Méditations sur
l’Évangile de saint Jean
par S. Exc. Mgr Marcel Lefebvre
Voici quelques méditations de Mgr Lefebvre, trouvées dans ses notes après sa mort et publiées par le bulletin du prieuré Marie-Reine [1] (numéro 28 de mars 2001).
Monseigneur souligne à juste titre combien les paroles de Notre-Seigneur à ses apôtres, les mettant en garde contre le monde et ses pièges (« Si le monde vous hait… »), s’opposent à l’esprit de conciliation et de tolérance encouragé par Vatican II. La méditation de ce texte très profond et brûlant de charité doit nous armer de courage pour travailler à notre conversion et continuer « le bon combat de la foi », combat vraiment surnaturel, sans concessions au naturalisme et au libéralisme ambiants.
Le Sel de la terre.
Sur le Prologue de l’Évangile
« IN PRINCIPIO erat Verbum… Au commencement était le Verbe… »
Cette page sur laquelle s’ouvre l’Évangile de saint Jean nous fait entrer dans un grand système et dans une conception de la réalité qui est à la fois très élevée et très douloureuse :
— Mystère de Dieu.
— Mystère de la Trinité ou du moins du Père et du Verbe.
— Mystère de la création et de l’omniprésence de Dieu.
Mais aussi affirmations qui impliquent des condamnations : « – Les ténèbres ne l’ont pas accepté – Le monde ne l’a pas connu – Les siens ne l’ont pas reçu. »
Quand on songe qu’il s’agit de Dieu lui-même ! « Le Verbe était Dieu – tout a été fait par lui – la vie était en lui… ».
Et saint Jean insiste sur ce contraste effroyable : « Il était la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde et le monde a été fait par lui. Et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. »
On ne peut s’empêcher de trembler pour ceux-là qui ne l’ont pas reçu. Les quelques-uns qui l’ont reçu, il en a fait des fils de Dieu ; ceux qui ont cru par la grâce de Dieu.
« Et Verbum caro factum est… Et le Verbe s’est fait chair… » Devant ce mystère nous ne pouvons que nous mettre dans l’adoration de la volonté de Dieu, dans l’admiration de sa charité pour nous, dans l’action de grâces pour sa grande miséricorde pour de pauvres pécheurs.
Quand on songe alors aux conséquences d’un tel fait entré dans l’histoire de l’humanité, on est presque sans parole et sans expression possible.
Celui qui croit à ce fait de l’Incarnation devra se soumettre à toutes les conséquences de sa foi, aux exigences de sa dignité de fils de Dieu. Celui qui ne croit pas ne pourra pas ne pas entrer en lutte contre ceux qui croient, contre leur société, contre les conséquences sociales et politiques de leur foi.
On ne peut pas avoir la foi et agir comme si on ne l’avait pas.
Sur le chapitre XV
« Manete in me et ego in vobis… Demeurez en moi et moi en vous… »
Ce chapitre de l’Évangile de saint Jean est sans doute un des plus émouvants et il a servi de charte spirituelle à de nombreuses et saintes âmes.
Il est source d’humilité et de confiance, source d’intimité profonde de l’âme chrétienne avec Notre‑Seigneur, source d’obéissance aux commandements de Dieu et de Notre‑Seigneur, source aussi de crainte salutaire pour les âmes présomptueuses.
Notre‑Seigneur insiste sur ces commandements. Il en exige l’obéissance pour obtenir son amitié, le titre de disciples et d’amis. Aux amis, aux disciples il livre ses secrets. Il se donne à cette occasion comme exemple d’obéissance vis-à-vis de son Père. Cette leçon est la leçon fondamentale de l’Évangile, qui continue parfaitement celle de l’ancien Testament : observer la loi, les commandements, dont la conscience est et doit être le miroir, afin d’en porter la connaissance à l’intelligence et ainsi déterminer la volonté à s’y soumettre de plein gré. Mais la conscience ne suffit pas pour cette parfaite connaissance ; le péché, de plus, l’a encore obscurcie, d’où la nécessité plus impérieuse encore de la Révélation pour la tradition exacte de la loi naturelle et surnaturelle.
Notre‑Seigneur illustre ces paroles en donnant un commandement formel aux apôtres : la charité, l’amour mutuel… jusqu’à la mort s’il le faut ; discrètement il fait allusion à lui-même. Notre‑Seigneur donne de l’autorité à son commandement en disant explicitement aux apôtres : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais bien moi qui vous ai choisis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que ce fruit demeure. » Parole admirable, résumant tout son entretien et manifestant sa toute-puissance. Parole vraiment créatrice quand on songe à tout le fruit de la mission des Apôtres.
« Si mundus vos odit… Si le monde vous hait… » Ces considérations de Notre‑Seigneur sur les relations de l’Église et du monde sont d’une très grande importance, car tout au long de son histoire qui est aussi un calvaire, l’Église en quelques-uns de ses membres aura la tentation de tenter une trêve, une conciliation avec le monde sous les prétextes les plus apostoliques. Ces membres accuseront l’Église de trop de rigueur, de juguler la liberté, d’être un obstacle à la conversion du monde par son dogmatisme. Il y aura aussi l’affaiblissement de la foi, la fatigue de porter la croix, de n’être pas du monde, et d’être persécutés par le monde. Cet isolement se ressent aujourd’hui plus que jamais, à cause de la puissance des moyens de communication sociale au service de l’esprit du monde.
« Si vous étiez du monde, le monde vous aimerait ; parce que vous n’êtes pas du monde, le monde vous hait. » Il ne s’agit pas ici de la hiérarchie seulement, mais bien de toute l’Église, de tout fidèle. Le baptême, qui est le choix de Dieu, nous éloigne du monde. En quoi se trouve cette distance mise entre le chrétien et le monde ? « Parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » Voilà ce qui distingue le monde de l’Église. Ils ne connaissent pas et ne veulent pas connaître le Père. Ils ne connaissent que les biens matériels et passagers et veulent y trouver leur fin, leur bonheur.
Tandis que Notre‑Seigneur annonce son départ, c’est en ce moment aussi qu’il leur annonce les persécutions, la mort. On explique facilement la tristesse des apôtres, qui croyaient peut-être encore au royaume de ce monde.
Mais Notre‑Seigneur leur redonne une certaine assurance en leur promettant l’Esprit‑Saint qui lui aussi, vient du Père, envoyé par le Fils. Les voilà dans la pleine révélation du mystère de la Trinité. Notre‑Seigneur tient à leur faire lui-même ces révélations, même si leur intelligence n’est pas encore pleinement illuminée par la grâce, afin qu’ils se souviennent lorsque l’Esprit leur donnera la pleine intelligence.
On croit deviner les sentiments des apôtres en ces moments qui sont plus du ciel que de la terre, qui les déconcertent aussi. Ils vont de mystères en mystères, et n’ont plus le désir de poser de questions. La mesure est déjà comble.
Sur le chapitre XVII
« Pater, venit hora, clarifica Filium tuum… Père, l’heure est venue, glorifiez votre Fils… »
Après cette préparation progressive des apôtres et des disciples à une meilleure intelligence de Notre‑Seigneur lui-même, des rapports avec son Père et avec l’Esprit‑Saint, Notre‑Seigneur peut devant eux entrer en relation ou du moins manifester sa relation avec son Père par des paroles directement adressées au Père, paroles peut-être les plus sublimes, les plus élevées qu’une personne ait jamais prononcées en langage humain. Elles ouvrent des perspectives célestes inconnues jusqu’alors aux hommes. Nous ne les méditerons jamais assez.
Notre‑Seigneur exprime devant ses apôtres la place qu’il tient auprès du Père, le rôle qui lui a été donné et qu’il a accompli, « donner la vie éternelle… qui consiste à connaître Dieu et celui qu’il a envoyé, Jésus‑Christ ». Le Père, seul Dieu vrai, et son Fils, se glorifiant mutuellement de la gloire qu’ils avaient avant que le monde fût… Quelle évocation ! Quelle transcendance !
La deuxième partie de cette élévation concerne cette fois les choisis, les élus de Dieu qui ont été donnés au Fils afin qu’ils connaissent le Père et le Fils et croient en eux. Mais voici qu’intervient un autre élément qui retient l’attention de Notre‑Seigneur : le monde. Lui est au-dessus, au-delà du monde ; cependant il y est demeuré provisoirement pour manifester le Père, et déjà il n’y est plus. Mais les élus se trouvent encore dans ce monde et ce monde les hait parce qu’ils ne sont pas « siens ». Il ne se reconnaît pas en eux. Ils sont donc en danger en ce monde qui est le monde du scandale : Notre‑Seigneur demande de les préserver du mal. Il s’agit évidemment du mal moral, du péché.
Il faudrait des volumes pour illustrer par l’histoire ces paroles de Notre‑Seigneur. C’est toute l’histoire de l’Église, de la chrétienté. Elle se trouve dans le monde, n’est pas du monde et par ce fait, en est haïe. Mais certains se laissent attirer par ce monde et ne se préservent pas du mal, du péché. Le chrétien est dans ce monde et n’est pas de ce monde. Voilà le grave problème qui se pose toujours au prêtre et au chrétien. N’être pas de ce monde, c’est donc rompre avec lui dans tout notre être, ne plus penser comme lui, ne plus aimer comme lui, ne plus vivre comme lui. Le religieux, le prêtre, le foyer chrétien tertiaire par exemple, sont l’expression la plus évidente de cette séparation d’avec le monde tout en étant dans le monde.
Si le schéma XIII du Concile [Gaudium et Spes – L’Église dans le monde de ce temps] était parti de ces paroles de Notre‑Seigneur, il eût été beaucoup plus lumineux. Le chrétien qui pratique les béatitudes, fruits des dons et vertus de l’Esprit‑Saint est à l’opposé du monde et sera en butte à ses sarcasmes et à ses moqueries. C’est la sainteté dans la vérité qui distinguera du monde les disciples de Notre‑Seigneur.
Mais voici que Notre‑Seigneur étend ses regards sur tous ceux qui, par ses disciples, croiront en lui. Notre‑Seigneur insiste longuement sur son désir de l’unité de ceux qui croiront en lui. Sa prière sera toujours exaucée, en ce sens que l’unité existera toujours dans l’Église, et que l’on doit dire en vérité que seuls ceux qui croient en l’Église croient en Notre‑Seigneur. Saint Augustin insiste beaucoup sur cette vérité : « On ne peut dire que l’on croit en Jésus‑Christ et rejeter son épouse, l’Église. Rejeter l’Église, c’est rejeter Jésus‑Christ. »
Ceux qui quittent l’Église ne brisent pas son unité, mais se séparent de cette unité. Ils n’emportent rien avec eux qui diminuerait l’unité de l’Église. Le Christ, pas plus que l’Église, ne peuvent être retenus ou acquis ou crus partiellement. C’est dans cette unité que se diffuse la charité, l’amour du Père et du Fils, chez ceux que le Père a donnés au Fils.
[1] — Prieuré de la Fraternité Saint-Pie X (195 rue de Bâle, 68100 Mulhouse) qui a repris ce texte de feue La Cloche d’Écône (nº 14 du 22 mars 1992).

