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Éloge de

saint Thomas d’Aquin

 

 

 

par S. Exc. Mgr Marcel Lefebvre

 

 

 

Nous transcrivons ici l’éloge de saint Thomas d’Aquin que Mgr Lefebvre prononça le 8 septembre 1982, lors d’une instruction de retraite sacerdotale.

On y trouvera l’expression vigoureuse de cette admiration qu’il vouait au Docteur commun et qui lui fit rédiger, à la fin de sa vie, son magnifique Itinéraire spirituel à la suite de saint Thomas d’Aquin (1990). « Les années ont passé, mes convictions au sujet du trésor que représente la Somme théologique n’ont fait qu’augmenter » confiait-il dans celui-ci (page 14).

A une époque où les néo-modernistes essayaient de se débarrasser de la doctrine de saint Thomas en relançant à son encontre l’accusation de « rationalisme » et de « naturalisme [1] », et où cette opposition au thomisme faussait quelque peu le renouveau patristique, Mgr Lefebvre, tout en insistant beaucoup lui aussi sur la lecture des Pères de l’Église (il avait fortement profité, jeune prêtre, de la lecture de saint Jean Chrysostome) et tout en ayant conscience des déficiences des manuels courants de théologie (il avait souffert, lors de ses études à la Grégorienne, à Rome, du manque d’orientation spirituelle de la plupart des cours), sut faire découvrir dans la Somme de saint Thomas « non seulement la lumière de la foi, mais aussi la source de la sainteté, de la vie d’oraison et de contemplation, de l’offrande totale et sans réserve à Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié, préparant à la vie bienheureuse dans le sein de la Trinité » (Itinéraire spirituel, page 14).

Entre le saint docteur du XIIIe siècle et le grand évêque du XXe, il y avait non seulement communauté de foi, mais de sagesse.

(Le style parlé a été conservé. Les notes sont de notre rédaction.)

 

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

SAINT THOMAS a réussi cette synthèse magnifique des principes philosophiques en les distinguant bien des principes théologiques, des principes de la foi. Et vous savez qu’à son époque, lorsqu’il a professé ces choses, il y a eu des oppositions véhémentes de la part de l’Université de Paris contre l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, parce qu’on disait qu’il était en train de faire du rationalisme, qu’il introduisait le rationalisme dans l’Église. Parce que jusqu’ici on avait gardé jalousement la foi, l’étude des Pères, et il semblait que tout apport de la raison, tout apport rationnel qui n’aurait pas un rapport direct avec la sainte Écriture ou avec les vérités qu’on avait enseignées jusqu’alors, était comme une espèce de profanation : c’était faire entrer dans le sanctuaire de la théologie, de cette théologie basée sur l’explication de l’Écriture sainte, sur la Tradition, les commentaires des Pères, quelque chose qui ne venait plus de la bouche de Notre-Seigneur, qui ne venait plus de la bouche de la Sagesse incarnée. Mais on oubliait que Notre-Seigneur est le créateur de l’intelligence humaine, le créateur de la nature humaine. Cependant, il est certain qu’il y avait un danger. Saint Thomas a su l’éviter – mais les autres n’ont pas su l’éviter : ils ont exalté la raison humaine, ils ont exalté les philosophes païens et ça a été la « Renaissance », et ça a été tous les arts païens, toute cette « Renaissance » qui a abouti au rationalisme, au naturalisme, à Luther, etc.

Évidemment, il y a un danger considérable. Les hommes ont presque cru pouvoir se dégager peu à peu de ces vérités de la foi, de cet enseignement de la foi et s’appuyer sur les vérités de la raison : la raison est bien capable de connaître Dieu, la raison est bien capable par elle-même de connaître toutes les vérités, … Et voilà ! On éliminait la foi, on éliminait le magistère de l’Église : la raison était bien capable d’interpréter par elle-même la sainte Écriture, on n’avait pas besoin du magistère, pas besoin des Pères de l’Église pour interpréter l’Écriture. Chacun était bien capable de recevoir les lumières dont il avait besoin pour interpréter l’Écriture. Ça a été le rationalisme.

Mais loin de saint Thomas des idées pareilles ! Il a mis justement au service de la théologie toute la vérité philosophique. On appelait déjà depuis longtemps – bien avant saint Thomas – la philosophie : ancilla theologiæ, la servante de la théologie.

Mais il est certain que, à la suite de saint Thomas, ceux qui se sont prétendus les successeurs de saint Thomas – je ne parle pas, évidemment, des grands interprètes comme Cajetan, mais je parle de ceux qu’on appelait les scolastiques – ont vraiment passé au crible de la raison toutes les vérités de la foi, discuté sur les vérités de la foi uniquement avec leur raison, leur intelligence, et non plus avec la foi, avec la vertu de foi, comme l’avait fait saint Thomas.

[Monseigneur Lefebvre cite ensuite des extraits de l’article Théologie du Dictionnaire de Théologie Catholique :]

 

Donc jusqu’à la fin du XIIe siècle, la théologie sera essentiellement et on peut dire exclusivement biblique ; elle s’appellera sacra pagina, sacra scriptura. […] Le Moyen Age reçoit des Pères et surtout de saint Augustin l’idée que les sciences ou les arts profanes, les arts libéraux, appartiennent de droit au Christ et qu’il faut les rendre à leur vrai maître, en les faisant servir à une intelligence plus approfondie des Écritures. […]

[La philosophie est vraiment la servante de la théologie :] La pensée de saint Thomas, comme du Moyen Age, au moins jusqu’à son temps, est essentiellement à base biblique et traditionnelle. On n’insistera jamais assez sur le fait que le statut de l’enseignement théologique était alors profondément biblique. La leçon ordinaire du maître [et de saint Thomas] était consacrée au commentaire de l’Écriture. C’est ainsi que les commentaires scripturaires de saint Thomas représentent son enseignement public ordinaire de maître [2].

 

Et ensuite, grâce à l’approfondissement de la connaissance qu’il avait de la philosophie d’Aristote, saint Thomas – qui est un homme qui distinguait, qui définissait – a défini ce que pouvait faire la raison et ce que pouvait faire la foi : les raisons formelles. Saint Thomas est une intelligence d’une clarté et d’une profondeur extraordinaires, et il savait distinguer les choses, mais les unir aussi pour en faire à nouveau une synthèse. Ah ! Sa Somme théologique est une merveille ! Une merveille ! Une merveille qui ne se retrouvera plus après, malheureusement.

Après, viendront, justement, toutes ces distinctions : on fait purement de la philosophie, rien que de la philosophie, sans rapport avec la théologie. Puis de la théologie dogmatique, purement dogmatique : on explique les dogmes, les uns après les autres, les thèses. On les analyse à la lumière de l’Écriture, à la lumière des Pères ensuite : la théologie positive. Ensuite, la théologie scolastique : la raison s’efforce de pénétrer, autant qu’elle le peut, les mystères et de montrer que ces mystères ne sont pas contraires à la raison – par conséquent, qu’on doit y adhérer, qu’on doit y croire ; là, c’est, comme dit saint Thomas, la vertu intellectuelle de la foi qui agit à ce moment-là, et non pas tellement le don de sagesse.

Mais lui, dans sa Somme théologique fera tout apparaître : non seulement il y a de la philosophie, il y a de la théologie dogmatique, de la théologie ascétique, il y a de la théologie mystique, il y a de la théologie morale. Tout est dans saint Thomas : tout, tout, tout ! C’est une synthèse magnifique. Et je pense qu’il faudrait – d’ailleurs, c’était la pensée de saint Pie X – que la Somme théologique soit le manuel des séminaristes. Alors, ça paraît énorme : combien d’années faudrait-il pour vraiment voir toute la Somme théologique ? Mais il est certain que la Somme de saint Thomas est inimitable – ou, du moins… saint Thomas a réussi là quelque chose qui d’ailleurs a été immédiatement approuvé par l’Église et par les papes.

Saint Thomas a été canonisé peu de temps après sa mort [3], et l’Église a approuvé par conséquent toutes ses œuvres, alors que, justement, beaucoup – et des gens très estimés dans l’Église, des théologiens franciscains, des théologiens augustiniens, des théologiens de cette époque – se sont un peu dressés contre saint Thomas : ils ont eu peur que saint Thomas introduise le rationalisme dans la théologie. L’Église au contraire a confirmé saint Thomas et montré qu’il avait réussi une synthèse absolument admirable.

Mais, il faut le dire, après, où sont les livres de théologie qui auraient pu nous monnayer un peu la Somme théologique de saint Thomas ? 

Où trouvez-vous une étude du DeVerbo Incarnato et de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme on la trouve dans saint Thomas ? Nulle part. Vous pouvez prendre tous les traités dogmatiques, vous ne trouverez pas. (…) Saint Thomas suit toute la vie de Notre-Seigneur, il a des articles sur toute sa vie, il la suit pas à pas. La description de la Passion par saint Thomas d’Aquin ! Les détails avec lesquels il suit tout cela : magnifique, magnifique ! Or c’est cela qui a passionné les saints. Tous les saints ont été passionnés par la Croix. (…) Saint Thomas parle longuement de toutes les vertus, de tous les vices, de tous les défauts opposés aux vertus, et ça dans le détail, dans un détail extraordinaire, extraordinaire ! (…) Ensuite, il nous parle des dons du Saint-Esprit, il nous les décrit à profusion, et puis, des béatitudes pour chaque don : il donne les béatitudes et il explique pourquoi ces béatitudes. Ce sont des merveilles, des sujets de méditation, des sujets d’oraison, des sujets de prédication. Est-ce qu’on retrouve cela dans les livres de théologie dogmatique ? Il y a les vertus, c’est entendu, mais c’est très rapidement vu [4].

(…) Tous nos livres de théologie dogmatique s’inspirent de saint Thomas, c’est certain, mais il manque le souffle qu’il y a dans saint Thomas. Il manque cet Esprit-Saint qui souffle dans saint Thomas.

Et pourtant, saint Thomas est assez aride à lire, d’une certaine manière, mais il a quelquefois, et même souvent, à toute occasion, une phrase ou deux qui font ressortir l’aspect spirituel de la vérité qu’il est en train de développer et qui vous ouvrent des horizons extraordinaires.

Personnellement, étant supérieur du séminaire de philosophie de Mortain, entre 1945 et 1947, j’ai fait ces petites notes de spiritualité – que possèdent, je crois, certains d’entre vous. Je les ai prises dans saint Thomas.

Vraiment, on peut, à partir de saint Thomas, et en copiant saint Thomas, on peut arriver à tous les principes de la vie spirituelle dont on a besoin. Et c’est d’une logique telle ! De cette synthèse des principes de la théologie, des principes de la philosophie, de cette magnifique synthèse découle la vie spirituelle, la vie intérieure.

C’est vraiment la sagesse de Dieu.

 

 



[1] — Pie XII le déplorait dans l’encyclique Humani generis : « Ils méprisent la philosophie [de saint Thomas] comme vieillie dans sa forme et rationaliste, comme ils disent, dans son mode de pensée » (DS 3894). La même accusation était employée contre la scolastique par les fidéistes du XIXe siècle et dénoncée par le bienheureux Pie IX (DS 2814 et 2876 – voir la distinction que Léon XIII suggère entre saint Thomas et certains scolastiques postérieurs dans son encyclique Æterni Patris, DS 3140). Luther aussi accusa saint Thomas de rationalisme, tout en prônant lui-même un libre examen qui est bien le pire rationalisme qu’on puisse concevoir. C’est que le prétendu anti-naturalisme de Luther n’est en fait qu’un naturalisme inversé et donc bien un naturalisme quand même, c’est à dire un refus de soumettre la nature à la grâce. Il fonde ce refus sur la corruption de la nature (pour lui, le péché a intrinsèquement corrompu la nature), et non sur sa perfection comme les humanistes (pour eux, la nature est parfaite en elle-même, même après le péché), mais cela revient finalement au même. Mgr Lefebvre a parfaitement raison d’équiparer les deux attitudes.

[2] — DTC, t. 15, col. 354 et 392. Nous avons mis entre crochets les quelques ajouts de Mgr Lefebvre.

[3] — En 1323.

[4] — Tout ce paragraphe était situé plus loin dans l’instruction de Monseigneur Lefebvre, dans une partie non transcrite ici. Nous l’avons inséré en ce lieu où il illustre la pensée développée.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 36

p. 29-33

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