Éditorial
Dominus Jesus
et les éléments d’Église
DANS la déclaration de la congrégation pour la Doctrine de la foi, Dominus Jesus, du 6 août 2000, nous lisons ceci :
Par l’expression subsistit in, le concile Vatican II a voulu proclamer deux affirmations doctrinales : d’une part, que malgré les divisions entre chrétiens, l’Église du Christ continue à exister en plénitude dans la seule Église catholique ; d’autre part, « que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures [1] », c’est-à-dire dans les Églises et communautés ecclésiales qui ne sont pas encore en pleine communion avec l’Église catholique (56).
Le texte fait référence à une note (56) qui est la suivante :
Contraire à la signification authentique du texte conciliaire est donc l’interprétation qui tire de la formule subsistit in la thèse que l’unique Église du Christ pourrait aussi subsister dans des Églises et communautés ecclésiales non catholiques. « Le Concile avait, à l’inverse, choisit le mot subsistit précisément pour mettre en lumière qu’il existe une seule “subsistance” de la véritable Église, alors qu’en dehors de son ensemble visible, existent seulement des elementa ecclesiae qui – étant des éléments de la même Église – tendent et conduisent vers l’Église catholique. » (À propos du livre Église : charisme et pouvoir, du père Leonardo Boff. Notification de la Congrégation pour la Doctrine de la foi : AAS 77 [1985] 756-762.)
Ces textes ne constituent pas un enseignement nouveau. C’est même le nœud de l’hérésie conciliaire sur l’œcuménisme [2].
Il existe bien dans les communautés chrétiennes séparées de l’Église catholique des vestiges de l’Église catholique : par exemple les protestants ont gardé la sainte Écriture (plus ou moins altérée souvent), les schismatiques orientaux (faussement dits « orthodoxes ») ont conservé les sacrements, etc.
La première opération de la « nouvelle théologie » a consisté à changer le vocabulaire. On a échangé le mot « vestiges » traditionnellement utilisé pour désigner ces réalités, mais jugé trop négatif parce qu’il fait penser à des « ruines », par l’expression « éléments de l’Église [3] ».
Ce changement de vocabulaire n’est pas innocent. Le mot « vestige » exprimait une vérité importante, à savoir que la réalité volée à l’Église catholique par la communauté chrétienne cesse d’être une réalité vivante, elle devient une « ruine ».
Il est vrai que la sainte Écriture, lue dans le sens que connaît l’Église catholique, est sanctifiante, il est vrai que les sacrements reçus en communion avec l’Église catholique nous justifient, mais ce n’est plus la même chose quand ces réalités sont incluses dans une fausse religion.
Par exemple, un baptême reçu d’un ministre protestant, à supposer qu’il soit valide, est de soi un signe qu’on accepte l’hérésie protestante. La participation active à toute cérémonie religieuse d’une communauté hérétique ou schismatique est de soi une marque d’appartenance à l’hérésie et au schisme : « L’assistance active dans les actions liturgiques comporte de soi une certaine profession de foi [4]. »
L’hérésie conciliaire n’est au fond qu’une forme du matérialisme contemporain. Elle considère l’Église comme un assemblage de blocs, « d’éléments », comme une sorte de « mécano » ou de voiture automobile. Évidemment, dans une telle conception, les éléments sont interchangeables, et on pourrait construire une demi-Église en prenant la moitié des « éléments » de l’Église catholique, et cette demi-Église aurait une valeur sanctifiante moitié moindre que celle de l’Église catholique.
Mais lorsqu’on dit : « le tout est la somme de ses parties », on ne voit que l’aspect matériel des choses. En réalité dans le tout il y a plus que dans la somme des parties, il y a la forme (appelée âme dans un être vivant) qui ne se trouve pas dans les parties. Ainsi un homme est plus que la somme de ses membres et organes.
Les éléments, lorsqu’ils sont inclus dans le tout, sont « informés » par cette forme (ou âme) et reçoivent d’elle une orientation, une « spécification » qui en change complètement la nature. Ainsi dans un poison et dans un aliment, il y a les mêmes composants (du carbone, de l’oxygène, de l’hydrogène, etc.), mais ils n’ont pas le même effet sur celui qui les absorbe.
L’Église est plus que la somme d’un certain nombre d’éléments, elle est une réalité vivante, qui possède une âme (le Saint-Esprit) et qui dépend d’une tête qui lui communique cette âme et cette vie. En dehors de l’Église, ces « éléments » ne sont pas vivants et ils ne vivifient pas, ils peuvent même tuer.
Saint Bède le Vénérable, dans son Commentaire sur la première épître de saint Pierre, exprime cette vérité d’une manière très frappante. Partant de l’analogie faite par saint Pierre entre le déluge et le baptême, il explique que l’eau du baptême ne sauve pas ceux qui sont hors de l’Église, mais plutôt les damne :
Le fait que l’eau du déluge ne sauve pas, mais tue ceux qui sont situés hors de l’arche, préfigure sans aucun doute que tout hérétique, bien qu’il possède le sacrement de baptême, n’est pas plongé dans les enfers par d’autres eaux, mais précisément par celles qui soulèvent l’arche aux cieux [5].
L’on peut même dire qu’un système qui reprend plus d’éléments de vérité est plus dangereux qu’un autre qui en a moins. Une chaise à trois pieds, qui tient debout, est plus dangereuse qu’une chaise à deux pieds sur laquelle personne n’a l’idée de s’asseoir [6]. Un billet de banque très bien imité est plus dangereux qu’un faux facilement reconnaissable.
On a écrit très justement : « L’Islam est la religion qui, ayant eu connaissance du Christ, a refusé de le reconnaître pour Dieu. S’il est vrai que la pire forme du mensonge est celle qui, en apparence, contredit le moins la vérité, le mensonge qui consiste à dire du Christ tout le bien possible, sauf qu’il est Dieu, est le plus redoutable de tous [7]. »
Il est donc faux de prétendre que le baptême donne de soi l’incorporation au Christ et une certaine communion même imparfaite avec l’Église [8]. Il est faux de dire que le baptême reçu chez des hérétiques ou des schismatiques tend à l’acquisition de la plénitude de la vie du Christ [9], et que, d’une façon générale, les « éléments d’Église » qui s’y trouvent tendent et conduisent vers l’Église catholique [10]. Il est faux encore de dire que ces Églises et communautés séparées ont une signification et une valeur dans le mystère du salut, et que l’Esprit du Christ se sert d’elles comme de moyens de salut [11].
Sans doute, les vestiges de l’Église peuvent parfois sanctifier (par exemple, les sacrements reçus par un orthodoxe dans l’ignorance invincible) et même procurer l’incorporation au Christ (par exemple, un baptême valide reçu dans le schisme ou l’hérésie par un petit enfant, qui fait partie de l’Église catholique tant qu’il n’a pas posé un acte personnel d’adhésion au schisme ou à l’hérésie). Toutefois, cela reste accidentel. Les actes religieux reçus dans l’hérésie ou le schisme sont de soi une participation à l’hérésie ou au schisme, sauf empêchement accidentel dans le sujet (dans les exemples cités : l’ignorance invincible ou le jeune âge). Ce qui est accidentel peut être fréquent : par exemple, il est possible que, dans certaines régions, beaucoup d’orthodoxes soient dans l’ignorance invincible. Il n’en reste pas moins vrai qu’il ne faut pas confondre ce qui arrive accidentellement avec ce qui arrive de soi.
Ainsi, « l’hérésie conciliaire » affirmée dans les textes du Concile, est réaffirmée trente-cinq ans après par le texte Dominus Jesus [12].
L’Église conciliaire a bien conservé quelques « vestiges » de l’Église catholique, mais il lui manque l’essentiel : la « forme » catholique, l’âme, « l’Esprit de vérité » (Jn 15, 26), qui lui ferait enseigner la foi catholique sans ambiguïté et, par conséquent, condamner les erreurs qu’elle enseigne actuellement [13]. Mais pour recevoir cet Esprit de vérité, il faudrait renouer avec la Tradition au lieu de la persécuter.
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Annexes
Jugnet et les vérités gauchies
Cela [« connaître la vérité, être dans le vrai »] ne veut pas dire non plus qu’en dehors de la doctrine qu’on défend tout soit faux dans les doctrines adverses. Les philosophes thomistes ne songent pas du tout à contester qu’il y ait des vérités chez Berkeley, chez Kant, chez Hegel, chez Marx, chez Bergson ; les théologiens catholiques ne veulent nullement nier qu’il y ait des vérités dans le protestantisme, le judaïsme, le brahmanisme. Mais la question qui se pose est tout autre. Il s’agit de savoir si ces vérités sont, si l’on peut dire, « à l’aise, en liberté, et chez elles » dans les doctrines adverses. Or, ce que nous pensons, c’est que ces vérités n’y ont qu’un rôle partiel, fragmentaire, incomplet, qu’elles sont enrobées dans des erreurs flagrantes qui les gauchissent et en faussent la véritable portée – et qu’ainsi, ce qui domine dans une doctrine fausse et ce par quoi elle risque proprement d’être désastreuse, c’est l’esprit de cette doctrine, esprit d’erreur et de négation.
Exemples : le judaïsme et l’islamisme insistent toujours sur l’unité de Dieu (ce qui est une vérité) mais ils le font intentionnellement, d’une manière unilatérale, qui exclut le dogme chrétien de la Trinité – Luther insiste sur le fait que c’est la grâce seule qui justifie et, à l’état brut, cette formule est vraie. Mais, chez lui, ceci exclut l’économie catholique des sacrements, etc. De même, Kant voit bien que la connaissance est active, mais il conçoit cette activité comme aveugle et fabricatrice, n’atteignant pas l’être. Marx voit bien le rôle trop souvent méconnu du facteur économique. Mais il lui donne une portée exclusive et inacceptable, etc. Tout n’est pas faux, en détail, dans les doctrines, mais l’esprit en infecte tout. Si ces vérités partielles sont recevables et assimilables, c’est à condition d’être arrachées à ces fausses doctrines (donc, d’abord, critique de l’erreur) et « baptisées » en quelque sorte, repensées dans une autre perspective [14].
Le père Garrigou-Lagrange
et la vérité servante
La difficulté du jugement à porter apparaît surtout quand il faut juger de l’esprit d’une doctrine ou d’une personne. En effet, dans chaque doctrine humaine ou dans chaque personne il se trouve quelque chose de vrai et quelque chose de faux ; mais la question est la suivante : cette pensée est-elle simplement vraie, et fausse sous un certain rapport, ou bien simplement fausse, et vraie sous un certain rapport. De même, la vie spirituelle de cette personne est-elle simplement vraie et bonne, ou simplement fausse et mauvaise.
Hegel pense que toute pensée est vraie sous un certain rapport et fausse sous un certain rapport, mais cela, c’est le relativisme, et il n’y aurait plus rien de simplement vrai, ni de simplement faux. Ollé-Laprune disait : « Il faut trouver dans toute doctrine l’âme de la vérité » ; mais dans une doctrine simplement erronée, la vérité n’est pas l’âme, mais la servante [15].
[1] —Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium 8 ; voir Jean-Paul II, encyclique Ut unum sint, 13. Voir aussi : Vatican II, Lumen gentium 15 et le décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio 3.
[2] — Sur l’exposition en détail de ces erreurs, voir frère Pierre-Marie O.P., « L’unité de l’Église », in La Tentation de l’œcuménisme, Actes du IIIe congrès théologique de Sì Sì No No, avril 1998, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1999, p. 7 sq.
[3] — Voir frère Pierre-Marie O.P., « L’unité de l’Église », in La Tentation de l’œcuménisme, p. 15, qui cite Thils Gustave, Le Décret sur l’œcuménisme du deuxième concile du Vatican, Paris, Desclée de Brouwer, 1966.
[4] — Schéma sur l’Église préparé pour Vatican II et publié dans les Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Œcumenici Vaticani II, vol. 1, pars IV, Vatican, 1971, p. 12-91, § 54 : Assistentia activa in sacris liurgicis de se quodammodo professio fidei habenda est.
[5] — Quod ergo aqua diluvii non salvavit extra arcam positos, sed occidit, sine dubio præfigurabat omnem hereticum, licet habentem baptismatis sacramentum, non aliis, sed ipsis aquis ad inferna mergendum, quibus arca sublevatur ad cœlum. Saint Bède le Vénérable, Commentaire sur la première épître de saint Pierre (1 P 3, 21), PL 93, col. 60.
[6] — Pour cet exemple (donné par Mgr de Castro Mayer) et le suivant, voir l’article de l’abbé Fernando Rifan « Œcuménisme et missions », in La Tentation de l’œcuménisme, Versailles, 1999, p. 438. Voir aussi p. 444-445.
[7] — Hours Joseph, « La conscience chrétienne devant l’islam », Itinéraires 60, p. 121.
[8] — Unitatis redintegratio 3, erreur réaffirmée dans Dominus Jesus.
[9] — Unitatis redintegratio 22, erreur réaffirmée dans Dominus Jesus.
[10] — Note 56 de Dominus Jesus. Il est vrai qu’avant le Concile, beaucoup de protestants se convertissaient à l’Église catholique. Cela provenait de la faillite manifeste des confessions protestantes et de la force missionnaire de la vérité catholique et non des « éléments d’Église », sinon il n’y a pas de raison que ce mouvement se soit arrêté, ou qu’il ne se soit pas produit plus tôt.
[11] — Unitatis redintegratio 3, erreur réaffirmée dans Dominus Jesus.
[12] — On voit que nous ne partageons pas l’analyse faite par Yves Chiron dans Alètheia 4 (16 rue du Berry, 36250 NIHERNE), du 18 octobre 2000, p. 3-5 :
« On doit remarquer d’abord que cette déclaration, datée du 6 août, n’a été rendue publique que le mardi 5 septembre, soit deux jours après la béatification de Pie IX. Ce n’est sans doute pas une coïncidence. Certains commentateurs, hostiles, ne s’y sont pas trompés qui y ont vu un “nouveau Syllabus”. L’abbé Claude Barthe, lui, dans un long commentaire paru dans le nº 69 de la revue Catholica (B.P. 246, 91162 Longjumeau Cedex), relève une autre coïncidence : le cinquantenaire de la grande encyclique Humani generis (12 août 1950).
« L’encyclique de Pie XII était toute dirigée, sans les nommer, contre les tenants de la “nouvelle théologie” et certaines de leur doctrine. Domini Iesus [sic] est dirigé contre les thèses aventurées en matière de théologie des religions et les affirmations intempestives qui entourent le dialogue interreligieux et le dialogue oecuménique. (…)
« Sans entrer dans une analyse complète du document, on doit relever son intention formelle : “remédier à [une] mentalité relativiste toujours plus répandue”. Sans reprendre l’antique formule anathema sit, le Préfet de la Congrégation procède par affirmations claires, avec des formules qui ne le sont pas moins (…).
« On peut donc lire cette déclaration de la congrégation pour la Doctrine de la foi (…) comme une manifestation de plus d’une des tendances majeures du pontificat, sous-estimée par certains. Dominus Iesus est, après le Catéchisme de l’Eglise Catholique, Donum vitae, Ordinatio sacerdotalis, Fides et ratio, un acte restaurateur et clarificateur. »
[13] — Mgr Lefebvre au retour d’un voyage au Mexique vers l’année 1980, racontait qu’il avait reçu à Mexico la visite du curé d’une des grosses paroisses de la ville. Celui-ci était venu simplement pour lui dire : « Monseigneur, je viens vous dire que c’est vous qui avez conservé l’Esprit-Saint. Nous avons gardé les églises, l’extérieur, mais l’Esprit-Saint n’y est plus. »
[14] — Jugnet Louis, « Note sur la possession de la vérité », L’Ordre français 174, septembre-octobre 1973, p. 98-99. Les italiques sont dans l’original.
[15] — Garrigou-Lagrange Reginaldus, De Virtutibus theologicis, Turin, Berutti, 1948, p. 255 : Difficultas judicii ferendi apparet prœsertim quando, judicandus est spiritus alicuius doctrinæ vel per personæ. In qualibet enim doctrina humana vel persona invenitur aliquid verum et aliquid falsum ; sed quæstio est : utrum ista conceptio sit simpliciter vera et sec. quid falsa, an e contrario simpliciter falsa et sec. quid vera. Pariter hæc via spiritualis hujusce personæ estne simpliciter vera et bona, aut simpliciter falsa et mala. Hegel putat quod omnis conceptio est sec. quid vera, et sec. quid falsa, sed hoc est relativismus, non amplius daretur aliquid simpliciter verum, nec simpliciter falsum. Ollé-Laprune dicebat: « Oportet in omni doctrina invenire animam veritatis » ; sed in doctrina simpliciter erronea veritas non est anima, sed serva.

