Il y a des sauveurs d’âmes absolument inconnus
par le Père Emmanuel
Le Père Emmanuel fit à l’automne 1874 cette conférence spirituelle à la communauté des bénédictins du monastère de Notre-Dame de la Sainte-Espérance à Mesnil-Saint-Loup (près de Troyes), monastère dont il était le père abbé. Il y montre comment les élus sauvent d’autres âmes dans le mystère si réconfortant de la communion des saints. La méditation de cette vérité de foi doit nous encourager beaucoup à la prière et au sacrifice. A Fatima, Notre-Dame disait, le 19 août 1917, aux trois enfants : « Priez, priez beaucoup, et faites des sacrifices pour les pécheurs ! Car il y a beaucoup d’âmes qui vont en enfer, parce qu’il n’y a personne qui se sacrifie et prie pour elles. »
Deux versions de ce texte, avec de légères variantes, ont été publiées sous le titre « Les élus de Dieu » dans la revue Les Amis du Bec-Hellouin, Bulletin trimestriel de l’Association pour la restauration de l’abbaye du Bec (nº 7 de l’été 1963 et nº 12 de l’hiver 1964). Nous en donnons ici une synthèse.
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SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, dans sa vie de saint Benoît, nous dit : « Les élus […] deviennent les docteurs des âmes – Electi […] doctores animarum fiunt » (Dialogues II, 2). Cette parole est très grande et très précieuse, et il convient, mes frères, que nous la méditions ensemble..
Il y a dans l’Église un double ministère institué pour le salut des âmes : le premier est tout visible, c’est l’ordre hiérarchique, institué pour la dispensation des sacrements ; et il faut que tout fidèle, pour être sanctifié, passe sous l’action de ce premier ministère.
Mais il y a à côté un autre ministère, qui n’est plus entièrement visible ; en partie visible, en partie invisible, il est également ordonné au salut des âmes, et c’est à lui que saint Grégoire fait allusion quand il dit que les élus sont les docteurs des âmes.
Le premier ministère correspond d’une certaine manière aux grâces suffisantes, que Dieu prépare avec abondance pour le salut de tous. Le second répond à quelque chose de plus intime, de plus efficace.
Le type du premier, c’est l’assemblée des douze apôtres, sous leur chef saint Pierre. Le type du second, c’est saint Paul, apôtre lui aussi, ayant reçu sa mission de Notre‑Seigneur lui-même, et toutefois en dehors des Douze.
En parlant de ce ministère des élus, je n’entends pas un ministère indépendant du ministère hiérarchique ; tout au contraire, il est essentiellement dépendant : il s’exerce, il agit dans la dépendance du premier. Voyez saint Paul : il a reçu sa mission de Notre‑Seigneur lui-même ; et néanmoins son premier soin est de conférer de son Évangile avec saint Pierre.
Quiconque jette les yeux sur le ministère hiérarchique aperçoit le corps de l’Église avec ses membres, ses jointures, ses liaisons. Mais celui qui considère le second, le ministère des élus, aperçoit en vérité l’âme de l’Église, c’est-à-dire les opérations secrètes, intimes du Saint-Esprit, au moyen de certaines âmes ordinairement cachées aux yeux du grand nombre, et quelquefois inconnues de tous.
Il n’y a rien de comparable à ce spectacle des élus qui travaillent à sauver les âmes. On peut affirmer que tous les élus y travaillent et s’aident mutuellement à se sauver. Ils sont tous docteurs à leur manière, tous sauveurs à la ressemblance de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ.
Il y a des élus en qui le caractère hiérarchique concourt avec cette puissance merveilleuse d’attraction et de salut. Ils font assurément un bien immense. Tels sont les Grégoire le Grand, les Pie IX.
Il y en a d’autres qui, en dehors du ministère hiérarchique, ont une mission très efficace pour le salut des âmes – ou qui par la vertu de cette mission, alors qu’ils sont attachés à un degré de la hiérarchie, étendent leur influence à toute l’Église ; ainsi saint Benoît et saint François d’Assise : qui dira le nombre d’âmes qu’ils ont attirées après eux à Notre‑Seigneur ? Ainsi encore saint Charles Borromée et saint François de Sales : il est clair que toute l’Église a reçu d’eux une influence de sanctification.
Mais il y a, en outre, les sauveurs d’âmes absolument inconnus, oubliés, qui par la vertu de leur prière silencieuse attirent à Notre‑Seigneur un grand nombre d’âmes par les grâces qu’ils obtiennent ; et ces âmes leur formeront une couronne au paradis. C’est principalement ainsi que sainte Thérèse d’Avila a sauvé, de son vivant, un nombre incalculable d’âmes, alors qu’elle n’était qu’une fille passablement méprisée qui s’appelait Thérèse. Ainsi encore aujourd’hui, bien souvent, ce n’est pas le prêtre qui est le sauveur des âmes dans une paroisse, mais telle pauvre femme inconnue. Ce prédicateur qui s’agite en chaire et fait du bruit ne doit point s’attribuer les conversions qui suivent sa parole ; elles sont procurées à Notre‑Seigneur par un pauvre petit élu du bon Dieu qui est ignoré de la foule. C’est ainsi que Dieu se plaît à opérer dans un grand secret. Et ce secret, il faut l’adorer, et pour l’adorer le connaître quelque peu.
Il y a ordinairement dans un siècle quelques élus de Dieu qui sauvent le grand nombre des âmes qui se sauvent. Mais en général ils sont méconnus ; ou du moins, ils ne sont pas mis en relief. Un ou deux siècles après, on commence à y voir un peu plus clair. Ah ! vraiment, c’était cet évêque savoyard, c’était ce prêtre landais, c’était cette femme veuve, qui étaient, il y a deux siècles, les grands sauveurs des âmes, et leur influence de salut n’a point cessé à leur mort. Car combien d’âmes aujourd’hui encore se sauvent par saint François de Sales, par saint Vincent de Paul, par sainte Jeanne de Chantal, par la bienheureuse Marie de l’Incarnation ! Et remarquez comment ces élus de Dieu se pressentent les uns les autres, s’attirent réciproquement, s’unissent pour leur œuvre incomparable ! Mais il y aura bien d’autres révélations au jugement de Dieu. Aujourd’hui, il y a de même des âmes qui travaillent puissamment et efficacement ; mais combien sont-elles inconnues ! Toutefois, au commencement du siècle, il semble que Notre‑Seigneur ait voulu manifester en Anna-Maria Taïgi [1] le mystère de ces élections secrètes, impénétrables. Et tout récemment encore, nous avons vu dans le Curé d’Ars [2] un de ces sauveurs d’âmes dont la vertu est un prodige de la grâce de Dieu.
Il y a donc au ciel des familles d’âmes, et comme des générations. Il est bien certain que les élus de Dieu enfantent très réellement les âmes qu’ils sauvent. Saint Paul se glorifiait de cette paternité ; aussi disait-il à ses enfants spirituels : « Vous avez beaucoup de maîtres, mais vous n’avez qu’un seul père ; car, dans l’Évangile, c’est moi qui vous ai engendrés » (1 Co 4, 15). Et nous-mêmes, ne nous disons-nous pas les enfants de saint Benoît ? Dirai-je les enfants ? Non, mais au moins les avortons ; puisse ce grand saint, notre père, nous amener à une complète formation dans le Christ ! Puissions-nous être au ciel les membres de cette famille innombrable qu’il présente à Notre-seigneur !
Saint Grégoire, dans le mot qui nous occupe, nous révèle en même temps comment les élus de Dieu arrivent à ce point à être les docteurs des âmes : c’est lorsque, par des actions héroïques de vertu, ils ont assuré leur propre élection. Car saint Benoît devint docteur des âmes après avoir dompté pour jamais la révolte de la chair. Ainsi affermis en Notre‑Seigneur et liés à lui inébranlablement, ils deviennent des anneaux qui lui rattachent plusieurs âmes. C’est ainsi que sur la terre s’édifie la céleste Jérusalem.
Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est divin comme le spectacle de cette édification ; mais ce spectacle n’est bien connu que de Dieu seul et de l’Agneau – lui qui est la tête, le premier anneau attaché indissolublement à Dieu même ; mais d’autres sont attachés à lui, et d’autres par ceux-là. Le mystère de la Rédemption s’opère ainsi par des voies admirables et impénétrables, et s’opérera ainsi jusqu’au dernier des élus.
Oh ! mes frères, puisque nous aspirons à être de la famille de saint Benoît, prions ce grand saint d’être vraiment notre père.
[1] — La bienheureuse Anna-Maria Taïgi, mère de famille et mystique romaine, vécut de 1769 à 1837. Elle fut béatifiée par le pape Benoît XV.
[2] — Le Curé d’Ars mourut en 1859.
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L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 150-152
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