+ Foi chrétienne et culture classique. Des oracles sibyllins à Charlemagne
Ce titre recouvre un choix de textes présentés et annotés par Bernard Pouderon, maître de conférences en grec à l’Université de Tours et spécialiste du Ier siècle chrétien.
Les textes, choisis autour du thème des rapports entre la culture antique et le christianisme, classés d’après des critères chronologiques et géographiques, sont précédés d’une longue introduction dans laquelle l’auteur veut poser, d’un point de vue historique, le problème de la confrontation de la culture profane et du christianisme dans l’Antiquité, et il part de la question de Tertullien dans le De prœscriptione hœreticorum : « Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? »
Le précédent juif
Vers 175 le roi de Syrie Antiochus IV Épiphane – celui qui fit périr les frères Maccabées et le vieillard Eléazar – trouve en Judée une partie de l’aristocratie qui accepte la culture hellénique. Mais le peuple voit dans cette tendance un reniement de l’Alliance. On trouve de même une culture hellénique dans la diaspora égyptienne dont la Bible des Septante représente le résultat. La pensée grecque apparaît dans l’exégèse allégorique de Philon le juif. Toute cette culture, reniée par le rabbinisme, ne nous est connue que par les chrétiens.
Le double héritage
Le christianisme a uni dès les origines la tradition juive et la culture grecque car le message du Christ a été diffusé en langue grecque, même si l’Évangile de saint Matthieu a été construit, semble-t-il, sur un canevas hébraïque. Le prologue de saint Jean est lié aux spéculations du judaïsme hellénistique sur le Logos. Dès l’âge apostolique la liturgie fut grecque et les premiers textes chrétiens post-apostoliques également.
La réception de
la culture classique
Les séductions de la culture classique sont liées à bien des dangers ; elle est, en effet, imprégnée de paganisme. Certes, la mythologie des poètes, toute conventionnelle, ne risquait pas d’ébranler la foi du jeune chrétien ; il en allait autrement de la philosophie qui, si elle était d’essence monothéiste, restait hostile à des doctrines chrétiennes telles que l’incarnation ou la résurrection de la chair. La culture classique fut reçue de manière variée selon les milieux – hostilité radicale des milieux populaires –, selon les provinces – attirance particulière chez les Pères cappadociens –, selon les époques. Lorsque l’Empire devient chrétien, la culture antique est totalement acceptée par le christianisme qui va l’assimiler et qui s’oriente vers la culture médiévale qu’annonce le De doctrina christiana de saint Augustin.
Voilà les grandes lignes d’une substantielle introduction. Viennent ensuite 400 pages d’extraits traduits, très largement annotés de remarques historiques, qui vont de Justin à la lettre de Charlemagne à Baugulf, abbé de Fulda, sur les études littéraires, lettre inspirée par Alcuin, qui est un des points de départ de ce qu’on appelle la « renaissance carolingienne ». Les auteurs sont présentés de manière inégale, très succinctement pour Tertullien, par exemple, beaucoup plus largement pour Clément d’Alexandrie qui a droit aussi au plus grand nombre d’extraits. Il est vrai que l’œuvre de Clément offre beaucoup de textes correspondant au thème choisi. Nous regretterons la place trop modeste accordée à Origène qui n’est représenté que par sa célèbre lettre à Grégoire le Thaumaturge, avec son explication allégorique de l’usage des dépouilles prises sur les Égyptiens comparées à la culture des païens.
Les apologistes chrétiens des premiers siècles insistent sur la perversité du paganisme. Clément d’Alexandrie et Origène voient dans la culture profane, sagement utilisée, une propédeutique à la réflexion chrétienne. Chez les Cappadociens, nous avons toute la première partie de la lettre de saint Basile de Césarée, Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit de lettres helléniques [1], dans laquelle on trouve la belle comparaison entre l’abeille qui butine les bonnes fleurs et le chrétien qui choisit ce qui est bon dans la culture antique. Synésius de Cyrène apparaît comme un platonicien chrétien, saint Augustin forme la charnière entre la culture antique et celle de la chrétienté médiévale. Quelle que soit leur position de départ, due aux circonstances auxquelles leur existence a été liée, tous les penseurs du christianisme antique arrivent, au-delà des nuances, à la même conclusion : prendre dans la culture gréco-romaine ce qui est utile à l’intelligence de la foi, et le prendre avec une sagesse qu’oublieront beaucoup d’hommes de la Renaissance, laquelle n’a pas découvert une Antiquité qui n’avait jamais été oubliée parce que les monastères en avaient sauvé la culture.
Nous sommes en présence d’un livre qui peut enrichir la culture d’une personne qui connaît déjà le christianisme antique dans ses grandes lignes, car ce n’est pas un livre d’initiation. Nous ne ferons à M. Pouderon qu’un seul reproche : en savant professeur de l’université laïque, il a tendance à donner des explications strictement historiques qui relativisent les faits, alors que l’histoire de l’origine du christianisme est toujours, d’une certaine manière, une histoire « sainte ». Ne voir dans le rejet des prescriptions juives qu’une victoire des « hellénistes » sur les « hébreux », est, au sens strict, pour un catholique, de l’historicisme.
Cela dit, et il fallait le dire, ce livre est un très bon instrument de référence.
Gérard Bedel
Foi chrétienne et culture classique. Des oracles sibyllins à Charlemagne, textes présentés et annotés par Bernard Pouderon, collection « Bibliothèque Migne », Paris, Brepols, 1998, 494 p., 195 F.
[1] — Ce court texte a été édité et traduit en 1935 pour les « Belles Lettres » par l’abbé F. Boulanger.
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 237-239
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