+ L’Année grégorienne.
Commentaire des chants du propre de la messe des dimanches et fêtes
Note de la rédaction : M. Gire fait partie de l’association Una Voce qui soutient les catholiques dits « Ecclesia Dei » dans la voie du ralliement à Rome et du compromis avec la nouvelle liturgie. Bien que nous ne partagions pas cette position, nous avons jugé que l’ouvrage recensé pouvait être utile à nos lecteurs.
Un commentaire des chants du Propre de la messe est maintenant à la disposition des fidèles qui n’ont pas la possibilité de bénéficier de l’émission « Chant Grégorien du jour », réalisée chaque dimanche par l’association Una Voce sur Lumière 101, à Paris et en région parisienne.
L’auteur aide à prier avec la liturgie de l’Église tout au long des dimanches et des fêtes. Nous trouvons ainsi commentées, parmi ces dernières, la fête de la Purification, de saint Jean‑Baptiste, de saint Pierre et saint Paul, etc. Notons au passage l’absence de la fête de la Transfiguration, pourtant du même rang liturgique que celle de l’Exaltation de la Sainte-Croix qui, elle, est bien prise en compte.
En fin de livre, une abondante discographie référencée nous est offerte, précédée d’un index des pièces de chant et d’un classement des catégories de pièces par ordre alphabétique – ce qui est un peu déroutant pour les habitués des livres de chant : d’abord les Alleluia, puis les Antiennes, suivies des Communions, des Graduels etc. Notons aussi une intéressante correspondance entre l’ancien et le nouveau Graduel [1].
Abordons maintenant la présentation de chacun de ces dimanches. Chaque pièce, étudiée cette fois dans l’ordre liturgique, est suivie d’une courte référence renvoyant à la discographie, quand celle-ci existe. Un commentaire liturgique scripturaire et spirituel accompagne une traduction toujours très pertinente et parfois très étayée [2].
Cependant, les textes latins proposés à la traduction ne sont pas toujours identiques à ceux effectivement chantés dans le Graduel romain : les alleluia et les répétitions, bien que signalés dans le commentaire quand ils apparaissent, sont systématiquement omiss [3] par l’auteur. Nous comprenons fort bien ces omissions dans le cadre de ce livre, mais elles nous fournissent l’occasion de relever une tendance qui naît dans l’Église d’Occident à partir du moment où l’Office divin, de moins en moins souvent chanté, cesse d’être la référence. L’extension progressive de l’Office récité recto-tono a pour effet la multiplication des livres munis du texte seul, naturellement expurgé des éventuelles répétitions, évidemment absentes des saintes Écritures d’où ces textes sont tirés. La juridiction ecclésiastique finit par confirmer de son autorité ce nouvel état de choses. L’office récité devient ainsi le nouveau fondement de la liturgie.
Toute leçon mélodique se doit alors d’être corrigée en conformité avec l’Édition typique [4], ce qui produit parfois une impression de rigidité dans la pratique du chant [5]. Nous constatons qu’au début du XXe siècle, la tendance devient manifeste lors de la réforme du psautier du bréviaire romain, effectuée [6] en fonction de la récitation et non du chant. De plus, les compositions mélodiques effectuées à partir des nouveaux textes [7], ignorent les principes traditionnels. A ce titre nous déplorons l’introduction dans les vêpres du dimanche d’antiennes nouvellement composées, au style plus lourd que les antiennes traditionnelles [8]. Cette tendance atteint son sommet avec le Novus Ordo Missæ et la Liturgia Horarum qui furent agencés pratiquement sans référence à l’Office chanté [9], les livres conciliaires comportant ainsi actuellement deux liturgies officielles [10] : l’une pour la récitation ; l’autre, non achevée et différente de la première [11], pour le chant.
Nous nous permettons quelques remarques sur les commentaires de M. Gire.
A propos de l’Alleluia Veni Domine, (page 26), l’auteur est intrigué par le fait que « mélodiquement cet Alleluia est assez curieux, car le mot alleluia et le verset n’ont pas l’air faits pour aller ensemble ». L’analyse attentive de la tradition manuscrite permet de comprendre qu’en réalité, le verset était enchaîné un ton plus haut que ce qui est écrit dans nos éditions de chant [12].
A l’offertoire Deus enim firmavit (page 37), on aurait pu souhaiter plus de nuances au sujet des « intervalles majeurs (il n’y a presque pas de demi-tons) » notés qui « expriment parfaitement la solidité et la plénitude dont parle le texte », alors qu’en réalité, d’après les manuscrits, tous les si à l’exception de celui de « parata sedes » sont bémols.
Au quatrième dimanche de Carême la station à Sainte-Croix explique l’emploi du nom Jerusalem dans toutes les pièces du jour, excepté dans l’offertoire qui, semble-t-il, « est le seul où il ne soit pas question de Jérusalem ». En fait, au Moyen Age, les offertoires, qui sont des antiennes, étaient accompagnés de plusieurs versets [13], à structure mélodique complexe, réservés à des solistes, afin d’accompagner les longues processions d’offrandes. Le troisième et dernier verset de notre offertoire conclut sur Jérusalem, ce qui le rend moins « à part » dans le chant de la messe.
Au dimanche suivant, l’introït, Judica me Deus est « le début du psaume 42e que le prêtre récite au bas de l’autel », or c’est justement à partir de ce jour, qu’au rite romain, ce psaume est omis au bas de l’autel.
A l’Ascension, le texte latin Captivam duxit captivitatem aurait pu être traduit plus littéralement, par exemple : Il a rendu la captivité captive…
Ces quelques remarques ne diminuent en rien la profondeur et la pertinence des commentaires spirituels de l’auteur. Ils découlent surnaturellement du maître mot, si souvent évoqué à l’occasion des offertoires : la contemplation. Pourquoi la contemplation ? « Ce n’est pas seulement la soif physique dont il est question ici, mais la soif d’une réponse généreuse à l’amour infini dont Notre‑Seigneur a fait preuve en mourant pour nous [14]. »
Souhaitons que cet ouvrage fasse mieux découvrir, aux fidèles comme à ceux qui pratiquent le chant grégorien, son âme véritable, c’est-à-dire le texte liturgique, prière avant d’être chant. C’est ce texte qui doit fournir la première source d’interprétation de nos mélodies grégoriennes.
Alors, les chœurs de nos chapelles pourront offrir à Dieu un chant plus vivant, plus contrasté, moins mécanique, véritables louange et prière.
D. Crochu
Yves Gire, L’Année grégorienne, commentaire des chants du propre de la messe des dimanches et fêtes, Bouère, DMM, 2000, 304 p., 160 F.
[1] — Le Graduel est un livre liturgique qui regroupe uniquement les pièces chantées de la messe. Celui qui fut publié en 1974 par les moines de Solesmes s’adapte à la Réforme Liturgique. C’est ce graduel qui a servi de matériau au Graduale Triplex (Solesmes 1979), dont les portées surmontées des signes paléographiques des plus anciens manuscrits abondent en précisions rythmiques, au service du mot latin. Ce livre est très utile aux maîtres de chœur pour interpréter les pièces du graduel traditionnel qui y figurent encore.
[2] — Prenons seulement deux exemples. Le premier, au dimanche de la Pentecôte, dans l’Introït, à « et hoc quod continet omnia », le neutre hoc résulte de la conservation du neutre grec Pneuma (esprit). Le second, au 1er dimanche après Pâques, toujours dans l’Introït, à « Quasimodo geniti infantes, rationabiles sine dolo lac concupiscite », la leçon rationabile , « désirez le lait spirituel », est préférée et justifiée par le texte de l’épître de saint Pierre d’où cet Introït est tiré (1 P 2, 2). Nous ajouterons que cette leçon est celle qui figure dans bon nombre de manuscrits de chant et non les moindres.
[3] — Par exemple dans l’offertoire Precatus est, au XIIe dimanche après la Pentecôte, le Graduale Romanum donne le texte suivant : Precatus est Moyses in conspectu Domini Dei sui, et dixit. Precatus est Moyses in conspectu Domini Dei sui, et dixit : Quare, Domine, irascéris in populo tuo ? Parce iræ animæ tuæ : memento Abraham Isaac et Jacob, etc. tandis que l’auteur omet la transcription du deuxième precatus est.
[4] — La commission vaticane, chargée en 1904 par saint Pie X, de constituer une édition typique des chants de la messe, obtint de la sacrée Congrégation des Rites la faculté du retour à la version originale modifiée dans le cas où celle-ci divergerait des textes officiels. Ceci explique les petits désaccords que les fidèles peuvent constater entre leurs missels et leurs livres de chant (nous avons parlé de l’offertoire Precatus est ; citons aussi l’offertoire du deuxième dimanche après l’Épiphanie, Jubilate Deo, dont la première phrase est également répétée et l’introït de la fête de saint Étienne Etenim sederunt principes dont le premier mot est omis dans la messe lue. Notons cependant à la différence de l’auteur, que le mot alleluia, même s’il est répété, n’est jamais omis.
[5] — Nous pensons par exemple aux « Petites Heures » de l’Office bénédictin que nous avons le bonheur de chanter assez régulièrement : la psalmodie dominicale est introduite par une antienne à trois Alleluia et à quatre Alleluia (pas un de plus, pas un de moins !) au Temps pascal, alors que curieusement il n’en tolère que trois aux vêpres. L’étude de la tradition au Moyen Age révèle en fait bien plus de souplesse et de variété.
[6] — En 1911.
[7] — Par exemple, la cinquième antienne des vêpres du dimanche, Deus autem noster in cælo, est une composition du XXe siècle qui a malheureusement remplacé l’antienne traditionnelle Nos qui vivimus, bien plus belle et plus souple.
[8] — Heureusement, il est possible de les entendre dans les monastères bénédictins qui pratiquent encore le grégorien, la réforme du bréviaire y ayant été moins radicale.
[9] — La primauté du texte récité comme fondement est si ancrée dans les mœurs qu’il fut un moment proposé à dom Cardine, moine de Solesmes, de recomposer le répertoire à partir des nouveaux textes latins, et ceci en contradiction même avec les vœux du Concile à cet endroit.
[10] — Nous parlons ici, bien évidemment, de la liturgie en latin.
[11] — Par la force des choses, puisque beaucoup de nouveaux textes n’ont pas été ornés de chants dans la Tradition. Un point positif cependant : vu l’abondance des nouveaux extraits de l’Écriture sainte insérés, un gros travail de recherche est actuellement en cours pour retrouver des compositions anciennes en relation avec les nouveaux textes. Nous avons eu l’occasion de collaborer avec Solesmes pendant quelques mois à la restitution mélodique de plusieurs de ces mélodies. Nous nous attendons à un effet positif de ces nouvelles publications : elles devraient remettre à l’honneur un grand nombre de pièces traditionnelles, non pratiquées depuis le concile de Trente, et cependant de grande valeur.
[12] — Comment alors expliquer le choix opéré par les rédacteurs de l’édition vaticane ? (édition du Liber gradualis restauré, parue à Rome en 1908). En fait, les tableaux comparatifs établis au préalable à Solesmes, d’après plusieurs manuscrits anciens, révèlent de nombreuses variantes mélodiques en des endroits très différents, trahissant ainsi la gêne des transcripteurs à mettre par écrit ce qu’ils entendaient. Cela s’explique aisément quand on sait que l’invention de la notation sur portées, celle que nous connaissons aujourd’hui, pour géniale qu’elle soit, date de plusieurs siècles après la composition orale des mélodies. La notation sur lignes apparaît autour de 1050. Elle se révèle, en fait, insuffisante pour bon nombre de ces mélodies. Les notateurs médiévaux se sont trouvés prisonniers de leur système.
[13] — Leur présence est attestée par les plus anciens témoins de la messe. Voir l’Antiphonale Missarum Sextuplex, publié par dom Jean Herbert, Paris, 1935, qui compare les six plus anciens témoins de la messe (fin VIIIe-début IXe siècle) écrits avant l’invention de toute notation musicale.
[14] — Commentaire à propos de l’offertoire Improperium, p. 92.

