Les renards de Samson
par Dom de Monléon
Dom de Monléon, dans son commentaire sur le livre des Juges (Les Juges, pages 231 à 233), au sujet des renards pris par Samson, fait le commentaire moral et mystique suivant tiré des Pères de l’Église [1].
Le Sel de la terre.
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AU SENS MYSTIQUE, les renards pris par Samson sont les mêmes que ceux dont parle l’auteur du Cantique, quand il dit : « Attrapez les petits renards qui dévastent les vignes [2]. » Ils représentent les hérésies sournoises qui se cachent dans des terriers aux mille détours, qui ravagent la vigne du Seigneur, c’est-à-dire : l’Église, et qui détruisent les plants sur lesquels Dieu voulait recueillir le vin de la charité. Les attraper, c’est démasquer les hérésies ; les accoupler queue à queue, c’est établir que si ces hérésies ont des visages différents, elles se tiennent toutes par derrière, elles sont toutes secrètement dirigées contre la foi. Leur attacher un brandon allumé, c’est montrer qu’elles traînent derrière elles la ruine et la dévastation, et que si on les laisse se répandre et courir partout, elles détruiront toute la moisson de bonnes œuvres, tous les mérites que ceux qu’elles atteindront avaient acquis en travaillant dans le champ du père de famille.
Notre‑Seigneur, pendant son pèlerinage ici-bas, a attrapé les renards, chaque fois qu’il a mis à jour l’hypocrisie des pharisiens ; montrant que, sous leurs apparences de respectabilité, ils n’étaient que des sépulcres blanchis, remplis d’ossements de morts et de toutes espèces de corruptions [3].
Saint Augustin explique que, dans son terrier, le renard se ménage toujours deux issues, afin de pouvoir s’échapper par l’une, si l’autre est obstruée. Pour attraper l’animal, il faut les boucher toutes les deux. C’est ce que faisait le divin chasseur quand il traquait les pharisiens : « Répondez-moi d’un seul mot, leur disait-il un jour, d’où vient le baptême de Jean ? Vient-il du ciel, ou vient-il des hommes ? »
Les pharisiens comprirent que le piège était tendu des deux côtés : « Si nous répondons qu’il vient du ciel, ruminaient-ils en eux-mêmes, il nous dira : Pourquoi n’avez-vous pas cru en lui ? Car Jean a rendu témoignage au Christ. Si nous disons qu’il vient de la terre, le peuple nous lapidera, car on regarde (Jean) comme un prophète. » Flairant donc le piège qui les guetttait de part et d’autre, ils répondirent : « Nous n’en savons rien [4]… » Les renards étaient pris…
L’Église continue la même chasse, quand par la bouche de ses pontifes, elle ne cesse de dénoncer les hérésies, qui, avec de nouveaux visages, s’efforcent continuellement de venir ronger et détruire la foi. Elles se présentent toutes sous le masque de l’hypocrisie, comme si elles cherchaient sincèrement la vérité et le bien des âmes. Il faut d’abord les saisir, les faire sortir de leurs repaires souterrains, les convaincre d’erreur. Et ce n’est pas chose aisée : « Parce qu’un faux catholique est mille fois plus nuisible qu’un hérétique démasqué, dit saint Bernard. Interrogez-le sur la foi ? Rien de plus chrétien. Examinez sa conduite : elle est irrépréhensible, et il semble garantir ce qu’il dit par ce qu’il fait… Il fréquente l’Église, il honore les prêtres, il offre son présent à l’autel ; il se confesse et participe aux sacrements. Qu’y a-t-il de plus catholique ? – Pour ce qui est de la vie et des mœurs, il ne circonvient personne, il ne fait ni tort ni violence… Il travaille, il jeûne. Où donc est le renard ? On croyait le tenir, mais voici qu’il s’est échappé et a disparu tout à coup. Pour le prendre, il faudra éventer ses œuvres, démasquer les conséquences de ses doctrines, montrer que partout il sème la désunion, la discorde, le scandale [5]. »
Une fois le renard attrapé, l’Église lui attache un brandon à la queue, quand elle le condamne officiellement, le stigmatise de la note d’hérésie, affirmant ainsi qu’il traîne derrière lui le feu des passions mauvaises, et qu’il détruira infailliblement dans les âmes qui voudraient l’accueillir, tous les mérites qu’elles ont pu amasser.
Il suffit de parcourir les Actes du Saint‑Siège, depuis le début de ce siècle, pour voir avec quelle sagacité, avec quel courage, et quelle force, les papes qui se sont succédés sur la chaire de saint Pierre, de saint Pie X à S.S. Pie XII se sont attachés à déceler, à montrer, à mettre au pilori les erreurs sournoises, qui, inlassablement, reprennent leur travail de sape contre l’Église. Et lorsque Pie XI a condamné presque simultanément le nazisme et le communisme, il semble qu’il ait imité au pied de la lettre, le geste de Samson attachant deux renards par la queue ; deux renards qui avaient des faces très différentes et qui semblaient courir dans des directions opposées, mais qui devaient fatalement l’un comme l’autre, allumer le feu de la guerre et entraîner les peuples à la ruine.
[1] — D’après un sermon que l’on attribue tantôt à saint Césaire, tantôt à saint Augustin. (Voir saint Augustin PL 39, 1641.)
[2] — Ct 2, 15.
[3] — Mt 23, 27.
[4] — Mt, 21, 23-27. D’après saint Augustin, Enarratio in Ps 80, 14.
[5] — D’après le Sermon XLV sur le Cantique, 4, 5.
Informations
L'auteur
Moine de l’Abbaye bénédictine Sainte-Marie de Paris (dite abbaye de La Source), Dom Jean de Monléon (1890-1981) sut nourrir ses commentaires d'Écriture sainte du meilleur de la tradition patristique.
Le sens mystique de l’Apocalypse (1948) ;
Les Patriarches (1954) ;
Moïse (1956) ;
Josué et les Juges (1959) ;
Les Noces de Cana (1959) ;
Le prophète Daniel (1963) ;
Commentaire sur le prophète Jonas (1967) ;
Le Cantique des Cantiques (1969) ;
Le roi David (1972).
Le numéro

p. 224-225
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