L’autorité de l’époux
sur l’épouse ?
par l’abbé Jean-Paul André
UNE FEMME âgée, mère de famille nombreuse, peu de temps après la mort de son mari, vint un jour demander à un prêtre de devenir son directeur spirituel. Pour se sanctifier, elle désirait être soumise à l’obéissance, car, lui dit-elle, dans ma longue vie de femme mariée, je n’ai jamais eu à obéir, puisque mon mari trouvait bien tout ce que je faisais.
Position de la question
Dès le début de notre réflexion, rompons avec des confusions et des identifications erronées. Précisons tout de suite que le terme autorité est analogique, c’est-à-dire que ce mot unique est employé pour indiquer des réalités très différentes. L’autorité du père de famille n’est pas identique à celle d’un chef d’État, d’un officier militaire, du policier ou du chef d’équipe d’usine. L’autorité de l’époux sur son épouse n’est pas non plus identique à celle qu’il a comme père de famille sur chacun de ses enfants.
Dans l’ordre si complexe et varié de l’autorité, celle dont nous traitons est la plus délicate, la plus ténue. Elle tient le niveau le plus bas dans l’échelle des degrés de son ordre. La méconnaissance de cette place modeste explique sans doute des tensions rencontrées dans la vie conjugale ; crainte de la femme qui la fait se tenir sur ses gardes et dérober sa liberté, dureté puis échec et désillusion du mari trop plein de la conscience de sa place de chef de famille. Dans l’état de mariage, il ne faut pas tenir l’équation brute : autorité = droit à l’obéissance.
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Que signifie étymologiquement le mot autorité ? Il vient du latin auctor, qui veut dire celui qui fonde, qui accroît. L’auteur est la première cause d’une chose. Appliquant cette notion au mariage, le mari détient l’autorité, car c’est lui qui demande une jeune fille en mariage dans le but de fonder un nouveau foyer. Il la possède aussi quant à la procréation, puisqu’il permet à la fécondité potentielle de son épouse d’être actualisée, bien que concrètement, dans l’apport génétique, il se trouve à égalité avec elle. Il la détient encore quant à l’aisance et le confort familial par le gain de son travail, car, en principe, il incombe à l’homme de travailler à l’extérieur pour assurer la subsistance familiale dans une habitation convenable. Il la détient aussi comme organisateur d’ensemble, car ainsi que disait un père de famille nombreuse : Dans une famille, il faut que les choses marchent ! Il la détient enfin dans l’inclination naturelle masculine à réfléchir à l’avenir et à prévoir loin à l’avance. Il se rend digne de cette autorité en conduisant les siens, par l’exemple et les explications opportunes, dans le domaine de la prière et de la vie sacramentelle.
L’obéissance est une vertu morale, subordonnée aux trois vertus théologales et dirigée par la prudence. Une obéissance humaine et vertueuse est une obéissance prudente, donc réfléchie ; autant que possible une obéissance libre, donc responsable. Un supérieur qui passerait outre ce caractère serait un tyran dont on devrait se protéger afin de préserver son identité et son autonomie de jugement. L’obéissance de qui a l’âge de raison n’est jamais servile. Si l’on parle d’une certaine obéissance de l’épouse par rapport à son mari, elle ne peut être que pleinement humaine et selon la morale évidemment, selon le Christ, dit saint Paul.
Ainsi une épouse supportera avec patience, sans lui donner raison dans son jugement de conscience, un époux autoritaire et difficile. Son jugement pratique ou jugement de prudence lui dictera qu’il vaut mieux cette forme de soumission que les disputes incessantes ou l’état de guerre. Précisément, c’est ici une acceptation, non pas une vraie obéissance. Mais l’épouse pourra opportunément exprimer, même vivement, autant que possible en l’absence des enfants, sa désapprobation, par dignité personnelle, pour éclairer son conjoint et l’aider à se corriger. En tout cas, elle devra se faire respecter.
Si la difficulté vient de l’épouse, qu’elle soit de mauvais caractère, exigeante, paresseuse ou irrégulière dans les tâches ménagères, le mari verra son autorité mise à rude épreuve. Il ne lui restera peut-être qu’une longue patience pour maintenir la cohabitation. Son effort consistera notablement à ne jamais rompre le dialogue avec celle qu’un amour initial lui fit choisir pour femme. Ses « armes » seront le bien des enfants et la fidélité à sa parole donnée pour le meilleur et pour le pire. Son appui et son secours résideront dans la grâce sacramentelle du lien conjugal, c’est-à-dire dans les grâces actuelles promises par Dieu dans le sacrement du mariage. Plutôt que de perdre son temps en ne décolérant pas ou en se décourageant, qu’il sache, sans abdiquer ses responsabilités au sein du foyer, tirer profit de la situation par le dévouement à une noble cause.
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Certes, le mieux est de prévenir ces difficultés et de les éviter. Saint Thomas d’Aquin dit que « l’union de l’homme et de la femme dans le mariage réalise l’union la plus grande qui soit, car c’est celle des âmes et des corps, dont un effet est la communauté de vie » (Sup. 44, 3). Pour le bonheur de cette communauté, l’union des âmes ne se satisfait pas de l’accord sur les options majeures, par exemple la pratique religieuse et la scolarisation des enfants. Elle doit avoir pour origine humaine un immense amour d’affection et pour assise l’accord des caractères joint à une certaine compréhension mutuelle intuitive. Sans ces éléments, la vie commune risque de devenir très pénible. C’est durant le temps des fiançailles que l’on en juge, afin soit d’aller jusqu’au mariage, soit de rompre les relations avant.
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Dans l’état de mariage établi, une autre vertu peut être engagée, celle de la conciliation : dans certaines circonstances, on prend sur soi afin de ne pas contrarier son conjoint, car on sait par expérience qu’il n’y aurait aucun profit à le faire. Il est vraisemblable que ce comportement conciliant est plus habituel ou plus souvent requis chez la femme que chez l’homme. De nos jours, compte tenu d’une évolution des mœurs, il est patent que le mari doit se montrer plus conciliant qu’il y a ne serait-ce une cinquantaine d’années. La nouvelle inclination, qui pour certains aspects dérive d’une perte d’esprit chrétien, vient, dans ce qui la légitime, d’une redécouverte de la complémentarité et de l’apport de la femme à des niveaux divers, étendus au-delà de la fonction purement maternelle. Cette approche ne s’oppose pas à la théologie traditionnelle. Elle en exprime seulement une virtualité maintenue, semble-t-il, sous le boisseau, dans les écrits des derniers siècles.
Dans la sainteté chrétienne, il y a une vertu qui transcende l’obéissance : cette disposition à considérer le désir de la personne aimée comme un devoir auquel on ne veut pas déroger. C’est la douce servitude de l’amour, englobée dans la charité théologale. Le contraire blesserait l’amour. Ce niveau est humainement par excellence celui de la vie conjugale.
Enfin, un dernier beau type mérite une mention : celui du supérieur tellement connu pour sa prudence et vénéré, qu’un conseil venant de lui est pris comme une directive qu’il serait insensé, voire téméraire de ne pas suivre. C’est le cas heureux de la sainte femme dont « le mari est un homme en vue aux portes de la ville, lorsqu’il se tient assis avec les anciens du pays » (Pr 31, 23).
Mais il faut bien noter que Dieu est le seul être qui puisse demander une totale obéissance et en pleine complaisance d’amour, parce que ses commandements sont infaillibles et paternels. Il « mérite » que nous cherchions à lui plaire en tout avec délicatesse.
L’Épître aux Éphésiens
Nous en venons nécessairement au passage de l’épître de saint Paul que l’Église a choisi pour la messe de mariage : Ep 5, 22 à 33. A première vue, l’exhortation de l’Apôtre au verset 23 peut paraître exorbitante pour l’épouse.
Après avoir demandé aux fidèles sans distinction de « se soumettre les uns aux autres dans la crainte du Christ » (5, 21), – et cela montre d’emblée les limites de l’obéissance envers un être humain et quelle en est la sûre référence –, saint Paul poursuit : « Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise au Christ, de même aussi les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses » (5, 22, 23).
L’expression qui présente une difficulté est celle-ci : Que les femmes soient soumises en toutes choses à leurs maris.
Face aux résistances rencontrées sous ce rapport dans son ménage, un époux serait tenté de dire que le commandement de saint Paul n’a pas valeur de loi générale. L’Apôtre demanderait quelque chose que certaines femmes ne pourraient ou ne voudraient pas concéder et que, par conséquent, leurs maris ne pourraient ni exiger ni attendre.
Mais il est clair que saint Paul, le théologien divinement inspiré du mariage, n’a pas erré. Comme souvent dans ses épîtres, il faut savoir lire le point de référence – le motif formel quo diraient les scolastiques – : le propter Deum, le « à cause de Dieu », ou le secundum Christum, le « selon le Christ ». Il faut comprendre ici que l’épouse doit se soumettre en tout ce qui est conforme à la volonté de Dieu, puisque le Christ, modèle du mari, ne peut demander à son Église que ce qui plaît à son Père des cieux. Quand le mari ressemble au Christ, ressemblance qui peut se limiter à un point précis, sous cet angle ou sur ce point, ce qu’il demandera sera en accord avec le Christ. Son épouse, par conséquent, devra le satisfaire. D’ailleurs, le même saint Paul prit soin de clarifier sa pensée, auprès d’autres fidèles, ceux de Colosses. Il recommanda « aux femmes d’être soumises à leurs maris, comme il convient, dans le Seigneur » (Col 3, 18). Les deux derniers membres de la phrase donnent les précisions souhaitées. La soumission doit être dans le Seigneur et convenable. L’épouse obéit dans le Seigneur quand, surnaturellement, elle voit le divin Maître dans son mari et sait qu’il peut pallier, dans l’ordre du salut, les déficiences humaines de celui-ci. Et sa soumission doit être, non pas déplacée ou déshonorante, mais convenable selon la matière et le mode, c’est-à-dire conforme à la foi et aux mœurs et respectueuse de la dignité humaine et chrétienne.
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Cela vaut en sens inverse, puisque saint Paul disait plus haut « qu’il fallait être soumis les uns aux autres dans le Christ » (5, 21). Le mari peut donc se trouver placé dans une certaine soumission à sa femme. Mais ce n’est pas dans l’ordre spécifique de la société conjugale, car celle-ci ne peut avoir deux autorités à sa tête. C’est dans l’ordre chrétien plus général où tout âme peut être messagère pour une autre de la volonté divine.
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Vis-à-vis du conjoint, le mode féminin de demander, voire de « commander » est normalement celui de la suggestion. C’est un mode délicat à l’égard de la mentalité masculine, respectueux à son encontre. Il reste à l’homme d’y apporter de l’attention, de réfléchir de son côté à la chose suggérée, pour finir par la faire sienne. L’épouse propose et le mari entérine, pourrait-on dire.
Par ailleurs, quand la femme s’exprime clairement, cela évidemment peut avoir de très bons effets. Mais il arrive assez souvent, dans la vie quotidienne, que telle femme « commande » d’une manière diplomatique, c’est-à-dire avec un savoir-faire subtil, sous forme de « signes », ou à demi-mots, plutôt que par longues et précises explications, ou à force d’insistances. Il revient à l’art du mari, l’expérience aidant, de comprendre ce langage, de le deviner, de respecter les attentes comme les désirs ou les répugnances, voire les refus qu’il signifie. A son art aussi, il revient d’admettre chez sa femme les délais portant sur l’admission d’une résolution importante qu’il aurait déjà arrêtée. Il ne faudrait pas qu’une épouse ait toujours besoin de fondre en larmes pour se faire comprendre. En revanche, la femme doit savoir, avec l’expérience, ne pas demander ce que son mari lui accorderait finalement non sans déplaisir. Il s’agit, comme on le voit, de parvenir à une mutuelle compréhension du cœur. Cette compréhension fructifiera sur l’arbre d’un dialogue sincère. D’où la réalité du devoir de se parler entre époux, l’importance de la disponibilité mutuelle pour « s’asseoir » et discuter à la demande de l’un ou de l’autre.
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Le problème posé par l’acte conjugal trouve sa place ici. Cet acte est l’objet propre de ce que la théologie du mariage appelle « le dû ». Mais il n’est pas dans le plan de Dieu, ni par conséquent dans l’esprit de l’Église, d’en faire un absolu. L’exercice de la vertu de justice reste ici, à la fois, réglé par la vertu de prudence, dominé par la charité, commandé par l’attention à l’autre et mesuré par la tempérance. Que l’épouse, cependant, n’oublie pas qu’elle est gardienne de la chasteté de son mari par sa générosité dans ce domaine.
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A la fin de son exhortation aux jeunes mariés, saint Paul demande aussi à la femme de respecter son mari (Ep 5, 33).
Du point de vue de l’autorité naturelle, il n’y a là rien de choquant. L’autorité venant de Dieu (Rm 13, 1), le respect divin s’étend à elle. Le respect de son autorité est dû au mari comme à Dieu. C’est logique.
Sous d’autres angles, il est clair que la réciprocité du respect est une loi de la vie conjugale, dans l’intimité comme à l’extérieur : au mari de respecter sa femme.
La concorde, cet accord des cœurs dans la vérité, caractérise aussi les heureuses relations conjugales. En tout cas, jamais une contradiction grave entre les époux ne devrait avoir pour témoins leurs enfants. Elle les déstabiliserait et les inquiéterait. Dans le rayonnement de son bon exemple, il revient à la mère de développer spécialement chez ses enfants un grand amour d’admiration envers leur père. Ce dernier doit développer chez eux un immense amour de reconnaissance envers leur mère.
L’époux saura aussi exprimer sa reconnaissance à l’égard de ses beaux-parents, car c’est d’eux qu’il tient sa femme, et inversement l’épouse.
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Pourquoi l’Apôtre insiste-t-il sur la soumission au mari ? Est-ce parce que les femmes juives ou beaucoup de païennes – et de nouvelles converties au christianisme – pouvaient ne pas être encore affranchies de ce travers et voulaient indûment supplanter leurs maris ? Non. L’exhortation de saint Paul a une portée universelle, dans le temps et dans l’espace, indépendante du contexte judaïque de l’époque.
Avant de répondre à la question, remarquons que l’on trouve dans les épîtres pauliniennes plus de versets sur le devoir du mari d’aimer et de respecter son épouse que sur le devoir d’obéir de celle-ci.
Une raison généalogique et peut-être même biologique justifie cette insistance. Le livre de la Genèse nous a appris que la première femme, Ève, a été créée d’une côte d’Adam endormi. « Le Seigneur Dieu envoya à Adam un profond sommeil ; et lorsqu’il était endormi, il tira une de ses côtes, et mit de la chair à la place. Et le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu’il avait tirée d’Adam et il l’amena à Adam », lit-on dans le livre de la Genèse (2, 21, 22). Comment interpréter ce texte révélé ?
La formation de la première femme à partir du premier homme est, selon, le décret indiscutable de la Commission biblique du 30 juin 1909, à considérer parmi les faits touchant aux fondements de la religion chrétienne. Mais ce décret qui n’exclut pas l’interprétation littérale du récit de la côte extraite d’Adam, n’affirme pas qu’il faille le prendre à la lettre, dans son sens obvie. Il n’impose pas de dire que le rapport d’Ève à Adam implique une matière corporelle retirée de l’homme. Saint Augustin faisait déjà une part très large au symbolisme dans cette scène. Le grand et pertinent Cajetan parle ici d’une parabole. Ce qu’il est obligatoire de tenir, c’est un certain rapport d’origine de la femme par rapport à l’homme.
Dans la prima pars, q. 92, a. 2, saint Thomas donne les raisons de cette origine :
1) afin que l’homme apparût comme le principe de toute l’espèce humaine et soit une image de Dieu en tant qu’il est principe pour la totalité de l’univers ;
2) afin qu’« il aimât davantage la femme et s’attachât à elle de façon plus inséparable, sachant qu’elle avait été produite de lui » ;
3) afin que la société familiale, voulue pour les besoins de la génération et unissant pour toujours l’homme et la femme, ne manquât pas de tête ;
4) afin que, par typologie, en signe du sacrement, se trouvât figuré le fait que l’Église prend son principe dans le Christ. C’est pourquoi saint Paul dit du sacrement de mariage dans l’Épître aux Éphésiens (5, 32) : « Ce mystère est grand, je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Église. »
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Quand, en Genèse 2, 18, nous lisons que Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; […] faisons-lui une aide semblable à lui », nous ne pouvons pas l’entendre seulement pour le bien de la société familiale. La coordination des fonctions et des aptitudes dans la vie domestique n’est qu’un aspect de la complémentarité générale des sexes. Pour son mieux-être, l’homme dépend de la femme. Ève apportait à Adam ce qui faisait défaut à la nature masculine. D’une façon générale, la femme vient avec le charme féminin qui rend la vie sur terre plus agréable, avec son intuition et son mode d’affectivité. Le charme d’une femme soigneuse sera la joie de son mari, dit le Sage (Eccl 26, 16). Elle vient aussi avec ses compétences propres, dans la chose et la manière, qui concourent au bonheur de tout le corps social.
Plus encore, depuis le péché originel, elle entoure l’homme et l’aide à réussir. Beaucoup d’hommes reconnaîtront qu’ils doivent leur succès à la présence, l’aide discrète, l’admiration, les encouragements, l’intérêt ou l’affection d’une femme. Si l’histoire de l’humanité montre combien de « Cléopâtre » ont joué le rôle du démon dans la vie d’hommes tristement célèbres, l’honnêteté oblige de voir le rôle bénéfique de nombreuses femmes à travers le monde, non seulement pour la vie sans éclat d’un bon époux et d’un bon père, mais aussi pour les grandes réalisations qui marquent en bien l’humanité. Pensons à Garcia Moreno : veuf, il s’est remarié. La présence d’une épouse chérie fut nécessaire à son œuvre de chef politique chrétien.
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A cette insistance de l’Apôtre sur la soumission de l’épouse à son époux, il y a aussi une grave raison théologique, puisée à la révélation biblique du châtiment du péché originel. Le désordre dû à ce péché est si grand que l’ordre des choses – dont la hiérarchie conjugale –, doucement vécu dans le paradis terrestre, se maintient désormais imparfaitement par une sorte de contrainte et sous l’épreuve de la croix. L’homme, fait remarquer saint Thomas d’Aquin à l’occasion de l’éducation des enfants, est plus fort, plus ferme et plus disposé à corriger que la femme. Et, dans l’état de « déchéance » de la tache originelle qui est le nôtre, la force masculine peut se dévoyer en raideur ou en violence, tandis que la « faiblesse » féminine peut se dévoyer en artificiels torrents de larmes, en langueurs cultivées ou en chantages à la désertion du domicile conjugal, voire en menaces de procès. N’était-il pas divinement sage d’annoncer à la femme qu’un de ses châtiments propres serait la domination (parfois exagérée) de l’homme ? Nous lisons en effet dans la Genèse que Dieu dit à Ève : « Vous serez sous la puissance de votre mari, et il vous dominera » (3, 16).
Dieu n’ajoute pas pour autant un commandement tout à fait nouveau. L’ordre de la société conjugale, comme celui de la société familiale qui la suit naturellement, requérait dès l’origine l’autorité masculine. Dans le plan providentiel, le dominus – celui qui domine – a toujours été le mari. Prévue pour la bonne marche du ménage au niveau naturel, son autorité est, au niveau surnaturel, constituée comme un moyen de sanctification pour lui et pour son épouse : pour lui, par le saint exercice de cette autorité dont il est le dépositaire et dont il doit répondre devant Dieu, devant sa femme, ses enfants, la société civile et l’Église ; pour son épouse, par l’acceptation chrétienne et le religieux respect de cette autorité, sur lesquels elle sera à la fin jugée.
Si l’obligation de l’ordre initial a pris la forme d’une injonction empreinte d’une certaine sévérité, c’est à cause des circonstances créées par le péché de nos premiers parents. Dans ces conditions, la sanctification qu’il permet de part et d’autre se trouve magistralement et péremptoirement réaffirmée.
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Ajoutons que la punition se justifie par le fait qu’Adam a été soumis à la tentation par Ève, pour leur perte commune. Dieu rétablit en quelque sorte la balance : il soumet rigoureusement Ève et Adam, pour leur rachat commun cette fois. On comprendra mieux cet argument par analogie avec les sacrements. Qu’on se rappelle que les sacrements sont des signes sensibles efficaces, mais humiliants, de la grâce. L’homme, en Adam, s’était détourné de Dieu en lui préférant des créatures. Dieu rétablit l’équilibre : l’homme retournera à lui par l’usage obligé d’humbles créatures, comme l’eau du baptême, le pain pour façonner les hosties, l’huile d’olive pour la confection du saint-chrême de la confirmation.
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Par considération pour elles et pour les aider à mieux vivre cette situation, il convenait de faire savoir aux femmes leur peine, qu’en acceptant humblement cette forme de soumission qui a la marque d’une punition divine, elles pouvaient beaucoup mériter pour le ciel. Cette punition est médicinale et salutaire, car elle participe, comme toutes les punitions divines, du double caractère de la grâce sanctifiante qui est à la fois sanans et elevans, qui guérit et élève l’âme.
Ainsi, les femmes peuvent-elles plaire à leur mari en honorant chez eux leur autorité sanctionnée solennellement par Dieu. En ne s’insurgeant pas dans les situations difficiles et viables à la fois, en se gardant avec patience – cette vertu des forts – d’envenimer la situation, non seulement elles peuvent intelligemment éviter de subir une violence plus grande de la part de maris coléreux, mais aussi elles peuvent mériter de se racheter et mériter pour les leurs et pour l’Église. La croix surnaturellement portée est un moyen de sanctification universelle.
Enfin, dans toute cette question, n’ayons garde d’oublier que « Dieu créa l’homme et la femme à son image » (Gn 1, 27) : selon cette commune dignité, ils sont égaux, ils le sont aussi dans la ligne de la destinée éternelle.
L’autorité in concreto
Saint Paul donne en modèle à la femme mariée l’Église soumise au Christ. En effet, l’Église qui tient tous ses biens du Christ, son fondateur et son chef éternel, continue sa mission de Rédempteur. Il lui donne tous les moyens de réussir. Il l’a confiée à une hiérarchie d’hommes libres qui ne sont pas impeccables, qui ne sont pas sans défauts, auxquels il laisse une grande liberté d’action. Cependant, il les domine même dans leurs égarements, car il a le pouvoir de tout corriger, de tout faire servir au salut des élus et d’accroître sa gloire en fin de compte.
L’on doit voir l’autorité du mari dans cette ligne aussi, toutes proportions gardées. A lui d’offrir à sa femme, autant que cela dépend de lui, les moyens d’être une maman heureuse au milieu de ses enfants, d’être une bonne maîtresse de maison et une bonne éducatrice. Sur le modèle du gouvernement divin qui utilise les causes secondes que nous sommes, qu’il ose lui laisser, dans la confiance, une grande liberté d’action et beaucoup d’initiatives, dont elle doit certes l’avertir ou l’informer, comme lui doit la consulter dans ses décisions importantes. S’il a vraiment de l’autorité, s’il est à la hauteur de son titre de chef de famille, il assumera affectueusement la responsabilité des erreurs qu’elle pourra commettre, sans la décharger de la sienne, et il l’aidera à corriger ou à pallier.
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Mais si, non content de traiter les affaires majeures (par exemple, le changement de sa situation professionnelle, l’orientation scolaire et professionnelle des enfants, le lieu d’habitation, les achats coûteux, etc.), le mari décidait de tout, surveillait de trop près les petites choses et les dépenses courantes, il pèserait sur sa femme. Il diminuerait ce qu’elle pourrait apporter en propre, et elle seule, dans les mille choses de l’existence ; la gênerait dans le bon fonctionnement de la vie purement domestique. Ce faisant, il se grèverait inutilement et maladroitement d’une charge qui n’est pas de son ressort.
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Saint Thomas donne plusieurs étymologies du mot mariage, matrimonium en latin, dont celle-ci : matris munium, qui signifie la fonction de mère, parce que, dit-il, « c’est à la femme surtout qu’incombe le devoir d’éduquer l’enfant » (Sup. 44, 2). Tandis que l’homme agit plus à l’extérieur du foyer, dans les domaines professionnel, politique et social qui, cependant, ne sont pas, de soi, tout à fait étrangers à la femme.
Par nature, en effet, la fonction de la maternité se prolonge dans le foyer. La mère développe la vie à l’intérieur de son sein ; elle prend soin des siens dans l’intérieur de la maison familiale. Si les nécessités du ménage occupent une grande partie de son temps, elle assume aussi une charge plus haute : celle de l’éducation des enfants, surtout dans les dix premières années. C’est elle qui, en général, quotidiennement garde l’âme et l’intelligence de ses enfants, en veillant à ce qu’ils n’oublient pas leurs prières et les aidant dans leur travail scolaire.
Cependant, tout le temps de leur formation, pour les filles comme pour les garçons, ne minimisons pas la place du père. Il apporte l’influx de l’égalité d’humeur, de la pondération qui caractérisent la masculinité adulte, et laisse l’exemple de la régularité dans le travail professionnel. Pour le premier apport, il lui faut être suffisamment présent au domicile familial. (Les éducateurs scolaires savent par expérience que les jeunes garçons pâtissent énormément d’avoir un père trop absorbé par sa profession). A contrario, quant au second, le chômage prolongé du chef de famille, par lequel il serait vu trop longtemps inoccupé à la maison, entraînerait ses enfants, et surtout les garçons, à la paresse.
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Le salut et l’avenir de l’autorité de l’époux se trouvent en partie assurés quand, au sein de la famille, les parents favorisent l’amour des enfants entre eux, le respect des garçons pour leurs sœurs et inversement, et quand, au niveau scolaire, l’on donne aux garçons et aux filles, pendant l’adolescence, une éducation différente qui les forge respectivement aux responsabilités spécifiques qu’ils devront assumer à leur tour. Pour cause, l’instruction scolaire sera non mixte. Que les jeunes gens soient scolarisés entre eux et les jeunes filles entre elles ! Chaque adolescent trouve suffisamment à faire pour son développement dans la ligne de sa nature, pour ne pas avoir à supporter, en plus, le mélange des sexes : outre le dommage intellectuel, le garçon en sortirait affaibli sinon ramolli, la fille plus charmeuse, capricieuse ou effrontée. Le garçon demande d’autant plus une éducation scolaire sans mixité que « l’homme fait » l’est plus tardivement que la femme.
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Finalement, il n’est ni utile ni adroit d’insister lourdement sur la juste exhortation de saint Paul. Il est si naturel à un homme vrai d’avoir de l’autorité et de commander, tandis qu’il est reposant pour la femme de voir son mari décider en dernier ressort. A celui-là, à ce chef né tel, il faut apprendre plutôt les limites de « son pouvoir » et l’heureuse manière de l’exercer. Car, si la racine de l’autorité masculine est dans l’ordre divin, son parfait exercice n’est pas inné. L’époux assiéra son autorité auprès de son épouse par son souci du bien commun familial et son travail professionnel courageux. Il la lui rendra légère par la confiance qu’il lui inspirera. Il l’assumera avec facilité par la confiance que lui-même aura envers son épouse. Une communication profonde, sincère et humble, de part et d’autre, concourra à ce triple effet. Du côté de la manière, la souplesse est certainement la qualité maîtresse, grâce à laquelle l’autorité ne deviendra jamais étouffante ni humiliante. Du reste, la souplesse doit se trouver également chez la femme.
L’autorité et l’amour conjugal
Évidemment, plus l’amour mutuel sera grand, plus la relation dont nous parlons sera vécue dans une douce paix et servira le bonheur de chacun. L’obéissance mutuelle dont parle saint Paul (Ep 5, 21) ne paraîtra jamais autant la suprême loi douce et légère du mariage que lorsque l’amour chrétien des époux, c’est-à-dire l’amour humain et divin à la fois, saura tendre vers ces sommets qui caractérisent l’idéal. Ainsi élevé, l’amour règne en maître.
Nous pouvons établir notre propos sur un fondement commun avec la faute originelle, mais en le purifiant. Le péché originel, qui fut un péché d’orgueil et de désobéissance contre Dieu, fut aussi un péché d’amour hors-la-loi. Par amour désordonné pour Ève, Adam osa enfreindre l’interdiction divine. Disons alors : que l’amour soit, mais libéré du péché ! Dans cet ordre, qui ne peut exister sans la grâce du Rédempteur, l’amour conjugal, subordonné à l’amour de Dieu, commande en maître.
Au sein du mariage qu’il fonde en choisissant son épouse, l’homme, le chef, se trouve être finalement le grand soumis à la loi de l’amour. A ce point de vue, cette femme qu’il aime, devenue sacramentellement la compagne de sa vie, est une reine qui lui commande implicitement par l’amour qu’elle lui a inspiré et dont il s’est rendu le premier serviteur et débiteur. L’Évangile (Mt 20, 27) ne dit-il pas : « Que celui qui voudra être le premier soit le serviteur » ? Le Christ, donné par saint Paul en modèle à l’époux (Eph 5, 25, 29), n’a-t-il pas aimé le premier son Église jusqu’à se livrer pour elle, afin de lui donner la vie, la nourrir et en prendre soin ?
D’une manière souvent diffuse ou par des réactions à interpréter, cette reine commande à son mari le mode et les signes adéquats de l’amour par lesquels elle se saura et se sentira aimée. Une épouse chrétienne qui se laisse aimer, une épouse chérie et à chérir tous les jours, est certainement un grand don du ciel. « Celui qui a trouvé une femme vertueuse a trouvé le bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie », dit Salomon (Pr 18, 22). « La beauté de la femme réjouit le visage de son mari et surpasse tout ce que l’homme peut désirer », ajoute le Sage dans l’Ecclésiastique (36, 25). Ce don mérite l’attention et la délicatesse maritales que nous venons d’indiquer.
Conclusion
Concluons sur ces mots. L’autorité masculine authentique – c’est presque un pléonasme –, nécessaire à l’équilibre familial, est celle qui protège, assure la paix et la sécurité, dirige droitement, organise en matière d’importance et conseille, pourvoit aux besoins, fait tout avec bonté et tendresse, par amour, sous le regard de Dieu et dans la confiance en la Providence.
Saint Augustin a donné les caractères de cette « autorité servante » dans ces belles lignes de La Cité de Dieu (L. 19, ch. 14) : « Que les ordres aient la douceur du conseil et l’obéissance tirera du conseil courage et réconfort. Au foyer du chrétien, qui vit de la foi et se sait pèlerin en marche vers la cité céleste, ceux-là même qui commandent sont les serviteurs de ceux à qui ils paraissent commander ; ils commandent non pour dominer, mais pour conseiller, non par orgueil qui veut prévaloir, mais par la bonté qui veut pourvoir. »
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Jean-Paul André a été responsable de son Bureau des affaires canoniques.
Le numéro

p. 101-112
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