Le Coz. Les « nestoriens » auraient pu, sans trop de difficultés, évangéliser tout l’Orient à la condition de rester fidèles à la Tradition de l’Église d’Orient qui est la Tradition catholique, c’est-à-dire de ne pas être nestoriens. S’ils n’ont pu évangé­liser définitivement les Mongols, les Chinois, les Indiens et les Japonais et si, au contraire, ils ont perdu la majorité de leurs fidèles au profit de l’islam, il faut en chercher la cause dans la décision des professeurs de l’école d’Édesse, puis de Nisibe, qui a causé l’hérésie et le schisme dit nestorien et empoisonné l’Église d’Orient dès sa jeunesse, en la coupant de ses racines catholiques.

 

École-université de Nisibe et d’Édesse

 

En 325, aucun évêque de l’Église d’Orient n’a pu participer au concile de Nicée. Saint Jacques, évêque de Nisibe (Nsibin, Nusaybin actuel, en Turquie de l’Est), à son retour du concile, fonde la célèbre école de Nisibe dans le but de former des cadres pour l’Église de langue syriaque, qu’elle soit dans l’Empire ro­main ou dans l’Empire perse.

En 363, avec la défaite de Julien l’Apostat, Nisibe est cédée aux Perses. La population chrétienne abandonne la ville et s’installe à Édesse (Ourhoï, l’actuelle Urfa à l’Est de la Turquie), ville chrétienne, située dans l’Empire romain. Profes­seurs et élèves de l’école de Nisibe s’y rendent et refondent leur école qui, doré­navant, sera appelée « école d’Édesse ». « La tradition veut que saint Éphrem soit le fondateur de l’école d’Édesse, après avoir été professeur à Nisibe. Il est au moins l’un de ses professeurs les plus éminents, et son interprétation de l’Écriture constitue la doctrine officielle qui y est enseignée » (page 90). Plus tard, les com­mentaires de saint Éphrem seront remplacés par ceux de Théodore, évêque grec de Mopsueste (350-428), « qui devient “l’Interprète” par excellence, la référence absolue » [5] (page 91).

Désormais la Bible sera interprétée dans l’école d’Édesse « selon la tradition d’Antioche, c’est-à-dire en s’aidant de la philologie pour mieux pénétrer le sens des Écritures, et en adoptant une interprétation littéraire et historique du texte. De plus, pour mieux comprendre la pensée des Pères antiochiens, l’étude de la philosophie péripatéticienne est introduite dès la première moitié du Ve siècle » (page 91).

Cette célèbre institution forme les futurs évêques et fondateurs de monas­tères, commence un travail de traduction des œuvres des Pères et des philo­sophes grecs, participe aux débats d’idées de son temps et prend parti pour la théologie d’Antioche ; celle-ci, dont la terminologie n’est pas encore tout à fait fixée sera, hélas ! bientôt compromise par le langage outrancier de Nestorius. Ce prêtre d’Antioche, élève de Théodore de Mopsueste, plus orateur que théologien, est élevé sur le siège patriarcal de Constantinople, comme l’avait été quelques années auparavant un autre antiochien : saint Jean Chrysostome.

 

1. — L’école d’Édesse et le nestorianisme

 

L’audacieux Nestorius veut expliquer des nuances théologiques en chaire : il tâche de faire comprendre à ses auditeurs que la sainte Vierge Marie est la Mère du Christ (Christotocos) et non pas la Mère de Dieu (Théotocos) puisqu’elle ne peut pas enfanter la divinité : « Porte ouverte qu’il se donne la joie d’enfoncer avec grand fracas [6]. »

En réalité, le refus d’appeler la Vierge « Mère de Dieu » résulte de ce que Nestorius, voulant préserver la distinction des deux natures dans le Christ, en vient à poser deux personnes en Notre-Seigneur, la personne du Fils de Dieu et celle du fils de l’homme, unies en ce qu’il appelle un « prosopon » d’union, sorte de personnalité morale et accidentelle qui laisse subsister les deux personnali­tés [7]. Il s’ensuit que les actions du Fils de l’homme ne peuvent être attribuées à la personne divine et la Vierge ne doit pas être appelée Mère de Dieu, mais Mère du Christ.

Comme conséquence de ses témérités, l’archevêque soulève une tempête dans tout l’Empire romain, en Orient et en Occident.

Saint Cyrille, patriarche d’Alexandrie, met le pape au courant de ce qui se passe. Le pape, à son tour, charge saint Cyrille, successeur de saint Marc, d’inter­venir au nom du Siège apostolique [8].

 

Le concile d’Éphèse. — En 431, le concile d’Éphèse est convoqué pour cal­mer les esprits.

Deux théologies ou, du moins, deux terminologies se heurtent. La théologie de l’école d’Antioche laisse encore dans le vague le difficile problème de l’union des deux natures, mais considère, à juste titre, que l’affirmation en Jésus de deux natures complètes et agissantes, est l’acquisition la plus importante des luttes me­nées au IVe siècle contre Arius et Apollinaire, père du monophysisme.

Saint Cyrille et l’école d’Alexandrie, de leur côté, insistent avec infiniment de raison sur l’unité foncière du Christ. Mais il n’ont pas encore été jusqu’au bout du délicat problème des opérations respectives de l’humanité et de la divinité en Notre-Seigneur : Chaque nature, en effet, a son opération propre, sans confusion ni séparation, car la nature divine se sert de l’opération de la nature humaine à la manière dont l’agent principal utilise l’opération de son instrument, et la nature humaine participe à l’opération de la nature divine comme l’instrument participe à l’opération de l’agent principal (voir III, q. 19, a. 1). Mais ces vérités ne sont pas encore clairement exprimées.

Nestorius et Jean d’Antioche se persuadent que, dans la lettre aux anathé­matismes [9] qu’il leur a écrite, saint Cyrille fait de l’admission de son propre for­mulaire, de la théologie et de la terminologie d’Alexandrie, une condition sine qua non d’appartenance à l’Église. Au-delà de la question du Théotocos qui est à peu près résolue chez tous, la théologie antiochienne dans son ensemble, fière de ses traditions, de son passé, de ses alliances, se sent visée. Ce ne sont plus seulement Cyrille et Nestorius qui vont s’affronter, mais deux doctrines : le “dyophysisme” antiochien auquel va bientôt répondre le “monophysisme” alexandrin (qui est une falsification de la doctrine de saint Cyrille) [10].

Nestorius, présent à Éphèse, refuse de se présenter au Concile ; il est condamné et déposé par saint Cyrille. Jean, patriarche d’Antioche, arrive en re­tard et, mécontent de ce qu’a fait saint Cyrille, il réunit ses évêques en concile parallèle et condamne saint Cyrille qui, à son tour, condamne Jean et ses évêques. L’Empereur condamne les deux patriarches. Enfin, les légats du pape, arrivés eux aussi en retard au Concile, prennent connaissance des procès-verbaux de la séance du 22 juin présidée par saint Cyrille, déclarent que tout s’y est dé­roulé canoniquement, et chacun d’eux confirme le jugement porté [11].

Puisque les légats du pape approuvent la décision prise par saint Cyrille et qu’en 433 saint Cyrille et Jean d’Antioche, écoutant la voix de la sagesse, se met­tent d’accord, rejettent ce qui pourrait nuire à la foi et à l’unité catholique et rati­fient les décisions du concile d’Éphèse, nous ne voyons pas comment Raymond Le Coz peut comparer le concile d’Éphèse au « Brigandage d’Éphèse » de 449. Il écrit : « Le concile qui se tient en 449 est passé dans l’histoire sous le nom de “Brigandage d’Éphèse”, comme si le premier tenu dans cette ville n’en avait pas été un ! » (page 49). Ici Raymond Le Coz fait une grave erreur. Le Brigandage d’Éphèse fut condamné et rejeté par le pape saint Léon et par l’empereur [12], tan­dis que le concile d’Éphèse fut accepté et ratifié par le pape. « S’il y a eu quelque chose d’irrégulier dans la Iere session [du concile] [13], cette irrégularité a disparu par le fait que les légats du pape ont fait lire en leur présence, à la IIIe session, les actes de la Iere et ont tout approuvé et confirmé [14]. »

« Le Saint-Siège avait participé au concile par ses envoyés ; non seulement il s’était, par eux, associé à la condamnation de Nestorius, mais il l’avait prononcée tout le premier et en avait fait un devoir à l’assemblée [15]. » Le pape saint Célestin Ier, répondant à saint Cyrille, avait déjà condamné, de sa propre au­torité et sans condition, le nestorianisme, et ordonné en outre de déposer Nesto­rius, s’il n’abjurait son erreur dans les dix jours [16]. En envoyant ensuite ses repré­sentants au Concile, il leur remit des instructions précises [17].

La consigne fut strictement comprise et appliquée par l’assemblée, comme il ressort des termes de la condamnation fulminante de la Iere session. « Pressés, disent les Pères, par les canons et par les lettres de notre très saint Père et col­lègue [Célestin], évêque de Rome, nous avons dû, avec larmes, en venir à cette triste sentence contre lui [Nestorius] [18]. »

« Dans la IIe session, Firmus, évêque de Césarée, parle absolument dans le même sens : “Célestin, dit-il, nous avait à l’avance prescrit une sentence et une règle, que nous avons mises à exécution”. Enfin, la relation conciliaire adressée à l’empereur concernant la déposition de Nestorius atteste également que l’assem­blée n’a fait que se conformer à l’exemple et au jugement de Célestin [19]. »

Apparemment tout rentre dans l’ordre. Malheureusement, dans les années qui suivent, certains « partisans infidèles » de saint Cyrille vont surchauffer les es­prits, former le parti « monophysite », séparer l’Égypte et la Syrie de la commu­nion catholique et créer l’Église dite jacobite, du nom de l’évêque Jacques Baradée, son plus ardent apôtre [20].

 

2. — Que fera l’école d’Édesse ?

 

L’école d’Édesse, quant à elle, prend parti pour l’école d’Antioche dont la doctrine sera reprise [21] en 433, dans le texte signé par Jean d’Antioche et saint Cyrille, mettant ainsi temporairement fin à l’affaire nestorienne. Cette même doctrine d’Antioche sera précisée et adoptée au concile de Chalcédoine en 451 et, dans le même concile, les docteurs antiochiens : Ibas, évêque d’Édesse, et Théodoret, évêque de Cyr, seront absous des accusations portées contre eux par leurs farouches adversaires monophysites et réintégrés dans leur fonction. Quant au maître de Nestorius, Théodore de Mopsueste, mort en 428 dans la paix de l’Église, le concile n’a pas voulu troubler son sommeil par une condamnation ré­troactive [22]. L’affaire nestorienne aurait pu et même aurait dû se terminer à Chal­cédoine en 451, année de la mort de Nestorius.

Mais les démons de la discorde excitent les passions et dressent les chré­tiens les uns contre les autres dans tout l’Orient. La ville d’Édesse a, tour à tour, des évêques catholiques et « monophysites ». De là vient la terrible déchirure dont tous les chrétiens d’Orient ont souffert et souffrent encore.

Bien que le concile de Chalcédoine ait mis au clair la doctrine commune, professée traditionnellement par l’école d’Antioche précisément, quelques théo­logiens de l’école-université d’Édesse vont hypothéquer l’avenir de l’Église d’Orient en s’attachant exclusivement à l’exégèse de Théodore de Mopsueste. Comme nous venons de le dire, Théodore est mort dans la communion de l’Église catholique, mais il sera condamné plus tard, en 553, dans l’affaire des Trois Chapitres [23] pour avoir été le « maître » de Nestorius. Cette condamnation fut portée à la suite de la pression de l’empereur Justinien qui voulait contenter les monophysites syriens et égyptiens et éviter l’éclatement de l’Empire byzantin [24].

Le schisme nestorien est donc relancé à la fois par quelques partisans irré­ductibles de Théodore de Mopsueste et par les activistes monophysites, disciples de Dioscore (auteur du Brigandage d’Éphèse) et de Sévère d’Antioche, traîtres à la pensée de saint Cyrille, qui, par leur indiscipline orgueilleuse et leur intransi­geance aveugle, voulaient la condamnation de leurs ennemis et refusaient la paix. Ces mêmes faux cyrilliens, qui n’acceptaient pas les accords signés en 433 entre Jean d’Antioche et saint Cyrille [25], par mépris, qualifiaient de « nestoriens » les partisans du concile de Chalcédoine ainsi que les professeurs et les élèves d’Édesse et de Nisibe, parce qu’ils acceptaient le dogme des deux natures divine et humaine en Notre-Seigneur Jésus-Christ et suivaient sur ce point l’exégèse de Théodore. En faisant condamner Théodore de Mopsueste, non seulement les faux cyrilliens ont contribué à élargir le fossé creusé entre les évêques mopsues­tiens orientaux, qualifiés par eux de « nestoriens », les catholiques chalcédoniens et eux-mêmes, mais encore à fragiliser tout l’Orient chrétien et le prédisposer à recevoir un jour l’islam à bras ouverts. Car, exaspérés par l’obstination des dissi­dents monophysites, après tant de concessions, tractations, discussions, les empe­reurs byzantins refoulèrent en Syrie syriaque et en Égypte les inconditionnels du monophysisme, pour le plus grand malheur des populations syriaques et coptes qui, trompés, seront ainsi livrées à la merci de l’islam après avoir été séparées de l’unité catholique par les moines et les évêques dissidents.

Quant à l’école d’Édesse, elle est est fermée par les autorités byzantines en 489. Professeurs et élèves trouvent refuge à Nisibe et refondent pour la troisième fois la même école, mais cette fois en territoire païen. Ils vont alors « nestorianiser » l’Église d’Orient sans que l’immense majorité des fidèles le sache.

 

Le synode schismatique de Barsauma,

métropolite de Nisibe

 

En 484, nous assistons à un véritable soulèvement des évêques, anciens condisciples à Édesse, contre leur catholicos. Réunis autour du terrible Barsauma, métropolite de Nisibe et ami du roi païen [26], ils tiennent un synode schismatique, peut-être pour faire front à l’offensive monophysite qui redouble d’intensité en Mésopotamie.

Ce synode schismatique prend quelques décisions qui vont bouleverser la vie et l’avenir des chrétiens de l’Église d’Orient : « 1. La déchéance du patriarche est votée par l’assemblée ; 2. le mariage est imposé à l’ensemble de la hiérar­chie ; 3. la théologie de Théodore de Mopsueste est adoptée comme doctrine of­ficielle de l’Église d’Orient » (page 53).

Hélas ! deux ans plus tard, en 486, le patriarche Acace convoque le concile de Séleucie-Ctésiphone qui ne rassemble qu’une dizaine d’évêques mais qui adopte les décisions du synode schismatique :

1. — Sur le plan disciplinaire, tous les membres du clergé ont ordre, « depuis le patriarche jusqu’au dernier de la hiérarchie, de contracter un chaste mariage, avec une seule femme, pour en user et engendrer des enfants » (page 54).

Cette décision, contraire à toute la discipline traditionnelle, sera révoquée par le patriarche Mar Aba Ier, après son élection en 540, du moins pour les moines, les évêques et le patriarche (page 58).

2. — En ce qui concerne la foi, le concile d’Acace marque l’adoption défini­tive de la doctrine d’Antioche qualifiée de « nestorienne » par les monophysites. Le roi païen de Perse donne son appui au courant antiochien et fait arrêter les évêques et les supérieurs des couvents monophysites, dits aussi jacobites.

Par la volonté de quelques pasteurs imprudents, « l’Église d’Orient se re­trouve ainsi définitivement nestorienne, plus par opposition à la doctrine “cyrillienne” et fidélité à l’enseignement de Théodore de Mopsueste que par refus d’accepter la définition christologique du concile de Chalcédoine (qui paraissait d’ailleurs trop nestorienne aux partisans du monophysisme !) » (page 55, voir aussi page 120).

 

Et finalement y a-t-il eu, oui ou non, une hérésie dite nestorienne ?

 

Raymond Le Coz répond ainsi : « Quant à savoir s’il y a réellement eu hé­résie par rapport à l’orthodoxie chalcédonienne, seule une étude approfondie des doctrines respectives, menées par des théologiens connaissant parfaitement les nuances du syriaque et du grec ainsi que le sens exact des termes utilisés dans le langage théologique par les uns et les autres, à cette époque précise, peut per­mettre d’apporter une réponse à cette question » (page 55).

Autrement dit, tout se ramènerait finalement à une question de mots ! Il faut dire que c’est également la conclusion de É. Amann, au terme de l’article qu’il consacre à Nestorius dans le Dictionnaire de théologie catholique : « L’expression de Nestorius a trahi sa pensée, il n’a pas su trouver la formule mé­taphysique pour exprimer correctement celle-ci. […] Si la pensée de Nestorius s’était expliquée avec toute la netteté que nous venons d’y mettre, il n’y aurait pas eu dans le passé, il n’y aurait pas, aujourd’hui de question nestorienne [27]. »

Raymond Le Coz et É. Amann prétendent donc qu’en réalité, Nestorius sou­tenait que le Christ est le Verbe incarné ; que l’union de l’homme et de Dieu dans le Sauveur date du moment de sa conception, que la très sainte Vierge Ma­rie est la Mère de Dieu, mais selon l’humanité [28]. « Et lorsque ses adversaires l’accusent d’adhérer à la doctrine des deux fils, dans sa lettre au pape, il [Nestorius] s’en défend avec vigueur : “Un est celui qui est né de la sainte Mère du Christ, Marie : c’est le Fils de Dieu. Je le dis et je le répète” » (pages 46-47).

Tout le mal viendrait donc d’un malheureux malentendu. « Le drame, écrit Raymond Le Coz, c’est que les deux adversaires, [Nestorius et saint Cyrille d’Alexandrie], soutiennent des thèses sensiblement identiques, mais dans un lan­gage incompréhensible pour l’autre. Le désaccord entre les deux protagonistes repose sur un malentendu concernant le sens précis donné à quelques termes uti­lisés dans un langage théologique qui se cherche encore » (page 46, voir aussi page 122).

Bien plus, le vrai responsable, au fond, serait saint Cyrille d’Alexandrie, coupable d’avoir reproché à Nestorius la doctrine des deux opérations que défi­nira pourtant le concile de Chalcédoine : « Ce qu’on attaquait chez lui, ce dont on déduisait les conséquences les plus noires, c’était les deux natures conservant leurs opérations propres après leur union en une seule personne ; c’est-à-dire, en somme, la doctrine de Chalcédoine [29]. »

 

Nous ne pouvons accepter cette manière de voir beaucoup trop irénique pour l’hérésiarque Nestorius.

Au-delà des questions de vocabulaire qui ont certainement beaucoup joué, on doit juger l’arbre à ses fruits. Malentendus, querelles de personnes et passions humaines ne peuvent suffire à expliquer ce qui fut l’une des plus grandes héré­sies christologiques de l’histoire de l’Église.

Sans doute, Nestorius a employé des expressions et fait des professions de foi orthodoxes. Cela ne signifie pas que telle était le fond de sa pensée. Saint Cy­rille n’a tout de même pas inventé les doctrines qu’il lui a reprochées, de même que les légats du pape qui l’ont condamné à Éphèse. Si tout cela n’était qu’une méprise, l’Église se tromperait depuis seize siècles en anathématisant le nestoria­nisme.

Concernant l’affaire nestorienne, le jugement de M. Jugie, qui figure égale­ment dans le Dictionnaire de théologie catholique aux côtés de celui d’É. Amann, est donc beaucoup plus fiable. Plus qu’une question de vocabulaire, cet auteur y voit une question de foi : « Le Christ nestorien, dans son unité de prosôpon, est un composé de deux personnalités distinctes et complètes, celle du Verbe et celle de l’homme, fondues dans l’unité juridique et purement morale. [30] »

Quant à Raymond Le Coz, il cherche manifestement à disculper Nestorius. Sa bienveillance pour l’Église d’Orient plus mopsuestienne que nestorienne le pousse, semble-t-il, à vouloir coûte que coûte réhabiliter Nestorius et à gommer l’hérésie nestorienne qu’il ramène à un malheureux schisme. Sur ce point, son livre est partisan et exige des réserves. Nous nous devions de le signaler.

 

Conséquences des « querelles christologiques »

 

Le malheur est que suite à ces querelles christologiques, quelques théolo­giens d’esprit partisan devenus évêques, refuseront de tenir compte des préci­sions apportées par les conciles œcuméniques d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451).

Cette attitude aura des conséquences incalculables sur l’évangélisation de toute l’Asie et de l’Arabie. Avec la naissance et le développement de l’islam, vont venir la neutralisation, l’asservissement et la destruction progressive de la chré­tienté orientale par les Arabes qu’elle avait d’abord convertis en grand nombre.

Ce fut vraiment un désastre, « un véritable ouragan qui va déchaîner les passions » et ravager pour toujours tout l’Orient chrétien (page 116). Voici les principaux fruits amers des schismes nestorien et monophysite :

 

1. — Compte tenu des conversions faites chez les Persans (hauts fonction­naires, membres de l’armée et même dignitaires du palais), étant donné les sym­pathies montrées par plusieurs rois perses et la conversion de certaines reines, nous pouvons affirmer que, si les chrétiens avaient consacré leurs forces à l’évangélisation en restant dans la catholicité, ils auraient tôt ou tard atteint la tête et converti tout l’Empire perse. Dès lors, ils auraient évité la naissance, la conquête et l’expansion catastrophiques de l’islam.

 

2. — Autre conséquence néfaste de ces querelles passionnées : « Les clercs et les fidèles, en plein désarroi, changent plusieurs fois de confession », entre nes­toriens, jacobites monophysites (appelés aussi Syriens orthodoxes), et chalcédo­niens catholiques (page 60). Ceci entretient la confusion entre les chrétiens et prépare logiquement les esprits à passer un jour à une autre « confession » : l’islam. D’ailleurs, encore aujourd’hui, il y a des chrétiens orientaux qui considè­rent l’islam comme une confession plutôt qu’une religion.

 

3. — L’Église syrienne, c’est-à-dire l’ensemble des chrétiens ayant l’ara­méen, dit aussi syriaque, comme langue liturgique et culturelle, se trouve pour toujours déchirée entre une Église syrienne d’Orient, dite nestorienne, et une Église syrienne d’Occident, dite jacobite ou encore syrienne-orthodoxe – du moins jusqu’à nos jours (page 60). Et, ce qui est plus grave encore, sous les ré­gimes païens, puis musulmans, les chrétiens de langue syriaque, divisés ainsi en deux Églises rivales, poursuivent leurs luttes sans merci (page 62). Ils ne cessent de se déchirer et d’en appeler à l’arbitrage d’un pouvoir qui les méprise et qui, à travers eux, honnit bien sûr le christianisme (pages 65, 209-210).

 

4. — Le schisme va favoriser aussi les scissions internes, les rivalités entre les candidats au patriarcat (pages 61, 143, 156), l’ingérence du pouvoir (païen, puis musulman) et des laïques dans l’élection du patriarche (pages 61 ; 70-71 ; 138-139, 156). « Il est même possible d’affirmer que l’Église nestorienne se trouve désormais soumise à une double direction : le patriarche reste le chef hiérar­chique, mais ce sont les laïques influents à la cour califale qui vont faire la pluie et le beau temps dans la vie de la communauté » (page 156). Le calife impose, dépose, emprisonne, libère le patriarche, selon les indications des médecins chré­tiens de la cour (pages 156-162, 329). La révolte des évêques est quasi conti­nuelle contre le patriarche qui se considère comme l’égal du pape pour l’Orient (pages 138-139). La pratique des pots-de-vin et de la simonie, pour acheter les électeurs, n’aide pas la communauté chrétienne à avoir les chefs dont elle a be­soin (pages 169-171). On paie les gens en place, on paie les évêques, on paie de fortes sommes pour acheter le titre de patriarche. Et qui paie ? Ce sont les fidèles. Une fois exsangues, ils passent à l’islam (page 171).

« Au début de l’islam, beaucoup changent de religion par intérêt, pour échapper aux impôts. (…) Parfois, ce sont les humiliations qui sont trop lourdes à supporter. Chaque fois qu’un édit impose le port de vêtements distinctifs, les apostasies se multiplient. Et comme les mesures discriminatoires sont souvent as­sorties de l’interdiction d’exercer une fonction officielle, beaucoup de chrétiens déchirent alors leur ceinture – la ceinture étant l’un des signes distinctifs du dhimmi – dans l’espoir de garder leur situation. Quoi de plus humain ? », écrit Raymond Le Coz (page 213). Faire cela est peut-être humain, mais ce n’est cer­tainement pas chrétien. Durant la période catholique, les chrétiens orientaux donnaient volontiers leur vie pour ne pas perdre la foi tandis que, pendant la pé­riode schismatique, beaucoup, pour ne pas perdre leur situation, apostasient sans scrupules. La responsabilité de ce massacre spirituel n’incombe-t-elle pas au schisme ainsi qu’à ses auteurs et partisans ?

 

Réactions contre les divisions et l’esprit schismatique

 

« L’originalité de l’Église d’Orient repose sur son adhésion indéfectible à l’enseignement christologique de Théodore de Mopsueste », écrit Raymond Le Coz (pages 119-120). Mais, heureusement, il y eut des théologiens de l’école de Nisibe qui réagirent sainement contre cette « originalité » imposée, contre les divisions qu’elle a produites, et qui sauvent en partie l’honneur de l’école qui l’avait fomentée.

Vers 580, Henana, directeur du séminaire-université de Nisibe, « refuse l’autorité systématique de Théodore de Mopsueste en matière d’exégèse et exa­mine, sans a priori, les thèses des autres écoles » (page 98). Il abandonne donc l’enseignement de la doctrine de Théodore au profit de la théologie d’un autre antiochien, saint Jean Chrysostome, qui est plus proche de la formulation alexan­drine (page 61). « Trois cents élèves abandonnent l’école en compagnie des plus éminents professeurs. Ils quittent la ville solennellement, en procession derrière la croix, chantant les psaumes de pénitence », pour fuir « l’hérétique » (pages 61, 101).

Que font alors les évêques successeurs des anciens élèves d’Édesse ? Écou­ter, examiner ce que dit le prudent Henana ? Eh bien, non ! En 585, réunis en concile, les évêques « mopsuestiens » condamnent ceux qui s’opposent à la tradi­tion de l’« Interprète », comme ils appellent Théodore de Mopsueste. Toute contestation de cette opinion est traitée d’hérétique. Leur concile dénonce le clairvoyant Henana pour ses « tendances déviationnistes » et réaffirme l’attache­ment à la « doctrine traditionnelle », explique Raymond Le Coz (page 61).

Il est fâcheux d’appeler ainsi « doctrine traditionnelle » la doctrine issue du schisme. Car la doctrine et la pratique traditionnelles de l’Église d’Orient fut, comme nous l’avons vu, de recevoir de l’Église mère les décrets des conciles ca­tholiques et leurs définitions dogmatiques, comme elle le fit en 410 et en 420 pour les décrets de Nicée et de Constantinople (pages 35 et 37). De même, les canons du concile de Chalcédoine, anathématisant Eutychès et le monophysisme, furent reçus (page 118). En revanche, le synode schismatique réuni par Bar­sauma, qui déposa le patriarche, qui imposa, contrairement aux canons, le ma­riage des prêtres, des évêques et du patriarche et qui adopta finalement la doc­trine de Théodore de Mopsueste, ne peut être considéré comme énonçant la « doctrine traditionnelle » de l’Église d’Orient, même si Théodore de Mopsueste fut un exégète et un théologien célèbre [31].

Ce que Raymond Le Coz appelle « doctrine traditionnelle » n’est donc que la doctrine personnelle d’un évêque théologien, imposée à l’Église d’Orient par quelques prélats formés dans la même école. Cette manière de présenter la tradi­tion de l’Église d’Orient fait tort aux chrétiens orientaux qui liront l’ouvrage. Si on l’avait écouté, Henana aurait ramené l’Église d’Orient à sa vraie doctrine tradi­tionnelle pour le plus grand bien des âmes, des évêques et de l’Église d’Orient elle-même.

 

A l’époque où les musulmans prennent le pouvoir, un autre théologien, Sahdona, se montre aussi lucide que Henana et entraîne le métropolite nestorien Cyriaque vers le retour à la foi définie au concile de Chalcédoine (page 101). Mais, en 647, les nestoriens réunis en synode le condamnent et le patriarche l’excommunie. L’Empereur byzantin Héraclius le nomme alors évêque catholique d’Édesse (Urfa) (page 138).

Puis toute la région de Nisibe passe peu à peu au monophysisme jacobite. La célèbre institution de la ville perd son influence. « Quant aux trésors accumu­lés dans l’école de Nisibe, en particulier le millier d’ouvrages de la bibliothèque, ils seront livrés aux flammes sur l’ordre de Nour al-Din, prince d’Alep, au XIIe siècle » (page 102). En 1915, les soldats turcs aidés des Kurdes massacreront tous les hommes et jeunes gens de la ville, abattront les femmes réfugiées dans l’église Saint-Jacques, et distribueront, comme butin, les jeunes filles et les enfants pour qu’ils soient islamisés (page 366). La tradition humaine, substituée à la Tra­dition divine de l’Église, a donné les fruits qu’elle devait donner : la mort et la ruine.

 

Aux XIIIe-XIVe siècles, il y a pourtant des évêques et même des patriarches qui reviennent à la doctrine de Chalcédoine. En 1445, une partie des nestoriens de Chypre se rattachent à l’Église de Rome et, en 1553, est créée l’Église chal­déenne catholique, en Mésopotamie (Irak), sous le pape Jules III.

Plus récemment, en 1975, le patriarche nestorien Simon XXI « renonce so­lennellement à toute référence au nestorianisme ». L’Église d’Orient prend alors « le nom de sainte Église apostolique de l’Orient et des Assyriens, ou encore d’Église apostolique catholique assyrienne de l’Orient » (page 394). Mais elle ne revient pas encore à l’unité catholique.

En 1994, le pape Jean-Paul II et le patriarche Mar Denha IV signent « une déclaration christologique commune, mettant ainsi fin à une querelle vieille de quinze siècles, depuis le concile d’Éphèse, écrit R. Le Coz. La déclaration recon­naît en Jésus-Christ une seule personne faite de deux natures [32] » (page 394, note 2).

Espérons que la prochaine déclaration du patriarche, toujours séparé, noti­fiera le retour définitif de son Église à la doctrine traditionnelle de l’Église d’Orient qui est celle de saint Jacques de Nisibe, de saint Éphrem, du concile de Chalcédoine et de tous les saints martyrs orientaux.

 

 

La période arabo-musulmane

(VIIe-XIIIe siècles)

 

Conquête islamique ou l’islam faible

 

Au VIIe siècle, en Mésopotamie, les nestoriens, affaiblis par le schisme et ses conséquences, n’ont pas pu convertir les dirigeants perses qui les persécu­taient.

En Syrie et en Égypte, les chefs monophysites, parfois favorisés, souvent persécutés par Constantinople, aspirent à changer de « maître ». Ainsi, « les na­tions menacées par l’invasion musulmane n’ont pas pris au sérieux ce genre d’incursions, habituées qu’elles étaient aux razzias des Arabes du désert. En géné­ral, les pillards se retiraient d’eux-mêmes, puis le calme revenait. Les dirigeants des anciennes puissances [Byzance, la Perse], n’ont pas réalisé l’importance du bouleversement politique qui était en train de s’opérer » (page 135).

Aux yeux de la population chrétienne du Proche-Orient, l’islam est alors considéré « comme une hérésie chrétienne de plus et non comme une religion nouvelle » (page 135). Les chefs religieux ne voient pas que les armées musul­manes ont « la mission de propager une religion qui se veut universaliste et donc concurrente du christianisme » (page 223), bien plus, une religion appelée à le remplacer tôt ou tard [33].

L’attitude des chrétiens (nestoriens, jacobites et coptes monophysites), per­sécutés dans les deux Empires, est donc plutôt accueillante, d’autant qu’ils sont depuis longtemps en contact avec les Arabes qu’ils ont en partie évangélisés. Ils pensent que l’invasion du VIIe siècle n’est qu’un raid des pillards du désert comme il en arrive épisodiquement. Personne, à cette époque, ne croit à une conquête politico-religieuse durable, qui va transformer le monde oriental de fond en comble.

Il faut reconnaître que les premiers musulmans se comportent en habiles politiques. Raymond Le Coz écrit avec raison : « Dans un premier temps, il n’y eut pas de conversion forcée, et la liberté de religion n’a jamais été aussi grande dans ces contrées. » Les chrétiens d’Orient n’ont pas eu à considérer « les troupes musulmanes partant à la conquête du monde comme une horde sauvage et fana­tique répandant la terreur et ne laissant d’autre alternative aux populations sou­mises que le : “Crois ou meurs !”. C’est la très grande tolérance de l’islam qui a été l’une des principales causes de l’acceptation rapide du nouveau régime par la majorité de la population » (pages 135-136).

Cette affirmation de Le Coz vaut pour la première période de la conquête, lorsque les musulmans forment encore une petite minorité ayant le pouvoir bien en main. Mais la vision terrifiante du « Crois ou meurs ! » se vérifie souvent là où les chrétiens résistent militairement et, surtout, dans les territoires païens.

On constate d’ailleurs que, dès les débuts de l’islam, les chrétiens sont mis dans une situation d’infériorité, de population conquise, dépendant du bon vou­loir de l’autorité islamique, devant payer des impôts spéciaux et se soumettre à des lois spéciales. En un mot, ce sont des dhimmi, des « protégés », c’est-à-dire des citoyens de seconde zone ou, plutôt, des étrangers, juste tolérés, qui nécessi­tent la « protection » de l’islam.

Malgré cette discrimination qui va causer la mort lente du christianisme en de vastes territoires, il n’est pas rare de voir des évêques et des patriarches affi­cher nettement leur préférence pour la domination musulmane plutôt que de su­bir celle de chrétiens qui sont, selon eux, « hérétiques » ; certains vont même jusqu’à déclarer que la victoire de l’islam entre dans les desseins de Dieu (pages 135, 232). Elle entre effectivement dans les desseins de Dieu, mais, à notre avis, pour les châtier eux-mêmes et le peuple qui les a suivis. Les quinze siècles de domination islamique et le cortège de misères de toutes sortes qui l’ont ac­compagnée le prouvent amplement.

 

Conditions de vie des chrétiens sous l’islam fort :

dhimmitude ou apostasie

 

Au début, le nouveau régime musulman, ayant absolument besoin des ad­ministrateurs chrétiens, les maintient. Mais le calife Omar II, dont le règne s’étend de 717 à 720, soucieux d’être un pieux musulman obéissant à la loi islamique – la charria –, « élimine les chrétiens de l’administration, décision qui entraîne la dés­organisation complète des rouages du pouvoir, les nouveaux fonctionnaires n’ayant pas encore acquis la compétence nécessaire » (page 141). Peu à peu, le pouvoir islamique se passe des fonctionnaires et des administrateurs chrétiens.

Le sort des chrétiens est lié aux intérêts et à l’humeur des dirigeants, et dé­pend des réactions populaires qui font pression sur le pouvoir pour l’obliger à mettre en application les règles strictes auxquelles les dhimmi sont théorique­ment soumis (pages 141, 168, 171). Il suffit que le pouvoir change de mains, et c’est « l’émeute populaire, suivie de l’incendie de plusieurs églises » (page 173). Sous le règne du patriarche Jean VI (1012-1026), « c’est un enterrement trop bruyant qui provoque l’émeute, entraînant le pillage du palais patriarcal et de son église. Pour calmer la foule, les conditions du pacte d’Omar sont remises en vi­gueur et le patriarche doit s’engager personnellement à les faire respecter [c’est-à-dire à humilier les chrétiens]. La période est d’autant plus difficile pour les chré­tiens que le vizir leur est défavorable. Les tracasseries et les exactions dont ils sont victimes entraînent de nombreuses défections dans leurs rangs » (page 172). Si les chrétiens « ont disparu de certaines régions, et si leur nombre a diminué, c’est plus par usure, grignotage, par lassitude d’être différents, que par le fait de persécutions violentes » (page 173). Toujours, la mise en vigueur du statut de dhimmi, surtout si elle dure assez longtemps, entraîne « l’apostasie de plusieurs chrétiens détenteurs de postes importants, désireux d’échapper aux humilia­tions », comme de porter des signes vestimentaires distinctifs (page 180, voir aussi page 203). Les lois islamiques relatives aux chrétiens sont plus mortelles pour le christianisme que ne le furent les persécutions sanglantes des empereurs persans ou romains.

A la page 202 et suivantes, on lira avec intérêt ce qui concerne le « pacte d’Omar », c’est-à-dire la liste des obligations et des conditions humiliantes aux­quelles doivent se soumettre les chrétiens vivant sous le régime islamique. Ces lois, écrites entre le VIIIe et le XIIe siècles, sont appelées « pacte d’Omar » – du nom du calife qui a conquis Jérusalem en 638 – « pour leur confier une plus grande autorité » (page 202).

Par exemple, on y lit : « Toute tentative de conversion d’un musulman est interdite (sous peine de mort), alors qu’il faut laisser un dhimmi adopter l’islam, s’il le désire » (page 204). Cette loi interdit pour toujours à l’Église de remplir sa principale mission qui est celle d’annoncer l’Évangile et de sauver les âmes en les baptisant. Dans ce prétendu « pacte d’Omar » les chrétiens s’engagent à ne pas « construire d’églises, de couvents, d’ermitages, de cellules, ni reconstruire celles qui auront été détruites » (page 202). Voici une autre clause : « Le mariage ou le simple rapport d’un “protégé” [dhimmi] avec une musulmane n’est pas autorisé, ainsi que l’ordonne le Coran : “Ne donnez point vos filles en mariage aux asso­ciateurs avant qu’ils ne croient” (II, 221). Mais l’inverse ne pose pas de problème, à condition que les enfants soient musulmans » (page 204).

On utilise les versets favorables (page 228) ou hostiles aux chrétiens selon les moments, les nécessités ou les convictions du pouvoir en place (page 201). De toute façon, les chrétiens doivent être des « protégés » dont la place « ne peut être que subalterne » (page 161), d’éternels mineurs, humiliés, considérés comme des étrangers sur leur propre terre (pages 148, 162, 201-204) et écrasés fiscale­ment (page 143). Les mesures discriminatoires, régulièrement portées contre eux, « activent les conversions à l’islam » (pages 170, 182). Chaque fois que le pouvoir met en application le statut des dhimmi ou ferme les yeux sur le comportement de tel ou tel prédicateur ou gouverneur, une saignée se produit dans leurs rangs.

Parfois les grands vizirs sont d’anciens chrétiens passés à l’islam et dont une partie de la famille est encore chrétienne. Alors ils protègent leur communauté d’origine (pages 168, 205-206). Il arrive même que ce soit un secrétaire chrétien qui remplisse la charge de vizir, sans en avoir le titre bien sûr, puisqu’il est dhimmi (pages 169, 171). C’est ainsi que le pouvoir islamique « opprimait sage­ment » les chrétiens [34].

 

Influence de l’islam sur les chrétiens

 

Avec le temps, la vie et les coutumes chrétiennes héritées de la période ca­tholique sont en partie remplacées par des coutumes d’inspiration musulmane.

Le contact quotidien avec les adeptes du Coran influence la mentalité chré­tienne. Le calife offre une concubine au médecin chrétien qui a laissé sa famille pour venir le soigner. Le médecin refuse, bien sûr. Mais son petit-fils sera poly­game (page 159). Souvent, profitant du pouvoir qu’ils ont à la cour du calife ou du sultan, ces mêmes médecins chrétiens, ayant perdu l’esprit évangélique, font la pluie et le beau temps dans leur communauté, jusqu’à faire emprisonner le pa­triarche et le faire remplacer par un autre de leur choix (pages 156-162).

Vivant dans une atmosphère islamique, les chrétiens s’habituent aux cou­tumes mulsumanes. En l’an 900, un concile doit interdire la magie (page 169). Le patriarche Makika Ier reçoit l’ordre, intimé par le vizir, de lever le sort qu’il a jeté contre le prêtre médecin du sultan, Malik Chah (page 180). Le même patriarche est exilé en 1104. Mais son remplaçant « meurt à distance, victime du pouvoir surnaturel [sic] de Makika Ier, qui aurait six cadavres à son actif » (page 181). Au­jourd’hui encore, certains chrétiens orientaux tombés dans la superstition croient malheureusement à ce que dit le « livre ». Quel livre ? De quoi s’agit-il ? Ils ne le savent pas, mais ils y croient. Et certains dirigeants religieux, profitant du prestige de leur charge, entretiennent la superstition.

Le droit régissant la communauté chrétienne est également influencé par l’islam.

La mentalité chrétienne affaiblie engendre des contestations, des schismes, des partis, des intrigues qui favorisent puissamment l’islamisation des chrétiens. Par exemple, le patriarche Hénanicho Ier (685-700) est contesté par le métropolite de Nisibe, Jean Le Lépreux, qui « le supplante de 691 à 693 avec l’aide du calife ». La conséquence de cette dispute est que le patriarche se voit interdire par le pouvoir musulman l’accès à sa ville patriarcale ainsi qu’aux provinces qui sont sous son contrôle. A la mort de Hénanicho Ier, en l’an 700, l’Église nestorienne reste sans patriarche durant quatorze ans. Sous la juridiction de ce dernier, le nombre des chrétiens du Najran, retirés à Hira, passe de quarante mille à cinq mille (page 143).

« Mais surtout, ce qui a usé la chrétienté, ce qui n’est pas mesurable, c’est le climat de plus en plus lourd de pression sociale et de discrimination légale, voire d’humiliation : impôts spéciaux, mais principalement distinctions vestimentaires sporadiquement imposées qui annonçaient chez eux le sentiment traumatisant de la non-appartenance [35]. »

 

Les monastères, foyers de résistance à l’islamisation

 

« Les écoles, en particulier celles qui dépendent des monastères, vont constituer, à l’époque musulmane, des abris sûrs où enseignants et étudiants trouvent à leur disposition des bibliothèques remarquablement bien fournies. Comme elles sont particulièrement nombreuses dans les provinces du Nord, la région va résister beaucoup mieux que le Sud à l’islamisation » (page 103).

A l’arrivée des musulmans, pas moins de soixante monastères, situés prin­cipalement dans les régions du Nord mésopotamien, sont fidèles à la règle d’Abraham de Kachkar (page 76).

« Les moines vont transformer leurs maisons en véritables citadelles de la résistance à l’islamisation, et ce n’est pas par hasard si la population devient beaucoup plus rapidement musulmane dans les régions pauvres en monastères » (page 77). Cette remarque très juste de R. Le Coz nous fait penser également à la responsabilité de certains de ces mêmes moines qui se sont transformés en fa­rouches ennemis de leurs frères les plus clairvoyants, ne voyant pas les dangers mortels de la séparation d’avec l’Église catholique imposée à la population chré­tienne de langue syriaque.

Parmi les moines nestoriens, il y eut aussi des figures remarquables qui ont puissamment contribué au retour des chrétiens orientaux à l’unité catholique, au moment de la formation de l’Église chaldéenne en 1551-1553 (pages 328-329).

Pris dans une société islamique, ne pouvant pas accéder au pouvoir poli­tique, certains chrétiens vont exceller dans les sciences pour échapper aux humi­liations du dhimmi.

 

Le rôle des chrétiens dans la formation

de la civilisation arabo-musulmane

 

Raymond Le Coz écrit : « On peut légitimement se demander si les sciences arabes, en particulier la philosophie et la médecine, auraient connu le même dé­veloppement sans l’apport des savants chrétiens » (page 15). Il consacre des cha­pitres très intéressants aux écoles, aux travaux de traduction du grec en syriaque, à la philosophie, à la littérature, à la médecine, et met en valeur la collaboration très importante des chrétiens dans la formation et le développement de la civilisa­tion dite musulmane qui pourrait, en réalité, s’appeler arabo-syriaque. En effet, à part la religion du Coran, qu’ont apporté du désert les envahisseurs arabes ?

On peut dire que l’Orient aussi a connu son invasion des Barbares : celle des Arabes d’abord, puis celle des Turco-Mongols. Mais au lieu de les évangéliser et de les assimiler comme l’a fait l’Église d’Occident, l’Église d’Orient n’a pas pu le faire, parce qu’elle s’était mutilée, neutralisée elle-même par le virus des schismes et le cortège de malheurs qui ont suivi.

Comme la loi coranique interdit aux chrétiens de mettre au service de l’évangélisation leurs talents et leur science, ils les mirent au service de l’islam.

Déjà, au VIe siècle, les chrétiens orientaux assoiffés de science commencent un immense travail de traduction du grec en syriaque. « A côté de Galien et d’Hippocrate pour la médecine, d’Aristote et de Porphyre pour la philosophie, des traités d’astronomie, de mathématiques ou même d’agriculture sont alors tra­duits en syriaque. Le mouvement de traduction ne fait que s’amorcer, la méde­cine va continuer à se développer, et les savants nestoriens, médecins ou traducteurs, souvent les deux, sont appelés à tenir une place de plus en plus im­portante dans l’histoire littéraire et scientifique de l’époque musulmane » (page 105).

 

Si l’islam a rencontré la théologie chrétienne à Damas, il découvre la philoso­phie grecque à Bagdad. C’est grâce aux traducteurs encyclopédistes de langue sy­riaque que le vocabulaire arabe a été élaboré, et les chrétiens peuvent être considérés à juste titre comme les initiateurs des musulmans à la philosophie péripatéticienne (page 194).

 

Les philosophes musulmans Al-Kindi et Al-Farabi, par exemple, furent for­més par des maîtres chrétiens. Ceux qui ignorent l’histoire du christianisme en Orient pensent que ce sont les arabo-musulmans qui ont transmis à l’Europe les sciences de l’Antiquité et spécialement la philosophie d’Aristote. Raymond Le Coz rectifie cette façon de voir et rend justice à la vérité historique.

 

— Quel fut donc le chemin suivi par les ouvrages grecs pour parvenir à l’Occident latin ?

 

1. — Dans un premier temps, aux Ve-VIIe siècles, l’héritage grec, en théo­logie, philosophie, sciences, médecine et grammaire, a été en grande partie tra­duit en syriaque dans les nombreux monastères et écoles de Mésopotamie. Ces travaux de traduction ont permis de forger tout un langage scientifique en langue sémitique, l’araméen ou syriaque, de la même famille que l’arabe. Ceci va rendre de grands services à l’arabe.

2. — Dans un deuxième temps, au IXe siècle, les savants chrétiens – qui sont souvent à la fois théologiens, philosophes, médecins, grammairiens et hommes d’Église – traduisent les chefs-d’œuvre de l’Antiquité, ou bien du sy­riaque en arabe ou bien directement du grec en arabe.

3. — Dans un troisième temps, au XIIe siècle, à Tolède, ces mêmes ou­vrages sont traduits de l’arabe en latin.

Schématiquement, on arrive à ceci :

 

Héritage grec –> traduction syriaque –> traduction arabe –> traduction latine [36].

 

Ainsi, Raymond Le Coz démontre-t-il que les travaux de traduction et de commentaires entrepris par les chrétiens orientaux constituent un des maillons essentiels de la chaîne par laquelle les ouvrages de l’Antiquité nous ont été transmis (page 149).

Voici encore quelques faits présentés par Raymond Le Coz : « Les savants nestoriens, tout comme les jacobites, les melkites ou les coptes, sont sollicités par les lettrés de Bagdad pour leur fournir la traduction d’ouvrages de l’Antiquité » (page 190 – voir aussi page 193).

La langue arabe devient l’instrument de l’intégration en un seul grand peuple de l’ensemble des composantes ethniques du monde musulman (page 149). Après la conquête, l’arabe s’enrichit « rapidement au contact des langues étrangères, et beaucoup de mots scientifiques ainsi que les termes philo­sophiques ou théologiques, ou encore le jargon de l’administration, viennent du grec, du syriaque, ou encore du pehlevi, et sont arabisés. Le développement de ce langage technique est redevable, en grande partie, à un gigantesque travail de traduction entrepris sous les Abbassides [37] et encouragé par eux, auquel ont parti­cipé aussi bien les non-musulmans que les musulmans d’origine non-arabe [c’est-à-dire les chrétiens et les persans islamisés]. Les nestoriens ont tenu une place prépondérante dans cette entreprise » (page 149).

 

Le travail de traduction entrepris à Bagdad, [ancien village chrétien transformé en capitale de l’Empire musulman], se situe dans le prolongement de l’effort entamé depuis le VIe siècle par les chrétiens de langue syriaque, qu’ils soient jacobites ou nestoriens. L’université sassanide de Gondichapour, créée par Chosroès Ier, avait ré­cupéré bon nombre de philosophes et de médecins venus de l’école des Perses d’Édesse, auxquels s’étaient joints les philosophes chassés d’Athènes en 529, ainsi que des sages de l’Inde et des astrologues zoroastriens. Il est donc naturel que les ca­lifes de Bagdad soient allés chercher leurs médecins personnels dans cette célèbre université qui n’a pas été démantelée lors des événements politiques et militaires sur­venus dans la région. Sous l’impulsion du pouvoir, les savants se mettent alors à tra­duire en arabe les écrits syriaques comme les textes pehlevis. Quant aux manuscrits grecs collectionnés à grands frais par les califes, ils sont maintenant traduits directe­ment dans la langue de l’islam (page 150).

 

L’élan définitif de ce travail de récupération de la civilisation gréco-syriaque « est donné par le calife Al-Mamoun qui transforme, en 832, la bibliothèque de Bagdad et sa centaine de milliers de manuscrits en une maison de la Sagesse (Bayt al-hikma), un centre de traduction où collaborent des chrétiens de toutes confessions, des sabéens et des musulmans d’origine mazdéenne ou indienne. Le plus célèbre des traducteurs, Hounayn, est un médecin de langue syriaque, ex­pert en philosophie et en théologie comme en grammaire, et qui, outre le sy­riaque, connaît parfaitement le grec, l’arabe ainsi que le persan » (page 150). Il est intéressant de noter ici que beaucoup de savants musulmans ne sont pas d’ori­gine arabe.

« Si les chrétiens de langue syriaque, – nestoriens et jacobites, aujourd’hui appelés Syriaques orthodoxes – peuvent être considérés comme les initiateurs des Arabes à la philosophie, aux mathématiques et à la médecine grecque, les auteurs persans s’attaquent plus volontiers à l’astrologie et à l’alchimie » (page 150).

La communauté chrétienne de langue syriaque « participe de façon active, mais sans ostentation, à la construction d’une nouvelle civilisation [dite arabo-musulmane], dont elle devient un partenaire à part entière » (page 156).

« L’organisation des écoles fondées par le gouvernement musulman semble être copiée sur le modèle des grandes écoles nestoriennes » (page 176). Il nous paraît que le verbe « semble » est de trop dans le texte de Raymond Le Coz : l’islam venu du désert a assimilé tout simplement la civilisation qui existait avant lui.

« Outre la connaissance pratique de la médecine, les Arabes sont redevables aux nestoriens en général, et à Hounayn ibn Ishaq en particulier, de la traduction de nombreux ouvrages grecs, anciens ou récents, mettant à leur disposition la totalité des écrits de Dioscoride, d’Hippocrate, de Galien et de Paul d’Égine, sans compter les ouvrages personnels composés par la plupart de ces savants » (page 199). Les autorités arabes dans leur œuvre civilisatrice continuent en fait la tradition syro-persane.

Pour ce qui est de la médecine, ce furent des médecins chrétiens qui ont soigné pendant des siècles les califes, les vizirs et les grands du monde musul­man (page 196). Pourquoi, dira-t-on ? Parce qu’ils étaient experts en la matière et qu’on pouvait avoir confiance en eux. La médecine, les chrétiens « l’ont si bien enseignée à leurs compatriotes musulmans que la notoriété de leurs élèves a fini par gommer le souvenir des maîtres auxquels ils devaient une grande partie de leurs connaissances. Les chrétiens orientaux, et en particulier les nestoriens, contribuent donc de façon insigne à la formation de la culture arabe et à l’évolu­tion de la pensée musulmane » (page 200).

Et que dire du soufisme tant apprécié aujourd’hui par certains occidentaux ? « Il est possible de trouver dans ce mouvement une certaine influence du mona­chisme chrétien, voire du bouddhisme, du moins pour certains de ses adeptes » (page ?).

 

Danger du dialogue islamo-chrétien

 

Tous ces contacts entre chrétiens et lettrés musulmans produisirent des dis­cussions que l’on appelle aujourd’hui « dialogues interreligieux ».

De nos jours, la hiérarchie de l’Église catholique latine semble avoir trouvé une solution simple et efficace, capable, dit-on, de mettre la paix et la concorde entre toutes les religions et tous les peuples : le dialogue et l’œcuménisme. La lecture de l’ouvrage de Raymond Le Coz pourrait aider cette hiérarchie à profiter de l’expérience de l’Église d’Orient qui a dialogué avec l’islam pendant des siècles et qui a vécu en contact direct et quotidien avec lui. Quels en sont les fruits ? Un dialogue de sourds. Notre auteur écrit : « Il y a toujours le risque de christianiser une lecture du Coran en plaquant sur un langage apparemment identique un contenu que les disciples de Mahomet ne lui donnent pas » (page 217). Et combien de nos évêques et cardinaux, en Europe, ne sont-ils pas tombés dans cette illusion ? Ils doivent savoir que « la doctrine de l’islam est in­compatible avec le dogme trinitaire que Mahomet combat avec virulence : “Impies ont été ceux qui ont dit : Allah est le troisième d’une triade” (Coran, V, 77). Si l’on parle dans le Coran du Verbe de Dieu (Kalimat Allah) ou de l’Esprit-Saint (al-Ruh al-Qudus), il faut bien se garder de comprendre ces termes dans le sens chrétien d’hypostase ou de Personne de la Trinité » (page 130).

Au moins, pourrait-on dialoguer en prenant la Bible et le Coran comme base de discussion ? Non, répond Raymond Le Coz, car « l’attitude des musul­mans à l’égard de la Bible va empêcher tout dialogue réel avec les chrétiens », puisque, pour eux, la référence est le seul Coran, la Bible ayant été falsifiée… (page 132). Le clergé catholique latin aurait grand intérêt à prendre l’islam tel qu’il est et non pas tel qu’il voudrait qu’il soit. L’islam se considère comme « une religion qui se veut universaliste et donc concurrente du christianisme » (page 223). Bien plus, il est appelé à le supplanter, selon les musulmans. L’Église d’Orient en sait quelque chose. L’histoire le prouve.

Il faut préciser aussi qu’il serait injuste et imprudent de prendre tous les musulmans pour des gens ignorants. Raymond Le Coz nous donne une liste im­portante de polémistes, apologistes, théologiens et philosophes musulmans, tels que Al-Kindi, Al-Gazali, Al-Tabari qui ont écrit, pour démontrer les « erreurs » des chrétiens, des traités importants d’apologétique musulmane. Ces écrits, remaniés, simplifiés et mis en circulation aujourd’hui constituent un arsenal redoutable qu’on utilise pour convertir les chrétiens ignorants et désarmés et pour fortifier les jeunes musulmans dans leurs convictions (pages 215-223).

Pour terminer ce point relatif au dialogue, il est utile aussi de signaler que de nombreux théologiens et apologistes chrétiens qui ont vécu et discuté avec les musulmans, parmi lesquels saint Jean Damascène par exemple, ont écrit pour réfuter l’islam et fournir aux chrétiens un arsenal de réponses aux objections faites par les musulmans (pages 223-233).

 

 

La période mongole ou l’occasion

manquée (XIIe-XIVe siècles)

 

Alors que la pression sociale, religieuse et politique provoque la diminution régulière du nombre des chrétiens dans l’Empire musulman, voici que des steppes de l’Asie arrive une aide providentielle favorable aux chrétiens et hostile à l’islam : les armées turco-mongoles de Gengis Khan, en partie christianisées par les missionnaires nestoriens. Plusieurs reines, princesses, ministres et généraux mongols sont chrétiens. La mère de l’empereur Mongka est chrétienne. En 1258, Bagdad, la capitale de l’Empire musulman des Abassides, est conquise par Hou­lagou, le frère de l’empereur. Les musulmans sont maltraités et les chrétiens sont épargnés.

 

Le christianisme favorisé

 

Houlagou conquiert la Syrie et installe à Damas un gouverneur chrétien mongol. Il rend aux chrétiens l’église Saint-Jean-Baptiste, transformée en mos­quée depuis le VIIe siècle, et veut délivrer Jérusalem du joug musulman.

Plusieurs Grands-Khans et Il-khans (vice-rois), influencés surtout par leurs mères ou leurs épouses, ou par des scribes, ministres et généraux « nestoriens », sont favorables aux chrétiens (pages 252, 258). Les scribes mettent au point l’alphabet mongol dérivé du syriaque (pages 252-258). Il y a des prêtres nesto­riens et une chapelle attachés au camp de l’empereur. Qoubilaï, frère et succes­seur de Mongka, « institue même un bureau spécial, chargé de l’administration du culte chrétien » dans tout l’Empire mongol et sollicite du pape la venue de mis­sionnaires. Le Pape Nicolas IV lui envoie en 1289 le franciscain Jean de Monte-Corvin (pages 259-305).

 

Vers une croisade jaune ?

 

Les princes mongols envoient des ambassadeurs chrétiens nestoriens en Eu­rope. Leur but est d’entrer en contact avec les rois et le pape, de vaincre l’islam qui occupe encore l’Égypte, la Syrie et la Palestine, et de libérer Jérusalem (pages 290, 296, 299). Le Pape Nicolas IV reçoit l’ambassadeur mongol, le moine « nestorien » Raban Sauma, et lui donne la communion. Les princes mongols insis­tent sur l’alliance anti-musulmane.

En 1281, on élit comme patriarche un mongol qui prend le nom de Yahbal­laha III. Le nouveau patriarche « manifeste des sentiments bienveillants à l’égard des missionnaires latins ». Il reçoit le dominicain Ricoldo de Monte-Croce à Bag­dad, lui donne le permis de prêcher, et se montre favorable à Rome (page 272).

Le grand canoniste Abdicho (Ebdjésus), métropolitain de Nisibe, déclare dans sa Collection des canons synodaux que « le patriarche de Rome a juridiction sur la communauté (chrétienne) tout entière puisque le patriarche qui est à Rome tient la place de Pierre dans l’Église universelle [38] » (page 69). « Rome est le pre­mier siège patriarcal et le pape est le chef de tous les autres » (page 303). D’autre part, « il proteste contre l’appellation de “nestoriens” donnée aux fidèles de son Église. Nestorius, explique-t-il, n’était pas leur patriarche et, de plus, il ne com­prenait même pas leur langue » (page 283). L’Église d’Orient, qui n’avait jamais rompu officiellement avec Rome, va-t-elle se réunir avec le siège de saint Pierre ? « Des manuscrits liturgiques datant des XIe, XIIe et XIVe siècles indiquent que, dans la liturgie, il faut faire mémoire en premier lieu du patriarche de Rome et, en second lieu seulement, de celui de l’Orient. De même, le 29 juillet pour la Saint-Pierre et la Saint-Paul, célébrait-on la fête de l’Église de Rome » (page 301).

Le Pape Innocent IV, de son côté, dès 1244, accorde « aux dominicains [39] et aux franciscains qui partent en mission, la communicatio in sacris avec les héré­tiques orientaux résidant dans les territoires non soumis aux princes francs », écrit Raymond Le Coz (page 304). Le monde oriental, sous domination mongole, va-t-il être définitivement délivré de l’islam par une action conjuguée des princes phi­lochrétiens mongols et des rois catholiques d’Europe, et achever l’évangélisation de l’Asie ? Ceci aurait pu avoir lieu. Mais, hélas ! les chrétiens d’Orient victimes des schismes (nestorien et jacobite) perdent l’occasion de convertir les princes turco-mongols qui, les uns après les autres, adoptent l’islam.

 

Fin du grand rêve

 

Terminant les chapitres consacrés à la période mongole, Raymond Le Coz écrit : « La période mongole est celle des espoirs déçus. On attendait leur conversion au christianisme ; l’évangélisation de toute l’Asie, du Pacifique à la Méditerranée, était envisagée, ainsi que l’union des nestoriens avec l’Église ro­maine. Or, nous assistons au triomphe de l’islam dans son expression la plus fa­natique et à la destruction des chrétientés de l’Asie dont l’existence remontait à plusieurs siècles » (page 307). En effet, « commencées en 1381, les conquêtes de Tamerlan, musulman fanatique et férocement antichrétien, chassent les nestoriens de leur territoire traditionnel et détruisent toutes les structures des provinces de l’intérieur » (page 273).

« Les chrétientés d’Asie centrale et de Perse disparaissent au XIVe siècle, en­fouies dans les ruines des cités dévastées par Tamerlan. La férocité de la nouvelle terreur de l’Asie se double d’un fanatisme religieux inconnu sous domination mongole. Tamerlan identifie désormais islam et nation turque, entraînant les sur­vivants du massacre à se convertir de force » (pages 275-276).

Il aurait pu en être autrement, ainsi que le regrette Marco Polo : « Eh oui, si des hommes habiles à lui prêcher notre foi avaient été envoyés par le pape, le Grand-Khan se serait fait chrétien parce qu’il est connu pour certain qu’il avait très grand désir de l’être… » (page 307). Il ne s’est pas converti parce que lui et les princes mongols d’Iran n’ont pas été évangélisés à cause du manque d’hommes décidés et pleins de foi. Ceci aussi, nous le mettons sur le compte du schisme dit nestorien.

« Il n’est pas exagéré de prétendre que, sous les Mongols, il s’en est fallu de peu pour que l’avenir du christianisme se soit trouvé chez les nestoriens plutôt que chez les chrétiens occidentaux. Hélas ! pour nos amis de l’Église d’Orient, la lutte opposant chrétiens et musulmans pour la conversion des Mongols tourne à l’avantage de ces derniers. Peut-être des considérations d’ordre politique ont-elles influé sur le choix des princes, qui désiraient garder leur popularité auprès d’une population en grande partie musulmane » (page 259). Il nous semble que Ray­mond Le Coz « exagère », ici. On peut dire que, géographiquement, les chrétiens « nestoriens » avaient la tâche de convertir l’Asie ; en le faisant, ils n’auraient fait qu’accomplir leur devoir.

Bien que la période mongole soit celle « des espoirs déçus », elle a donné quand même des fruits. Un de ces fruits fut le contact entre l’Église d’Orient et Rome, ainsi que la conversion de plusieurs de ses patriarches et archevêques. En 1236-1237, le catholicos Sabricho V n’avait-il pas promis au dominicain Guillaume de Monfort d’établir l’union avec la papauté, tandis que, dans le même temps, le métropolite de Damas adhérait à la foi romaine lors d’un pèlerinage à Jérusalem ? Le moine Rabban Ata, conseiller du Grand-Khan mongol Gouyouk, signe une profession de foi catholique en 1247. Trois métropolites nestoriens, dont celui de Nisibe, font la même chose. Le patriarche d’origine mongole Yahballaha III pro­fesse, lui aussi, la doctrine catholique au sujet du Christ et reçoit du Pape Nico­las IV une lettre patente de reconnaissance juridictionnelle sur les chrétiens de l’Église d’Orient (page 328). Bien qu’il s’agisse là « d’union toute personnelle », néanmoins ces contacts et conversions ont préparé le retour d’une grande partie des nestoriens à l’unité catholique et ont rendu possible, dans la période otto­mane, la formation de l’Église chaldéenne catholique qui convertit la majorité des anciens nestoriens. Certes, la conversion des princes mongols à l’islam fut un coup mortel pour tous les chrétiens d’Orient ; aujourd’hui encore, la mémoire populaire conserve le souvenir de la sauvagerie du musulman Tamerlan. Mais à qui incombe la faute si la majorité de la population chrétienne est passée à l’islam avant l’arrivée des Mongols ? N’est-il pas juste, encore une fois, de la cher­cher dans les schismes dits nestorien et jacobite et d’en tirer la leçon ?

 

 

La période turco-kurdo-irakienne

(XVIe-XXe siècles)

 

Les missions protestantes et orthodoxes

 

La période des Ottomans turcs est celle de la mort lente des chrétiens, puis, à plusieurs reprises, de leur liquidation physique, surtout durant la Première Guerre mondiale.

C’est aussi celle de l’arrivée en Mésopotamie et en Perse, au cours du XIXe siècle, de « missionnaires » protestants, anglicans, presbytériens américains, luthériens allemands, avec les intrigues de certains pasteurs faisant élire leurs candidats comme patriarches nestoriens et se chargeant même de leur formation (pages 356-358). Cette influence protestante a probablement empêché l’unifica­tion de tous les anciens nestoriens et Chaldéens catholiques en une seule Église depuis la fin du XIXe siècle.

C’est encore, en 1914, le temps de la conversion du patriarche Simon XIX avec tout son peuple à l’orthodoxie russe. Conversion toute politique qui restera sans lendemain (page 360).

 

Les missions catholiques et

la formation de l’Église chaldéenne

 

Mais la période turco-ottomane, c’est aussi et surtout la période, en 1553, de la formation de l’Église chaldéenne catholique. Ce ne fut pas la « grande dé­chirure », selon l’expression du sociologue assyro-chaldéen Joseph Yacoub (page 16). Car la déchirure véritable, à notre avis, eut lieu avec l’adoption totale et sans nuance de la théologie de Théodore de Mopsueste, et le rejet des correc­tifs et explicitations apportés par les conciles d’Éphèse et de Chalcédoine à la théologie d’Antioche.

Le retour à la communion catholique fut plutôt une rectification et un re­tour « à l’antique tradition » doctrinale de l’Église d’Orient et non pas la formation d’une Église « dissidente » (page 328). Il est vrai que les chrétiens d’Orient divisés en deux Églises rivales se sont affaiblis. Mais la faute de cette division ne doit-elle pas retomber sur ceux qui, les premiers, l’ont provoquée au VIe siècle et sur tous ceux qui l’ont perpétuée durant des siècles et la perpétuent encore ? L’ensemble du clergé qui a refusé de suivre les Henana, les Sahdona, les patriarches Sabricho et Yahballaha III et qui a tenu « à préserver l’autonomie de l’Église nestorienne » est-il innocent ? (page 328). Au début, tous étaient unis dans la foi catholique. Vouloir rétablir l’unité initiale avec les successeurs de saint Pierre ne peut pas être une faute, c’est, au contraire, fidélité et amour envers l’antique et authen­tique tradition orientale.

Raymond Le Coz regrette l’intervention de Rome en Orient et surtout la po­litique de latinisation menée par les Portugais dans la dernière province survi­vante hors de Mésopotamie : les Indes, auprès des « chrétiens de saint Thomas ». Si l’Église d’Orient n’avait pas été victime de quelques évêques mopsuestiens, elle aurait normalement poursuivi son œuvre d’évangélisation de toute l’Asie et alors, ni Rome ni les Portugais n’auraient eu à intervenir, ni à s’immiscer dans ses af­faires, ni à se fixer l’objectif de « déraciner pour toujours les influences mésopo­tamiennes et nestoriennes, dans la foi, dans l’organisation de l’Église et dans les formules liturgiques », ni à créer l’Église syro-malabar au synode de Daimper qui eut lieu en 1599, en Inde, ni à détruire tous les documents relatifs à l’histoire de l’Église nestorienne en Inde (pages 336, 339). Il faut mettre sur le compte du malheureux schisme l’intervention de Rome et toutes les difficultés qui en sont is­sues. Rome avait peur des schismes qui coûtent très cher à la chrétienté et aux schismatiques eux-mêmes. D’ailleurs, dès le milieu du XVIIIe siècle, le pape Be­noît XIV donnait des directives précises pour défendre l’originalité des chrétiens d’Orient et la Congrégation de la Propagande les a mises en œuvre : « Que le missionnaire, dit-il, prenne absolument garde de persuader le schismatique oriental qui veut retourner à l’unité catholique d’embrasser le rite latin ; car le rôle du missionnaire est de ramener l’oriental à la foi catholique et non pas de l’induire à prendre le rite latin » (pages 335-336).

 

La liquidation physique

 

Il serait long de décrire les atrocités commises lors « d’une série de mas­sacres que l’on peut qualifier de génocide », perpétrée par les Kurdes et les Turcs à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et spécialement durant les an­nées de la Grande Guerre [40]. L’Église d’Orient y perd « les deux tiers de ses membres » (page 363). Toute la dernière partie de l’ouvrage relate, parfois dans les détails, les souffrances et les massacres subis par les chrétiens nestoriens, chaldéens catholiques et les autres communautés syriacophones, qu’elles soient orthodoxes ou catholiques (page 364). On connaît en général le massacre des Arméniens, mais on ignore celui des Assyro-Chaldéens et des Syriaques. Ray­mond Le Coz a le mérite de le faire sortir de l’oubli.

Ces massacres ne sont pas, d’ailleurs, une nouveauté du XXe siècle ; après ceux perpétrés par Tamerlan, les chrétiens, au cours du XIXe siècle, furent régu­lièrement victimes des chefs kurdes ou de certains sultans ottomans. En 1846, a lieu un massacre « au cours duquel périssent les membres les plus savants du clergé » (page 356). Quelques années auparavant, le chef kurde Bedre Khan tue plusieurs milliers de chrétiens. « Les femmes et les jeunes filles sont enlevées et islamisées de force » (page 356). Aujourd’hui encore, cette manière de se procu­rer des femmes reste une spécialité kurde. Sous le règne d’Abdoul Hamid, plu­sieurs massacres locaux ont lieu. « Rien que dans la petite ville d’Édesse (Urfa) on compte cinq mille morts. Les biens sont pillés, les maisons brûlées, les femmes maltraitées. » « Cinq cents fidèles de l’Église d’Orient sont massacrés à Adana, sur la côte méditerranéenne, en avril 1909 » (page 357).

Dans certains villages chrétiens, les soldats turcs, « envoyés théoriquement pour assurer la protection des non-musulmans, violent toutes les femmes y com­pris des enfants de huit ans » (page 365).

En 1915, en général partout, sans distinction de confessions, l’armée otto­mane, aidée des Kurdes, « extermine la population mâle » tandis que les femmes et les jeunes filles sont amenées de force et distribuées comme butin (pages 365-366).

Mon grand-père, Gabriel, avec l’un de ses cousins, a échappé à cette tuerie de 1915. Tout le reste de la famille, au total 32 personnes, a été massacré. Mon grand-père a miraculeusement évité la mort. Il a vu, entendu, vécu les misères du génocide dans le Tur-Abdin (Turquie de l'Est actuelle). Il m’a raconté comment les soldats ottomans, aidés des Kurdes, ont fait le siège des villes et des villages où se réfugiaient les chrétiens ; comment ils ont brûlé les églises où se trouvaient les chrétiens. Il m’a dit comment les chrétiens ont résisté, se sont défendus et ont préféré donner leur vie plutôt que d’apostasier. Il m’a raconté aussi dans quelle profonde misère matérielle les rescapés du génocide sont tombés. Les musulmans ont volé tous les biens : les pillards kurdes enlevaient jusqu’aux portes des mai­sons. Les chrétiens, pour ne pas mourir de faim, se sont faits les serviteurs des musulmans pendant des années.

Quant aux trésors culturels et artistiques, on essaya de tout détruire : les églises et monastères furent brûlés ou endommagés, les bibliothèques, riches en manuscrits syriaques datant parfois des premiers siècles, souvent du premier millénaire, furent brûlées. Le patriarche nestorien, témoin des massacres, en tant que chef de l’Église-nation, déclara la guerre à l’Empire ottoman et s’enfuit avec son peuple vers la Russie tsariste. La moitié de ses fidèles mourut en chemin (page 367). Et le patriarche lui-même fut assassiné en 1918.

Réunis à l’Église de Rome, les chrétiens d’Orient auraient mieux résisté à la tentative de génocide. Raymond Le Coz le reconnaît : « A la veille du massacre, écrit-il, l’Église chaldéenne est bien structurée [grâce à l’ordre catholique qui règne en elle], et cette organisation va lui permettre de résister mieux que sa ri­vale [nestorienne] aux dures épreuves qui vont s’abattre sur elles » (page 354).

 

Les Alliés ne tiennent pas leurs promesses

 

Bien que, pendant la Première Guerre mondiale, les survivants des Assyro-Chaldéens [41], aient combattu vaillamment aux côtés des Alliés, ces derniers n’ont pas respecté les promesses qu’ils leur avaient faites, à savoir la création d’un État assyro-chaldéen (en Irak et Turquie de l'Est). Il fallait qu’ils restent une minorité à protéger : réalisme libéral oblige (pages 372-374).

En 1933, dans le jeune État irakien, il y a encore des massacres (page 376). En 1940, le patriarche nestorien s’installe à Chicago où il y a une importante communauté nestorienne regroupée depuis le XIXe siècle (pages 375-395).

Aujourd’hui, en Turquie, (Édesse, Nisibe, Tur-Abdin), il ne reste presque plus rien. En Iran, il reste environ 30 000 chrétiens partagés entre nestoriens, chaldéens et presbytériens. Ils étaient environ 70 000 lorsque l’Ayatol­lah Khomeiny prit le pouvoir (page 383). En Irak, selon le recensement de 1987, il y aurait 750 000 Chaldéens, 300 000 Assyriens – c’est-à-dire nestoriens divisés en deux branches – 10 000 protestants et quelque 160 000 Syriaques et autres chrétiens (page 383). Bien que le gouvernement irakien les ait favorisés, la guerre du Golfe leur a fait et leur fait encore beaucoup de tort [42] (page 385).

 

Vers la mort ?

 

Le XXe siècle est donc marqué par la liquidation physique, puis la disper­sion des survivants dans le monde entier, surtout aux États-Unis, en Australie, en France, en Belgique, en Suède, en Allemagne, en Suisse…

L’araméen-syriaque, qui a résisté durant des siècles, court, avec la disper­sion actuelle des chrétiens, le danger de mourir. Des associations culturelles tra­vaillent à son maintien. Il reste la langue liturgique des Églises chaldéenne, nesto­rienne, syriaque catholique et orthodoxe, maronite et syro-malabar.

 

 

Conclusion

 

Les peuples araméophones – Syriens, Chaldéens, Assyriens – convertis au christianisme dès les premiers siècles, forgent rapidement une langue liturgique, littéraire, scientifique et philosophique, le syriaque ; ils jettent en Mésopotamie les bases d’une civilisation chrétienne en langue syriaque, traduisent les Pères apostoliques, les Pères grecs, les philosophes et médecins grecs comme Aristote, Platon, Galien, fondent un séminaire-université (Nisibe) pour défendre la foi ca­tholique, former les futurs évêques et les fondateurs de monastères. Au moment où tout est prêt pour évangéliser toute l’Asie (l’Iran, l’Afghanistan, la Mongolie, la Chine, l’Inde, le Tibet, l’Arabie…) et y propager une même liturgie en langue sy­riaque comme cela se fit en Europe avec la liturgie latine, quelques responsables du séminaire-université d’Édesse s’attachent exclusivement à la doctrine exégé­tique de Théodore, évêque de Mopsueste, maître de Nestorius, et participent de toutes leurs forces aux querelles – plus de personnes que théologiques – du Ve siècle. Ils déchirent l’unité syriaque, font avorter l’évangélisation et la civilisa­tion commencées et, de leurs propres mains, détruisent l’avenir de leur Église, de leur nation et de leur langue. Aujourd’hui, nous assistons à la dispersion dans le monde entier des débris de la nation de saint Éphrem !

Dans les pages qui précèdent, nous avons vu pourquoi la chrétienté d’Orient en est arrivée à ce point de faiblesse et quelles furent les causes de sa destruction. Dans la période musulmane, ce sont les lois islamiques humiliantes et étouffantes imposées aux dhimmi qui ont usé la chrétienté (page 183). Les massacres aussi, conséquence de l’esprit de ces mêmes lois, lui ont donné un coup mortel.

Ajoutons à cela l’ignorance religieuse dans laquelle le clergé nestorien ou jacobite, marié, a plongé ces peuples depuis des siècles. Et cela, malgré la bonne volonté de prêtres et de moines pieux.

Si les petits-fils des martyrs des premiers siècles ont apostasié si facilement sous l’islam, c’est que la vie chrétienne n’était plus vraiment communiquée ; les Syriaques étaient certes baptisés, mais, hélas ! ils n’étaient pas vraiment évangéli­sés ; les sacrements de l’eucharistie et de la pénitence, qui devaient les fortifier, n’étaient reçus que rarement et dans quelles conditions !

Les fidèles, dans leur majorité, n’étaient protégés ni intellectuellement ni moralement. La hiérarchie ecclésiastique issue du schisme, malgré quelques fi­gures brillantes et pleines de zèle apostolique, s’est rendue, par son schisme même, vulnérable, faible, vénale, à la merci des cupides, des ambitieux et des ignorants. L’Espagne avait été conquise, mais elle n’a pas apostasié, elle a reçu de l’aide des nations de la grande famille chrétienne qui est et doit être catholique. Le schisme, au contraire, a enfermé les chrétiens d’Orient dans la prison de leur erreur, les a livrés à la merci des califes et sultans, émirs et pachas. Ce qui a tué le christianisme en Orient, c’est le schisme et ses funestes conséquences. L’islam lui-même et ses persécutions ne sont qu’un fruit amer né de la rupture avec l’unité catholique. Il est dommage que Raymond Le Coz n’ait pas insisté davan­tage sur la malice et la gravité du schisme, premier responsable de la catastrophe qui a frappé l’Église d’Orient. Tout le reste n’est que la conséquence de ce pre­mier péché. Si l’on veut conseiller un remède efficace aux chrétiens orientaux encore séparés, c’est le retour à la foi catholique de leurs ancêtres dont saint Éphrem fut la plus brillante figure.

Raymond Le Coz, et tous ceux qui, par goût ou amitié, s’intéressent à l’histoire des chrétiens orientaux, rendraient de grands services aux jeunes qui cherchent les causes de la catastrophe qui a détruit leur peuple en leur disant exactement la vraie raison de leur ruine. Elle se trouve dans le schisme qui les a séparés de l’unité catholique. Si l’Église est une et que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’en a fondé qu’une, alors, nécessairement, une seule Église est la vraie, la sainte, celle qui a les promesses, la protection, la grâce du Sauveur. Toutes les autres ne sont malheureusement qu’œuvre humaine. L’Église d’Orient restée catholique au­rait été autrement plus forte, mieux organisée et plus efficace dans son œuvre d’évangélisation de l’Asie qui gît encore dans les ténèbres de la mort.

Certaines appréciations de Raymond Le Coz au sujet du siège de saint Pierre n’aideront pas les jeunes chrétiens qui, pourtant, ont un réel besoin d’une vision théologique de l’histoire de l’Église. Malheureusement notre auteur ne l’a pas.

Malgré ces réserves, nous pensons que la lecture de ce livre devrait beau­coup aider les chrétiens occidentaux et surtout les dirigeants de l’Église en Eu­rope et en Amérique. La moindre faute de leur part peut être mortelle pour eux-mêmes et surtout pour les générations futures. Un manque de prudence surnatu­relle de leur part peut hypothéquer l’avenir de la civilisation chrétienne et de mil­lions d’âmes. Les ruines laissées par l’Église d’Orient nous le prouvent.

Les chrétiens d’Orient avaient bien commencé, mais l’aveuglement de cer­tains idéologues qu’ils ont suivis les a conduits à la ruine actuelle. Si les évêques et les moines, au lieu de s’entre-déchirer, avaient consacré toutes leurs énergies à la prédication de l’Évangile aux quelques tribus arabes encore païennes, l’islam ne serait pas né et toute l’Asie aurait été évangélisée depuis des siècles.

On constate qu’un virus intellectuel peut détruire une civilisation. Les évêques du Ve siècle ont semé ce virus, leurs successeurs l’ont entretenu et la population chrétienne en est quasi morte. Ils se sont séparés de l’unité catholique de l’Église, Dieu n’a pas béni leur œuvre. Les chroniqueurs chrétiens ont vu juste : le châtiment de Dieu les a touchés. Nous prions pour que la miséricorde de Dieu les ressuscite maintenant.

 

*

 

Le Coz Raymond, Histoire de l’Église d’Orient, Chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie, Paris, Cerf, 1995, 441 p., 198 F.

Pour faciliter la lecture de l’ouvrage, l’auteur y a ajouté 20 cartes et ta­bleaux, un lexique des termes techniques, des tableaux chronologiques des pa­triarches, des rois, des empereurs, des papes et une liste des équivalences des noms géographiques par régions et par villes. Dans une prochaine édition, un index thématique sera le bienvenu.



[1] — Yacoub Joseph, Babylone chrétienne, Géopolitique de l’Église de Mésopotamie, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, p. 139.

[2] — DTC, t. XI, col. 170-171.

[3] — Fliche et Martin, Histoire de l’Église, De la mort de Théodose à l’élection de Grégoire le Grand, t. IV, p. 322-323.

[4] — Raymond Le Coz écrit : « Une réunification [des nestoriens et des chaldéens] sous une autorité unique serait seule susceptible de donner un nouvel élan religieux à cette communauté qui a dépensé beaucoup d’énergie depuis le XVIe siècle [nous dirions depuis le VIe siècle et en y incluant tous les Syriaques catholiques et orthodoxes] dans des querelles toujours vaines et parfois sanglantes » (p. 391). Par exemple, le premier patriarche chaldéen catholique (sacré évêque par Jules III à Rome, en 1553) fut, sous l’instigation de son homologue nestorien (reconnu par le pouvoir ottoman comme chef unique de la nation), jeté en prison musulmane, puis assassiné en 1555. Ainsi, mourut-il martyr pour sa foi catholique (p. 329).

[5] — Sur Théodore de Mopsueste, voir les explications données ci-dessous, dans la section intitulée « Que fera l’école d’Édesse ? ».

[6] — DTC, t. XI, col. 142.

[7] — Voici comment saint Thomas d’Aquin explique l’hérésie nestorienne : « Nestorius et Théodore de Mopsueste […] séparaient les personnes. Ils soutenaient que la personne du Fils de Dieu était autre que celle du Fils de l'homme. A les en croire, ces deux personnes se trouvent unies : 1º par mode d'habitation, en ce sens que le Verbe de Dieu habite dans l'homme comme dans un temple ; 2º par l'unité de sentiment, en ce sens que la volonté de cet homme est toujours conforme à la volonté de Dieu ; 3º selon l'opération, car cet homme est l'instrument du Verbe de Dieu ; 4º du point de vue de la dignité et de l'honneur, car tout honneur rendu au Fils de Dieu, l'est aussi au Fils de l'homme, en vertu de son union au Fils de Dieu ; 5º du point de vue de la communication réciproque de leurs noms, en ce sens que nous appelons cet homme : Dieu et Fils de Dieu. Or, il est bien évident que toutes ces manières d'envisager l'union rendent celle-ci purement accidentelle. » (III, q. 2, a. 6.) (NDLR.)

[8] — DTC, t. XI, col. 103 : « Rien de plus explicite que la délégation générale qui lui [Cyrille] était confiée [par le pape]. De cette sorte de blanc-seing que lui donnait l’Église romaine, quel usage allait faire le patriarche d’Alexandrie ? »

[9] — On appelle ainsi la liste des douze anathèmes que saint Cyrille joignit à sa troisième lettre à Nestorius (novembre 430 ; DS 252-263). Le pape Célestin avait déclaré à saint Cyrille que Nestorius devait souscrire une profession de foi. C’est pour se conformer à cet ordre que saint Cyrille rédigea ce formulaire, traduisant la doctrine orthodoxe. Mais la terminologie alexandrine utilisée dans ces anathématismes effaroucha les tenants de l’école d’Antioche pour qui les mêmes mots étaient alors susceptibles d’une acception différente. Ces anathématismes seront d’ailleurs exploités plus tard dans un sens franchement hétérodoxe par les monophysites. Saint Cyrille ne manquera pourtant pas de donner les explications et les précisions voulues, coupant court à toute équivoque.

[10] DTC, t. XI, col. 109. Nous devons toutefois signaler que l’article de A. Amann a nettement tendance à blanchir Nestorius et l’hérésie nestorienne, comme si toute cette affaire ne reposait que sur un malentendu.

[11]DTC, t. XI, col. 115-116, « pavnta kanonikw`~ kai; kata; th;n ejkklhsiastikh;n ejpisthvmhn kekrivsqai ».

[12] — Battifol P., « Saint Léon et l’Orient », dans DTC, t. IX, col. 254 : « Le pape Léon écrit à Théodose II, protestant contre une action “qui offense la foi et blesse toutes les Églises”, et qui doit être non avenue. Il faut que se prononce un concile autrement autorisé, où l’on convoquera des évêques de tout l’univers. » Col. 258 : Saint Léon « se félicite que le prétendu concile d’Éphèse ait été cassé en fait par le prince », et col. 259 : « Le pape s’élève avec force contre ce qui s’est fait à Éphèse, et il prononce le mot qui restera pour qualifier quidquid in illo Ephesino non judicio sed latrocinio potuit perpetrari, ubi primates synodi nec resistentibus sibi fratribus, nec consentientibus pepercerunt. Col. 260 : « Au concile de Chalcédoine, après lecture des actes du Brigandage d’Éphèse, Dioscore fut condamné, le premier à opiner étant le légat Paschasianus au nom du pape. »

[13] — Nestorius, Le Livre d’Héraclite, p. 98-100.

[14] — Jugie M., « Éphèse » (concile d’Éphèse) dans DTC, t. V, col. 159.

[15] — Forget J., « Conciles », dans DTC, t. III, col. 657.

[16] — « Cyrille, l’évêque du premier siège d’Orient, est chargé de veiller à son exécution et, pour cela, il est investi des pleins pouvoirs du pape : “L’autorité de notre siège vous est communiquée, et vous en userez à notre place pour exécuter rigoureusement notre décret”. » (Mansi, t. IV, col. 1019, cité par M. Jugie, « Éphèse » (concile d’) dans DTC, t. V, col. 157.

[17] — « Auctoritatem sedis apostolicae custodiri deberi mandamus. (…) Ad disceptationem si fuerit ventum, vos de eorum sententiis judicare debeatis, non subire certamen » (PL, t. L, col. 503).

[18] — « Coacti per sacros canones et epistolam sanctissimi Patris nostri et comministri romanae urbis episcopi ; ad lugubrem hanc contra eum sententiam venimus. » M. Jugie, « Éphèse » (concile d’), dans DTC, t. V, col. 143.

[19] — Forget J., « Conciles » dans DTC, t. III, col. 653-654.

[20]Histoire du christianisme des origines à nos jours, t. III : Les Églises d’Orient et d’Occident, sous la responsabilité de L. Pietri, Paris, Desclée, 1998, p. 457-481.

[21]DTC, t. XV, col. 1887 : « La théologie d’Antioche avait triomphé dans l’Acte d’Union signé en 433 et qui avait été mis au point par le Tome du pape saint Léon. »

[22] — Il est clair que plusieurs expressions de Théodore de Mopsueste pour rendre compte de l’union hypostatique des deux natures en Jésus-Christ étaient non seulement insuffisantes mais erronées. Il paraît assimiler la venue du Verbe en Jésus à l’inspiration prophétique (comme l’enseignait, au début du IIIe siècle, Paul de Samosate), ou la compare à l’union de l’homme et de la femme dont parle l’Apôtre : « Ils seront deux en une seule chair » (Ep 5, 31 ; voir DS 434). Ces explications risquaient de conduire à distinguer dans le Sauveur ce qui est de l’homme et ce qui est de Dieu au point de poser deux personnes ou deux Christ. Nestorius se défendit d’avoir enseigné cela. Quoi qu’il en soit de ses intentions, c’est pourtant cette doctrine condamnée par l’Église que développèrent certains de ses émules nestoriens en lutte contre le monophysisme (qui confondait les natures en Jésus-Christ) également condamné par l’Église.

[23] — En 553, pour s’attirer la faveur des monophysites par la condamnation des théologiens les plus importants de l’école d’Antioche, l’empereur Justinien convoque le IIe concile de Constantinople auquel le pape Vigile, amené de force de Rome, refuse de participer. Cependant, six mois plus tard, Vigile confirme les canons de ce concile qui devient ainsi le Ve concile œcuménique. Ce concile contient 14 anathématismes portés contre les Trois Chapitres, c’est-à-dire l’ouvrage Contra impium Apollinarium de Théodore de Mopsueste, le Pentalogus de Théodoret de Cyr contre saint Cyrille et la lettre d’Ibas à Maris le Perse (l’authenticité de cette lettre est d’ailleurs contestée). Dans une première constitution de mai 553 (Inter innumeras sollicitudines, DS 416-420), le pape Vigile avait anathématisé 56 propositions de Théodore de Mopsueste sans condamner sa personne et avait pris la défense de l’orthodoxie de Théodoret et d’Ibas. Dans les canons du Concile, les 11 premiers anathématismes concernent les erreurs d’Arius, Eunome, Macédonius, Apollinaire, Nestorius, Eutychès et Origène ; le 12e condamne Théodore de Mopsueste (DS 434-435) et les 13e et 14e déclarent impies les écrits déjà mentionnés de Théodoret et d’Ibas (DS 436-437). Cependant, le pape suivant, Pélage Ier, dans sa lettre Vas electionis sur l’autorité des conciles œcuméniques (écrite vers 557), appelle « vénérables évêques » Théodoret et Ibas que le concile de Chalcédoine avait reçus et les range « parmi les orthodoxes » (DS 444). Au bout du compte, Théodoret et Ibas étaient disculpés tandis que la doctrine de Théodore restait condamnée.

Voir DTC, t. XV, « Trois chapitres » (Affaire des), col. 1868-1924. Mais cet article de É. Amann innocente volontiers Théodore de Mopsueste.

[24]Histoire du christianisme des origines à nos jours, t. III : Les Églises d’Orient et d’Occident, ibid., p. 423 et 465 : « Le Concile voulait rallier les monophysites : ce résultat ne fut nullement atteint. […] Des tensions opposèrent l’Église grecque chalcédonienne et l’Église de Perse, pour laquelle Théodore de Mopsueste était l’Interprète (de la Bible) et le docteur par excellence. »

[25]Ibid., p. 465-466.

[26] — « Ces contacts répétés avec les fonctionnaires importants, avec la cour, avec le souverain lui-même, laïcisèrent la mentalité de Barsauma » (DTC, t. XI, col. 175).

[27]DTC, t. XI, col. 145 et 153.

[28] — Sur la question du Théotocos, conséquence logique de la doctrine de l’union hypostatique, la position de Nestorius n’est pas claire et cela seul justifie sa condamnation. Si, dans son appel au pape Célestin (fin 430), il rejette l’expression anthrôpotocos (mère de l’homme) et assure qu’il est prêt à employer l’expression Théotocos (mère de Dieu), pourvu qu’on ne la prenne pas dans le sens d’Apollinaire (il avait pourtant violemment combattu le Théotocos), il préfèrerait cependant qu’on s’en tienne au terme (ambigu) Christotocos (mère du Christ), qui a l’avantage de s’appliquer aux deux natures. Mais, comme l’a défini le concile d’Éphèse, la Vierge étant mère de quelqu’un qui est Dieu, elle peut et doit être dite mère de Dieu. D’ailleurs, l’emploi du Théotocos était courant depuis longtemps : saint Alexandre d’Alexandrie († 328) s’en servait déjà comme d’un terme usuel.

[29] — Nau F., « Saint Cyrille et Nestorius », dans Revue de l’Orient chrétien, 1911, t. XVI, p. 20-21, cité par le DTC, t. XI, col. 149.

[30] — Article « Éphèse » (concile d’), dans DTC, t. V, col. 161-192.

[31] — Théodore de Mopsueste († 428) enseignait avec force, contre les apollinaristes, que la nature humaine prise par le Verbe est une nature complète, possédant non seulement un corps, mais une âme raisonnable douée de liberté. Quant au mode d’union des deux natures, visant à préserver l’intégrité de chacune, il repoussait toute expression qui pouvait faire croire à leur mélange. Mais à force d’insister sur leur séparation, en représentant leur union comme une sorte d’inhabitation du Verbe dans la nature humaine, il aboutissait à deux personnes, d’autant qu’à ses yeux une substance ne saurait être complète sans personnalité. Là était son erreur. Sachant cependant que la doctrine d’une double personnalité dans le Christ était en opposition avec la croyance traditionnelle, il cherchait à l’atténuer en disant que les deux natures réunies en Jésus-Christ ne formaient qu’une seule personne, de même que l’homme et la femme dans le mariage ne forment qu’une seule chair : comparaison maladroite, puisqu’ils gardent leur personnalité. Théodore ne parvenait pas à masquer les conséquences de son système qui aboutissait bien à dire qu’il y avait deux personnes en Notre-Seigneur. (D’après Boulenger A., Histoire générale de l’Église, Paris, Vitte, 1932, t. III.)

[32] — Voir aussi La Documentation catholique du 18 décembre 1994, nº 2106, p. 1069-1070, et l’Osservatore Romano du 15 novembre 1994.

La partie christologique de la déclaration détruit l’hérésie nestorienne des deux fils et des deux personnes en Notre-Seigneur, affirmant : « Son humanité et sa divinité sont unies en une unique personne ; sans confusion ni changement, sdans division ni séparation… » A ce point de vue, c’est un événement heureux.

Mais cette déclaration est par ailleurs très ambiguë. Elle commence par prétendre que « les divisions qui se sont produites étaient dues dans une large mesure à des malentendus », ce qui est faux, nous l’avons vu. Et, pour conclure, elle est contrainte d’avouer que « l’unanimité en ce qui concerne le contenu de la foi (…) n’a pas encore été atteinte », tout en évoquant « la profonde communion spirituelle dans la foi et la confiance réciproque », ce qui est contradictoire. Le problème est que la confusion et l’équivoque viennent désormais de « Rome ». Ce qu’il faut ardemment souhaiter, c’est le retour des schismatiques à l’Église catholique, pas à l’Église conciliaire ! (NDLR.)

[33] — Nous avons l’impression qu’aujourd’hui aussi les dirigeants du monde libéral ainsi que ceux de l’Église latine, enivrés par les slogans à la mode, ne se rendent pas compte de ce qu’est l’islam ni de ce qui se passe avec lui, ni surtout de ce qui pourra se passer demain quand il sera plus fort. Voir à ce sujet Le Sel de la terre 34 : « De grandes difficultés dans le dialogue avec l’islam », p. 242-243.

[34] — de Barenton père Hilaire F.M.C., La France catholique en Orient durant les trois derniers siècles, Paris, 1902, p. 34.

[35] — Fiey J.-M., Les Chrétiens syriaques sous les Abbassides, surtout à Bagdad (749-1058), Louvain, Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium, 420, 1980, p. 274. Cité par Raymond Le Coz, p. 183.

[36] — Page 150. Ceux qui voudraient avoir plus d’informations sur le rôle des Syriaques dans cette œuvre consulteront Éphrem-Isa Yousif, Les Philosophes et traducteurs syriaques, d’Athènes à Bagdad, Paris, Éd. L’Harmattan, 1997.

[37] — Dynastie arabo-musulmane qui a régné entre 750 et 1258, à Bagdad.

[38] — Voir aussi R. Naz, Dictionnaire de Droit canonique, Paris, 1953, t. V, article « Ébdjésus », col. 117.

[39] — Voir aussi Joseph Yacoub, Babylone chrétienne, Géopolitique de l’Église de Mésopotamie, Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1996, p. 173-174, qui cite : – le père D.-A. Mortier, Histoire des maîtres généraux de l’Ordre des Frères prêcheurs, Paris, Éd. Alphonse Picard et Fils, 1903, t. I, p. 381 ; – Bullarum Ordinis Prædicatorum, Rome, 1729, t. I, p. 237-238 ; – Histoire de la mission dominicaine en Mésopotamie et en Kurdistan, depuis ses premières origines jusqu’à nos jours, Goormachtigh Marie-Bernard, Analecta Sacri Ordinis Fratrum Prædicatorum, Rome, 1895, troisième année, septembre, fasc. V, p. 271.

[40] — Les atrocités commises à cette époque sont rapportées par l’historien Arnold Toynbee, dans le livre bleu britannique intitulé : Le Sort des Arméniens dans l’Empire ottoman. Une étude exhaustive sur le génocide des Assyro-Chaldéens (des chrétiens Orientaux) a été rédigée en allemand par G. Yonan, Ein Vergessener Holocaust. Die vernichtung des christlichen Assyrer in der Türkei, Göttingen, 1989.

[41] — On appelle aujourd’hui les nestoriens Assyriens. Les Chaldéens sont les anciens nestoriens qui sont revenus à l’unité catholique à partir de l’année 1553 ; l’ensemble est appelé assyro-chaldéen.

[42] — Le gouvernement irakien a favorisé les chrétiens : le ministre des Affaires étrangères, Tarek Aziz, est un catholique chaldéen ; des églises et couvents du premier millénaire ont été restaurés ; une académie en langue syriaque a été fondée. Hélas, la guerre du Golfe a fait à l’Église en Irak autant de tort et peut-être plus que les massacres de 1915. Car l’opinion publique irakienne fait l’amalgame entre chrétiens d’Irak et les faux « croisés » américains. Comme conséquence de l’embargo, beaucoup d’enfants sont morts et meurent encore. La pauvreté, l’insécurité du lendemain ont poussé beaucoup de chrétiens à quitter définitivement le pays (R. Le Coz, p. 385).

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Michel Boniface est né dans une famille de rite syriaque catholique, originaire de Mésopotamie du Nord (Turquie de l'Est).

La plupart de ses ancêtres ont été massacrés dans le génocide de 1915, à Tur-Abdin.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 35

p. 166-204

Les thèmes
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