Saint Pierre de Vérone, inquisiteur et martyr
(† 6 avril 1252)
d’après le père D.-A. Mortier O.P.
Traditionnellement fêté le 29 avril, saint Pierre de Vérone (que les dominicains, dont ce fut le premier martyr canonisé, aiment appeler : saint Pierre martyr) a été supprimé du calendrier général de l’Église latine par la révolution liturgique de 1969. Sa participation à l’œuvre de la sainte Inquisition, directement contraire à la liberté religieuse prônée par Vatican II, gêne les autorités conciliaires.
Pour l’honneur de la sainte Église, nous publions donc à nouveau la petite biographie qu’en dressa, il y a un siècle, le père Mortier (chez Desclée-De Brouwer, 1899). Nous l’avons toutefois révisée et parfois largement modifiée en fonction des travaux historiques plus récents [1].
Le père Daniel-Antonin Mortier (1858-1942), auteur d’une monumentale Histoire des maîtres généraux de l’Ordre des frères Prêcheurs, est enterré dans le cimetière de l’ex-Maison Lacordaire, actuellement séminaire Saint-Curé d’Ars de la Fraternité Saint-Pie X, à Flavigny-sur-Ozerain. Il composa aussi neuf petits volumes sur la liturgie dominicaine, qui sont un peu l’équivalent pour l’Ordre des Frères Prêcheurs de L’Année liturgique de dom Guéranger.
Le Sel de la terre.
*
Cathares et Patarins
A L’ÉPOQUE où parut saint Pierre martyr, l’Église catholique était menacée dans son existence même par des hérétiques qui, sous le nom de Vaudois, Cathares et Patarins, infestaient le nord de l’Italie. Vérone, sa patrie, leur servait de repaire. C’était la place forte d’où ils rayonnaient, sous le patronage plus ou moins dissimulé de puissants seigneurs et même d’évêques, à travers les Alpes, la Lombardie et la Vénétie.
A les entendre – car il faut les connaître pour comprendre l’œuvre de saint Pierre martyr – l’Église romaine est cette grande prostituée de l’Apocalypse qui a trahi son Dieu, faussé sa doctrine, souillé sa morale. Le Credo qu’elle chante avec tant de superbe dans ses cathédrales n’est plus le Credo du Christ. Eux seuls, les Purs, les Parfaits, ont gardé intacte ou retrouvé la primitive croyance. La voici dans ses grandes lignes :
Dieu n’est pas esprit ; il n’y a pas en lui trois personnes distinctes ; il n’est pas le créateur du monde. Le monde est l’œuvre du démon qui a sur lui toute puissance. Le Christ n’est nullement le Fils de Dieu ; il a paru sur terre avec un corps fantastique, mais, en réalité, le Christ ne fait qu’un avec le soleil. Ces divagations dogmatiques, avec toutes leurs conséquences du même ordre, n’auraient pas eu sur les esprits grande et durable influence ; mais, pour allécher la clientèle, les Patarins couraient vite à la morale. D’après eux, l’homme, corrompu par sa nature même et son origine diabolique, ne pouvait pas résister au péché ; esclave des tentations, sa volonté, essentiellement mauvaise, n’était pas libre ; elle allait au mal comme à son objet propre, d’instinct, comme la brute. D’où ils concluaient, avec une rigueur de logique inflexible, que l’on pouvait satisfaire sans crainte toutes ses passions. Sans liberté, pas de faute morale, sans faute morale, pas de responsabilités, pas de châtiment. Le vice était le premier des droits. Aussi s’attaquaient-ils avec fureur à l’œuvre du mariage, – œuvre diabolique par excellence –, subie comme un joug pesant par les chrétiens. Plus de chaînes, plus de devoirs, mais la vie libre dans l’état libre.
Les conséquences sociales de pareilles doctrines sont faciles à deviner. C’était la ruine de la foi chrétienne, attaquée à la source même de sa vitalité, le Christ ; la ruine de la société, ébranlée dans ses fondements par la destruction de la famille.
Malheureusement, quand on parle au cœur humain de liberté, il écoute toujours. La loi lui pèse, la défense l’irrite, le mystère l’affriande. Derrière toute porte fermée, il croit retrouver le paradis perdu. Les Patarins ouvrant les portes à deux battants, il y eut vers eux une première poussée irrésistible. Les libertins, les mécontents, les désœuvrés, les naïfs, – laïcs et clercs –, se firent initier. Si tous ces adeptes n’allaient pas jusqu’au bout de leurs croyances immorales, tous avaient au cœur la haine de l’Église.
Les premières armes
Pierre naquit aux confins du XIIe et du XIIIe siècle, à Vérone, dans une famille hérétique. Son père et sa mère, à n’en pas douter, étaient Patarins ; mais le baptême catholique que Pierre reçut au berceau, l’éducation catholique qui lui fut donnée pendant son enfance, son envoi postérieur à l’Université catholique de Bologne, sont autant de faits totalement contradictoires dans une famille totalement hérétique. Ces faits ne révèlent-ils pas la présence au foyer domestique d’une influence catholique discrète mais souveraine sur l’enfant ? Aucun document ne permet de l’affirmer, mais la logique des faits – sans elle inexplicables – nous pousse à l’insinuer. Et il nous est doux de penser que, dans ce milieu de perversité, il y avait quelqu’un qui se penchait sur le berceau de Pierre, que ses lèvres enfantines appelaient de leur sourire et qui lui apprenait en secret, sous le couvert de son amour, à balbutier et à aimer les noms bénis de Jésus et de Marie.
Ce fut, sans doute, à cette influence mystérieuse que l’enfant dut d’être instruit, dès ses premières années, par un maître catholique. Il profita de ses leçons.
Pierre, âgé de sept ans, revenait de l’école quand un de ses oncles, Patarin convaincu et sectaire, lui demande ce qu’il y avait appris. « J’ai appris le Credo », répondit l’enfant, et il se met à réciter le Credo catholique : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre… » – « Tais-toi, lui dit son oncle ; il ne faut pas dire : créateur du ciel et de la terre, car ce n’est pas Dieu, mais bien le diable qui a créé le ciel et la terre. » Et l’oncle irrité expose longuement le catéchisme des Patarins. Pierre écoute, laisse dire, mais quand il a fini, il redresse sa petite taille et reprend avec énergie : « Je crois en Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ainsi j’ai lu, ainsi j’ai appris, ainsi je dirai toujours. » Il tint parole.
Le père et le fils
Cette même influence, dont nous suivons la trace sans en connaître sûrement l’origine, conduisit Pierre à l’Université de Bologne. Là, Pierre était sauvé. Certes il allait trouver un milieu turbulent, où les passions du cœur s’agitaient autant que les facultés de l’esprit : ardents au travail, les étudiants de la célèbre Université ne l’étaient pas moins au plaisir. Mais la foi restait intacte et, à côté de cœurs dissolus, il y avait des âmes généreuses, fermes au devoir, austères de vertu.
En ce temps-là, cette jeunesse était profondément troublée par l’irruption, à travers ses études et ses plaisirs, d’un homme dont la parole apostolique, le zèle impétueux, la tendresse de cœur, la pénitence héroïque et les miracles éclatants avaient bouleversé l’Université. C’était Dominique de Guzman, le fondateur des Prêcheurs (1170-1221). Comme son maître, il avait jeté le feu de sa charité au milieu de cette foule dissipée, et l’incendie divin se propageait avec rapidité. Maîtres et élèves se disputaient les derniers accents d’une voix qui allait s’éteindre. Encore quelques semaines et le grand pêcheur d’âmes déposera ses filets. Un jour, en 1221, peu de temps avant le deuxième chapitre général de son Ordre – le dernier qu’il présida – saint Dominique prêchait sur une place de Bologne, tant la foule accourue pour l’entendre était grande. Pierre assistait au sermon. La voix de l’homme de Dieu le remua jusqu’au fond de l’âme. Sa décision fut rapide. Oubliant son origine hérétique, les liens du sang, les projets de sa famille, tout, il court se prosterner aux pieds de saint Dominique et lui demande humblement l’habit de son Ordre. Le saint patriarche en tressaille d’allégresse. Au premier coup d’œil, il a reconnu dans ce jeune homme son Benjamin, le fils de sa vieillesse. Lui, la terreur des hérétiques, le champion de la foi catholique, ce lutteur infatigable contre l’erreur et le vice, il serre dans ses bras, avec une tendresse de père, le fils des Patarins. Dans cette étreinte suprême, toute l’âme apostolique de Dominique passa dans l’âme de Pierre. Tels, avant de mourir, les vieux chevaliers du Christ, dont les mains débiles ne pouvaient plus porter l’épée, la confiaient, sûrs de leur sang, à l’honneur de leurs fils ! L’épée de Dominique est en bonnes mains.
Au sixième jour d’août suivant, Pierre assistait avec ses nouveaux frères à la mort du saint fondateur.
Sous de tels auspices, son noviciat fut un exercice de haute vertu. Les premiers frères de l’Ordre, pleins de l’esprit de leur Père, vivaient dans une ferveur angélique. Qui était le premier en pénitence, en pauvreté, en jeûnes, en veilles nocturnes, en oraison, nul n’aurait pu le dire, tant il y avait dans ces âmes généreuses d’ardeur à combattre, d’humilité à dérober la victoire. Pierre donna, sans compter, toutes les forces de sa jeunesse ; il donna même trop, car, épuisé de mortifications, il tomba gravement malade. La grâce de Dieu le soutint dans cette épreuve – plus dure à la nature que les austérités volontaires de la haire et de la discipline – mais elle lui fit comprendre en même temps que, tout en châtiant sévèrement son corps, il devait conserver avec prudence les forces nécessaires à l’apostolat. Si le prêcheur doit souffrir avec Jésus crucifié pour sauver les âmes, il doit aussi amasser laborieusement les trésors de science qui le rendront capable de glorifier et de défendre la foi.
Pierre le comprit. A peine rétabli, il se mit à l’étude avec une nouvelle ardeur. Fils d’hérétiques, il connaissait toutes les ruses, toutes les perfidies doctrinales des ennemis de la foi. Il savait combien ils excellaient à fausser les textes des Écritures, à tronquer les citations des Pères, à se dérober aux rigoureuses déductions de la théologie. Rapidement, grâce à la vivacité de son intelligence, à la sûreté de sa mémoire, il devint un maître dans toutes les sciences sacrées. Saint Paul était son auteur de prédilection. Plus tard, pour obtenir des discussions publiques avec les hérétiques, il n’hésitera pas à leur proposer d’invoquer à leur profit n’importe quel passage des Écritures, s’engageant à répondre, de son côté, avec des citations du seul Apôtre.
Au sortir du noviciat, Pierre était prêt pour la lutte ; il portait en ses mains le glaive à deux tranchants du véritable soldat du Christ : la sainteté de la vie et la lumière de la doctrine.
L’apôtre
Frère Pierre était dans toute la force de l’âge, d’une santé vigoureuse. La taille élevée, le front illuminé, le regard pénétrant, la voix puissante, il possédait toutes les énergies de l’éloquence humaine dominées et fécondées par la sainteté. Sa prédication eut un merveilleux succès. Milan fut la première conquise. Le saint s’y dépensa sans compter, rayonnant de là vers les villes alentour : Côme (1236), Verceil (1238), Pavie, Mantoue, Bergame, Plaisance (1248), Asti (1249), Crémone (1251). La Lombardie fut toujours son terrain d’action privilégié, même s’il poussa quelques pointes apostoliques aussi bien vers l’est, à Venise (avant 1234), que vers le sud : à Rome (1244), à Florence (1245), dans les Marches d’Ancône et en Romagne (Ravenne, Cesena, Rimini, etc., en 1249). Il monta une fois jusqu’à Paris pour un chapitre de son Ordre.
Il prêchait n’importe où : dans les rues, dans les carrefours, sur les places, en plein marché, partout où l’espace se prêtait à une assemblée nombreuse. Un de ses compagnons témoignera plus tard :
Au temps de la guerre [entre Frédéric II et les villes de la ligue lombarde], alors que les représentants des provinces [dominicaines] d’Espagne, de Provence, de France et d’Angleterre se rendaient au chapitre général, le saint se fit leur guide, de Verceil jusqu’à Bologne, leur épargnant les dangers, parce qu’il était bien connu et estimé de tous, même des ennemis. Presque chaque jour frère Pierre se hâtait d’arriver au lieu de l’étape, faisait sonner la grosse cloche de l’endroit et prêchait au peuple. Et là, nous l’avons souvent entendu proclamer à haute voix : « Voici la foi catholique, enseignée par l’Église Romaine, et que je vous prêche aujourd’hui ; en elle et pour elle je suis prêt à donner ma vie : et j’ai confiance que le Christ permettra que je meure pour elle ! »
D’ordinaire, son auditoire était très mêlé, souvent bruyant. Amis et ennemis, catholiques et hérétiques, indifférents et dévots, s’y donnaient rendez-vous. Aussi sa parole avait une liberté apostolique que la chaire chrétienne ne connaît plus.
Aujourd’hui, si l’apôtre se permet de lever le voile qui dérobe les injustices, les hypocrisies, les infamies secrètes ; s’il ose mettre le doigt – même avec délicatesse – sur les plaies vives qui rongent le cœur, il devient un inconvenant, parce qu’il est un gêneur ; parce que l’on a peur de la secousse qui bouleverse l’âme, du feu qui cautérise les blessures… Il faut, aux auditoires de nos jours, non de la convenance, mais du convenu, avec toutes ses banalités écœurantes et sa pitoyable inutilité. On dirait que le prédicateur est l’endormeur sacré qui doit répandre sur les âmes cette torpeur magnétique qui engourdit la douleur. La parole de Dieu, trop souvent, n’est plus ce glaive ravageur à deux tranchants qui pénètre les os, passe la moelle, atteint le mal dans ses sources premières, taille, détruit, tue sans pitié tout ce qui est contre Dieu ; c’est une épée d’honneur, soigneusement mouchetée, à poignée d’or, que l’on porte en parade. Combien loin de la prédication de saint Pierre martyr !
Chez lui, rien de convenu, rien qui sente le discours officiel, ni dans le style, ni dans la division mathématique du sujet, ni dans les périodes plus ou moins harmonieuses. Il parle. Il entre en relation directe avec ses auditeurs. C’était une lutte corps à corps. Sur cette foule houleuse, il jetait sa parole de feu, expliquant la doctrine catholique, exposant sa morale, démasquant le vice, étalant en plein soleil toutes ses infamies, toutes ses perfidies, toutes ses lâches hypocrisies. Ah ! le Patarin ! quand il l’empoignait, avec quelle verve indignée il le flagellait et le clouait au pilori, au milieu des applaudissements et des rires des catholiques !
Quelquefois, s’ils étaient en nombre, les hérétiques regimbaient sous le coup de fouet, se redressaient comme la vipère sous le talon qui l’écrase. Les apostrophes, les injures, les menaces pleuvaient sur l’apôtre. Il y avait des bourrades, des batailles en règle autour de sa chaire, le plus souvent d’orageuses discussions. Les chefs, les évêques de la secte, prenaient la parole, rétorquaient les arguments, défendaient pied à pied, parfois non sans succès, leur doctrine et leur morale.
Cette joute publique de la vérité et de l’erreur durait de longues heures. Si, malgré ses lumineuses démonstrations, sa mordante ironie, ses appels impétueux, l’auditoire restait insensible, l’homme de Dieu s’écriait : « Attendez, attendez, je n’ai pas encore donné mon sermon sur Ninive ! » Il paraît que ce sermon sur Ninive et les quarante jours avait d’ordinaire raison de toutes les hésitations, de toutes les défaillances. On n’en sortait pas sous cette molle influence de pieuse émotion qui se dissipe à la porte de l’église avec les dernières fumées de l’encens ; on en sortait l’âme bouleversée, troublée dans sa moelle : le juste pour se justifier davantage, le pécheur pour pleurer ses fautes, l’hérétique pour abjurer ses erreurs. Et souvent, cette foule haletante sous la parole de l’orateur, terrifiée par ses accents prophétiques, éclatait en sanglots, criait miséricorde, se déchirait à coups de discipline.
Et cependant l’homme de Dieu savait les limites du talent humain pour défendre la foi. Un jour, un redoutable dialecticien hérétique vint discuter publiquement avec lui : avec autant d’habileté que d’éloquence, il citait textes sur textes, enchaînant rondement sophisme sur sophisme, embroussaillant tellement le terrain qu’il aurait fallu de longs développements pour dissiper toutes les confusions qu’il avait si rapidement accumulées, distinguer ce qu’il avait savamment confondu, et rehausser les vérités chrétiennes qu’une seule boutade avait suffi à ridiculiser. Comment se lancer dans une telle œuvre sans risquer de lasser les assistants, d’apparaître long et compliqué là où l’hérétique s’était montré si vif et si clair ? Il est tellement plus facile de détruire que de construire ! L’hérétique, tel Goliath, se sentait déjà vainqueur : « Répondez donc, si vous pouvez ! ». Frère Pierre, malgré toute son éloquence, ne présuma pas de ses forces. Il demanda quelques instants de réflexion. L’autre, croyant deviner une retraite déguisée, accorda le délai avec un sourire de triomphe. Aussitôt, Pierre se réfugie dans un oratoire voisin et, prosterné devant l’autel, supplie le Seigneur de défendre lui-même sa cause, en faisant briller dans l’esprit de son adversaire la lumière de la vraie foi, ou en le réduisant au silence. Pendant ce temps, convaincu de la fuite de son adversaire, le Patarin parade : « Où est-il, notre héros ? Aurait-il pris peur ? Que fait-il ? Nous attendons ses réponses ! ». Mais déjà frère Pierre est de retour. Parfaitement serein, il invite l’hérétique à reprendre un à un ses arguments. Celui-ci garde le silence. Pierre insiste, l’autre persiste à se taire. Nouvelle invitation, mais le patarin reste décidément muet et, tout à coup, à la stupéfaction de ses partisans, descend de l’estrade, rouge de honte, et s’enfuit.
L’Inquisition à Milan
Le fruit de l’éloquence et de la sainteté du serviteur de Dieu appela sur lui l’attention du pape Grégoire IX (1227-1241). Ce Pontife était alors effrayé des progrès incessants de l’hérésie. Un instant comprimée par l’énergie d’Innocent III (1198-1216), la parole apostolique de saint Dominique et les armes du comte de Montfort, elle relevait la tête et s’apprêtait à livrer à l’Église de rudes attaques. Vaudois, Cathares et Patarins s’insinuaient partout, séduisant les faibles, flattant les grands, corrompant le clergé. Ils infestaient le midi de la France, les vallées des Alpes, la Lombardie, la Toscane, semant, avec leurs doctrines perverses, la licence des mœurs, la révolte contre l’autorité et, surtout, la haine de l’Église.
La situation n’était pas sans péril. Si le torrent ne trouvait pas sur sa route une digue assez puissante pour refouler ses flots, c’en était fait du catholicisme et de la société chrétienne. Les évêques fidèles avaient bien essayé d’arrêter ses ravages. Sous leurs ordres, dominicains et franciscains, véritables champions de la foi, luttaient avec courage ; mais ces efforts individuels restaient sans succès, faute du soutien du pouvoir temporel.
Pour répandre la lumière et convaincre les esprits, l’Église se suffit à elle-même ; mais la force matérielle, ce glaive vengeur des droits sacrés des âmes, il faut qu’elle l’emprunte à la société civile, et celle-ci a le devoir de lui porter secours dans ce ministère de préservation. L’Inquisition jugeait au nom de l’Église et convainquait d’hérésie les esprits rebelles dont les prédications perdaient les âmes, l’État portait et exécutait la sentence. Il y avait entre elle et lui, fondée sur une même foi et sur les mêmes espérances, une religieuse entente. L’hérésie était considérée comme un crime.
Certes, nous ne prétendons pas qu’il n’y ait jamais eu d’abus dans l’exercice de ce terrible pouvoir. Il y en eut, et de grands, soit par l’incurie, l’ignorance, la perversité, les haines personnelles, la cupidité de certains inquisiteurs, qui ne furent pas dignes de leur sainte et redoutable fonction, soit par l’ingérence intéressée et rancunière des pouvoirs civils ; mais l’abus, aussi grand soit-il, ne détruit jamais un droit, et malgré les défaillances de la misère humaine, l’Inquisition romaine reste, dans son principe et son institution, une œuvre sainte et méritoire de salut public.
Dès 1232, frère Pierre avait reçu du pape mission d’aider au fonctionnement de l’Inquisition à Milan, non pas en tant qu’inquisiteur proprement dit, mais en tant qu’agent politique du Saint Siège auprès de la municipalité milanaise et, en même temps, missionnaire apostolique chargé de faire prendre pleine conscience au peuple milanais de ses devoirs en matière de politique religieuse.
Dans une démocratie urbaine comme Milan, face à des hérétiques habiles à circonvenir les autorités – et à des politiques trop enclins à chercher la conciliation –, il fallait former des laïcs catholiques résolus à défendre la foi dans la cité et à bannir tout ce qui pouvait la corrompre. Ce fut le rôle de la Société de la foi, qui, pour contrer la propagande et les intrigues des hérétiques, rassemblait des groupes de militants catholiques.
Grégoire IX la jugea si utile à l’Église qu’il la confirma de sa souveraine autorité (bulle du 10 décembre 1233) ; plus tard, après la mort du saint, en 1255, Humbert de Romans, Maître de l’Ordre des Frères Prêcheurs, l’affilia à la famille dominicaine sous le nom de Société de Saint-Pierre martyr.
Grâce aux efforts conjugués des Prêcheurs et des Mineurs, l’année 1233 vit un réveil des catholiques de Lombardie, qui remportèrent la victoire dans la plupart des conseils communaux.
Le 17 septembre 1234, frère Pierre de Vérone se présenta à l’assemblée communale de Milan pour demander le renforcement des mesures du code civil local contre les hérétiques. Grâce à la propagande intense faite par la Société de la foi pendant les deux années précédentes, l’assemblée accepta à l’unanimité.
En même temps, Pierre prêchait, débattait, faisait des miracles dans cette ville de Milan, qui fut son champ principal d’action, où il déploya le meilleur de son activité. Un jour, il y affronta un « évêque » hérétique. La foule assistait nombreuse, réunie sur la place en face du couvent des dominicains de Saint-Eustorge. C’était le plein midi, le soleil dardait ses rayons sur l’assemblée. Incommodé sans doute, ou mieux, trouvant une bonne occasion pour se soustraire aux arguments serrés du frère Pierre, l’évêque manichéen qui se trouvait à côté de lui sur l’estrade lui dit tout à coup : « Méchant Pierre, si tu es saint comme ce peuple le croit et l’affirme, pourquoi laisses-tu cet auditoire étouffer de chaleur ? Ne pourrais-tu pas, toi qui es si puissant, demander à Dieu qu’un nuage vienne à l’instant ombrager cette multitude ? » Or le ciel était à perte de vue d’un bleu sans tache. Pierre ne fut point déconcerté. « Je le veux bien, répond-il, mais à la condition que, si le nuage arrive, vous reconnaissiez et vous reniiez vos erreurs. »
Et la foule des hérétiques, sûre de la victoire, de crier à leur évêque : « Promettez, promettez ! » L’évêque hésite, balbutie, refuse. Les catholiques, d’autre part, inquiets de l’aventure, crient au frère Pierre de ne pas insister. Mais celui-ci domine le tumulte de sa voix puissante. Qu’a-t-il à redouter ? Ne sent-il pas en son âme la vertu de Dieu qui s’agite et le presse ? Il impose silence aux objurgations des hérétiques, aux terreurs des catholiques, et s’écrie : « Ce miracle dont vous avez peur, je le ferai gratis. Je veux que ce peuple soit convaincu que Dieu est le souverain créateur et Seigneur du ciel et de la terre, et je prie ce même Dieu, pour la confusion des hérétiques, la consolation des fidèles et la gloire de son nom, d’envoyer à l’instant le nuage que vous demandez. » Et frère Pierre trace hardiment le signe de la croix sur le ciel. Le nuage apparaît soudain, se développe sur l’assistance comme un vélum d’éclatante blancheur, et la protège pendant une heure contre les ardeurs du soleil.
Mais l’erreur de l’esprit soutenue par une volonté perverse ne rend pas les armes si facilement. Des miracles, le Christ lui aussi en a fait, nombreux, stupéfiants ; les Pharisiens les tournaient en dérision ou s’en servaient pour le calomnier. Quoi d’étonnant si le disciple ne fut pas plus grand que le maître ?
Frère Pierre avait beau multiplier ses prédications et ses miracles, toujours il restait autour de sa chaire des cœurs haineux, d’une haine tenace, sans cesse avivée par le succès même de sa parole et la gloire de ses prodiges. Ils s’en allaient partout où l’homme de Dieu devait passer, émissaires du démon, répandant sur sa personne, sur sa doctrine, sur ses cruautés envers les hérétiques, les plus infâmes calomnies. A chaque pas ces sentiments hostiles se manifestaient, et plus d’une fois des poignards se levèrent pour le frapper. Son âme en fut endolorie. De se sentir haï, méprisé, persécuté, il éprouva un chagrin profond, cette lassitude de vivre qui abat les courages les plus énergiques. Le cœur brisé de douleur, il entre dans l’église de Saint-Eustorge, se prosterne devant un crucifix, et là, à deux genoux, baigné de larmes, il dit à son Sauveur l’angoisse qui l’oppresse. Le crucifix s’anime, le regarde et répond :
— « Pierre, confiance ! je suis avec toi, tu partageras un jour ma couronne de gloire. »
— « O mon Sauveur, reprend l’humble frère, vous êtes mon Dieu et je ne suis que votre serviteur, que votre volonté soit faite ! »
Le soldat du Christ va reprendre le combat.
La Saint-Barthélemy de Florence (1245)
Les hérétiques profitaient des guerres incessantes qui déchiraient l’Italie, et de l’opposition entre partisans de l’empereur (Gibelins) et défenseurs du pape (Guelfes) pour étendre leur influence. A Florence, soumise au parti gibelin, les hérétiques étaient nombreux et actifs. Soutenus par l’empereur Frédéric II (1194-1250), dont la haine contre l’Église ne fut jamais assouvie, ils devenaient de plus en plus menaçants. L’inquisiteur local, frère Ruggiero Calcagni, impuissant à réprimer leur audace, voyait son autorité dédaignée, inefficace. Sans doute est-ce à son appel que frère Pierre quitta la Lombardie pour s’installer à Florence.
Dès 1244, on l’entendit prêcher dans l’église des dominicains, Santa Maria Novella. Il fallut même agrandir la place située devant l’église pour permettre à la foule de s’y amasser. De mémoire d’homme, le peuple de Florence n’avait entendu pareil apôtre. Amis et ennemis se pressaient au pied de sa chaire. Ah ! les rudes attaques contre les Patarins ! Quelle verve pour flétrir leurs doctrines ! Quelle énergie pour affirmer les droits de l’Église ! Quelle autorité surnaturelle pour défendre sa foi ! Un contemporain a témoigné : « Quand frère Pierre, de la chaire, parlait de la foi, tous les autres prédicateurs en comparaison de lui faisaient l’effet d’être muets, tous sans éloquence, comme des bègues. »
Le camp des sectaires fut vite en désarroi. Les défections se multipliaient, les suspicions s’affichaient, le discrédit général menaçait leur influence ; c’était, à bref délai, la pleine déroute. Les chefs résolurent de garder par la violence ce qui leur échappait par la persuasion. Le 24 août 1245, fête de saint Barthélemy, les fidèles se pressaient dans l’église de Santa Reparata, avides d’entendre la parole de Dieu. Frère Pierre cependant ne devait pas prêcher. Son absence donna libre champ à ses ennemis. Le podestat de Florence, Pace de Pesanuola, gibelin et favorable aux hérétiques, fait sonner le beffroi. C’était le signal convenu. En un instant, Cathares et Patarins, ayant à leur tête la famille des Baroni, chefs de la secte, se réunissent, marchant contre l’église en poussant de sauvages clameurs, l’envahissent, se précipitent sur les fidèles, les frappent, les dispersent et égorgent sans pitié ceux qui résistent à leurs violences. Ils espéraient jeter l’épouvante parmi les catholiques et terroriser les inquisiteurs. C’était bien mal connaître frère Pierre de Vérone.
Dans l’après-midi du même jour, les fidèles sont convoqués sur la place du couvent dominicain de Santa Maria Novella. Et là, devant un auditoire immense, l’évêque prononce la sentence d’excommunication contre les Baroni et leurs complices ; il les déclare infâmes et les soumet, comme de sacrilèges assassins, à toutes les rigueurs des lois ecclésiastiques et civiles. Aucun d’eux n’osa résister en face. Mais ce ne fut plus, dans les rues de Florence, que lâches attaques, que meurtres perfides. On eût dit une ville prise d’assaut et livrée à la vengeance du vainqueur. Frère Pierre, à bout de patience, résolut d’y mettre ordre et de rendre aux Patarins attaque pour attaque.
Une Société de la foi avait déjà été constituée à Florence, à l’imitation de celle de Milan. Mais ses membres se voyaient interdire par le podestat l’accès aux charges communales. A l’action apologétique et politique qui devait être la leur – et pour laquelle Pierre les formait –, la force des circonstances joignit donc une fonction de milice armée : lorsque les Patarins voulurent attaquer le couvent de Santa Maria Novella, les capitaines de la Société de la foi firent face ; frère Pierre, bannière blanche à croix rouge à la main, était à leur tête, et ils eurent le dessus. Finalement, le gouvernement communal dut céder, s’ouvrir aux membres de la Société de la foi et accepter d’appliquer les décrets pontificaux contre les hérétiques.
Ce triomphe fut provisoire. Mais, dans l’immédiat, il assurait à Florence la paix et la liberté de l’Église. A plus long terme, il rendit aux catholiques la vigueur nécessaire pour les combats suivants. Aussi bien, en témoignage de reconnaissance, on éleva sur les deux places témoins du combat deux colonnes commémoratives ; celle du carrefour Al Trebbio portait une croix sculptée dans la pierre, celle de la place des Rossi la statue triomphante du saint martyr. Pendant de longues années, le 29 avril, jour de sa fête, les capitaines de la Société de la foi promenèrent en procession l’étendard sacré du frère Pierre. L’oubli, ce destructeur des grandes choses, l’a relégué dans un tiroir de la sacristie de Santa Maria Novella, sans honneur, car ce que raconte cette loque vénérable est trop divin pour être compris de cette génération sans foi.
Les Servites de Marie
Entre temps, l’homme de Dieu s’occupait d’une œuvre qui devait donner à son cœur d’apôtre et à l’Église entière les plus douces consolations.
Les revanches divines sont vraiment admirables. Pendant que les Patarins envahissaient le peuple de Florence, Dieu choisissait, au milieu de ce même peuple, des âmes d’élite et fondait avec elles un ordre religieux. Sept nobles Florentins, effrayés des rapides progrès de l’hérésie, écœurés de la dépravation morale qu’elle semait sur sa route et désireux de porter remède à tant de maux, s’étaient retirés sur le mont Senario, aux portes de Florence, pour y vaquer à la contemplation, mortifier leur chair et attendre l’Esprit d’en-haut [2]. Leurs austérités mêmes les mirent en suspicion. On les accusa de voiler sous des dehors hypocrites les honteuses monstruosités dont les hérétiques étaient les fauteurs accoutumés. Ayant eu vent de ces bruits outrageants, l’inquisiteur invite les solitaires à venir le trouver. Les hommes de Dieu se reconnaissent toujours. Frère Pierre, ravi de leurs réponses, de la pureté de leurs mœurs, de la régularité de leur conduite, de leur pénitence rude et sincère, ne put contenir les transports de sa joie. Les hommes qu’il avait devant lui étaient bien ceux dont son regard illuminé avait contemplé, à plusieurs reprises, la merveilleuse image.
Souvent, en effet, depuis son arrivée à Florence, il avait vu, dans de nombreuses extases, une montagne baignée d’une radieuse lumière, émaillée de fleurs. Du milieu de ces fleurs s’élevaient, gracieux et suaves, sept lis d’une éclatante blancheur. Les anges les cueillaient et les offraient à la Vierge Marie, dont le doux sourire les agréait avec joie. Dans une autre vision les réalités se firent plus précises. Les lis s’étaient transformés en religieux groupés filialement sous le manteau de la reine des cieux. « Regarde bien ces hommes, lui dit-elle, je me les suis choisis pour mes serviteurs. Fais en sorte qu’ils gardent mon nom et cet habit qu’ils portent. » L’ordre était formel, la volonté divine manifeste. Heureux dans son cœur, l’inquisiteur loua le zèle des serviteurs de Dieu et contribua de tout son pouvoir à les faire accepter par le souverain pontife. Ce sont les Servites de Marie. Les Prêcheurs eurent pour eux la plus persévérante sollicitude : saint Pierre de Vérone les approuva, le bienheureux Benoît XI les confirma, Benoît XIII, autre pape dominicain, béatifia leurs sept fondateurs et, de nos jours, grâce à un mémoire décisif du cardinal Sigliara, dominicain, la cause de leur canonisation, longtemps suspendue, reprit son cours : le 17 janvier 1888, Léon XIII les éleva sur les autels.
Artisan de paix, en Romagne
(hiver 1248-1249)
Défenseur de la foi, frère Pierre fut aussi artisan de paix. Durant tout l’hiver 1248-1249 il parcourut la Romagne à pied (Ravenne, Imola, Faenza, Forli, Cesena, Rimini, etc.), allant d’une ville à l’autre pour obtenir des concessions réciproques et les détacher du parti gibelin. Les miracles vinrent, là encore, appuyer son action.
Arrivant à Ravenne où l’Ordre n’avait pas encore de couvent, l’homme de Dieu descendit chez le curé de Saint-Jean-Baptiste. C’était le soir. Il pria le sacristain de sonner les cloches pour annoncer le sermon du lendemain. « A quoi bon ? dit ce brave homme qui ne voulait pas se déranger, le froid est rigoureux, la neige très haute, vous n’aurez personne. — C’est ce que nous verrons, reprit l’apôtre : je prêcherai et il y aura foule. » Le sacristain s’entêta dans son idée et resta au coin du feu. Mal lui en prit. Au milieu de la nuit on vint frapper à la porte du presbytère ; il fallut bien se lever, tout en maugréant, et ouvrir. Une foule anxieuse se pressait à la porte. « Mais, lui crie-t-on, ne voyez-vous pas ce cierge qui brûle au-dessus du clocher ? Qui a pu le placer là ? Le vent fait rage, les rafales de neige tourbillonnent ; comment peut-il brûler malgré cette bourrasque ? » Toutes ces questions se pressent, se croisent aux oreilles du pauvre sacristain, un peu abasourdi. En effet, il voit au-dessus de la tour un flambeau qui brille et illumine la nuit. Il comprit, et confessa publiquement sa faute en racontant ce que, la veille au soir, lui avait demandé et prédit l’homme de Dieu. Le lendemain matin, l’église était comble pour le sermon.
A Cesena, un jour que l’homme de Dieu prêchait sur la place publique, des jeunes gens, fils d’hérétiques, montés sur le toit d’une maison, s’amusaient à jeter sur lui et l’auditoire de petits cailloux. Par pitié pour leur âge, il les en reprit avec douceur. Les pierres tombèrent de plus belle. Voyant leur perversité, l’apôtre se tourne vers la maison et la maudit. A l’instant même elle s’écroula, ensevelissant les coupables sous ses ruines.
Quoi d’étonnant qu’un homme de cette trempe devînt rapidement le maître de la ville !
Il y revint prêcher plusieurs fois. L’annonce de son arrivée mettait la ville en émoi. Il était poussé vers la place principale, installé sur une estrade de fortune et contraint d’adresser la parole de Dieu au peuple. Il visita une dernière fois la petite cité en 1252 et annonça en partant : « Mes enfants, je vous quitte ; vous ne me reverrez plus. Les hérétiques me mettront à mort par haine de la foi après la prochaine fête de Pâques. »
Conseils à une prieure
Frère Pierre n’oubliait pas l’Italie du Nord. Nommé prieur du couvent d’Asti, il reprit vigoureusement la lutte contre l’hérésie. Mais si le saint homme, qui connaissait à fond les besoins de son temps, ne craignait pas de recourir à la force contre la force, il savait néanmoins qu’au-dessus de toutes les puissances humaines, il y a une puissance en tout supérieure : celle de la prière. Le chevalier porte l’épée et bataille, la prière donne la victoire. Aussi, à côté de la Société de la foi, saint Pierre fonda, à Milan même, un monastère de religieuses où de nobles âmes éperdues d’amour de Dieu offraient à sa justice et à sa miséricorde leurs expiations et leur intercession.
On possède encore le texte d’une lettre qu’il adressa en 1249 à la prieure de ce monastère. Précieux document, qu’il convient de citer en son entier :
A T., prieure de Saint-Pierre in campo sancto et très chère dans le Christ, frère Pierre, serviteur des frères d’Asti [c’est-à-dire prieur du couvent d’Asti] souhaite de régner avec saint Pierre et de recevoir avec le même saint Pierre la grâce du royaume immaculé.
C’est avec joie que j’ai reçu votre aimable lettre, et j’ai compris plus profondément, en la lisant, que, progressant de jour en jour de vertu en vertu, vous avez mérité la récompense de la milice du cloître.
Vous avez gravi la montagne du sacrifice : moi, je traîne encore dans la vallée des sollicitudes humaines, ayant dépensé presque toute ma vie à me donner aux autres. Alors que vous, munie des ailes de la contemplation, vous planez au-dessus de tout cela, je suis, moi, tellement englué dans la sollicitude d’autrui que je ne puis voler.
« Malheur à moi, car mon exil s’est prolongé » [Ps. 119, 5]. « Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Alors je prendrai mon vol pour trouver mon repos » [Ps. 54, 7]. « En tout j’ai cherché le repos » [Si 24, 11], « En tout j ’ai trouvé le travail et la douleur » [Ps. 114,3]. Il n’y a pas de repos sinon dans l’héritage des saints, dont il est écrit : « Voici mon repos pour les siècles des siècles » [Ps. 131, 14].
Mais moi, cette liberté des enfants de Dieu telle que je la voudrais et que je la désire, je ne puis même pas y songer ni reprendre souffle pour y vaquer. Aidez-moi de vos prières, sœur très chère. « Mes jours ont passé », selon l’expression de Job [7, 6]. Le chemin déjà parcouru, je ne puis revenir dessus. Je ne suis plus loin de la limite assignée à toute chair ; déjà mes cheveux blancs annoncent ma dernière heure.
Priez donc, très douce sœur ; au milieu de ces larmes que, dans le secret, vous offrez en présence du Fils de Dieu, souvenez-vous de moi. Je sais que la prière assidue du juste a beaucoup de valeur et que ce que nos propres demandes n’obtiennent pas, l’intercession d’autrui l’obtient.
Sœur très aimante, vous avez été choisie comme aide par le Christ : vous devez le seconder par l’office de la prière ; rendre vos sœurs agréables au Seigneur et assidues aux bonnes œuvres en les édifiant par la parole et l’exemple de la prière ; vous efforcer par toute votre conduite de remplir cet office, vous dépouillant de toute vanité ; et pour tenir dignement cette fonction de servante du Saint des saints, revêtir la sainteté.
Soyez, je vous prie, irréprochable quant aux richesses, modeste en parlant, discrète en commandant, attentionnée en aidant, sûre dans vos conseils, prudente dans vos réponses, encline à la patience.
Montrez-vous dévouée aux anciennes, douce aux plus jeunes, chaleureuse envers vos égales, sévère aux orgueilleuses, généreuse aux humbles, miséricordieuse aux pénitentes, inflexible aux obstinées.
Montrez-vous Jean [Baptiste] face aux incestueux [Mt 14, 4] ; Phinées à ceux qui, hélas, apostasient dans la fornication [Nb 25, 6-8] ; Pierre aux menteurs [Ac 5, 1-11], Paul aux blasphémateurs [1 Tim 1, 19] et tel le Christ face aux marchands [Mt 21, 12-13].
Très bref est le cours terrestre de cette vie ; redoutable en est la fin, la mort. Mais plus haute est la dignité de votre charge, plus elle vous sera glorieuse si vous surpassez les autres en sainteté.
Si je vous exhorte ainsi, sœur très aimante, ce n’est pas que vous ayez besoin d’avertissement de ma part, mais afin que vous couriez avec plus d’ardeur à la palme et à la couronne, et que vous vous hâtiez d’entrer dans la maison de Dieu et de saint Pierre avec vos sœurs, qui sont aussi les miennes, et très chères ; afin que, lorsque je vous rendrai visite après le chapitre, je puisse avoir pleine consolation devant votre vie religieuse. Je venais vers vous, mais de nouveaux soucis ont surgi, et je ne puis venir. Je me rends au chapitre avec frère Ulrich et je vous recommande toutes à Dieu en attendant de vous voir. J’ai d’ailleurs l’intention de venir au plus tôt.
Frère Ulrich vous salue dans le Seigneur et se recommande à vos prières. Saluez P. et son épouse [bienfaiteurs du monastère] de ma part et de celle de frère Ulrich. Portez-vous bien, nous nous portons bien [Valete, bene valemus : formule traditionnelle de salutation].
Tout le saint est dans cette page : le drame intérieur de son âme, d’abord – drame si fréquent dans la vie des saints, obligés de vaquer à l’apostolat, quand les presse l’appel de la contemplation ; sa délicatesse, aussi, qui accuse d’abord sa propre misère avant d’exhorter sa fille spirituelle aux sacrifices d’une plus grande perfection ; les citations bibliques qui jaillissent au fil de la plume (certaines sont légèrement inexactes) et trahissent une fréquentation familière de la sainte Écriture ; enfin, le programme de gouvernement tracé à la prieure : discrétion et douceur d’une part, intrépidité et force d’autre part. Cinq grands exemples de zèle pour la gloire de Dieu sont exaltés : saint Jean-Baptiste reprochant à Hérode son inceste ; Phinées, transperçant de sa lance l’israëlite qui s’est souillé avec une Moabite ; saint Pierre condamnant Ananie et Saphire ; saint Paul abandonnant au pouvoir de Satan les hérétiques Hyménée et Alexandre ; le Christ lui-même, enfin, dévoré de zèle pour la maison de son Père.
Nul doute que ces exemples étaient aussi ceux qui encourageaient frère Pierre dans sa lutte contre l’hérésie. Le programme de gouvernement qu’il trace à la prieure est en même temps, pour lui, l’idéal de l’inquisiteur. Et, en définitive, comme son propre portrait.
Le martyre
Néanmoins, loin de désarmer les sectaires, les chefs surtout, la renommée toujours croissante de notre saint les poussait à toutes les violences. A Asti, à Plaisance (1249-1250), à Côme enfin où il était prieur en 1252, l’année de sa mort, la haine ne cessait de le poursuivre. Sa tête est mise à prix. Comme à saint Paul, l’Esprit de Dieu lui répète sans cesse que la mort approche. Souvent il disait à ses religieux : « Sachez que je mourrai de la main des hérétiques. Je serai enseveli à Milan. » A un frère qui lui demandait quelle était sa prière préférée, il avait un jour avoué : « La prière qui me plaît et me touche le plus est celle que je fais à la messe lorsque j’élève le corps du Seigneur ou que je le vois élevé par d’autres prêtres : je lui demande alors de ne jamais permettre que je meure autrement que pour la foi du Christ ; j’ai toujours fait cette prière. »
En 1234, Grégoire IX avait profondément modifié le mécanisme de l’Inquisition : ôtant aux évêques le monopole de cette fonction délicate et confiant le côté odieux et dangereux de la charge à des fonctionnaires pontificaux permanents. Ce pape, qui avait été l’ami de saint Dominique et qui appréciait les immenses services rendus à l’Église par l’Ordre des Prêcheurs, n’hésita pas à leur confier la périlleuse mission de défendre la foi. C’était, à n’en pas douter, leur faire grand honneur, mais c’était également les désigner à la haine des hérétiques. Aucune considération humaine ne put arrêter le zèle des Prêcheurs : le pape avait parlé, ils n’avaient qu’à obéir.
Cependant, c’est seulement à la fin de sa vie, en 1251, que frère Pierre de Vérone exerça personnellement la charge de juge de la foi. Jusque-là, tout en soutenant efficacement l’œuvre inquisitoriale, comme à Milan et à Florence, c’est surtout par la prédication, la controverse et les miracles qu’il s’était dépensé à ce qui fut sa vocation propre : le salut des hérétiques. Il en avait ramené des milliers.
Mais en juin 1251, le pape Innocent IV (1243-1254), qui regagnait Rome après son exil à Lyon, séjourna en Lombardie. Il y constata avec indignation la large tolérance dont bénéficiaient les Patarins. La disparition de Frédéric II permettait d’ailleurs de relancer énergiquement la répression de l’hérésie : le pape institua lui-même de nouveaux inquisiteurs dans plusieurs cités. Pierre de Vérone fut nommé inquisiteur pontifical à Crémone (juin 1251) puis à Milan, Côme et dans leur district (septembre 1251).
Il prit sa charge à cœur. Le 24 mars 1252, dimanche des Rameaux, à Milan, il assignait du haut de la chaire un délai légal de quinze jours à des personnes soupçonnées d’hérésie : délai au terme duquel, faute de soumission à l’Église, il procéderait contre elles. Puis, comme emporté par son élan, le saint révéla à toute l’assemblée des fidèles qu’un complot était tramé contre lui et qu’un dépôt d’argent était déjà constitué pour payer les assassins. « Mais ne craignez rien, ajouta-t-il, je serai plus redoutable aux hérétiques après ma mort que de mon vivant. » Cette prophétie se réalisa merveilleusement. Cependant, tout se tramait dans l’ombre pour le meurtre du saint inquisiteur. C’était un personnage de si haute autorité et de si grande réputation qu’il fut difficile de trouver un homme assez hardi pour l’assassiner. A prix d’or on achète tout, même le sang innocent. Les sectaires le savaient bien. L’un d’eux, un Milanais, Étienne Confanonerio, s’abouche, le lundi saint, à Giussano, bourg peu distant de la ville, avec un certain Manfred d’Olirone. Tous deux vont trouver un de leurs amis les plus dévoués à la secte, Giudotto Sachela, homme riche qui, ravi du projet, promet de l’argent. Jacques della Clusa, autre fanatique, en promet aussi. Cependant, il prend ses précautions. Il faut croire que sa confiance dans ses complices était médiocre, car il ne versera la somme promise qu’à Manfred lui-même et après la mort de frère Pierre. En attendant, pour hâter l’exécution du projet et montrer sa sincérité, il la dépose dans un petit sac soigneusement fermé, scellé de son sceau, chez une tierce personne du nom de Fazio. Les conjurés n’étaient que trop sûrs de leur succès.
Dans un village voisin de Monza, ils connaissaient un individu d’une audace de scélérat, capable de tous les forfaits. Il s’appelait Carino. Aucune hésitation de la part de ce bandit devant l’argent qu’on lui promet. Il exige seulement un compagnon, autre bandit de son espèce, Albertino Porro, du bourg de Lentate. A eux deux, sous la promesse d’une protection efficace après le crime pour éviter le châtiment de la justice, ils se chargent de l’abominable mission. Le marché est conclu : c’était le jeudi saint ; à pareil jour, Judas disait aux ennemis du sauveur : « Que me donnez-vous et je vous le livrerai ? » Comme son maître, Pierre est vendu ; comme son maître également, il connaît, par une illumination intérieure, les détails du complot. Il suit les démarches des assassins, il entend les pourparlers, il assiste aux débats du marché, il lit la signature du hideux contrat. Et, revenu à Côme, au couvent dont il était prieur, pour célébrer avec ses frères les fêtes de Pâques, il leur annonce, joyeux, que sa fin est proche. Il leur dit tout avec une telle précision qu’on dirait qu’il a compté lui-même l’argent, le prix de son sang. Il sait et il annonce que son assassinat aura lieu entre Côme et Milan.
La désolation des frères était extrême. Nuit et jour, ils imploraient la bonté de Dieu, le suppliant de ne point permettre cette abomination. Mais déjà les assassins étaient en route. Le mardi de Pâques, Étienne Confanonerio, Manfred et Carino arrivent secrètement à Côme et prennent logement chez un ami, Pasino Greco. Trois jours durant, ils surveillent les allées et venues du saint prieur. Carino même se fait dévot. Il fréquente l’église des dominicains, s’insinue près du frère portier et finit par apprendre que l’inquisiteur devait partir pour Milan le samedi. Le mot d’ordre est donné, les complices attendent. Le matin du samedi, frère Pierre se confesse, célèbre la sainte messe avec une ferveur extraordinaire, puis, s’adressant à ses frères, il leur fait une brûlante exhortation, la dernière. En vain, les religieux épouvantés le supplient de ne pas partir, il reste inflexible. Son devoir l’appelle à Milan, qui pourrait le retenir ? « Si je n’y arrive pas ce soir, dit-il en souriant, je passerai la nuit à Saint-Simplicien. » C’était une prophétie. Il les embrasse tendrement et, prenant avec lui trois compagnons, il se met en route.
Carino guettait sa sortie du couvent. Il va en hâte avertir Manfred, mais celui-ci, devenu peureux, ne veut rien entendre, pas même prêter son cheval, et, pendant que Carino court prévenir son complice Albertino, il sort furtivement de Côme et regagne son domicile. Les deux assassins, alléchés par l’argent promis, ne reculent pas. Ils vont se mettre en embuscade dans un bois que la route traverse, sûrs que l’inquisiteur, dont le courage était connu de tous, ne ferait aucun détour pour l’éviter.
Et cependant frère Pierre avançait toujours. Son âme était si pleine de Dieu qu’il ne cessait de parler de lui. Il redisait à ses compagnons son amour immense pour les hommes, l’amour que tant de saints martyrs lui avaient rendu par leur courage dans les supplices. Et de voir le long des siècles cette glorieuse phalange de héros qui avaient donné à Dieu le témoignage parfait de la charité, jeta son esprit dans un ravissement si joyeux qu’il se prit à chanter, martyr lui-même, l’hymne triomphal du roi des martyrs, Victimæ paschali laudes ! Frère Dominique, celui qui allait partager avec lui les gloires du martyre, unissait sa voix à celle de son père. Frère Conrad voulut également faire sa partie et prit sur un autre ton – « Laissez, dit le saint, laissez-moi chanter seul avec frère Dominique, vous n’êtes pas à l’unisson. » Et seules les deux victimes qu’attendait le sacrifice chantèrent toutes les strophes victorieuses.
Frère Pierre et frère Dominique, vers l’heure de midi, dînèrent ensemble dans un couvent de Meda, les deux autres compagnons dans une maison particulière. Le repas des premiers fut rapide. Comme impatient d’arriver au but tant désiré, l’inquisiteur se hâte et fait dire aux autres frères qu’il prend les devants avec frère Dominique. Ils partent tous deux. A peu de distance de Barlassina, dans un taillis épais, près de la route, les assassins surveillaient leur passage. Dès qu’ils furent à portée, Albertino épouvanté prend la fuite, mais Carino se précipite ; d’un coup de serpe il fend la tête du frère Pierre, qui tombe sans pousser une plainte. Puis, avec une force miraculeuse, il trempe son doigt dans le sang qui coule de l’horrible blessure et écrit par terre avec ce sang les premières paroles du Symbole : Credo in Deum ! Mais l’assassin avait fait une seconde victime ; frère Dominique, mortellement blessé, tombe à son tour. A ses cris déchirants, un paysan accourt, se jette sur Carino, le terrasse et parvient à le lier. Albertino courait toujours, fuyant éperdu, quand il rencontre en route les deux frères laissés en arrière : « Allez, allez, leur crie-t-il, frère Pierre est assassiné ! » Lorsqu’ils arrivèrent sur le lieu de l’attentat, le saint martyr expirait ; à côté de lui, frère Dominique gisait dans son sang et l’assassin garrotté contemplait son œuvre.
Bientôt, de tous les villages environnants, la foule était accourue. On prodigua les soins les plus empressés au frère Dominique, qui survécut six jours à ses blessures. Le corps du frère Pierre, placé sur un brancard de feuillages, fut porté vers Milan. Comme le soir approchait, on le déposa aux portes de la ville, dans l’église de Saint-Simplicien. Sa prédiction se réalisait à la lettre. Dès le matin du jour suivant, la nouvelle de sa mort, répandue dans la ville, y jeta la consternation. On se précipite à Saint-Simplicien pour voir le corps du martyr. L’archevêque, le clergé, les dominicains surtout qui pleuraient leur père, l’entourent et le baignent de leurs larmes. On le porte en triomphe au milieu d’une foule immense, à travers les rues, et on le dépose sur un catafalque d’honneur au centre de la place du Palais communal. Devant ce cadavre ensanglanté, Léon de Perego, des frères Mineurs, archevêque de Milan, prend la parole ; il célèbre, en termes éloquents, le zèle infatigable, la sainteté de frère Pierre, et flétrit l’horrible attentat dont il a été l’innocente et glorieuse victime. Quand il eut fini, le cortège se dirigea vers le couvent dominicain de Saint-Eustorge où les restes du martyr furent ensevelis.
Le triomphe
A l’annonce du meurtre du saint inquisiteur, il y eut dans le monde catholique une profonde émotion. Innocent IV était à Pérouse quand les frères Rainier de Plaisance et Guy de Sesto lui apportèrent la triste nouvelle. Il ne put contenir son indignation. Craignant qu’un acte de violence aussi audacieux ne jetât le désarroi parmi les inquisiteurs, il lança plusieurs Bulles successives pour condamner hautement l’abominable forfait et relever les courages. Sa justice poursuit l’assassin. Carino, mis à la question, avait avoué son crime, mais les sectaires parvinrent à lui faire prendre la fuite. Le podestat de Milan, accusé de connivence avec eux, dut fuir à son tour. Sa maison fut pillée, son cheval de bataille tué. Aussi, Innocent IV écrit lettre sur lettre pour atteindre les fugitifs.
Cette même année, 19 mai, aux fêtes de la Pentecôte, se tenait à Bologne le chapitre général de l’Ordre de Saint-Dominique, présidé par le bienheureux Jean le Teutonique ; le pape écrivit aux Pères capitulaires la lettre la plus touchante pour les consoler de la mort du frère Pierre. Il fit plus. Quatre mois à peine après le meurtre, il charge l’archevêque de Milan, l’évêque de Lodi et le prévôt de Saint-Nazaire de procéder à une enquête juridique sur la vie, la mort et les miracles de frère Pierre de Vérone. Car les miracles se multipliaient à la tombe du martyr, surtout ce grand miracle prédit par lui-même : la conversion des hérétiques. Il semblait qu’il sortît de ce tombeau une grâce pour éclairer les esprits et abattre les volontés. Les sectaires rentraient en masse dans le giron de l’Église. Un des instigateurs du crime, l’« évêque » cathare Daniel de Giussano demanda même l’habit dominicain et devint un Prêcheur zélé. Albertino semble avoir suivi le même chemin et s’être fait religieux.
Mais le triomphe du saint martyr fut Carino, son assassin. Il s’enfuyait, protégé par les chefs hérétiques contre les rigueurs de la justice pontificale, lorsque, arrivé à Forli, il tomba malade. Sans ressources, car il n’avait pas touché le prix du sang, il fut recueilli comme un malheureux inconnu à l’hôpital de Saint‑Sébastien, voisin du couvent des dominicains. En peu de jours son état devint si grave que, réduit à l’extrémité et redoutant la justice divine, il voulut se confesser à un père du couvent. Pierre de Vérone, se vengea noblement. De cette âme de brute, qui jusque-là n’avait produit que les sentiments et les actes les plus vils et les plus violents, il fit une âme de saint. Telle fut la lumière qui inonda son esprit, telle la componction qui bouleversa son cœur, que, mû du repentir le plus aigu, il pleura amèrement ses fautes et surtout le crime atroce qu’il avait commis. Guéri comme par miracle, il sollicita humblement l’habit de frère prêcheur et, pendant qu’Innocent IV recherchait en tous lieux le meurtrier de Pierre de Vérone pour le livrer à la justice, il recevait de la main des Frères Prêcheurs la miséricorde de leur Ordre et l’habit de frère convers. Pendant quarante ans passés dans la pratique des vertus les plus héroïques et de la plus rigoureuse pénitence, il édifia ses frères et la ville entière, à ce point qu’on l’appelait partout : Il Beato ! Il mourut en saint et ses restes vénérés furent déposés plus tard dans le sarcophage du bienheureux Marcolino de Forli. Dans l’église de Saint-Eustorge, toute pleine de la gloire du saint inquisiteur, on voyait une fresque représentant un groupe de bienheureux de l’ordre de Saint-Dominique et, au milieu d’eux, la tête environnée de rayons, le bienheureux Carino, le Pétricide, comme disait une inscription au-dessus de l’image.
Ainsi, par une miséricordieuse disposition de la Providence, l’assassin et la victime partageaient les mêmes honneurs. Car l’enquête ordonnée par Innocent IV avait eu un rapide et éclatant succès. Si nombreux furent les témoignages en faveur de la sainteté de frère Pierre, si puissante son intercession auprès de Dieu, qui multipliait à son tombeau les prodiges les plus extraordinaires, que, moins d’un an après le meurtre, Innocent IV le canonisa solennellement. C’était à Pérouse. Le premier dimanche de Carême, 9 mars 1253, le pape, entouré de nombreux cardinaux, se rendit en grande pompe au couvent des dominicains. L’affluence des fidèles était si grande, qu’on ne put entrer dans l’église. Sur la place même, aux acclamations de tout un peuple, acclamations qui devaient avoir écho dans le monde entier, Innocent IV déclara Pierre de Vérone martyr de la foi catholique, et fixa la solennité de sa fête au 29 avril.
Le 24 mars, une Bulle d’un lyrisme débordant de piété annonçait triomphalement au monde la canonisation de saint Pierre de Vérone. Jamais peut-être un saint nouveau ne fut accueilli avec de plus vives démonstrations de joie. Pendant longtemps, jusqu’au jour où la Réforme jeta sur les âmes son influence glaciale, saint Pierre martyr eut dans la dévotion des peuples une place à part, prépondérante. On sentait d’instinct qu’il était, au ciel, comme autrefois sur la terre, le défenseur de la foi, et c’était vers lui, le grand martyr, que montaient pressants les cris de détresse de l’Église en péril. A Rome et en beaucoup d’autres endroits, le jour de sa fête, il n’y avait personne qui n’emportât chez soi, comme une protection, un rameau d’olivier bénit en son honneur. Les artistes, ces interprètes populaires de la gloire humaine, ont multiplié les scènes de son martyre et répandu son image chez toutes les nations. C’est un des saints que le pinceau des maîtres a le plus illustrés.
Aujourd’hui son corps repose dans un sarcophage en marbre blanc, dont la splendeur redit et la sainteté du martyr et l’amour des fidèles. Sa tête est placée dans une châsse séparée. Qui pourrait contempler sans une poignante émotion cette tête qui a gardé intacte sa couronne de cheveux et montre béante la blessure reçue pour l’amour du Christ ?
[1] — Nous avons particulièrement utilisé : Gilles Meersseman O.P. « Études sur les anciennes confréries dominicaines – II. Les confréries de saint Pierre Martyr », A.F.P. [Archivum Fratrum Prædicatorum], Rome, vol. XXI (1951), p. 51-119 ; Antoine Dondaine O.P. « Saint Pierre Martyr », A.F.P., vol. XXIII (1953), p. 66-162. La chronologie proposée par ce dernier article est aujourd’hui généralement adoptée. Nous n’avons cependant pas suivi le père Dondaine dans toutes ses conclusions.
[2] — Il s’agit de Bonfils Monaldi, Bonagiuncte Manetti, Manetto del’Antella, Amidius Amidei, Uguccio Uguccioni, Sostenius de Sostegni et Alexis Facolnieri. Ils sont aujourd’hui fêtés le 12 février.
Informations
L'auteur
Le numéro

p. 118-138
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
