Mgr Antonio de Castro Mayer, Gustavo Corção
et le monde moderne
par le père Thomas d’Aquin O.S.B.
L’ITINÉRAIRE SPIRITUEL du grand évêque de Campos et celui du grand penseur catholique que fut Corção, méritent d’être mis en parallèle.
Mgr de Castro Mayer connut très tôt la malice, non seulement du monde moderne, mais aussi celle que saint Pie X dénonçait dans Pascendi :
Les artisans de l’erreur, il n’y a pas à les chercher aujourd’hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent – et c’est un sujet d’appréhension et d’angoisse très vives – dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouvertement [1].
Mgr de Castro Mayer, alors qu’il était encore prêtre, eut à souffrir de la part de ses ennemis qui faisaient tout pour le chasser de la capitale importante de l’État de São‑Paulo et le reléguer dans une ville de l’intérieur. Mais Pie XII, bien conseillé, le choisit pour être sacré évêque, et c’est ainsi que le diocèse de Campos, au nord de l’État de Rio de Janeiro, reçut ce don de Dieu qui le marqua et le marquera encore de longues années.
Pour Corção, les choses ne se sont pas passées de la même manière. Revenu à la foi de son baptême à l’âge adulte, Corção connut d’abord le milieu catholique dans lequel Maritain était un grand maître. Dans ce milieu, les papes vénérés par Mgr de Castro Mayer n’étaient pas bien vus. « Saint Pie X n’est pas un saint de ma paroisse » disait François Mauriac, exprimant le sentiment d’une grande partie des intellectuels au milieu desquels Corção vivra de nombreuses années.
Il y avait, dans ce milieu intellectuel, une grande attente. Le cardinal Charles Journet parlait d’une nouvelle chrétienté qui demandait à naître et Maritain lançait les fondements de cette nouvelle chrétienté avec son Humanisme intégral.
Il fallut le concile Vatican II pour que Corção ouvrît les yeux et vît clairement l’incohérence des positions de ce faux maître qu’était Maritain en matière de philosophie politique et sur la question de la liberté religieuse. A cette époque, autour des années 1973-1974, Corção écrivit des articles où la violence de l’expression était animée par la violence de son grand amour trahi. « Ils nous ont menti » était le titre de l’un d’eux qui resta célèbre entre nous.
Ce fut alors que Corção écrivit O Seculo do Nada, livre passionnant de rétractations et d’analyses lumineuses sur notre siècle. « Je n’ai jamais autant étudié dans ma vie » disait-il. Ce furent près de mille livres lus ou sérieusement consultés pour démasquer les ennemis dont parlait saint Pie X dans Pascendi.
A cette même époque, Corção, comme il fallait s’y attendre, s’approcha de ceux qui depuis longtemps combattaient ce qu’il finissait de découvrir. Les premiers contacts avec Itinéraires et l’Office International, en France, et avec Mgr de Castro Mayer, au Brésil, datent de 1972, 1973 et 1974. Je crois qu’il vit une fois, ici, au Brésil, Mgr Lefebvre. Dès 1973-1974, il parlait d’Écône et, plus tard, il écrira dans les grands journaux brésiliens divers articles pour la défense du saint Athanase de notre temps.
Grâce à ce rapprochement, quelques membres du mouvement fondé par Corção entrèrent en contact avec Mgr de Castro Mayer et les prêtres du diocèse de Campos.
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Une question, maintenant, nous introduira dans la seconde partie de cet article. Que pensaient Mgr de Castro Mayer et Corção du monde moderne ? Leurs pensées coïncidaient-elles ou non ? Coïncidaient-elles seulement au sujet de la crise dans l’Église ?
Chacun d’eux, à sa manière, nous donne l’évidence de la condamnation de ce monde qui tend de plus en plus à s’identifier avec ce que la Tradition bimillénaire de l’Église, ses conciles et ses auteurs spirituels désignent par un, deux, trois ennemis de nos âmes, de l’Église et de Dieu, à savoir : le démon, le monde et la chair.
Corção fit une étude convaincante sur le monde moderne au sens du monde ennemi de Dieu dans son livre Dois Amores, Duas Cidades (Deux amours, deux cités). Il le fit aussi dans O Seculo do Nada (Le Siècle de l’Enfer, selon la traduction de Hugues Kéraly) mais de façon un peu différente, moins philosophique et théologique. La critique de Corção est surtout au plan des idées, mais elle doit être complétée, je crois, par la critique de Mgr de Castro Mayer qui, en tant qu’évêque, écrivit non seulement au point de vue des idées, mais aussi comme un père et une mère écriraient à leurs enfants pour les avertir des dangers de ce monde actuel dans tous ses détails.
Je vais donner seulement un exemple pastoral qui a attiré mon attention quand nous avons lu au réfectoire du monastère la vie d’une religieuse brésilienne, du début du siècle, dirigée par le célèbre père Jean‑Baptiste Reus S.J., mort en odeur de sainteté. Cette religieuse, encore enfant, jouissait d’un privilège semblable à celui de sainte Françoise Romaine qui était avertie par son ange gardien quand elle faisait ou disait quelque chose d’imparfait.
Ainsi, Cony – c’était son nom avant d’entrer en religion – raconte qu’ayant été invitée à se baigner avec d’autres amies, elle fut retenue par son ange gardien et que, s’étant assise sur le sable pour voir seulement les autres se baigner sans prendre part et sans avoir mis son maillot de bain, son ange gardien se plaça devant elle, de sorte qu’elle ne vit rien du début à la fin (Irmã Antonia Maria, Devo narrar a minha vida, Vozes, 1953, pages 103-104).
De la même manière, au cinéma, son ange gardien l’empêchait de voir certaines scènes ou même le film entier ; et ceci, au début du XXe siècle.
Or, Mgr de Castro Mayer, dans son Catéchisme des vérités opportunes qui s’opposent aux erreurs contemporaines, écrit : « …L’Église n’approuvera jamais les bals modernes, les piscines, mixtes ou publiques, les sports mixtes, les jeux sportifs féminins en public, etc. » ; et il cite Pie XI, Benoît XV, Pie XII et les décrets de la sacrée congrégation du Concile de 1930 (Catéchisme, nº 53 [2]).
Je crois qu’il est urgent d’avertir la jeunesse comme les pères de familles qu’il ne suffit pas de connaître la malice des philosophes modernes ni d’aller à la messe de saint Pie V, mais qu’il faut protéger toutes les entrées par lesquelles l’ennemi peut prendre la citadelle de nos âmes et des âmes de nos enfants.
« Le monde est pourri à force de silence » disait sainte Catherine de Sienne. Il faut crier aux jeunes que le monde moderne est bien pire que ce qu’on pense en général. La crise actuelle se manifeste sous tous les aspects. Nous devons nous battre sur tous les fronts.
Mais, diront certains, ce n’est pas une vie ! Il faut respirer un peu ! On ne peut dire aux jeunes et même aux enfants que tout est interdit, qu’ils ne peuvent pas s’amuser. Cela se terminera mal et finira par faire des révoltés qui, un jour, abandonneront tout d’un coup et s’adonneront à tous les excès.
Le danger est réel et l’objection mérite d’être examinée. Mais que répondre ? et que faire ?
Voilà ma modeste opinion à ce sujet. Nous devons écouter saint Pie X : « La civilisation n’est plus à inventer […]. Elle a existé, elle existe ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique [3]. » Je ne sais si saint Pie X dirait encore : « elle existe », mais il est certain qu’elle a existé et elle était plus joyeuse que la cité anti-catholique qui se forme aujourd’hui, jour après jour.
Si le monde moderne est impur dans ses danses, satanique dans son rock, pervers dans son enseignement, corrupteur dans ses divertissements, immoral dans ses écrivains et absurde dans ses arts, abandonnons entièrement ce que le monde nous présente. A sa musique, opposons la nôtre. N’y aurait-il aucun talent musical parmi les catholiques ? Serait-ce que les vrais artistes s’éteignent et les écrivains aussi ? N’est-il pas possible de se divertir comme en temps de foi ? Les paysans des siècles passés travaillaient en chantant, au moins pendant les récoltes. On peut en conclure que l’ambiance de travail ne devait pas être sans joie, bien au contraire.
Les catholiques ont le secret de ce bonheur que le monde cherche en vain, loin de Dieu. Il nous faut être convaincus que nous n’avons pas besoin de ce monde ennemi de Dieu pour vivre de façon équilibrée. Dans le cas contraire, nous mériterions la réprobation qu’on trouve dans Jérémie : « Que mon peuple est stupide ! » (Jr 4, 22) et que Meinvielle dénonce avec beaucoup de vigueur lorsqu’il dit que le peuple catholique est formé, informé, vêtu et diverti par ses pires ennemis et qu’il ne s’en rend pas compte. Les catholiques boivent le venin que leurs ennemis leur préparent. Pire que cela, ils travaillent pour ceux qui cherchent et réalisent méthodiquement la perte de leurs âmes et la destruction de la « cité catholique » dont parle saint Pie X.
Nous avons le devoir de faire mentir la parole de l’Évangile : « Les fils des ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les fils de lumière » (Lc 16, 8).
Mgr de Castro Mayer et Corção nous ont laissé un exemple que nous n’avons pas le droit d’oublier.
Que tous les saints du ciel nous aident et que le Cœur Immaculé de Marie soit notre refuge dans ces jours difficiles que nous vivons. Près de notre sainte Mère, nous saurons concilier la lutte et le repos, le sérieux et la joie des petits enfants qui ne craignent rien et qui savent que tout concourt au bien de ceux qui aiment le Père qui habite dans les cieux et qui veille sur eux avec la tendresse d’une mère.
Armes épiscopales de Mgr de Castro Mayer « Ipsa conteret » |
[1] — Saint Pie X, Encyclique Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907), nº 2.
[2] — Voir aussi Catéchisme des vérités opportunes au nº 11, publié ci-après p. 60.
[3] — Lettre Notre charge apostolique sur le Sillon, du 25 août 1910.
Informations
L'auteur
Né à Rio de Janeiro en 1954, Miguel Ferreira da Costa a été disciple de Gustavo Corçao (1896-1978) avant recevoir l'habit bénédictin au monastère bénédictin de Bédouin, en France (1974), avec le nom de "frère Thomas d'Aquin".
Il a fondé en 1987 le monastère de la Sainte Croix (Santa Cruz) au Brésil.
Il a été sacré évêque le 19 mars 2016.
Voir la présentation de Dom Thomas d'Aquin dans Le Sel de la terre 96.
Le numéro

p. 1-4
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